UN MOIS DE TRÈYE
Nul, c'est notre conscience qui parle, ne sait mieux que nous faire la part des difficultés sérieuses, des intentions louables, des efforts dignes d'être encouragés. Nul, plus que nous, n'est sympathique aux grandes pensées et aux grandes œuvres.
Nous croyons l'avoir prouvé.
Après le 24 février, notre concours s'est-il fait attendre ?
Tout ce que nous avions laborieusement amassé d'idées et de matériaux pendant quinze années d'études et de méditation, ne nous sommes-nous pas hâté de le dépenser en quinze jours, animé par le seul désir d'être utile à un gouvernement dont l'inexpérience se trahissait h chaque pas, dont l'absence de toute vue nouvelle se révélait par les plus pauvres plagiats?
La crainte de blesser des intérêts privés, isolément respectables, mais en désaccord, selon nous, avec l'intérêt public, nous a-t-elle jamais tiuiidement retenu?
Nous a-t-on vu hésiter un instant entre la vérité et la popularité, entre le désir de recueillir des suffrages et le besoin d'exprimer nos convictions ?
Nous a-t-on surpris un seul jour h ess'ayer de mettre aux prises l'esprit de réaction avec Pesprit d'intimidation?
Nos regards, constamment fixés sur l'avenir, ne s'en sont jamais détournés pour les reporter sur le passé.
Il se peut que les colères que nous avions allumées ne soient pas encore éteintes, que les haines que nous inspirions subsistent toujours; mais, de haines nous n'en ressentons aucune, de colères nous n'en éprouvons pas.
Une seule pensée absorbe notre esprit : c'est celle de l'immense danger qui menace la France !
Notre anxiété est grande.
Elle est grande, car nous avons mesuré la faiblesse des hommes comparée à la force des choses.
Elle est grande, car nous ne nous somm.es pas arrêté à la surface des faits, nous avons plongé au fond de la situation.
Elle est grande, car deux mois de patience et de priva-
lions nous paraissent des garanties qui chaque jour s'affaiblissent, des dangers qui cliaque jour s'aggravent.
Elle est grande, car déjà nos plus sombres prévisions sont dépassées.
Elle est grande, car nous savons comment opèrent les assemblées délibérantes. Elles tranchent les questions qu'elles ne peuvent ajourner, elles ajournent les questions qu'elles ne peuvent trancher; mais elles ne les résolvent pas. Elles sont aux nations ce que la chirurgie est aux patients : elles amputent les membres, mais elles ne guérissent pas les corps.
Elle est grande, car, en même temps que la misère qui s'étend atteste que la confiance ne se ranime pas, la résistance qui se prépare constate des illusions qui survivent. C'est le contraire qui serait désirable : moins d'illusions et plus de confiance ! La confiance conduirait à la conciliation, les illusions ne mènent qu'à l'antagonisme.
Elle est grande, car, lorsque nous jetons le regard autour de nous, nous nous demandons avec qui nous sommes? Nous ne sommes pas avec les terroristes, car tout en nous se révolte à la seule idée de violence, d'intimidation, d'oppression. Notre fierté s'en indigne. Nous ne sommes pas avec les réaclionnairch, qui, pour vouloir tout sauver, s'exposent au danger de tout perdre. Nous ne sommes pas avec les socialistes, dont les arches de Noé s'appellent Ateliers sociaux^ Phalanstère ^ Icarie , Communisme. Nous ne sommes pas avec les politiques purs, qui s'imaginent que le droit de suffrage universel suffira pour faire éclore assez tôt toutes les aptitudes et porter assez rapidement au sommet les plus dignes d'y arriver. Notre isolement nous attriste. Où donc est le bon sens? Où donc est la bonne foi? Sous quel drapeau combattre ? De quel côté se ranger?
Mais, si grande que soit notre anxiété, si profonde que soit notre douleur, à la vue de tant de désastres et de tant de misères, après une victoire remportée sans bataille, après deux mois de dictature établie sans résistance, si entière que soit la conviction que nous avons de la parfaite