PARDONNER, C'EST PRÉVOIR
ques ceux qui ne craignent pas de dire hautement qu'en politique, réprimer c'est oublier, pardoimer c'est prévoir.
Jamais ces attaques ne nous ont arrêté.
Les partis victorieux comprennent rarement et difficilement la magnanimité.
Ils ont tort. Aussi qu'arrive-t-il ? C'est que la clémence qui s'exerce sans spontanéité s'exerce sans prestige. Il semble qu'elle ne soit plus qu'une échéance impossible à diflerer.
C'est une des fautes graves de M. le général Cavaignac d'avoir laissé au projet de décret déposé par le représentant des Bouches-du-Rhône le temps d'arriver jusqu'à la tribune. La discussion sur le projet de Constitution a commencé le lundi 4 septembre ; c'était ce jour-là ou la veille qu'aurait dû être proclamée une amnistie générale, et, quand nous disons générale^ par ce mot nous entendons sans restriction de dates, qui fasse du 24 février une limite. C'eût été une noble et habile façon d'inaugurer le débat de la Constitution et d'ouvrir une porte à la réconciliation des partis !
M. le général Cavaignac ne l'a pas compris ! Lîne politique nouvelle et large l'a ellrayé ; il a eu plus de confiance dans la politique de 1834.
L'amnistie aura lieu, mais elle aura lieu trop tard ; quand elle sera une concession, quand elle ne sera plus une réconciliation, quand elle ne sera plus qu'un acte judiciaire sans portée politique.
En France, on ne sait rien faire à temps ; les concessions s'y font trop tard; les révolutions s'y font trop tôt.
19 octobre 1848.
Le changement de ministère, dû aux efforts et aux suggestions de M. Thiers, est une faute politique de plus dans sa vie politique, où il serait difficile de relever autre chose que des fautes et des contre-sens.
M. Thiers est au véritable homme d'État ce qu'une cuiller argentée par le procédé Ruolz est à une véritable cuiller d'argent. A la surface, c'est à s'y méprendre; mais si la surface est pareille, il s'en faut de beaucoup que la valeur soit égale.
M. Thiers excelle à disserter sur tout; mais est-il une seule question qu'il ait approfondie? A-t-il jamais eu une idée, une seule, qui fût juste ou féconde?
Quand on se rappelle que la grande pensée de M. Thiers fut, durant plusieurs années, l'intervention en Espagne!
Qu'est-ce que la France, grand Dieu ! y serait allée faire ?
La France n'avait-elle donc pas de son argent et de ses forces un meilleur emploi?
Quand on se rappelle que l'insurmontable obstacle qui a retardé le renversement du cabinet du 29 octobre, et a amené la chute du trône, a été l'inflexible prétention de M. Thiers au ministère des affaires étrangères!
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C'est ainsi que M. Thiers ;i toujours subordonné aux plus petites considérations les questions les plus grandes et les intérêts les plus élevés.
Une grave responsabilité pesait sur les auteurs de la République du 24 février; seuls ils l'avaient préparée; seuls ils l'avaient proclamée; seuls ils l'avaient conduite! C'était leur œuvre exclusive, et à l'œuvre le regard le moins exercé était à même de juger de l'habileté des ouvriers.
Ni liberté,
Ni sécurité,
Ni prospérité.
L'arbitraire,
La peur,
La misère.
On savait à qui s'en prendre, et l'on s'en prenait aux républicains de la veille.
Maintenant, la situation est changée.
La responsabilité a reculé ses bornes, et la solidarité, restreinte aux républicains de la veille, va s'étendre aux républicains du lendemain.
Ces derniers ont perdu en un seul jour tout l'avantage que leur avaient assuré les huit mois écoulés du 25 février au 15 octobre 1848.
Cet avantage, ce droit d'aînesse, ils l'ont abandonné pour un plat de lentilles : pour deux portefeuilles.
-Si, comme il y a lieu de le craindre, l'introduction de deux anciens ministres du roi Louis-Philippe dans le conseil présidé par le général Cavaignac ne suffit pas pour ramener la confiance, relever le crédit, ranimer la consommation, ressusciter le travail, diminuer la misère; il faut s'y attendre, les républicains de naissance, ceux relégués en arrière, ne manqueront pas de demander en triomphant : — « Eh bien! qu'ont donc fait de plus que nous ceux qui nous reprochaient notre impuissance à remettre à flot le vaisseau échoué? »
Ce langage, que sauront tenir habilement M. Ledru-
Rollin et ses amis, ne fùl-il pas totalement vrai qu'il le paraîtra suffisamment. Les échos ne manqueront pas.
On verra si nous nous trompons ! On verra qui, de la Presse ou du Constitutionnel et du Siècle^ a le mieux jugé la situation! Les républicains de la veille avaient été exclusifs ; les républicains du lendemain avaient à leur tour le droit de l'être! Ils avaient le droit de dire : — a Nous n'accepterons la difficile tâche de réparer tant de fautes commises qu'après que l'épreuve aura été complète en ce qui vous concerne, et qu'il ne pourra plus subsister aucun doute, aucune illusion. Vous avez eu toute liberté, une liberté non moins grande ne nous est pas moins nécessaire. Nous vous compromettrions, et vous nous gêneriez. Rien ne nous presse, prenez tout le temps que la majorité vous laissera. « Ce temps n'eût pas été long, car l'élection de M. Dufaure à la pré.sidence de l'Assemblée nationale était certaine.
Président de l'Assemblée nationale, M. Dufaure acquérait une puissance, une influence que ne lui donnera pas le titre de collègue de MM. Bastide, Goudchaux et Marie, que ne sauraient lui donner les fonctions de ministre de l'intérieur. Il est des circonstances, des discussions, des votes, dans lesquels cette influence de président de l'Assemblée souveraine est décisive. On l'a vu le 24 juin : c'est à M. Senard que la Commission executive a dû sa chute ; c'est à M. Senard que M. le général Cavaignac a dû d'être investi de la dictature.
Au ministère de l'intérieur, que fera M. Dufaure? Il donnera à ses préfets de sages instructions; il n'enverra pas de commissaires dans les déparlements. Sans doute, ce sera déjà un retour vers les moyens réguliers de gouvernement : mais s'abuserait-on jusqu'à croire que la situation présente soit un sol uni sur lequel il n'y ait qu'à marcher d'un pas ferme et régulier? L'erreur serait grave et l'illusion funeste. Il y a d'immenses gouffres à combler; il y a de dangereux pics à gravir! Comment gravir ces pics? Comment combler ces gouffres ?
Tel que le pouvoir est morcelé, tel que le travail est cen-
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tralisé, c'est h peine déjà si, dons les lenips ordiniiires, alors qu'il n'y avait (lu'ii mettre en niouvcnienl l'appareil administratif, les ministres siiftisaient i» leur tâche! Aujourd'hui (pie tous les ressorts ont été brisés ou détendus, comment, avec moins de force, vaincre plus de résistance?
Le ministre qui arrive s'imagine toujours qu'il fera mieux (pie celui (jui s'en va. C'est la perpétuelle histoire de M. Thiers et de M. Guizol, disant alternativement l'un de l'autre : Je jouerai le môme air, mais je le jouerai mieux. On a vu comment tous les deux s'y étaient pris! Assez longtemps a duré cette lutte entre la présomption et l'impuissance.
Après avoii" infructueusement , pendant tant d'années, essayé de faire mieux, ne viendra-t-il donc jamais h l'idée d'un chef de cabinet d'entreprendre de faire autrement ?
M. Dufaure en reconnût-il la nécessité, qu'il n'en aurait pas la possibilité, dans l'étroite position qu'il a acceptée. C'est là ce qui nous fait regretter plus vivement encore qu'il ait abandonné celle qu'il s'était faite et qui était excellente. Il est des responsabilités qu'il ne faut pas hésiter de prendre, lorsqu'elles sont entières ; mais il est des solidarités qu'il ne faut jamais consentir à partager.
En résumé, la nouvelle modification ministérielle ne profilera pas aux intérêts de la France, courbée sous le double poids de la misère et de rimp(M; elle ne profitera qu'aux passions que sait agiter M. Ledru-Rollin.
L'idée de République ne saurait entrer dans notre esprit, quand il faut qu'il commence par en chasser l'idée de Liberté. Que le National prouve donc que le régime sous lequel il nous a placé est celui de la liberté, de la légalité, de la sécurité; alors ses phrases auront un S(^ns; aujourd'hui, elles n'en ont pas. Le National est dans la situation diin négociant qui se présenterait ii l'escompte après avoir laissé protester sa signature.
Le Natioiial a beau baisser le ton et affecter le langage le plus humble et le plus patelin, après s'être montré si exclusif, si arrogant, il n'est plus en son pouvoir de ramener ni de convaincre qui que ce soit. Si le National en doute, qu'il parcoure les départements, qu'il visite les ateliers, qu'il s'introduise dans l'intérieur des innombrables familles aux prises avec les horreurs de la misère, et il entendra ce qu'on dit de lui et de ses amis.
Que de malédictions !
Les répéter nous exposerait à des dangers que nous trouvons inutile d'affronter.
— La Presse n'est jamais contente de rien : elle blâme tout.
— La Presse a-t-elle jamais blâmé une seule mesure qui fût bonne? Eh bien, qu'on nous confonde ! Si cette mesure existe, qu'on nous la cite. Est-ce à la Presse qu'il est juste de s'en prendre si le pouvoir, bien qu'averti, semble se complaire à ne commettre que des fautes?
— Le pouvoir est moins facile à exercer que la Presse ne paraît le penser.
— C'est la réponse usée à toutes les critiques fondées. Il y a longtemps que nous la connaissons. Aucun régime, aucun cabinet, aucun ministre ne nous l'ont épargnée. Si le pouvoir est si difficile à exercer, ne vous en chargez pas ! Rien ne vous y oblige.
roNFrsiox. conciliation.
« Nous le savons, les v^rite's que nous disons blessent. On veut dormir au bord de l'abîme. Après tant de révolutions, on regarde comme des ennemis ceux qui avertissent des nouveaux dangers. La voix qui nous réveille est importune; et il est reconnu qu'il n'y a que des liommes passionnés ou trompés dans leurs ambi • tiens qui trouvent que tout va mal .. n
CS.VTEAUBKIAVn.
20 octobre 1848.
Il y a deux mots que nous ne prenons pas l'un pour l'autre.
Ce sont les mots :
Confusion, Conciliation.
Le ministère du lo octobre est un ministère de confusion ; ce n'est pas un ministère de conciliation.
Si nous nous trompons dans celte appréciation, l'avenir est là pour nous condamner.
La conciliation, c'est la force ; la confusion, c'est l'impuissance.
M. Dufaure. dans le cabinet, empêchera le mal; sans doute c'est déjà beaucoup, mais ce n'est pas assez ; car il pouvait faire plus : il pouvait faire le bien.
Le cabinet du 2i juin. — violemment ébi'anlé dans la
séance du 16 septembre, où il fut interpellé et battu sur renvoi de commissaires dans les départements, idée empruntée à M. Ledru-Rollin par M. Cavaignac ; — moralement renversé le 11 octobre sur le vole de la présidence, que le chef du pouvoir exécutif, dans un intérêt personnel, voulait dérober au suffrage universel ; — impitoyablement achevé le sui'lendemain par la majorité se soulevant enfin, à la voix de M. Xavier Durrieu, contre le monstrueux régime de la suspension des lois, le cabinet du 24 juin était par terre, meurtri, brisé par trois chutes coup sur coup, complètement hors d'état de se relever.
11 n'y avait plus qu'à se baisser pour ramasser le pouvoir.
L'occasion s'en offrait d'elle-même.
On était au 14 octobre; le 19, cinq jours après, arrivait comme providentiellement la réélection du président de l'Assemblée nationale.
La nomination de )I Dufaure en remplacement de M. Marrast n'était pas douteuse.
Président de l'Assemblée, M. Dufaure devenait l'arbitre de la situation.
Alors un cabinet réunissant toutes les conditions existantes pour triompher des immenses difficultés amassées les unes sur les autres depuis le 24 février pouvait se former.
M. Dufaure n'était pas admis; c'est lui qui admettait.
Il empruntait à l'avantage de cette situation une force qui eût profité à son caractère.
Quelle situation et quel avantage !
Les hommes que l'intolérance républicaine avait poursuivis depuis le 24 février, disaient à ceux qui les avaient frappés de réprobation : — Vous avez été exclusifs, nous ne le serons pas ! nos rangs demeurent ouverts à quiconque d'entre vous aura montré qu'il était capable et consentira a nous aider dans notre pénible tâche.
C'eût été là un ministère de conciliation !
Mais, nous dit-on, ce que le ministère eût fait, c'est pré-
CONFISION, CONCILIATION. 699
cisémcnl ce qu'a pra(i(jiu' M. Cavaignac. Où osi la différence ?
Vous demandez où esl la différence? Que ne demandezvous : Où est la différence entre donner et recevoir.
Lorsqu'un cabinet qui compte dans son sein MM. Bastide. Goudchaux et Marie, s'adjoint MM. Dufaure et Vivien, ce n'est pas assez pour ranimer dans l'esprit des majorités la confiance éteinte et repousser l'invasion de la misère ; mais c'est assez pourprovotiuer dans l'esprit des minorités la défiance ombrageuse et attiser le feu des passions subversives : ce n'est pas assez pour exercer l'initiative, mais c'est assez pour partager la responsabilité.
Il n'y avait pas à attendre que l'expérience fût complète : elle l'était. Le pays, surpris par la tempête, avait vu simultanément et successivement s'emparer de la barre du gouvernail tous les républicains échappés de fond de cale ; il avait vu où le conduisaient, entre l'anarchie et la dictature. MM. Ledru-Rollin et Flocon, MM, Cavaignac et Senard.
Le pays ne souhaitait pas que cette expérience qui lui a coûté si cher se prolongeât ; au contraire, il souhaitait ardemment qu'elle ne se prolongeât pas.
Quelque chose que fasse M. Uufaure dans la situation fausse qu'un dévoûment poussé jusqu'à l'abnégation l'a engagé à accepter, il ne pourra éluder les conséquences de cette situation.
S'il veut se maintenir en équilibre, il tombera dans l'Immobilité ;
S'il Veut suivre sa pente naturelle.il tombera dans ce que les uns appelleront réaction ;
S'il veut donner des gages h ceux à qui il aurait pu en demander, il tombera dans ce que les autres nommeroni concession.
Voyez quel a été son premier acte ! Ai)pelé h pourvoir au remplacement de M. Ducoux à la préfecture de police, qui a-t-il choisi, qui pouvait-il, qui devait-il nommer?
Dans toutes les nominations qui auront lieu se présenteont les mêmes difficultés, les mêmes alternatives.
Telles sont les conséquences, tels sont les inconvénients de la politique de confusion : c'est de ne laisser le choix qu'entre deux faiblesses.
Très différente est la base de la politique de conciliation !
j^ssurément , si au mois de mars ou de mai 1848 les républicains de la veille eussent appelé spontanément à leur aide les républicains du lendemain, c'eût été là de la conciliation, à laquelle la France tout entière eût applaudi comme à un acte de patriotisme.
Même œuvre et même nom si les républicains du lendemain, ramenés au pouvoir par la nécessité du moment et le vœu du pays, eussent choisi spontanément parmi les républicains de la veille.
Mais est-ce ainsi que se sont passées les choses ? Lisez dans le Moniteur du 17 octobre 1848 les déclarations de M. Cavaignac. Il ne voulait pas changer les membres de son cabinet; il ne voulait pas qu'ils se retirassent, c'est-àdire qu'il ne voulait pas se dessaisir du pouvoir que le 24 juin lui avait remis entre les mains, sachant parfaitement que la seule chance qu'il eût à la présidence de la Répubhque lui viendrait de la conservation de la présidence du conseil.
MM. Dufaure et Vivien sont entrés, le 15 octobre, dans le cabinet du 24 juin ; c'est donc , de l'aveu de M. Cavaignac,parce qu'il n'a pas été possible qu'il en fût autrement, et parce que cela assurait la réélection de M. Marrast à la présidence de l'Assemblée nationale.
Si nous nous trompons, si, contrairement à notre avis, c'est là de la véritable et franche conciliation, elle ne peut tarder à se manifester et à se traduire par des actes.
En temps de révolution, pour qui souffre de la faim et du froid, pour qui n'a pas de pain à donner à la mère de ses enfants, pour qui n'a pas un manteau à jeter sur les épaules de sa fille, pour qui a été précipité de l'aisance dans la misère et souffre de l'avouer, pour qui a des échéances inexorables et des rentrées impossibles, les jours sont des mois ; c'est ce que ne doivent pas oublier les ministres nouveaux.