‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 5)Chapitre 172 sur 231 · L.-N. BONAPARTE · texte numérisé non relu

L.-N. BONAPARTE

Le supplice de la France, supplice mortel, c'est d'èlre tirée en tous sens :

Par deux formes de gouvernement diamétralement opposées ;

Par trois dynasties obstinément rivales ;

Par quatre partis également exclusifs dont chacun a deux tendances inverses.

Les deux formes de gouvernement diamétralement opposées sont :

L'hérédité : — tous irrévocablement gouvernés par wn;

L'élection : — un périodiquement nommé par tous.

Les trois dynasties obstinément rivales rangées par ordre chronologique, sont :

La famille des Bourbons, qui représente la souveraineté féodale ;

La famille des Bonapartes, qui représente la souveraineté nationale ;

La famille d'Orléans, qui représente la souveraineté mixte .

Chacune de ces trois dynasties a son parti également exclusif :

Le parti légitimiste , qui repose sur le droit exceptionnel de naissance, sur la conquête, sur l'aristocratie héréditaire;

Le parti impérialiste , qui repose sur le droit universel de suffrage, sur le prestige, sur la démocratie souveraine ;

Le parti orléaniste, qui repose sur le droit restreint d'élection, sur l'épargne, sur la bourgeoisie prépondérante.

A ces trois partis dynastiques il faut ajouter le parti républicain , qui repousse l'hérédité du pouvoir sous toutes les formes et sous tous les noms : monarchie féodale, monarchie populaire, monarchie constitutionnelle.

Chacun de ces quatre partis à deux tendances inverses :

Légitimistes voulant l'autorité absolue ;

Légitimistes admettant la liberté limitée ;

Impérialistes admettant la liberté limitée;

Impérialiste voulant l'autorité absolue ;

Orléaniste voulant la liberté stationnaire ;

Orléanistes admettant la liberté progressive ;

Républicains admettant, avant tout, la liberté ;

Républicains voulant, avant tout, la dictature.

Telle est la situation de la France , en l'an de révolution 1852.

Voici par quel supplice cette grande nation est condamnée à périr si une main ferme ne se hâte de l'y soustraire !

Le moyen de l'y soustraire, c'est d'abolir les partis. Le moyen de les abolir, c'est de rentrer dans les principes pour n'en plus sortir.

Il faut opter définitivement entre ces deux formes de gouvernement, dont l'une exclut l'autre logiquement : — l'hérédité ou l'élection.

Logiquement, il ne peut pas plus y avoir deux héritiers d'une couronne indivisible que deux élus du suffrage universel.

Le prince Louis-Napoléon Bonaparte, héritier de l'empereur Napoléon, n'a pas plus de droits à la couronne reven-

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diquéo par le comte de Chambord, héritier de Gluirles X et descendant de Hugues Gapet, que le général Gavaignac, qui a réuni , le 10 décembre 1848, quinze cent mille voix, n'a de droits à la présidence de la République, occupée par M. Louis-Napoléon Bonaparte.

Le général Gavaignac est, relativement à M. Louis-Napoléon Bonaparte, élu du suffrage universel, ce que le prince Louis-Napoléon Bonaparte est relativement au comte de Chambord comme héritier de la couronne indivisible.

En matière d'hérédité royale, le droit est au premier qui a hérité ; en matière d'élection nationale, le droit est au dernier qui a été élu.

L'hérédité n'est pas et ne saurait être une question de nonil)re.

L'hérédité est un pi'incipe inilexible; il peut être brisé, il ne peut être ployé; il ne peut disparaître qu'absorbé par le principe supérieur.

Le principe supérieur à Thérédité, c'est Téleclion.

Chacun de ces deux principes a la loi d'existence qui lui est propre; ainsi Félection ne peut pas plus se léguer que l'hérédité ne peut se mettre aux voix.

Le prince Louis-Napoléon Bonaparte, posant la couronne sur sa tète , ou laissant entrevoir qu'il pourra un jour l'y poser, entretient les espérances et légitime les prétentions des deux dynasties rivales.

M. Louis-Napoléon Bonaparte, mettant son honneur à fonder le régime électif en France, brise le trident monarchique, supprime d'un seul coup trois partis rivaux et absorbe le principe inférieur.

C'est le moins qu'il (l(!i\e au suffrage universel, qui l'a rappelé de l'exil et (jui lui a fait une position uni([ue dans le monde entier.

Alors il n'y aurait plus, en Fiance, qu'un seul ])rincipe, l'élection ; alors le suffrage universel ne larderait ])as à passer son niveau sur les dynasties , et à fonder l'unité de partis, connue la l'oyaulé séculaire a (ini jiar passer le sien sur l(>s suzerainetés, et à fonder Punité de territoires; alors

il n'y aurait pins que ces deux tendances, ce flux el ce reflux de l'espril humain , qui existent en Angleterre, où ils se nomment vvhigs et tories, et aux Etats-Unis, où ils s'appellent whigs et radicaux.

Toute autre politique, toute autre conduite aura pour elfet de prolonger le supplice de la France, et tle la conduire soit à la ruine pai- la guerre, soit à la décadence par la discorde.

Lorsque je parle ainsi, je ne suis pas, ou du moins je ne devrais pas être suspect, car si, logiquement et patriotiquement, je considère connne un devoir de dire, avant que la résurrection de l'empire soit un fait accompli, tout ce qui peut prévenir cette faute et écarter ce péril, rétrospectivement et personnellement, je n'ai aucun motif particulier de vouloir à tout prix le maintien de la République.

On le sait : je n'étais pas républicain le 24 février, et les républicains de la veille ne m'ont pas tenu plus de compte de mes efforts pour essayer de les relever, en 1849, que de mes avertissements pour les empêcher de tomber en 1848.

Quand je me suis rallié à la République, je m'y suis rallié sans entraînement, sans illusion, et déterminé par les mêmes motifs que ceux exposés en ces termes par M. de Lamartine dans le préambule de VHistoire de la Restauration :

« La seconde République est née. C'est pendant une lon- » gue période au moins la seule base qui puisse rallier et y> porter le peuple. Les monarchies se sont écroulées tour à » tour sur lui, quelles que fussent les modifications qu'elles » eussent essayé de faire à leurs principes pour vivre. Les » dynasties, en guerres civiles pour le trône, ne sont plus » elles-mêmes que des occasions et des causes de guerres » civiles entre leurs partisans dans la nation. Les droits à la » couronne sont devenus des factions. La nation seule est y> unie, ses prétendants sont divisés. Le pays seul peut régner.

» Il y a de plus h faire, pour la défense des fondements » de la société, de ces eftbrts qui veulent la force et l'unani- » mité d'un peuple. Enfin, il y a à opérer dans ses lois, dans

» ses idées, dans ses rapports de classe à classe, dans sa rc- » ligion légale, dans son enseignement, dans sa philosophie, » dans ses mœurs, des transformations énergiques que la » main d'aucune monarchie n'est assez forte et assez dé- » vouée pour accomplir.

» Les révolutions se font par les républiques. C'est le » gouvernement des peuples debout dans leurs grandes cx- » périences sur eux-mêmes. Ce siècle a de trop grandes » choses à faire et de trop grosses questions de civilisation » et de religion à remuer pour ne pas rester longtemps, ou » pour ne pas revenir souvent en république. Je suis donc » républicain par intelligence des choses qui doivent naître » et par dévoùment à l'ordre de mon temps.

» Sans me dissimuler aucun des inconvénients de la dé- » mocratie, je crois qu'il faut les accepter héroïquement pour » tâche. Elle est l'instrument qui blesse et qui l)rise la main » de l'homme d'Etat, mais elle est l'instrument des grandes » choseç. Il faut renoncer aux grandes choses, il faut se re- » coucher dans le lit des habitudes et des préjugés, ou il faut » hasarder la République. »

Je suis donc aussi désintéressé qu'on peut l'être dans !a question qui se débat entre la République nominale et l'Empire restauré.

Si j'insiste ilérativement, c'est que je ne vois pas d'autre moyen que celui que j'indique pour clore la périodicité des révolutions et dissoudre les partis sans que l'un prosci'ive les autres, et que tous, moins le dernier, s'exterminent réciproquement et successivement; c'est que le sort des malheureux qui ne peuvent consommer qu'autant qu'ils peuvent travailler a toujours été la première de mes préoccupations.

Une récolte insuffisante, comme en 1847, une complication extérieure , comme en 1840, peuvent survenir ; si de telles épreuves, qu'on doit prévoir pour les atténuer, sinon pour les prévenir , si de telles épreuves étaient encore réservées à la France, ces épreuves seraient d'autant plus liéiiiblcs et j^ius |)érilieuses à traverser qu'elles la trouve-

rai(Mil plus afTaiblie par des divisions intestines, par trois dynasties rivales et par quatre partis exelusifs.

Ce que lisait, le 26 janvier 1844, M. Hébert, à la tribune de la Chambre des députés, ne doit pas être oublié! (1)

Manifeste est rinipossibilité de mettre d'accord les partis dynastiques que trois révolutions ont l'ait naître. Une révolution de plus n'en supprimerait aucun ; une restauration nouvelle les laisserait tous subsister; le suffrage universel offie seul un moyen de les absorber dans sa masse ; mais c'est à la condition expresse que l'élection restera l'élection, et n"aspirera pas à se transformer en hérédité qui la dénaturerait. Que l'Élu de sept millions de voix se contente du litre électif dont il est redevable au suffrage universel, qu'il ne subsiste plus de doutes à cet égard, qu'il impose silence à d'imprudents journaux, et l'urne électorale ne lardera pas à devenir l'urne cinéraire des partis.

Leur fin méritée sera l'heureux terme du long supplice de la France !

(1) Le 26 janvier 1844, ]M. Hébert, soutenant le paragraphe de l'adresse relatif à la flétrissure des visiteurs de Belgrave-Square, et voulant donner une preuve de l'esprit qui anime les légitimistes , lit l'extrait suivant du Journal militaire d'un chef de l'Ouest, contenant la vie de Madame en Vendée, par le baron de Cliarette, publié en 1842 :

" Un ordre arriva aux provinces de VOuest de prendre les armes; le moment était habilement clioisi, le choléra vexait d'éclater et répandait partout la TERREUR. Le premier ministre, Casimir Pe'rier, e'tait frappé par la maladie; choisir ce moment favorable pour agir, ce n'était pas spéculer sur la misère publique, mais SDR les embarras du gouvernement. >'

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