‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 5)Chapitre 204 sur 231 · L.-E. Gavaignac · texte numérisé non relu

L.-E. Gavaignac

IIF.

27 novembre 1852.

On sait comment nous définissons VAutorité : nous la définissons Vinfaillibilité présumée.

On sait comment nous définissons la Liberté : nous la définissons Vexpérience constatée.

Deux expériences décisives viennent d'être faites, et toutes les deux ont pleinement confirmé la justesse des idées que nous avons émises en malièrc de suffrage universel et de publicité impunie.

A diverses repi'ises, nous avons demandé que l'exercice

du DROIT DE VOTER PARTOUT fùl Tcndu si facile et si simple que ce fût la carte électorale qui, en réalité, votât. C'est, en eftét, ce qui a eu lieu pour l'Empire, puisque l'électeur n'a été tenu, sous aucune forme, de justifier de son identité avant de déposer son bulletin de vote, et que, muni de sa carie signée, il a pu déposer son bulletin au lieu où il se trouvait. Des préfets ont même permis que l'urne électorale allât recueillir dans les hospices les bulletins de vote des malades hors d'état de se transporter à la section électorale. Tout ce qui facilite l'exercice du droit de suffrage, sans porter atteinte h sa sincérité, ne peut qu'être approuvé. Le faciliter, c'est l'universaliser. Cette opinion a pleinement triomphé.

En toutes circonstances, nous avons soutenu que l'exercice du DROIT DE TOUT DIRE ne pouvait jaiiiais être nuisible qu'à celui qui en abusait ; qu'il en était de la presse comme il en serait d'un baromètre menteur qui descendrait quand il devrait monter. Ce baromètre à contre-temps aurait-il le pouvoir de changer la sécheresse en pluie ou la pluie en sécheresse? — Assurément, non ; il ne parviendrait qu'à se condamner lui-même et qu'à se faire mettre au rebut.

Eh bien! ce que nous avions affirmé s'est vérifié, la publicité la plus entière a été donnée à quatre manifestes datés de Londres, de Jersey et de Frohsdorf. Les plus modérés de ces manifestes prescrivaient l'abstention ; les autres étaient, en toutes lettres, un appel aux armes. Comment cette prescription a-t-elle été obéie? Comment a-t-il été répondu à cet appel? S'est-on abstenu de voter? A-t-on chargé son fusil? A-t-on renversé les urnes? A-t-on construit des barricades? — Non. Sur aucun point le plus léger trouble n'a éclaté, et il a suffi que ces manifestes fussent publiés par le Moniteur, placardés sur tous les murs, reproduits le soir et le lendemain par tous les journaux, pour en neutraliser l'effet et en hâter l'oubli.

Une telle expérience n'est-elle pas une expérience décisive? Quelle expérience plus concluante faut-il donc pour confondre l'erreur et l'incrédulité ?

Le 27 nvril 1852, M. le comte deChambord dnte de Vienne une lettre adressée ou parti légitimiste. Le journal beige (|ui l'insère est arrêté à la poste, et le Moniteur du 18 mai 1852 reçoit le communiqué suivant :

a Des journaux ont paru s'étonner que le gonveniement n'ait pas permis de publier la lettre écrite par M. le comte de Ciiambord aux légitimistes pour leur conseiller le refus de serment. Le gouvernement n'avait aucun intérêt à empêcher cette publication. S'il n'eût obéi qu'à des considérations d'un ordre supérieur, il se serait empressé de donner à ce document une publicité qui ne pouvait lui être qu'avantageuse ; mais, audessus de l'intérêt particulier, il y a le respect de la constitution et du pi-incipe sur lequel elle repose. Le gouvernement ne saurait autoriser la publication d'une lettre qui conseille de refuser le serment exigté par la constitution, en s'appuyant sur un principe essentiellement contraire à celui de la souveraineté nationale. [Communiqué.) »

Qu'arrive-t-il de cette interdiction ? Il arrive que d'innombrables copies, les unes manuscrites, les autres autographiées, sont faites de cette lettre et circulent de mains en mains à Paris et dans les déparlements pendant plus de deux mois.

Le 25 octobre 1852, ce n'est plus simplement une lettre que dicte h Venise M. le comte de Cliambord, c'est une protestation qu'il rédige à Frohsdorf.

Mais, cette fois, le président de la République fait ce qu'avait fait en 1804 l'empereur, contre l'avis de Fouché (Ij:

(1) (( En 1804, lecomtede Lille (Louis XVIII) publiait un maniieste contre Napoléon. Fouché, qui eut le premier coi'naissance de cette pièce, s'empi'essa delà porter à l'empereur, persuadé que celui-ci lui tiendrait compte de son zèle et de sa diligence, et qu'il lui donnerait incontinent des ordres sévères pour empêcher que l'écrit de Louis XVIII ne se répandît en Prance.

n Fouché se trompait. Napoléon prit la copie de la déclaration du prétendant, la lut et dit froidement au ministre en la lui rendant :

" Ali ! ah ! le comte de Lille veut faire des siennes ! Eh bien ! à la bonne heure. Jlou droit est dans la volonté de la France, et, tant q'ie j"aurai une épée, je saurai le maintenir. Los Bourhcms doivent pourtant savoir que je ne les crains pas; qu'ils me laissent donc tranquille. Vous dites que les badauds du faubourg Saint-Geniiain vont prendre et colporter des copies de la protestation duoomte de Lille ? Lli ! bon Dieu ! qu'ils la lisent tout à leur aise. Fouché, envoyez cela au Moniteur Je veux que cela y soit demain. »

» Et, en effet, le lendemain l^'"' juillet, le .l/oin'/cur publia la protestation de Louis XVIII. »

[Histoire de VEmpercur Napolioii. Édit. in 4°. 1849, p. 138.)

UNE EPREUVE D1^:CISIVE. 7:3:i

en 18o2, de même qu'on 1804, la proloslnlion de riiérili(>r de Hugues Capet est envoyée au Moniteur^ où elle parait le 15 novembre 1852 précédée de ces lignes :

« Des efforts con-idérablcs et des mnnœuvrcs dp toute nature sont tentés pour répandre dans le peuple, au moment du vote solennel auquel il est appelé, les protestations des partis. Le gouvernement n'a pas d'intérêt à s'opposer à leur publication, il veut les faire connaître lui-m('me ; car, dans ce grand mouvement national qui pousse la France au rétablissement de l'empire, il faut que l'opinion du peuple soit éclairée, et que sa volonté, manifestée sans contrainte, soit l'expression de sa conviction.»

Aujourd'hui, qui esl-ce qui parle du manifeste de Frohsdort"? qui est-ce qui y pense ?

M. le comte de Chambord, ne devant être qu'imparfaitement écouté, n'eût-il pas mieux fait de garder le silence les 27 avril et 25 octobre 1852? En se taisant, il n'eût point constaté son impuissance. C'est là une vérité qui ne trouverait pas dans toute la France un seul contradicteur de bonne foi. Or, ce qui est vrai pour un de ces manifestes, qui ont été tirés à plus de cinq cent mille exemplaires, est également vrai pour tous. Ainsi que nous l'avions prévu, ils ont été plus profitables que préjudiciables au vote contre 'lequel ils étaient dirigés.

Cette éclatante démonstration, qui vient compléter et confirmer celle non moins éclatante du 10 décembre 1848, sera-t-elle aussi vaine? Après cette double et victorieuse épreuve, conlinuera-t-on encore de se délier de la i^ublicilé et de la restreindre ?

Que peut redouter du droit de tout dire celui qui a la volonté de bien faire ?

Contre le droit de tout dire et le droit de voter partout, que pourra-t-on objecter désormais?

17 novembre 1852.

Après la protestation de M. le comte de Chambord, que nous avons publiée d'après le Moniteur, il n'est pas sans

intérêt de rappeler celle du comte de Lille (Louis XVllI) que Tenipereur Napoléon fit publier au Moniteur du l®"" juillet 1804. La voici avec la note qui la précédait dans le journal officiel :

« Voici les propres expres.^ions de rctrange piotestatioii Ju comte de Lille contre tout ce qui se fait ou s'est fait en France depuis la réunion des États-Généraux :

« Protestation du comte de Lille.

" Varsovie, ce 6 juin 1804.

Il En prenant le titre d'EjiPEREUR, en voulant le rendre he'réditaire dans sa famille, Bonaparte vient de mettre le sceau à son usurpation. Ce nouvel acte d'une révolution oii tout, des l'origine, a e'té nul, ne peut sans doute infirmer mes droits. Mais, comptable de ma conduite a tous les souverains, dont les droits ne sout pas moins lissés que les miens, et dont les trônes sont tous ébranles par les principes dangereux que le Se'nat de Paris a osé mettre en avant ; comptable a la France, it ma famille, à mon propre honneur, je croirais trahir la cause commune en gardant le silence eu cette occasion.

» Je déclare donc (aprfes avoir, au besoin, renouvelé mes protestations contre tous les actes illégaux qui, depuis l'ouverture des Etats-Généraux de France, ont amené la crise effrayante dans laquelle se trouvent et la France et l'Europe', je déclare, en présence de tous les souverains, que, loin de reconnaître le titre impérial que Bonaparte vient de se faire déférer par un corps qui n'a pas même d'existence légitime, je proteste et contre ce titre, et contre tous les actes subséquents auxquels il pourrait donner lieu. "

Nous pouvons, sans nous aventurer beaucoup, prédire le même sort aux deux protestations : à la protestation du 6 juin 1804 et à la protestation du 25 octobre 1852.

Page 1