TROIS JOURS. TROIS SAISIES. TROIS PROCES
19 mai 1851.
L'ancien calendrier napoléonien portait pour titre : une VICTOIRE p.\R joiR ! Le nouveau calendrier napoléonien a remplacé ces mots par ceux-ci : une saisie par jour !
Jeudi, c'était le Messager de VAssemhlée qui était saisi ])our avoir rempli av^ec un excès de vigilance le rôle de sentinelle.
Vendredi, c'était V Evénement. i)our avoir protesté contre Péchafaud avec une vigueur qui cependant ne dépassait pas celle des éloquents discours prononcés parM.de Lamartine contre la peine de mort.
Samedi, c'était la Semaine, pour a\oir pr-is la défense des détenus de Belle-Ile contre les rigueurs qu'on l'ait subir à il'anciens représentants du peuple, et comparé ces rigueurs à celles dont M. Louis-Napoléon H(»naparte se plaignait dans la protestation suivante :
PrniPKtntion adressée, le 22 mai 1841, au président du ronseii des ininistret, par le prince f..-N. Bonaparte.
« Depuis iieul' mois que je suis entre les mains du gouvernement français, j'ai supporté patiemment tous les outrages; mais je ne veux pasme taii-e plus longtemps, et autoriser l'oppression par mon silence.
« Ma position doit être considérée sous deux points de vue : le cCté moral et le côté légal.
f) Moralemont, le gouvernement, qui a reconnu la légitimité du chef de
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ma maison, est oliligi- de me rceoniinître comme in'iiice et fie m^ traiter eomine tel.
» La politique a ses droits, que je ne conteste pas; que le gouvernement agisse envers moi comme envers sou ennemi, et qu'il m'ôte les moyens de lui nuire, il sera juste; mais, au contraire, il sera inconséquent et mesquin s'il me traite, moi, fils de roi, neveu de l'empereur et allié à tous les souverains de l'Europe, comme un prisonnier vulgaire.
» En invoquant les alliances étrangères, je n'ignore pas qu'elles n'ont jamais servi aux vaincus, et que le malheur rompt tous les liens ; mais le gouvernement français doit reconnaître le principe qui m'a fait ce que je suis, car ce principe, c'est le sien, c'est la raison de son existence. La souveraineté du peuple a fait mon oncle empereur, mon père roi, et je suiis prince français par ma naissance. J'ai donc droit au respect et aux égards de tous ceux pour lesquels le vote d'un grand peuple, la gloire et le malheur sont quelque chose.
» Si, pour la première fois de ma vie, je me vante du hasard qui a présidé à ma naissance, c'est que la fierté convient à ma position, et que j'ai racheté les faveurs premières de la fortune par vingt-sept ans de peines et de souffrance.
» Quant à ma position légale, la Cour des pairs a créé pour moi une peine exceptionnelle.
» En me condamnant à une pi'ison perpétuelle, elle n'a fait que légaliser l'arrêt du sort qui me rendait prisonnier de guerre ; elle a tâché d'allier l'humanité à la politique, en m'infligeant la peine la plus douce, e plus longtemps possible.
» Dans l'application, le gouvernement est resté bien en arrière de l'intention que je me plais à prêter à mes juges.
» Habitué dès mon enfance à une vie rude, je ncmc plains nullement de Vinconvenante simplicité de ma demeure ; mais ce dont je me plains, c'est d'être victime de mesures vexatoires inutiles à ma sûreté. Pendant les premiers mois de ma captivité, toute espèce de communication avec le dehors était interceptée, et, à l'intérieur, j'étais tenu au secret le plus ri-" goureux ; mais depuis que plusieurs personnes ont été admises à communiquer librement avec moi, les restrictions intérieures n'ont plus d'objet.
» Et cependant, c'est précisément depuis qu'elles sont inutiles qu'elles sont plus rigoureuses. Tous les besoins journaliers du service sont soumis aux investigations les plus minutieuses. Les soins du plus fidèle serviteur auquel il ait été permis de me suivre, sont entravés par des obstacles de tout genre.
» On a établi une telle terreur parmi la garnison et les employés du château, qu'aucun individu n'ose lever ses regards vers moi, et qu'il faut de l'audace pour être seulement poli.
» Et comment en serait-il autrement, quand la plus simple prévenance est regardée comme un crime, et que tous ceux qui voudraient soulager
ma position, sans manquer à leur devoir, sont menacés d'être dénoncés à l'autorité et de perdre leur place ?
» Au milieu de cette France, que le chef de ma famille a rendu si grande, je suis comme un excommunié du treizième siècle ; tout le monde fuit à mon approche, tous craignent mon attouchement , comme si mon souffle était contagieux.
» Mais cette inquisition insultante qui me poursuit jusque dans ma chambre, qui reste attachée à mes pas lorsque je i-espire l'air dans un coin reculé du fort, ne se borne pas à ma personne : elle s'étend jusqu'à mes pensées. Mes lettres de famille, mes épanchements de cœur sont soumis à la censure la plus sévère, et si une lettre renferme un témoignage trop vif de sympathie, la lettre est séquestrée, et son auteur dénoncé au gouvernement.
» Par une infinité de détails trop longs à énumérer, il semble qu'on prenne à tcâche de me rappeler à chaque instant du jour ma position de captif, et qu'on me crie sans cesse aux oreilles : Vœ victis !
» Il est important de constater qu'aucune des mesures prises que je signale ici n'était prise envers les ministres de Charles X. dont j'nrcupe les chambres délabrées .
» Et cependant les ministres n'étaient point nés sur les marches du trône; ils n'avaient pas été condamnés au simple emprisonnement, mais à une peine plus sévère, la déportation.
» Ils n'étaient pas enfin les représentants d'une cause qui est l'objet de la vénération de la France.
» Le traitement que j'endure n'est donc ni juste, ni légal, ni humain. Si on croit par là me dompter, on se trompe; ce ne sont pas les outrages, mais les marques de bonté qui brisent le ca'ur de ceux qui souffrent.