T-IL ROI
En voici la conclusion :
« Malgré son ardent travail, il n'avait pas réussi auprès de quelquesuns des chefs les plus populaires de l'armée ; ils persistaient dans leur opposition, par envie, par dignité personnelle, par fidélité républicaine, par fanatisme de sectaire, quelques-uns mêmes, proches parents deCromwell, Fleetvvood, son gendi-e, et Desborough, son beau-frère, dans leur intérêt de famille, et convaincus que le rétablissement de la monarchie tournerait au profit de Charles Stuart.
» Auprès de la nation en général, Cromwell n'avait pas réussi davantage ; elle ne résistait point, mais ne poussait point au succès de son dessein ; il n'était point parvenu à le lui faire considérer comme important et utile pour elle même ; elle assistait à l'entreprise avec une curiosité indifférente, comme à une affaire d'ambition personnelle et de coterie politique, avertie par un instinct profond que sa propre condition en serait peu changée, et que l'événement, s'il s'accomplissait, ne lui rendrait point les deux choses qu'elle avait à cœur, un vrai roi et un vrai Parlement. On ne ranime pas à son gré les passions confiantes dans le cœur des peuples, et les plus habiles échouent à persuader les hommes qu'ils ont souvent trompés.
» Le 2(i juin 1657, une estrade était élevée dans Westminstcr-lT;i!l. Le fauteuil royal d'Ecosse, apporté de l'abbaye de ^Yestminster, y était placé sous un dais. Au devant et plus bas était une table couverte d'un ta*
LA PRESSE SANS LA LIBERTp'. 537
pis de velouvs de Gènes rose, garni de franges d'or. Sur cette table étaient la Bible, l'épée et le sceptre de la République. Devant la table, sur un fauteuil, était assis sir Thomas Widdrington, orateur du Parlement. A quelque distance, des sièges avaient été dressés en amphithéâtre et destinés aux membres de.s deux Chambres du Parlement. Au-dessous, des places étaient réservées pour les aldermen de la Cité et pour le reste dee spectateurs. •
» Vers deux heures, précédé et suivi d'un cortège nombreux et magnifique, Cromwell entra dans la salle. Les membres, ou lords de fautre Chambre, marchaient immédiatement derrière lui. Les chevaliers, citoj'ens et bourgeois des comtés, des villes et des bourgs, élus pour siéger au Parlement, venaient après eux. Au milieu de bruyantes acclamations, Cromwell s'assit sur le fauteuil d'État. A sa gauche étaient le lord-maire de la Cité et l'ambassadeur de Hollande ; à sa droite, l'ambassadeur de France, et Robert, comte de "Warwick. L'orateur, au nom du Parlement, présenta à Crom'well une magnifique robe de velours pourpre bordée d'hermine, une Bible richement reliée et avec des fermoirs d'or, une épée à riche poignée et un sceptr»d'or massif. Il fit un discours sur ces quatre emblèmes, prit la Bible, et ouvrit devant Cromwell la formule du serment :
« En présence et au nom de Dieu tout-puissant, je promets et je jure » que, de tout mon pouvoir et de tout mon entendement, je soutiendrai et » je maintiendrai la vraie religion chrétienne protestante réformée dans » sa pureté, comme elle est contenue dans les saintes Écritures de l'An- ^) cien et du Nouveau-Testament, et que j'en encouragerai la profession » et les fidèles ; et aussi que, de tout mon pouvoir, je m'efforcerai, comme » magistrat suprême de ces trois nations, de maintenir la paix et la sécu- » rite, et les justes droits et privilèges du peuple; et qu'en toutes choses, » je gouvernerai le peuple de ces nations conformément à la loi. »
» Cromwell prêta le serment. Le docteur Manton fit une prière. Le héraut d'armes, au son des trompettes, proclama Son Altesse Olivier Cromwcll PROTECTEUE d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande, et de tous les domaines et territoires qui en dépendent. A quoi le peuple répondit par ses acclamations : « Vive longtemps Son Altesse ! Hurra! (I). »
» Ainsi fut inauguré le gouvernement de Cromwell, tel que l'avait réglé Vhumble pétition du Parlement, avec les modifications que Cromwell y avait demandées. Ce n'était plus la République. Mais il y manquait le droit héréditaire et le titre de roi, c'est-à-dire la monarchie.
» Cromwell y avait-il sérieusement renoncé? on peut en douter. Bien des faits indiquent qu'il avait ajourné-, mais non abdiqué son espérance, et que, de même qu'il avait jadis, pour saisir le pouvoir, dompté le Parlement par l'armée, il se promettait, pour perpétuer le pouvoir dans sa
(l)((Burton, Parliam. Diary, t. II, p. 511-515 ; Parliam.History, t. XXI, p. 143-152-159.
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race, de dompter un jour l'armùe par le Parlement. Mais ceci est un mystère entre Dieu et l'âme de Cromwell ; sur cette terre et dans l'histoire des hommes, il mourut protecteur, avant refusé d'être roi.
» Eut-il raison dans son refus? De son temps et autour de lui, la question fut vivement controversée. Ses ennemis le taxèrent d'irrésolution et de pusillanimité : « Les majors généraux et les officiers de l'armée, écrivait w l'un d'eux à sir Edouard iTyde, se rient de ses espérances et le mépri- » sent pour ses craintes ; dans l'opinion des spectateurs impartiaux, tour » à tour il joue et manque follement sa fortune (1). » Ses plus intimes amis furent surpris et attristés en le voyant hésiter et reculer à ce point : « Tout homme sage dans le public, écrivait Thurloe à Henri Cromwell, » s'étonne de tant de délais ; si ce Parlement ne nous établit pas défini- » tivement, il n'y a point d'espoir qu'aucun Parlement le fasse jamais ; il » n'en viendra jamais aiicun qui y consacre autant de temps, ni qui fasse » la moitié de ce qu'a fait celui-ci (2). »
» Évidemment, dans la pensée de ses contemporains, Cromwell fut diminué par sa conduite dans cette circonstance ; il avait tenté plus qu'il n'avait pu ; il avait désiré et renoncé. QuaW on est placé si haut et sur une pente si glissante, il faut ou monter toujours, ou rester immobile; si l'on s'arrête, en essayant de monter encore, on descend.
» Si Cromwell n'avait tenu qu'à son pouvoir, il eût pu s'applaudir de sa résolution; délaissée après avoir été poussée, la Chambre ne voulut ou n'osa montrer aucun ressentiment : tout ébranlement dans l'armée cessa; contents et non enivrés de leurs succès, les officiers opposants se rallièrent autour du Protectenr, qui, malgré son échec, demeura, jusqu'à son dernier jour, puissant et redouté.
» Mais le poiivoii', même despotique, ne sufBsait pas à Cromwell ; il était l'un de ces génies souverains nés pour gouverner, en qui c'est un besoin impérieux que leur gouvernement soit grand et dui-able, et qui ont l'instinct de ses vraies conditions ; l'imperfection de son propre régime, grossier et fragile, quoique fort et glorieux, l'inquiétait et lui déplaisait ; sa pensée ne pouvait s'y satisfaire ni s'y reposer ; il voulait être roi, non pour s'assui-er plus de pouvoir ou plus d'éclat, mais pai-ce que la monarchie était le gouvernement naturel, régulier et solide de l'Angleterre; son ambition ne pouvait se contenter à moins : la lui reprocher, c'est lui reprocher sa supériorité et méconnaître le sceau de sa grandeur.
» Il eut cette autre supériorité de ne se point abuser lui-même, par complaisance pour ses grands désirs; maître de se faire roi, il ne le tit point, parce qu'il comprit qu'il ne serait pas vraiment roi, comme il le concevait ; il voulait mettre fin, pour lui-même comme pour le pays, à une si-
(1) M. Broderick à sir Edouard Ilyde, 7 mai 1657 ; Clareudon, Slate- Pajjei-.s, t. lll,p.339.
(2) 29 avril 1657 ; Thurloe, Slale-Papers, t. YI, p. 243.
tuiition révolutionnaire et précaire; sa passion pour le but ne l'aveugla point sur les obstacles ni sur la vanité d'un demi-succès; ne pouvant devenir roi légitime, il resta Protecteur.
» Admirable leçon donnée, par l'un des plus grands entre les révolutionnaires et lesambitieux, aux ambitieux et aux révolutionnaires de tous les temps.
)) Cromwell lui-n;ême ne savait pas combien fut juste, dans cette grande épreuve, son appréciation de sa situation et de sa destinée, ni quelles vérités supérieures planaient au-dessus de cette conduite qu'il ne tenait que par prudence et par bon sens.
» On discutait naguère à Londres la question de savoir si, parmi les statues qui doivent orner le nouveau palais du Parlement à Westminster, Cromwell serait placé dans la série des grands hommes de l'Angleterre ou dans celle de ses rois. Question vaine : Cromwell l'a résolue lui-même en refusant d'être roi. »
Le 26 juin 16o7, si Olivier Cromwell se fût fait proclamer roi, en eût-il été plus avancé? Cela l'eût-il empêché de mourir quinze mois après, le 13 septembre 1658? Cela eûtil donné à Richard Cromwell, son fils, la fermeté et l'ambition qui manquaient à celui-ci, et dont l'absence fit qu'il renonça, le 22 avril 1659, au titre de Protecteur, après l'avoir solennellement reçu etpassivement porté pendantsixmois? — Non ; Olivier Cromwell eût posé la couronne sur sa tête qu'il n'eût pas fondé pour cela l'hérédité monarchique dans sa famille, ni chassé le gravier dont Pascal parle en ces termes :
« Cromwell allait ravager toute la chrétienté : la famille royale était perdue et la sienne à jamais puissante, sans un petit grain de sable qui se mit dans son uréthère; Rome même allait trembler sous lui ; mais ce petit gravier, qui n'était rien ailleui's, mis en cet endroit, le voilà mort, sa famille abaissée et le roi rétabli. »
Cromwell se fût fait proclamer roi qu'il n'eût réussi qu'à se montrer plus inconséquent avec lui-même , avec ce Cromwell qui, élu député de l'Université de Cambridge, était venu siéger au Parlement en habit déguenillé, et avait signé l'arrêt de mort de Charles P""! La place de Cromwell dans l'histoire n'eût-elle pas été tout autre s'il eût appliqué son génie à fonder, sur des bases indestructibles, la République, à laquelle il devait qu'il y eût tant de distance entre l'obscurité de son origine et l'éclat de sa fin?
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Que doit à Cromwell le peuple anglais? Rien ; pas un bienfait. Que lui doit le genre humain? Rien; pas un progrès. Cromwell, ce débauché se faisant puritain, aurait pu être un réformateur; il ne fut qu'un ambitieux de la petite espèce, qu'un scélérat de la grande espèce. Il aurait pu devenir une cause; il ne fut qu'un effet, qu'un accident, il ne fut que la glorification de la Royauté par le martyre et que l'abaissement de la République par l'arbitraire.
Tout s'expie. Le châtiment d'un père ambitieux est de n'avoir pour lui succéder qu'un fils incapable. Richard Cromwell fut le châtiment d'Olivier Cromwell. Rien ne manqua à ce châtiment, car Charles II succéda à son père Charles P"", décapité.