ORGANISEZ, NE DESORGANISEZ PAS
D'abord le Manifeste à TEurope, que l^Europe attend!
L'appel à la nation, à la nation qui s'étonne que huit jours n'aient pas suffi pour choisir, entre toutes les constitutions et les lois électorales dont nous possédons une collection si nombreuse et si variée, la Constitution ou la loi en vertu de laquelle la patrie aura à élire sa nouvelle Assemblée constituante ! Qu'y a-t-il donc de plus important et de plus urgent? Attendrait-on que la moisson des fonctionnaires publics soit faite, et que toutes les créatures se soient emparées de toutes les places et de toutes les sinécures? Une loi électorale n'est pas si difficile à coordonner.
Le jour où vous nommiez le général Cavaignac, en remplacement de M. le duc d'Aumale, au gouvernement général de l'Algérie, le même décret aurait dû assimiler l'Algérie à la France, la diviser en trois déparlements, la faire jouir des mêmes garanties, à commencer par la liberté de la presse, ne fût-ce que pour connaître tous les abus et tous les scandales qu"une censure inexorable a empêché de s'y révéler.
Vous auriez dû, sans hésiter, proclamer la liberté sans exceptions comme sans limites.
Et, comme introduction à toutes les libertés, l'instruction publique gratuite à tous les degrés.
Il y a environ 200 millions au moins d'économies annuelles à faire sur le budget de l'État. C'est adopter l'évaluation la plus faible que d'estimer h ce taux seulement le tribut que l'administration sans initiative, l'incapacité sans conscience, la bureaucratie sans idées prélèvent sur la fortune publique.
Ce n"est pas l'argent qui manque h la France pour solder toutes les dépenses utilt-s, désintéresser toutes les exigences légitimes, faire honneur à ces trois lettres de change tirées sur elle et déjà tant de fois protestées : Liberté, égalité, fraternité. Non, ce qui a manqué à la France, à cet admirable pays, ce qui lui manque , c'étaient des hommes d'ordre, qui comprissent la liberté ; ce sont des hommes de
liberté qui comprennent l'ordre dans sa plus liante, dans sa plus large acception.
Turgot disait : « Donnez-moi cinq ans de despotisme, et » la France sera libre. » Nous disons : Cinq jours de dictature suffiraient pour que la France fût à jamais heureuse et grande !
6 mars 1848.
Le journal ministériel de la République française déclare aujourd'hui la guerre, non à l'Europe, on n'est pas plus pacifique, mais aux Importants. De deux choses l'une : ou les Importants sont sans importance sérieuse, et alors il n'y a pas lieu de s'y arrêter; ou ils ont une importance réelle, et, dans ce cas, il peut n'être pas prudent de les persiffler. Les railleries du Journal des Débats contre tous' ceux qui s'efforçaient de faire sortir de l'ornière et le ministère du 29 octobre 1840 et la majorité quîl'appuyail, ces railleries contre tous les députés qui s'étaient assis aux banquets réformistes, ces railleries n'ont pas sauvé de sa ruine le trône de Louis-Philippe! Ces mots qui resteront (1) : « Marchez sur » le fantôme., il s'évanouira; fuyez-, il grandira jusqu''au » ciel ! » Ces mots ont ouvert le gouffre où la monarchie a été précipitée vaincue, d'où la République est sortie victorieuse. A ces paroles, que répondions-nous? Nous répondions le jour même : « Vous le savez bien, ce sont là de » grandes phrases bonnes, tout au plus, à intimider les ti- » mides, à faire peur aux peureux. Quand vous aurez mis » les réformistes à la diète, prohibé les toasts, interdit les ï discours prononcés ailleurs que dans l'enceinte législa-
(1) Journal des Débats du 27 décembre 1847.
B tivc. qirauroz-voiis fait ? Vous aurez comprimé Tagila- » lion, mais vous ne l'aurez pas supprimée. Vous aurez ré- » percuté le mécontentement, mais vous n'en aurez pas » détruit le principe. Au contraire, vous l'aurez aggravé. » Vous n'aurez fait que île l'empirisme, et du plus grossier. » Vous aurez été h la politique ce que sont à la médecine ï> les docteurs All)erl et Giraudeau de Saint-Gervais! »
On a étouiïé notre voix en disant que nous étions des Importants! — C'est le mot des Ini/puissants.
Si, à toutes les époques et sous tous les régimes, il y a des Importants, à toutes les époques et sous tous les régimes aussi, il y a des Impuissants. Ce qui caractérise Timpuissance, c'est l'optimisme. Déjà la République française a ses optimistes, qui trouvent bien tout ce qu'ils trouvaient mal le 23 février, qui déclarent qu'on a tout le temps devant soi, et qu'il n'est pas nécessaire de se presser. Ce qui caractérise encore les Impuissants, c'est qu'ils prennent les places et nient les idées. Les Importants qu'on attaque, et qui se défendent, s'attachent aux idées et ne s'attachent pas aux places. On ne les rencontre dans aucune antichambre ministérielle. Ils ne vont à rHôtel-de-Ville qu'alors qu'ils y sont appelés, et à l'Hùtel-de-Vilie comme aux Tuileries, ils n'y parlent que pour dire la vérité. Si ce ne sont pas là les bons républicains, à l'œuvre nous jugerons les autres.
Les Importants ne se vantent pas d'éire républicains de vieille date, et d'avoir fait la révolution du 24 février; loin de là, ils déclarent qu'ils ont tout fait pour l'empêcher; mais vains efforts ! pcrsifflés paries optimistes, ils ont été vaincus par les Impuissants. Ce triomphe de l'impuissance superbe l'a menée loin !
Nous n'avons la prétention de donner de conseils à personne ; mais de même que tout citpyen, à présent, est garde national, tout écrivain, aussi, a le droit de se dire el le devoir de se constituer soldat de la chose publique. C'est ce que nous avons fait. Notre journal est un poste. Cet article est une garde que nous montons.
Le gouvernement provisoire a compté sans nous, s'il a compté que, parce la royauté avait déposé la couronne, nous abdiquerions notre indépendance. Monarchie ou Républi(iue, nous restons ce que nous avons toujours été : les hommes de nos convictions et de nos idées.
Nous exposons les nôtres, faites-en autant des vôtres. Le peuple, qui lit, jugera ensuite entre le journal ministériel du Gouvernement provisoire el le journal conservateur de la Répubhque française.
Mais n'avons-nous donc rien de mieux à faire, en ce moment où tant de choses sont à faire, que d'aiguiser des ironies, et d'échanger l'épithète d'Impuissant contre celle d'Important?Les sarcasmes du Journal des Débats, qui n'ont réussi qu'à insurger les pavés, ont-ils donc eu un tel succès que ce succès doive donner l'envie d'une contrefaçon?
Pas de contrefaçon ! Permettez-nous de vous le dire, ne copiez pas servilement le Journal des Débats, si vous ne voulez pas que le même sort vous atteigne, avec celte seule différence qu'il ne se ferait pas attendre dix-sept ans.
Pas de contrefaçon! 'ajouterons-nous, en nous adressant au gouvernement provisoire : ni contrefaçon criminelle de la révolution de 1793; ni contrefaçon coupable de la révolution de 1830 ; ni réaction ni déception.
Longtemps nous avons fait entendre ces paroles : « Chan- » gcr les choses sans changer les hommes. » On a changé les hommes; aussi bien le roi, proclamé inviolable, que bs ministres déclarés seuls responsables ; que l'on change maintenant les choses ! Est-ce donc trop exiger, que de continuer à demander, en 1848, ce que nous demandions depuis 1840?
Nous savons faire justement la part de ce qui est vrai et de ce qui est faux ; au sein du gouvernement provisoire il y a, nous le reconnaissons, des membres qui n'ont accepté, devant l'histoire, la responsabilité qu'ils ont assumée sur eux que par le dévouement le plus pur à la chose publique, à la conservation de Tordre, au triomplit^ de la liberté, à Thonneur de la Révolution nouvelle, au salut du pays;
ceux-là, pour être reconnus de tous, n'ont pas besoin d'être nommés ; leur nom est dans toutes les bouches : ce sont de sincères ^Yashington qui n'aspirent qu'à descendre, sachant bien que, pour eux, descendre ce sera s'élever; mais à côté de ces membres que nous honorons, il en est d'autres que nous ne saurions prendre au sérieux, tout dictateurs qu'ils soient, lorsqu'ils déclarent, sans rire, que c'est uniquement par patriotisme qu'ils ont fait main-basse sur toutes les positions, sur toutes les places, pour s'y cantonner eux et leurs amis. -Non, nous ne sommes pas dupés de ce langage, et la rapacité aura beau se parer des couleurs républicaines, elle ne réussira jamais à se déguiser assez bien pour n'être pas certainement reconnue.
Nous parlons sincèrement quand nous déclarons ici que nous ne voulons ni aflaiblir ni déconsidérer le gouvernement provisoire; ne comptàt-il parmi ses onze membres qu'un seul citoyen éclairé et désintéressé, que cela suffirait pour qu'il ait notre concours, mesuré à l'étendue de notre confiance ; mais, ou le gouvernement provisoire est faible, ou il est fort : s'il est fort, il peut entendre la vérité sans danger ; s'il est faible, il importe qu'elle ne lui soit pas cachée.
Le gouvernement provisoire ne doit pas oublier, un seul instant, que les yeux de l'Europe tout entière sont fixés sur la France, attentifs à épier le secret de toute faiblesse qu'elle laisserait percer.
Le gouvernement provisoire ne doit pas oublier, un seul instant, qu'il est placé entre deux partis :
Le parti qui déclare qu'il ne donne pas assez de garanties à la liberté, à l'égalité, à la fraternité ;
Le parti qui craint qu'il ne donne pas assez de garanties à l'ordre, à la paix, à la stabilité.
Quel est le moyen d'échapper à ces écueils? — Quel est le moyen de désarmer ces deux partis, de les réduire à l'impuissance? — C'est d'opérer des prodiges d'activité; c'est de demander à l'ardent brasier du plus ardent patiiotisme sa plus grande force impulsive. Donnez immense-
ment de liberté afin d"avoir le droit de prendre immensément de pouvoir ; donnez immensément de liberté pour fermer la bouche à la démagogie ; prenez immensément de pouvoir afin d'ouvrir les yeux à la peur.
Prouvez, prouvez que vous n'êtes pas Impuissants, et nos mains seront les premières à vous applaudir, plus heureuses encore de vous applaudir que de vous aider !
Mais, au nom de la République française, ne croyez pas que pour elle le temps a ralenti sa course ; ce serait une funeste illusion. Il y a de grandes exigences, il faut y répondre par de grands efforts; il y a de grandes questions, il faut les résoudre par de grandes idées. La République fi'ançaise du XIX® siècle doit être un gouvernement neuf; elle ne doit pas être un gouvernement rapiécé. Le morceau enlèverait la pièce, et ce serait à recommencer sans cesse.
Un tel langage est-il donc suspect? Seriez-vous donc de ceux qui pensent que le Journal des Débats a mieux servi, par l'abus de ses complaisances, la monarchie de 1830, que la Presse par la sévérité de ses avertissements? Non, non, vous ne le pouvez pas croire; vous êtes, pour cela, trop éclairés ; eh bien, donc, entendons-nous, distribuons-nous le travail : vous aiderez le gouvernement provisoire par vos éloges; nous l'aiderons, nous, par nos idées; les uns et les autres, nous veilleVons tous à éloigner de lui les intrigants, les serviles, les incapables, les présomptueux, les parasites, aussi bien ceux éclos d'hier que ceux couvés par tous les régimes.
Le National nous adresse cette exhortation :
« Épargnons au public le spectacle usé des polémiques » personnelles. »
C'est notre sentiment ; mais, de quel côté est l'agression? Nous l'oublions et nous disons : — Concours commun à la chose publique. — Émulation et non rivalité.
Rivahté ! Nous n'en sentons aucune en nous. Émulation ! Nous en sommes pleins; rien ne nous a coûté et no nous coûtera pour le prouver.