LIBERTE ET RÉVOLUTION
C'est aussi parce que nous sommes contraires h l'esprit de révolution que nous voulons la liberté, toute la liberté, rien que la liberté.
2 août 1854.
La reine d'Espagne, proclamant devant toute l'Europe que « sans la liberté, il n'y a pas de nations dignes de ce » îiom, » nous a remis en mémoire ces belles paroles de M. de Chateaubriand :
« Les révolutions n'ont qu'un motif et qu'un but : la jouissance de la liberté ou pour un individu, ou pour quelques individus, ou pour tous.
» Quand la liberté est conquise au profit d'un homme, elle devient lu despotisme, lequel est la servitude de tous et la liberté d'un seul ; quand elle est conquise pour plusieurs, elle devient l'aristocratie ; quand elle est conquise pour tous, elle devient la démocratie, qui est l'expression de tous par tous, car alors il y a confusion du pouvoir et de la liberté, du gouvernant et du gouverné.
» Chez les modernes, la liberté est la raison ; elle est sans enthousiasme; on la veut parce qu'elle convient à tous : aux rois, dont elle assure la couronne en réglant le pouvoir; aux peuples, qui n'ont plus besoin de se précipiter dans les révolutions pour trouver ce qu'ils possèdent (1). a
Peut-être la Restauration régnerait-elle encore en France, si, au lieu de mutiler la liberté et de chasser Chateaubriand, elle les eût fait l'un et l'autre asseoir dans ses conseils. La liberté est une source : si elle ne coule, elle ravine. Vaut-il mieux qu'elle ravine ou vaut-il mieux qu'elle coule ? 11 est sans exemple, dans l'histoire, que la liberté n'ait pas puni tous ceux qui l'ont reniée après l'avoir adorée.
Sans remonter plus haut que la Révolution de 1830, elle a puni le roi Louis-Philippe et ses ministres, qui lui devaient tant, d'avoir oublié qu'ils lui devaient tout ; plus tard, elle a puni le gouvernement provisoire d'avoir toléré que plusieurs de'ses membres et de ses agents lui eussent manqué de respect ; elle a puni le général Cavaignac et ses conseil-
(1) CHATEAITBEIASD. Études hisloriques. — Exposition.
lors ; elle a puni leurs successeurs, MM. Odilon Barroi, Léon Faucher, Falloux, etc., etc.; elle a puni M. Mole et tous les chefs de la majorité législative, sacrifiant une à une toutes les garanties d'une liberté relative à l'espoir d'une fusion chimérique ; elle a puni M. Thiers et ses amis, préférant la défaite de la liberté au triomphe du suffrage universel ; elle a puni M. de Montalembcrt, ne voulant pas pour les autres de la liberté dont il voulait pour lui, voulant que la liberté soit un privilège et ne voulant pas qu'elle soit un droit; elle vient de punir exemplairement en Espagne l'ancien rédacteur en chef de VHeraldo, M. Sartorius, comte de San- Luis, ainsi que tous ses pareils, renégat au jour de la puissance et fuyard au jour du danger ; mais si la liberté rapetisse toujours et punit souvent ainsi tous ceux qui, après s'être servis d'elle, l'abandonnent, la liberté récompense souvent et grandit toujours tous ceux qui lui restent fidèles : elle a grandi Washington, elle a grandi Lafayette, qui sans elle n'eût laissé aucun nom dans l'histoire ; elle a grandi Royer-Collard, elle a grandi Chateaubriand.
RETABLISSEiMENT