‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856 (volume 5)Chapitre 98 sur 231 · LES DETENUS DE BELLE-ISLE · texte numérisé non relu

LES DETENUS DE BELLE-ISLE

tenus de Belle-Isie , et comparait ces Irailcmonts h ceux dont M. Louis Bonaparte était l'objet à Hani, et dont celuici se plaignait cependant dans les termes suivants :

Protestation adressée, le 22 mai 1841, au président du conseil des ministres, jiar le prince L.-N. Bonaparte.

a Depuis neuf mois que je suis entre les mains du gouvernement français, j'ai supporté patiemment tous les outrages; mais je neveux pas me taire plus longtemps, et autoriser l'oppression par mon silence.

» Ma position doit être considérée sous deux points de vue : le côté moral et le côté légal.

» Moralement, le gouvernement qui a reconnu la légitimité du chef de ma maison est obligé de me reconnaître comme prince et de me traiter comme tel.

» La politique a ses droits que je ne conteste pas ; que le gouvernement agisse avec moi comme envers son ennemi, et qii'il m'ôte les moyens de lui nvTÎre, il sera juste ; mais, au contraire, il sera inconséquent et mesquin, s'il me traite, moi, fils de roi, neveu d'un empereur et allié à tous les souverains de l'Europe, comme un prisonnier vulgaire.

» El) invoquant les alliances étrangères, je n'ignore pas qu'elles n'ont jamais servi aux vaincus, et que le malheur rompt tous les liens ; mai» le gouvernement français doit reconnaître le principe qui m'a fait ce que je suis, car ce principe c'est le sien, c'est la raison de son existence. La souveraineté du peuple a fait mon oncle empereur, mon père roi, et je suis prince français par ma naissance. J'ai donc droit au respect et aux égards de tous ceux pour lesquels le vote d'un grand peuple, la gloire et le malheur sont quelque chose.

» Si, pour la première fois de ma vie, je me vante du hasard qui a préi^idé à ma naissance, c'est que la fierté convient à ma position, et que j'ai racheté les faveurs premières de la fortune par vingt-sept années de peines et de souffrance.

» Quant à ma position légale, la cour des pairs a créé pour moi une peine exceptionnelle.

» En me condamnant à une prison perpétuelle, elle n'a fait que légaliser l'arrêt du sort qui me rendait prisonnier de guerre; elle a tâché d'allier l'iiumanité à la politique, en m'infligeant la peine la plus douce, le plus longtemps possible. .

" Dans l'application, le gouvernement est resté bien en arrière de l'intention que je me plais à prêter à mes juges.

>' Habitué dès mon enfance à une vie rude, je ne me plains nullement de l/lNCONVENANTE SI^NfCLlCITÉ DE MA DEMEURE; mais ce dont je me plains, c'est d'être victime de mesures vexatoires, inutiles à ma sûreté. Pendant les premiers mois de ma captivité, toute espèce de communication avec le dehors était interceptée, et, à l'intérieur, j'étais tenu au secret le

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plus rigoureux ; mais depuis que plusieurs personnes ont été admises à communiquer librement avec moi, les restrictions intérieures n'ont plus d'objet.

» Et cependant, c'est précisément depuis qu'elles sont inutiles qu'elles sont le plus rigoui-euses. Tous les besoins journaliers du service sont soumis aux investigations les plus minutieuses. Les soins du plus fidèle serviteur auquel il ait été permis de me suivre sont entravés par des obstacles de tout genre.

» On a établi une telle terreur parmi la garnison et les employés du château, qu'aucun individu n'ose lever ses regards vers moi, et qu'il faut de l'audace pour êtï'e seulement poli.

» Et comment en serait-il autrement , quand la plus simple prévenance est regardée comme un crime, et que tous ceux qui voudraient soulager ma position sans manquer à leur devoir sont menacés d'être dénoncés à l'autorité et de perdre leur place.

» Au milieu de cette France que le chef do ma famille a rendue si grande, je sxiis comme un excommunié du treizième siècle; tout le monde fuit à mon approche, tous craignent mon attouchement, comme si mon souffle était contagieux.

» Mais cette inquisition insultante qui me poursuit jusque dans ma chambre, qui reste attachée à mes pas lorsque je respire l'air dans un coin reculé du fort, ne se borne pas à ma personne : elle s'étend jusqu'à mes pensées. Mes lettres de famille, mes épanchements de cœur sont soumis à la censure la plus sévère, et si une lettre renferme un témoignage trop vif de sympathie, la lettre est séquestrée, et son auteur dénoncé au gouvernement.

» Par une infinité de détails trop longs à énumérer, il semble qu'on prenne à tâche de me rappeler à chaque instant du jour ma position de captif, et qu'on me crie sans cesse aux oreilles : Vœ viclis !

» Il est important de constater qu'aucune des mesures prises que je signale ici n'était prise envers les ministres de Charles X, dont j'occupe les chambres délabrées.

» Et cependantles ministres n'étaient point nés sur les marches du trône ; ils n'avaient pas été condamnés au simple emprisonnement, mais à une peine plus sévère : la déportation.

» lis n'étaient pas enfin les représentants d'nne cause qui est l'objet do la vénération delà France.

» Le traitement que j'endure n'est donc ni juste, ni légal, ni humain. Si on croit par là me dompter, on se trompe : ce ne sont pas les outrages, mais les marques de bonté qui brisent le cœur de ceux qui souffrent.

» L.-N. BOSAPARTE. »

Expression vive d'un sentiment généreux : voilà le crime donl M. Sarrans est accusé et qu'il aura peut-être à expier par la privation (](' sa ilherlé. tandis ([uo le Conslitulionnel

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continuera de jouir de la scandaleuse impunité dont il est l'objet, et qui lui permet d'imprimer ce qui suit :

« La révision de la Constitution doit avoir lieu nonobstant le bon j^lai^ir des 188 socialistes, terroristes, légitimistes, orléanistes, sophistes et brouillons coalisés contre la France entière ;

» Il ne faut ni les compter, ni les écouter, ni les craindre;

» Il n'y a qu'une chose qui puisse égaler en énormité l'outrecuidance d'une pareille prétention, c^est la sottise de ceux qui consentiraient à la subir,

» La prescription de l'article 111, qui exige les trois quarts des votants, est l'œuvre auormale, intolérable, d'une Assemblée méprisée. » (Conslitulionnel au 9 août 1851.)

« La Constitution ! Les électeurs ne l'ont ni faite ni sanctionnée. II est ridicule de la leur opposer. »

[Constitutionnel du 17 août 1851.)

La majorité du jury, en s'associant à cette partialité du ministère public, l'absoudra-t-elle ? Je me borne à poser la question.

Question grave !

A M. Esquiros.

23 août 1851.

« Mon cher collègue,

» Quelle illusion est donc la vôtre ! Vous m'écrivez comme si la liberté de la presse existait encore, et comme si je pouvais publier la lettre que vous m'adressez, dans laquelle, après quelques mots sur la condamnation encourue par le journal la Semaine^ pour avoir comparé les traitements dont les détenus de Belle-Isle sont l'objet à ceux dont se plaignait si amèrement le détenu de Ham, vous me dépeignez ce qu'ont à souffrir vos malheureux amis et clients, sous la domination du directeur Vallet !

» Avez-vous donc oublié qu'un seul mot suffirait pour que ce fonctionnaire s'en fît un prétexte d'intenlei' à la Presse un procès en diffamation, qui exposerait M. Rouy, à peine sorti de Sainte-Pélagie, à faire le voyage des Côtesdu-Nord ?

» Gnrtlez, gardons pour la tribune, qui a conservé sinon sa liberté, du moins son inviolabilité, le récit que vousnvenvoyez, et que je n'ai pu lire sans que mon cœur se soulève et que ma raison s'indigne.

» Ne voyez-vous donc pas que si le journal dont je réponds paraît jouir encore de quelque liberté, il ne la doit qu'à la précaution que je prends de ne m'avancer jamais que toujours couvert par un orateur de la Monarchie ou un écrivain de la Réaction? Je ne les devance pas, je les suis. Quand ils pressent le pas, je presse le pas ; quand ils le ralentissent, je le ralentis; quand ils s'arrêtent, je m'arrête. Je n'existe plus que par eux.

» Sous ce rapport, la Presse ne saurait rendre au Constitutionnel trop d'actions de grâces. Elle n'est plus que son ombre, aussi marche-t-elle en sens contraire de lui. Si parfois la Presse paraît encore hardie, c'est que le Constitutionnel est si téméraire ! Elle profite de l'impunité dont il jouit.

-!> Ce n'est pas vous, j'en suis sûr, qui blâmerez celle prudence qui m'est imposée, quoi qu'il m'en coûte, par rimpérieuse nécessité d'assurer le triomphe de 1832. à laquelle, tous, nous devons sacrifier toutes les considérations, tous les intérêts secondaires. Non-seulement vous ne blâmerez pas cette prudence, mais vous serez d'avis que tous les journaux démocratiques doivent l'imiîer.

» Il n'y a pas à craindre que la France et la démocratie s'y laissent tromper.

« É.MILE DE GIRARDI.N

1" Représentant d'une cause politique, je ne puis accepter comme juge de mes actes et de mes volontés une justice politique. Vos formes n'abusent personne. Dans la lutte qui s'ouvre, il n'y a qu'un vainqueur et un vaincu. "

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