AD PERPETUAM REI MEMORIAM
« Au milieu des sollicitudes multipliées et si pesantes qui Nous pressent de toutes parts dans resercice de Notre charge; au milieu des grandes calamités de ce temps, qui, dans le changement incessant de toutes choses, inquiètent Notre cœur et l'accablent d'angoisses ; Nous souffrons surtout de voir sortir chaque jour des repaires des jansénistes et autres gens de la même espèce les livres les plus pernicieux, dans lesquels les enfants de ce siècle présentent, sous le séduisant langage de la sagesse humaine, des doctrines perverses, afin d'entraîner des disciples à leur suite.
)) Nous interdisons donc absolument à tons et à chacun des fidèles du Christ, même à ceux qui seraient dignes de mention expresse, spécifique et individuelle, d'imprimer, de transcrire, de lire, de garder cet ouvrage, d'en user en aucune façon, et cela sous peine à" excommunication ^ encourue par tout contrevenant ipso facto, sans qu'il soit besoin d'aucune autre déclaration , et dont personne ne pourra obtenir l'absolution, à moins qu'il ne soit à l'article de la mort, que de Nous-même ou du pontife romain existant pro tempore.
» Nous voulons et ordonnons, en vertu de l'autorité apostolique, que quiconque a chez soit le livre ou ouvrage susdit, soit tenu, aussitôt que les présentes lettres lui seront connues, de le livrer et de le remettre à l'Ordinaire du lieu qu'il habite ou aux inquisiteurs de la perversité hérétique, nonobstant les choses quelconques qui pourraient être à ce contraires.
» Datum Romœ, apud Sanclum Petrum, sub Annulo Piscatoris, die X à junii 1851, Pontificatus Nostri anno V.
» A. CARB. LAMBRUSCHINI. »
Cette condamnation que V Univers a publiée, et qu'aucun journal n'a relevée , est la condamnation souveraine par la papauté infaillible de toute presse libre.
Entre la presse libre et la papauté infaillible, la question est nettement posée, et le dix-neuvième siècle est appelé à prononcer.
On ne pourra pas dire qu'il s'agit là d'une publication adressée à l'ignorance du peuple pour en pervertir l'esprit; car il s'agit d'un gros ouvrage en six volumes , imprimé en espagnol, à Lima, et ayant pour objet, quoi ? — La défense de l'autorité et des gouvernements.
Cependant, quiconque aura cet ouvrage, sera tenu de le livrer et de le remettre à l'Ordinaire du lieu qu'il habite, ou aux INQUISITEURS dc la perversité hérétique ; quiconque le gardei'a sera excommunié.
Mais doit-on s'étonner de cette nouvelle condamnation ajoutée à toutes les condamnations que renferme V Index, lorsque la cour de Rome maintient encore, en 1851, la sentence par laquelle, le 22 juin 16)33, l'opinion de Galilée sur le mouvement de la terre fut condamnée « comme absurde en philosophie, et hérétique clans la foi. »
Ce fut après cette sentence que la congrégation de Vln-
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dex, par un décret du 23 août 1634, condamna les Dialogues de Galilée.
Un siècle plus lard, ce décret et en môme temps celui qui proscrivait le livre de Copernic étaient réimprimés dans VIndex que le pape Benoît XIV approuvait par son bref du 23 décembre 1757. Ces deux décrets se trouvent dans les plus récentes éditions.
Cela n'est pas vraisemblable , et cependant cela est A-rai.
VIndex des livres prohibés , tel qu'il existe aujourd'hui, a commencé au seizième siècle. Jusque-là, c'était l'autorité civile qui lançait les interdictions. Ainsi, ce fut Constantin qui prohiba les livres d'Arius, et Théodose ceux de Porphyre. Les évêques n'étaient chargés de l'exécution des lois impériales que comme délégués de l'empereur.
Mais l'invention de l'imprimerie et la réforme de Luther changèrent les conditions de la papauté, Paul IV, craignant que la controverse ne fût fatale à l'Eglise, et que les arguments des théologiens ne parvinssent pas mieux que les bûchers de l'inquisition à ramener les hérétiques, publia, l'an 1559, son Index des livres prohibés.
Cette liste de proscription ne renferme pas setilement les livres qui traitent spécialement de la religion ; elle embrasse les arts, la littérature et les sciences : la grammaire même se trouve dans le catalogue des livres que Paul IV fit l)rûler par l'Inquisition.
Le "célèbre architecte Léon Allierti, dans son Traité de V Architecture^ recommande de n'ériger dans les églises qu'un seul autel, comme faisaient les anciens. Mais cette recommandation étant contraire à l'usage moderne, parce que, comme disait l'évoque Scipion Ricci , les autels nombreux font les messes nombreuses , c'est à dire la richesse des prêtres , ce passage de l'ouvrage d'AIberti dut, par ordre, disparaître des éditions subséquentes, comme n sentant Vhérèsie. »
Dans le catalogue des livres prohibés se trouvent le Traité des délits et des peines ; la Science de la législation ; VEsprit des lois ; les œuvres de Grotius, de Puflendorf, etc.
Ainsi, devant VIndex, il n'y a pas un seul livre ayant mérilé de vivre dans la mémoire et la reconnaissance des peuples qui ait trouvé grâce I
11 n'en était pas ainsi à l'époque où l'Eglise brillait par le talent et la vertu ! C'était elle, au contraire, qui invoquait la lumière et la liberté.
Alors, c'étaient les prêtres du paganisme qui repoussaient la discussion, qui demandaient des Index et des auto-da-fé. Ils voulaient que le Sénat supprimât par un arrêt l'ouvrage de Gicéron, De naturâ Deorum, parce que les chrétiens s'en servaient pour démontrer l'absurdité du paganisme. Voici ce que leur répondait Arnobe , que la controverse avait converti au Christianisme :
0 Si vous croyez siucèrement à votre religion et à vos dieux, réfutez Cicéron, prouvez qu'il a tort ; mais supprimer ses œuvres, empêcher de les lire, ce n'est pas défendre les dieux, c'est avoir peur de la vérité. (aukobe, Traité contre les Gentils, liv, 3, p. 103.) [Intercipere scripta et ■puUicatam telle submergere lectionem^ non est deos defendere^ sed veritatis leslificationem timere.) »
Ce que faisaient les gentils au troisième siècle , c'est ce que font au dix-neuvième les fils des croisés ; auraient-ils donc peur de la vérité ? Pour eux , la foi comme la liberté ne serait-elle qu'un masque ?
VUnivers prétend que la Presse refait l'histoire. Non, la Presse cite l'histoire et la rétablit contre VUnivers^ qui l'ignore ou la dénature, suivant ainsi les traditions de la cour de Rome , qui n'a jamais agrandi sa puissance qu'en lui donnant pour base le mensonge et la falsification. Elle a falsifié les canons de Nicée en y interpolant ceux de Sardique ; elle a falsifié la donation de Constantin pour tromper Pépin et Charlemagne ; les donations de Pépin et de Charlemagne, pour conquérir son domaine temporel ; elle a fabriqué les décrétales pour établir son pouvoir absolu. Il n'est donc pas étonnant que le pape excommunie quiconque
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ose porter la lumière de l'histoire sur l'origine d'un pouvoir usurpé.
Nous avions dit que, dans les premiers siècles, c'était l'autorité civile qui lançait les interdictions, et que les évêques n'étaient chargés de l'exécution des lois impériales que comme délégués de l'empereur. Nous ne supposions pas que le fait pût être contesté, môme par VUnivers. Dans Ja constitution de l'empire romain, les empereurs étaient à la fois chefs de l'État et de la religion. En devenant chrétiens, ils conservèrent ce double caractère et s'emparèrent de toutes les affaires de l'Église. Ils convoquaient les Conciles, les présidaient, les faisaient présider, et ils avaient seuls la faculté d'en approuver les décrets. En 787, ce fut une femme, l'impératrice Irène, qui convoqua le Concile de Nicée. Par son ordre, il fut transféré à Constantinople ; elle en présida la dernière séance; elle s'en fit lire les décrets et les approuva, remercia les Pères et les renvoya. Ce Concile, présidé par une femme, est le septième des œcuméniques, c'est-à-dire inspirés par le Saint-Esprit. On voit que l'Église était encore loin de la puissance qu'elle a usurpée plus tard.
Les empereurs portèrent plus loin encore l'autorité suprême dont les investissait le paganisme. Ils réglaient la discipline intérieure et extérieure; ils rendaient des décrets sur les évoques, sur les clercs, sur les églises, sur les fêtes, sur les cérémonies ; ils permettaient les mariages aux degrés prohibés; ils se mêlaient même de décider en matière de dogmes, comme fit, en 381, Théodose qui, après s'être fait présenter les déclarations des Ariens et de leurs adversaires, décida, de sa propre autorité, ce qu'il fallait ci'oire et rejeter... Constantin jugea saint Sylvestre, et Yalentinien jugea Damase.
A cette époque , l'anarchie dévorait l'Église naissante, les schismes pullulaient, et le juge en dernier ressort c'était toujours l'empereur. Comme il faut se borner, nous ne citerons qu'un exemple. Le schisme des Donatistes éclate en :{I1; l'alTaire est portée an tribunal de Constantin , qui,
eu 313, charge l'évéque de Rome et quelques évoques des Gaules d'examiner la question. Le jugement qu'ils rendirent ayant été repoussé par les Donatistes, qui contestaient la compétence du tribunal , l'empereur renvoya l'afî'aire à une autre réunion d'évêques qu'il convoqua en 314. Les Donatistes appelèrent une seconde fois de la sentence au tribunal de l'empereur, qui prononça définitivement, à Milan, en 316.
Ainsi donc, en disant que les évêques n'étaient que les délégués chargés d'exécuter les décisions de l'empereur, nous nous sommes borné à constater un fait qui est le rudiment de l'histoire de l'Église. Nous apprendrons môme à V Univers que cette intervention suprême de l'empereur a rendu un grand service au christianisme. « Elle a, dit » Bianchi-Giovini , donné de la consistance aux opinions )> dogmatiques et maintenu l'unité du christianisme mcna- » cée par des sectes innombrables et par les disputes des » théologiens. » {Histoire des Papes, tom. I, pag. 271.)
VUnivers nous oppose saint Ambroise et Grégoire VII; ce qui prouve une grande maladresse. Saint Ambroise repoussa de l'Église Théodose qui avait fait massacrer sept mille habitants de Thessalonique révoltés contre leur gouverneur. Si le grand archevêque de Milan s'est couvert de gloire pour avoir protesté, au péril de sa vie, contre regorgement d'une population opprimée, de quoi s'est donc couvert Pie IX en faisant bombarder sa capitale et en faisant opprimer les Italiens par trois armées étrangères ? Est-ce pour amener ce rapprochement que VUnivers nous a cité saint Ambroise à propos de VIndex des livres prohibés ?
Quant à Grégoire Vil, VUnivers oublie que ce aboute-feic de fEurope, » comme l'appelle Bayle, mourut dans la misère et dans le mépris à Salerne , après avoir inauguré cette puissance qui, à force de désordre, d'abus, d'excès et de scandales, a fini par révolter le monde qu'elle a couvert d'anarchie et de carnage. Belle compensation, en vérité, que d'avoir déposé Henri IV. qui, de son côté, déposait le pape, et d'avoir tenu en échec un empereur jeune, débau-
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elle, sans argent, et repoussé d'ailleurs par tous les grands seigneurs d'Allemagne.
Au reste, il s'agissait, non de Grégoire Vil, mais de l'7ndex des livres prohibés. VUnivers ne conteste pas ce que nous avons dit là-dessus ; mais il prétend que les livres de Galilée et de Copernic ne sont plus à Vimlex... Nous avons cité le bref de Benoît XIV qui , le 23 décembre 1757, c'està-dire quatre mois avant sa mort, approuve, après en avoir ordonné lïmpression, la collection des décrets de la congrégation de Vlndex. La condamnation de Galilée et de Copernic se trouve dans cette édition. Les éditions subséquentes l'ont reproduite. VUnivers affirme que l'interdiction a cessé. Nous le prions de nous dire quelle est, et où nous pourrions nous procurer l'édition officielle d'où l'interdiction a disparu. Et, à supposer que le fait fût exact, la situation de Rome n'en serait pas meilleure. Le 22 juin 1633, la doctrine du mouvement de la terre et de l'immobilité du soleil a été condamnée comme fausse , hérétique , contraire aux divines écritures, et ne pouvant être ni enseignée,ni soutenue même comme probable. Maintenant, si cette condamnation solennelle a été rapportée, que devient l'infaillibilité du pape?
VUnivers termine sa réponse en disant que si les païens avaient tort de proscrire les livres favorables au christianisme, cela ne prouve nullement que l'Église n'ait pas raison de proscrire ceux qui lui sont contraires , parce que, s'il est absurde de défendre aux gens de donner du pain, il ne s'ensuit pas qu'ils doivent avoir toute liberté de distribuer du poison.
Prenez-y garde : si vous appelez poison tout ce qui n'est pas le catholicisme, vous exposez le catholicisme à une réciprocité redoutable dans tous les pays où dominent le protestantisme, l'islamisme, etc.
Ou le catholicisme est la vérité, ou il n'est pas la vérité ; s'il est la vérité, il n'a rien à craindre de la discussion; s'il n'est pas la vérité , alors seulement on s'explique qu'il interdise tout débat et ne fasse grâce à aucun livre.
Si rinfaillibilité du pape n'était pas à l'épreuve de la liberté de la presse , j'en serais fâché pour l'infaillibilité du pape ; mais cela prouverait qu'elle ne repose pas sur de plus solides fondements que l'immobilité de la terre,
VUniveî'S, à qui nous avions demandé de vouloir bien nous indiquer l'édition officielle de VJndex d'où avait été retranchée la condamnation de Galilée et de Copernic, garde un silence qui équivaut à un aveu, et ne répond pas h cette question : « Si cette condamnation solennelle a été » rapportée, que devient l'infaillibilité du pape ? »
Nous constatons le silence de VUnivers sans nous en étonner, car ce n'est pas chose facile que de donner raison à l'infaillibilité du pape contre la liberté de la presse.
Les papes et les conciles ne se sont pas bornés à mettre à Viiidex Copernic et Galilée, Tacite, César, Milton, Dante, Alfieri, Spinosa, Abeilard, Campanella, Melanchton, Descartes, Leibnitz, Mallebranche, Locke, Kant, Montaigne, Charron, Gondillac, Pascal, Montesquieu pour VEsprit des Lois^ Filangieri pour ses travaux sur la Législation^ Bentham pour son Traité de législation civile et 'pénale^ Machiavel, Guicciardini, Botta, Sismonde de Sismondi, Puffendorf. Gibbon, Hume, Newton, Fontenelle pour ses Entretiens sur la pluralité des mondes^ Lalande pour V Astronomie des Darnes^ Broussais pour VIrritation et la Folie, Richerand pour sa Physiologie, Raspail pour son Nouveau système de chimie organique, etc., etc.; ils y ont mis jusqu'à la Bible, dont la lecture est interdite en ces termes au commun des fidèles :
a L'autorisation de lire les versions des livres du Vieux-Testament ne pourra être aceordée qu'aux hommes doctes et pieux, au jugement de l'évêque ; à la condition, toutefois, qu'on se servira de ces versions seulement comme commentaires de la Vulgate pour comprendre la sainte Écriture, et qu'on ne les regardera pas comme le texte sacré.