DIVISEZ LE TRAVAIL , CENTRALISEZ LE POUVOIR
17 mars 184S.
Vous avez assumé sur vous une responsabilité immense, une tâche plus. immense encore, celle d'improviser en quelques semaines toute une société politique nouvelle, laquelle exige :
Une constitution nouvelle ;
Un pouvoir nouveau ;
Une administration nouvelle ;
Un esprit nouveau ;
Une science nouvelle ;
Un code nouveau ;
Une liste de dépenses nouvelles,
Un budget nouveau.
Toutes les difficultés sont en présence.
Toutes les passions sont en fermentation.
Toutes les impatiences vous accusent déjà.
Tous les intérêts se croient en péril.
Toutes les pusillanimités se trahissent.
Toutes les rivalités ombrageuses s'enveniment et vous observent.
Toutes les réclamations; celles qui sont légitimes et celles qui ne le sont pas, aggravant le mal par la confusion, vous assiègent.
Le crédit, qui n'existe que par la confiance, est une force
qui vous manque, alors que jamais elle ne fut plus impérieusement nécessaire.
Le pouvoir est un bloc dont le poids disproportionné fait fléchir vos épaules.
Cela est visible à tous les yeux.
Vos actes, marqués au coin de l'inexpérience, ne répondent pas à vos intentions marquées au coin du patriotisme ; par là se révèle et se mesure votre impuissance.
L'une des supériorités qui caractérisent l'homme, c'est l'art de diviser, c'est l'art de vaincre la pesanteur par l'intelligence.
C'est en divisant le travail que l'industrie est parvenue à accomplir tant de prodiges, à remporter sur l'impossible tant de victoires.
Au lieu de diviser, vous avez accumulé les choses et cumulé les emplois.
Double faute s'aggravant l'une par l'autre.
Aussi qu'arrive-t-il ?
Le temps vous fait défaut pour la direction des événements, l'étude des questions et la maturité des solutions.
Rarement la précipitation efface le retard; le plus souvent elle l'empire.
Jamais l'activité des esprits, surexcitée par la gravité des circonstances, ne remua plus d'idées, ne conçut un plus grand nombre de projets.
De ce torrent qui déborde, il y avait une force à tirer.
Au jour des grandes crises, la fièvre des idées est salutaire.
Une idée fausse a souvent fait germer une idée juste.
Le courant des faits vous emporte en sens inverse du courant des idées.
Vous n'avez de loisir ni pour penser, ni pour voir, ni pour écouter.
Ainsi comprise, la centralisation a vaincu tous ceux qui ont essayé de la vaincre ; elle les a tous frappés tour à tour de paralysie.
Le jour où vous vous apercevrez de tout ce que vous aurez