‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856Chapitre 42 sur 199 · L'ORDRE SANS FUSILS · texte numérisé non relu

L'ORDRE SANS FUSILS

24 mars 1843.

Enfin, voici donc un acte que nous pouvons louer sans réserve : c'est la création d'un corps spécial sous le titre de : Gardiens de Paris.

Le nom est bon;

L'idée est juste ;

La base est équitable.

Paris, comme Londres, va avoir ses iwUce~men. Le service de la garde nationale va donc pouvoir être considérablement allégé. On aura enfin le temps de laisser là le fusil pour reprendre l'outil, de quitter le poste pour revenir à l'atelier et au magasin. Le crédit, ce grand poltron, a peu de goût pour les fusils : si Ton désire qu'il se montre, il faut les lui cacher. Pourquoi des fusils? — La paix a pour boulevard la révolution, qui gagne partout; la liberté n'a plus d'autre ennemi à redouter que l'incapacité. L'ordre règne dans les rues, c'est dans les esprits qu'il ne règne pas encore. C'est par les idées qu'il s'établira et non par les baï jnnettes. Et puis, quand tout le monde a des fusils, c'est comme si personne n'en avait; de même, quand personne n'en a, c'est comme si tout le monde en avait. En Angleterre et aux Etats-Unis, où l'on sait la valeur du temps, ceci serait traité de banalité; en France, ce sera traité de paradoxe.

L'appel suivant, adressé à tous les ouvriers du département de la Seine, est affiché sur tous les murs de Paris :

« 24 mars 1848.

n Ouvriers du département de la Seine,

» Les ouvriers déjà inscrits comme électeurs de l'Assemblée nationale ne sont pas contents de vous.

» Vous savez aller conquérir la liljerté jusque sur les canons de vos ennemis, et quand vous la tenez vous ne savez pas la conserver.

» On prépare au Luxembourg des lois pour l'amélioration de votre sort, et, par votre négligeuce, vous n'aurez pas de représciîtants à l'Assemblée pour défendre ces lois et les faire accepter.

» Nous avons parmi nous quatre cekt mille électeurs ; il n'y a plus que deux jours pour se faire inscrire, et nous ne sommes pas encore VINGT MILLE iusciits dans toutes les mairies de la Seine !

M Quoi ! vous combattez sur les barricades pour être libres, et vous ne savez pas vous servir delà liberté I

» Quoi ! vous avez voulu être électeurs, et vous ne vous faites pas inscrire pour voter !

» Quoi ! vous avez voulu être éligibles, et vous apportez, par votre négligence, des obstacles à l'élection de vos camarades et des défenseurs de la sainte cause du travailleur.

« Qui donc défendra alors vos intérêts ? Est-ce que ce seront encore ceux qui ont des intérêts opposés aux vôtres? Savez-vous ce qu'auront de meilleur à dire les organes de ces intérêts ennemis des vôtres, afin de vous faire confisquer vos droits électoraux d,ans la Constitution que l'on va fair3 ?

» Ils pourront vous dire : Les ouvriers ne veulent pas être électeurs, puisqu'ils ne se sont pas fait inscrire.

M Les ouvriers ne tiennent pas à être représentés, puisqu'ils n'ont pas pris de représentants dans leur sein.

» C'est que les ouvriers se sont reconnus incapables d'être électeurs et qu'ils n'ont pas trouvé parmi eux d'hommes capables de les représenter.

» Ou bien alors c'est que les ouvriers se trouvent heureux comme ils sont, et qu'il n'y a aucune réforme à faii'e pour améliorer leur condition.

» Donc tout était pour le mieux avant la révolution ; donc laissons subsister les mêmes choses avec d'autres noms ! » Ouvriers !

» Si l'on nous jette ces paroles à la face le lendemain des élections, qu'aurons-nous à répondre? Xon, mille fois non ! nous ne voulons pas que l'on rétablisse un cens électoral et que l'on nous reprenne nos droits de citoyens égaux ; et vous, retardataires, vous allez vous servir de vos droits.

» Il nous faut vingt ouvriers à l'Assembb'e nationale, vous les nommerez !

Page 1