C.UIZOT
20 mai 1852,
L'esprit public, en France, est à l'élat de chrysalide. Ce qu'il faut souhaiter, c'est que l'esprit de parti cesse enfin de ramper et que l'esprit public déploie bientôt ses ailes.
L'esprit de parti ose tout et ne peut rien.
L'esprit public n'ose rien et peut tout.
L'esprit de parti divise.
L'esprit public unit.
L'esprit de parti fomente Paj^itation.
L'esprit public stimule l'activité.
L'esprit de parti perpétue l'arbitraire.
L'esprit public consolide la liberté.
L'esprit de parti a besoin du mensonge.
L'esprit public ne peut se passer de la vérité.
L'espril public esl niissi l'avonihle ii i'onlro ])nr la iihorlé que l'esprit de parti lui est contraire.
L'esprit départi rend auxgiTiivernements leur tâche aussi difficile que l'esprit pul)Iic la leur rend aisée.
L'esprit de parti est aussi ingénieux à multiplier les ohslacles et les rivalités que l'espi'it jiuhiic est habile à les détruire.
L'esprit de parti complique tout.
L'esprit public simplifie tout.
L'esprit de parti, c'est l'impuissance descendue à son niveau le plus bas; l'esprit public, c'est la force de propulsion élevée à sa plus haute atmosphère : l'un est le génie de la guerre civile, l'autre le génie de l'activité nationale.
Malheureusement, et depuis trop longtemps en France, l'esprit de parti y comprime l'esprit public; c'est à cette compression qu'il faut attribuer ce désir infini de changement qui use également vite les institutions et les hommes.
Le manque d'esprit public est la plus grande des calamités qu'un pays puisse avoir à combattre en temps de paix aussi bien qu'en temps de guerre.
Le manque d'esprit public entretient l'esprit de parti ; il retarde les progrès sociaux; il éternise les dissensions civiles; il aggrave le malaise général; il rend stériles les hommes capables ; il afTaiblit les nations les plus fortes, et ferait douter, par le présent qui languit, de l'avenir qui doit transformer le vieux monde, l'n pays dépourvu d'esprit public n'a pas d'ennemi plus redoutable que lui-même.
L'esprit public d'une nation, c'est là ce qui constitue son type, sa valeur, sa supériorité; dès qu'il s'altère, elle a dégénéré ; elle n'engendre plus que la médiocrité et l'égo'ïsme, le provisoire et la perplexité; dès qu'une nation n'a plus d'esprit public, l'esprit de tous s'abîitardit; collectivement et individuellement on vaut moins; une nation qui n'a plus d'esprit public est un faisceau rompu qui n"a plus de lien.
On s'étonne it tort que la France, autrefois si féconde en grands honnnes, soit maintenant si stérile. Rien de plus simple il e\j)li(iuer : l'esprit de ])a!'li. (|Mel((ue couleur ([u'il
L'ESPRIT DE PARTI ET T/ESPRIT PUBLIC. O-iO
porte, rejette tous les hommes qui dépassent de la tt>te, sans vouloir la courber, le niveau auquel il mesure ses milices ; l'esprit de parti ne tolère pas que les hommes supérieurs ou consciencieux aient une opinion qui diffère de celle de ses fauteurs, qu'ils s'expriment en d'autres termes que ceux convenus, qu'ils conservent, enfin, le relief de leur caractère.
Si, par occasion, l'esprit de parti embauche ou compte un moment dans ses rangs un homme supérieur, la capacité de cet homme, que ne protège plus l'indépendance, s'efface: si, au contraire, désabusé il se retire, aussitôt il devient suspect à toutes les opinions : on dit de lui qu'il est flottant. Il est déconsidéré.
Voilà le mal que produit dans un pays l'esprit de parti. Il isole, il décourage les hommes indépendants ; il crée Vvidifférence en matière de gouvernement.
Dans le conflit des ambitions, les intérêts du pays s'oublient, les révolutions se préparent, car les peuples, à leur insu, obéissent à une loi éternelle de progrès, loi invisil)le, qui renverse les gouvernements qui la méconnaissent.
Le 20 déceml)re 1851, l'esprit de parti a reçu un violent coup qu l'a terrassé, et sous lequel il n'est pas désirable qu'il se relève, si la place qu'il a laissée lihredoit ètreoccupée désormais par l'esprit public.
Ce n'est pas nous qui abattrons jamais l'esprit public pour relever l'esprit de parti.
L'esprit public, c'est tout ce qui est grand et beau, tout ce qui est vrai et juste ; c'est l'intérêt de tous, c'est le droit de tous, respecté et reconnu par tous.
L'esprit de parti regarde derrière lui, c'est le passé.
L'esprit public regarde devant lui, c'est l'avenir.
Notre choix ne saurait être douteux.
Nous n'avons pas à venger la défaite de l'esprit de parti.
Nous n'avons qu'à préparer la victoire de l'esprit public.
8i l'esprit public veut tout ce qu'il peut, la pacification des esprits ne tardera pas ;t restituera la France la liberté, que lui a fait perdre la dixision des partis.