AVEUX TARDIFS
22 décembre 1852.
VUnion et VAssemblée nationale marchaient, en 1849, nu premier rang des journaux qui invoquaient chaque jour l'intervention de l'Etat pour la restriction de la liberté de la presse, voulant impatiemment qu'il la réglât par la loi et ne voulant pas attendre patiemment qu'elle se réglât par l'usage.
"VUnion fait cet aveu :
« Ce rôle ingrat et pénible qui pèse à notre indépendance est un de nos devoirs ; nous apprenons à nous y habituer, et nous savons que, chez une nation comme la nôtre, la pensée du lecteur seconde et achève celle de l'écrivain. »
Eh bien ! voilà donc ce que l'État a gagné à faire, contre la liberté de la presse, lois sur lois. Il y a gagné de pervertir le lecteur en le transformant de juge en complice. Ne v.ilait-il pas mieux qu'il ne devînt pas complice et qu'il restât juge?
L'expérience acquise ne complera-t-elle donc jamais pour rien en France? N'avait-il pas été démontré, avec tout l'éclat de l'évidence, que la seule année où M. de Salvandy ait exercé de l'influence sur l'esprit public, ce fut sous le règne de la Restauration et sous le régime de la censure, alors que les fameuses brochures de l'auteur A''Alon--o ne se composaient que de pages blanches, ce qui permettait de les trans-
former en agenda? Infâme liberté! Le jour où la censure tomba, et où M. de Salvandy put écrire tout ce qu'il voulut, il ne se trouva plus personne qui voulût lire ce qu'il écrivit. Aussi M. de Salvandy, rapporteur des lois de septembre, at-il gardé rancune à la liberté de ce détestable tour qu'elle lui joua.
VAssemblée nationale fait cet autre aveu :
« L'intention d'injurier et l'expression injurieuse ne suffisent pas pour constituer l'ofFense, il faut y joindre encore, de la part de l'offenseur, cette autorité que peut seule donner la dignité du caractère. M. de Falloux disait fort ju.stement et fort ingénieusement que l'injure est soumise à la même loi que les corps physiques, qu'elle n'acquiert de gravité qu'en proportion de la hauteur d'où elle tombe. »
Ce que disait M. de Falloux, c'est ce que nous pensons. Mais entre lui et nous il y a cette différence : c'est qu'inconséquent avec son principe érigé en axiome, il a voté toutes les lois contraires à la vraie loi de la presse, tandis que, plus conséquent que lui, nous les avons constamment combattues : en septembre 1833, alors qu'au lendemain de l'attentat Fieschi, elles avaient pour auteurs MM. de Broglie, Guizot et Thiers; en août 1848, alors qu'elles avaient pour promoteurs MM. Cavaignac, Sénard et Marie ; en juillet 1849, alors qu'elles avaient pour continuateurs MM. Odilon Barrot, Léon Faucher et de Falloux.
Si l'injure est, en effet, soumise à la même loi que les corps physiques ; si elle n'acquiert de gravité qu'en proportion de la hauteur d'où elle tombe, alors à quoi bon des lois contre l'injure ?
De vos actions qui infirment vos paroles ou de vos paroles qui condamnent vos actions, lesquelles faut-il croire?