PAC SIMILE
Abdication du roi ; Régence de la duchesse d^Orléans ; Dissolution de la Chambre; Amnistie générale (Ij ;
ÉM. DE GIRARDLN.
Oui, en effet, les quatre lignes qui précèdent sont écrites de la main de M. Emile de Girardin et signées par lui ; il ne le nie pas, il ne pourrait pas le nier, le voulût-il, car le 24 février 1848, de onze heures h midi, il a écrit ou signé, h
(1) Voir la pièce originale au bureau de la commission du comité révolutionnaire des délégués des clubs, des corporations d'ouvriers, de l'ay» mée, de la garde mobile, etc. — 16, rue de Rivoli, Paris,
défaut de pruclamations, sur une table des Tuileries, plus de 500 bulletins d'abdication confurmes à ce fac-similé.
Comme M. de Girardin n'a aucune raison de taire ni d'atténuer en quelles eirconstances ces bulletins ont été signés, il va, pièces en mains, raconter les faits tels qu'ils se sont passés ; mais, comme k*s faits s'enchaînent, on lui permettra de commencer son récit à partir du jour du rejet de l'amendement de M. Desmousseaux de Givré.
Cet amendement se bornait à retrancher du projet d'adresse ces quatre mots :
« Passions ennemies ;
» Entraînements aveugles. »
11 est rejeté, le 11 février 1848, à la majorité de 228 voix contre 185. Nombre des votants, 413.
Le lendemain, vendredi 11 février, M. Emile de Girardin renonce à prendre part aux délibérations de la Chambre des députés ; il refuse h M. Sallandrcuze, son collègue et son ami, de voter pour son amendement, qui a le même sort que celui de M. Desmousseaux de Givré ; d'amendement Sallandrouze est rejeté h la majorité de 222 voix contre 189. Nombre des volants, 411.
Le samedi 12 février, l'adressé est votée. M. de Girardin monte au bureau du président pour y déposer sa démission ; en vain on essaie de Tcn détourner; tout ce qu'on peut obtenir de lui c'est qu'il attende, pour la déposer, jusqu'au surlendemain lundi, afin de laisser à l'opposition le temps de se réunir et de se concerter le dimanche matin.
Le lundi 14 févrî'er, de nouvelles instances sont faites auprès de M. de Girardin pour l'engager à renoncer à la détermination de donner sa démission ; ces instances sont vaines.
Tous les articles que publie la Presse jusqu'au 24 février continuent d'être profondément empreints d'un sentiment véritablement prophétique : quelques lignes de chacun d'eux suffiront pour le montrer :
. (( 14 FÉVRIER. Quand le pouvoir est aux mains de minis- « très plus téméraires que fermes, pour allumer uxe révo-
» LL'TION, IL SUFFIT DE L.V CAPSULE DX.NE BAÏONNETTE ININTEL- » LIGENTE (I).
» 15 FÉVRIER. Oui, déplorables! car, dans le cas de résis- » tance violente, nul ne saurait d'avance en mesurer l'é- » tendue, en régler les cunsé(juences ; ce n'est jamais sans » les plus grands dangers que la locomotive s'élance hors » des rails! ce n'est jamais sans les plus graves périls qu'un
» pays ou qu'un gouvernement DÉVIE DE LA VOIE QUI LUI ES » TRACÉE PAR SES INSTITUTIONS !
» 16 FÉVRIER. A une résistance couvant une révolution » lorsqu'il y avait l'appel parfaitement constitutionnel au » pays légal, lorsqu'on pouvait y recourir et qu'on n'y re- » courait pas, j'ai préféré l'isolement.
» 19 février. Ou se tromperait étrangement si l'on croyait » que la question du banquet n'est qu'une question à vi- » der, comme ils l'entendront, entre le cabinet d'une part, » et, d'autre part, les députés désignés dans le dernier pa- » ragraphe de l'adresse : il y a maintenant un tiers aucon- » Ait, dont il faut consulter et ménager les susceptibilités » ombrageuses ; ce tiers s'appelle le peuple !
» 23 février. Le ministère se retire. La majorité n'a pas » voulu, faute grave, immense, irréparal)le peut-être, que » le ministèi'e tombât dans la Chambre; il tombe dans la » rue : la majorité n'a pas voulu que le ministère tombât, » disait-elle, dans la boue ; il tombe dans le sang!»
Le rédacteur en chef de la l'resse, après avoir écrit ces lignes en toute hâte, avait quitté les bureaux de la rédaction et passait devant l'hôtel du ministère des afûnres étrangères, lorsqu'il est forcé de rebrousser chemin par « la cap- » s^de d'une baïonnette ininteUifjente qui venait dhûlumer » une révolution, » Il passait juste au moment de cette décharge fatale qui fut le signal des barricades!
ho 24 février, à sept heures du matin, il avait déjà paieouru toutes les rues, et avait pu se rendre compte par ses
(1) N'est-ce p.as en effet la capsule d'une baïonnette inintelligente qui a allumé la révolution, le 23 février, à neuf heures du soir, à l'hôtel du ministère des affaires étrangères?
yeux de la gravité de la situation ; c'est alors que ^I. de Girardin, bien qu'il eût donne sa démission de député, prît la résolution de se rendre aux Tuileries ; il était environ huit heures lorsqu'il y arriva, après avoir franchi barricades sur barricades.
Il demande à parler au roi ; M. le général- deRumigny l'engage à s'adresser d'abord à M. Thiers, qui est àPétat-major du Carrousel, avec MM. Barrot, de Rémusat, Duvergier de Hauranne el Lamoricière.
M. de Girardin s'y rend et s'efforce de leur l'aire comprendre que la situation est plus grave qu'ils ne le pensent.
De l'état-major on revient aux Tuileries : une proclamalion est rédigée en toute hâte; mais où la faire imprimer? 11 y a bien là de l'artillerie, mais il n'y a pas d'imprimerie ; mieux vaudrait en ce moment une casse et une presse que dix caissons et dix canons. M. Thiers conjure M. Merruau et M. de Girardin de faire composer et tirer en toute hâte, aux imprimeries du Constitutionnel et de la Presse^ la proclamation qui vient d'être rédigée, et qui annonce la formation du ministère Thiers-Barrot-Duvergier-Rémusat, et la dissolution de la Chambre.
Au même moment où M. de Girardin sort des Tuileries. MM. Guizot, de Broglie et d'Haussonville y arrivent à pied ; ils n'y sont pas reçus.
Les secondes sont des heures !
Des Tuileries à la rue Montmartre, pour traverser trente barricades, il faut plus de trente minutes !
La proclamation de M. Thiers est composée, tirée.
Vainement essaie-t-on de la placarder; elle est huée et aussitôt déchirée, sans attendre qu'elle soit affichée.
M. de Girardin, jugeant par ce fait de la gravité de la situation, prend sur lui de faire composer aussitôt la proclamation en quatre lignes rappelée plus haut ; et, sans attendre qu'elle ait été tirée, retourne en toute hâte à l'état-major du Carrousel, où il instruit le maréchal Bugeaud de ce qui se passe : puis, de là. court aux Tuileries, où il n'est in-
PREMIER ÉPISODE D'UNE GRAiNDE HISTOIRE. 159
troduit dans le caiiinet du roi ({u'après plusieurs minutes perdues encore dans le salon qui précède.
Le roi est étendu dans un grand fauteuil placé près d'une fenêtre.
MM. ïhiers et Rémusat sont présents ; ils se tiennent dehouf appuyés près de la cheminée.
— Qu'y a-t-il, monsieur deGirardin? lui tiemande le roi. — I! y a, Sire, que l'on vous l'ail pertlre un temps précieux, et que si le parti le plus énergique n'est pas immédiatement adopté, dans une lieiuT il n'y aura plus de royauté en France.
M. de Girardin sent aussitôt tous les regards darder sur lui; on doute, on cherche s'il n'a pas jierdu la raison en s'exprimant ainsi.
Il aperçait, à coté de M. Thiers, M. iMenuau, le rédacteur en chef du Constitutionnel.
— Interrogez, reprend-il vivement, interrogez M. Merruau sur l'accueil qu'a reçu la proclamation qui vient d'être imprimée au Constitutionnel et a la P/r.ç.<;e;demand'ez-lui si on a permis qu'elle fût placardée...
Le récit de M. de Girardin est confnmé pai- M. Merruau. Après un moment de silence et d'abattement, la voix du loi se fait entendre pour dire : — Que faire? M. de Girardin répond :
— Abdiquer, Sire !
— Abdiquer !
— Oui, sans hésiter! et en conférant la régence à M'°® la la duchesse d'Orléans. cai'M. le duc de Nemours ne serait pas accepté...
Le roi se lève et dit : —Messieurs, voulez-vous que je monte à cheval ?
— Non, Sire, lui répond- on.
M. le duc de Monlpensier s'approche du roi et le presse d'abdiquer.
Le roi dit : — J'abdique.
La régence d(> M"^*^ la duchesse d'Orléans est acceptée.
Le bruit des décharges de coups de fusils se fait plus distinctement entendre.
Déjà l'on peut prévoir que les Tuileries ne tarderont pas à être attacjuées.
— Partez, partez, monsieur de Girardin.
M. de Girardin part sans autre garantie que la parole du roi.
Au coin de la rue Richelieu et de la rue Saint-Honoré, il est arrêté par les nombreux gardiens de la barricade.
Il leur annonce l'abdication du roi, la régence de la duchesse d'Orléans, la dissolution de la Chambre, l'amnistie générale.
On ne veut pas y croire.
— Est-ce imprimé ? est le premier mot qui s'échappe de toutes les bouches,
— Non.
— Est-ce écrit?
— Non.
— Quelles garanties nous en donnez^vous donc?
— Ma parole.
— Qui ètes-vous ?
— Emile de Girardin.
— Le député qui a donné sa démission ?
— Oui.
— Gela nous suffit.
— Passez, passez... Des acclamations se font entendre ; on crie avec transport : Le roi a abdiqué ! La Chambre est dissoute!...
M. de Girardin passe et arrive à la place du Palais-Royal, où les feux se croisent entre le poste du Ghàteau-d'Eau et le peuple, retranché derrière les colonnes et la grille de la cour du Palais.
Vainement M. de Girardin essaie de faire cesser le feu.
Le général Lamoricière arrive à cheval ; il n'est pas plus heureux dans les eiïirts qu'il fait : il Test moins encore, car il est blessé au bras.
Après une grande heui'e ainsi perdue en exhortations
étouffées par le sifflement des balles, M. de Girardin retourne aux Tuileries, où il ne retrouve plus ni roi, ni princes, ni ministres dans le cabinet où il les avait laissés.
Où étaient-ils? que s'élait-il passé?
M. de Girardin l'ignorait.
Interrogé par la foule qui entre et qui n'en sait rien non plus, il ne peut que lui répondre :
Le roi a abdiqué ;
La duchesse d'Orléans est régente ;
La chambre est dissoute ;
Une amnistie générale est proclamée.
— Est-ce bien vrai ?
— Oui.
— Ecrivez-le et signez-le !
M. de Girardin s'assied à une table, et là, pendant une heure au moins, il écrit ou signe plus de oOO bulletins d'abdication, qu'on se dispute, qu'on s'arrache ; tous sont pareils à celui dont le fac-similé a été distribué à Paris et envoyé par ballots dans le département de la Creuse.
Il devait être une heure environ.
A cette heure encore, l'idée de la régence conférée à M""® la duchesse d'Orléans était accueillie si favorablement, qu'elle éveillait l'incrédulité comme toute nouvelle qui dépasse les espérances qu'on a conçues.
Maintenant, conduisez-nous à la Chambre des députés, dit-on à M. de Girardin. Il se rend à ce vœu qui lui est exprimé. Une colonne le suit ; celle colonne est précédée par un drapeau porté par un ancien aide-de-camp de l'empereur, le colonel Dumoulin.
Arrivé à la grille de la Chambre des députés, M. de Girardin entre seul et vient s'asseoir à son ancienne place, près de celle occupée par M. de Lamartine; mais il la quitte aussitôt pour aller se ranger derrière le banc où M"^® la duchesse d'Orléans est assise entre ses deux fils; à côté de l'un d'eux est le duc de Nemours. Elle tient à la main un papier sur lequel un discours est écrit.
— Madame, descendez et montez à la tribune avec vos
deux fils, lui dit M. de Girardin. Un moment M'"'^ la duchesse d'Orléans se lève et paraît hésiter ; le conseil contraire lui est donné ; elle se rassied. Les tribunes publiques sont envahies. M'"® la duchesse d'Orléans et ses fils se retirent; l'étroit couloir est encombré ; on demande un drapeau pour protéger leur retraite; il n'y avait de drapeaux qu'entre les mains des combattants qui s'étaient emparés de la tribune. M. de Girardin va droit à l'un d'eux en lui disant : — Vite un drapeau pour protéger M"'" la duchesse d'Orléans. Le combattant auquel M. de Girardin s'adresse, et dont il ne sait pas le nom, descend aussitôt avec son drapeau. Un instant après, M'"*^ la duchesse d'O. léans était à l'hôtel de la présidence de la Chambre, puis s'en éloignait dans une petite voiture que M. Sauzet avait fait demander pour lui, sans prévoir assurément aucun des événements qui allaient s'accomplir.
Par le récit qui précède, on voit que M. de Girardin ne décline nullement la resp;)nsabililé des quatre lignes qui forment le contenu du fac-similé distribué. Jusqu'au dernier jour, juscju'à la dernière heure, jusqu'à la dernière minute, jusqu'à la dernière seconde, il est resté fidèle au gouvernement qu'il s'était efforcé d'éclairer, mais qu'il n'avait jamais eu la pensée de contribuer à renverser.
M. de Girardin n'a jamais prétendu au titre de républicain de la veille; mais, républicain sincère du lendemain, il repousse avec une égale énergie toute tentative d'intimidation comme toute pensée de réaction.