EXPOSÉ DU GOUVER\EME>T
7 mai 1848.
Paix à l'Europe , mais guerre à outrance aux grandes phrases, qui ont fait à la France plus de mal que ses plus cruelles défaites !
Paix à TEurope, parce que la guerre ne nous laisserait d'autre alternative que la perte de notre indépendance après le revers, ou la perte de notre liberté après la victoire. Or, si nous devions retomber sous le régime du despotisme et de la censure, on en conviendra, mieux vaudrait conserver la charte de 1830 et même les lois de septembre 1835. si restrictives qu'elles fussent.
Guerre h outrance aux grandes phrases, parce que le temps que nous perdons en discussions stériles, en applaudissements irréfléchis, PAngleterre, la Russie et les Etats- Unis l'utilisent au profit de leur grandeur et au détriment de la nôtre.
Aux républiques anciennes, l'éloquence ; mais aux républiques modernes, le bon sens.
Le bon sens ou la décadence: il faut que nous choisissions.
La démocratie ne peut se passer de bon sens. Le bon sens est l'esprit du peuple.
Le bon sens est à l'esprit ce que l'économie est à la prodigalité.
Sans doute, l'économie est chose prosaïque et qui séduit peu l'imagination ; mais c'est par Téconomie que le peuple s'est successivement émancipé ; c'est par la prodigalité que l'aristocratie s'est anéantie.
L'esprit nous entraîne et nous perd ; il nous mène où la prodigalité a conduit l'aristocratie et la monarchie, la cour et la couronne.
Nous faisons tout dégénérer en spectacles.
Nos débats, même les plus vifs, ne sont pas sérieux.
Ce que nous cherchons, ce n'est pas le résultat, c'est l'effet.
Ce qui nous séduit, ce n'est pas la vérité, c'est l'art.
Peu nous importe la justesse de l'idée ; ce qui nous importe, c'est l'éclat de l'expression.
Un mot suffit au succès comme à la chute d'un discours.
Nous n'avons de défiance et d'éloignement que pour les chiffres exacts et sincères; mais cachent-ils une erreur ou un mensonge, aussitôt ils nous passionnent.
Sous le paletot de drap que nous portons est resté le souvenir parfumé de l'habit de soie semé de paillettes, c'est un mélange de bourgeois et de marquis.
Ce n'est plus l'esprit, ce n'est pas encore le bon sens ; ce n'est plus le régime ancien, ce n'est pas encore le régime nouveau.
Evidemment, la transformation démocratique de l'esprit français, si longtemps monarchique, n'est encore accomplie qu'à demi.
Telles sont les réflexions que nous faisions hier en comparant , dans notre pensée , aux messages substantiels du président des Etats-Unis, le roman politique divisé en dix chapitres dont le gouvernement provisoire achèvera demain la lecture.
Dans ce récit, pas un fait qui ne soit dénaturé , pas une affirmation qui ne soit contredite par l'évidence !
Cela a-t-il empêché qu'il ne fût applaudi? Non; pourquoi ? C'est que la vérité de convention est celle qu'on préfère.
Quand le gouvernement provisoire est venu dire que « le » peiqjle l'avait chargé » de pourvoir aux dangers de l'interrègne, une seule voix s'est-elle élevée, sinon pour protester contre ces mots : (.de peuple nous a chargés, » du moins pour demander qu'ils fussent expliqués?
Nous qui étions là, le 24 février 1848, nous savons que le pouvoir n'a pas été donné, qu'il a été pris; nous savons comment la République a été proclamée, comment le gouvernement provisoire a été improvisé.
Rayons donc les grands mots.
Quand le gouvernement provisoire a insisté sur l'ardeur de son empressement « à restituer le dépôt des destinées » de la patrie, à abdiquer la dictature, » une seule voix lui a-t-elle crié : Si vous étiez si pressés, pourquoi donc avezvous autant tardé à convoquer l'Assemblée nationale? Si c'était un dépôt, pourquoi donc ne l'avez-vous pas respecté ? Le 24 février, vous disiez que proclamer la République , ce serait confisquer le droit de 34 millions de Français, et le 25 février, tout scrupule s'éteignait en vous; comment s'explique cette contradiction ?
Quand le gouvernement provisoire a parlé de l'abolition de fait et de droit des traités de 18îo , l'a-t-on arrêté à ce mot : aboUlion de fait ? Que veut dire ce mot, s'il ne veut pas dire que la France a repris ses anciennes frontières ?
Chaque ligne de ce roman renferme une vérité tout aussi incontestable.
Exemples, les citations qui suivent :
« Il fallait séparer promptement la justice Je la politique. »
C'est pourquoi la politique a envahi et absorbé la justice ; c'est pourquoi le gouvernement provisoire a brisé l'inamovibilité judiciaire; c'est pourquoi des commissaires ont fait
plus que frapper des juges, puisqu'ils sont allés jusqu'à casser des jugements !
« Il fallait élever et enricliir les un?, sans abaisser et sans dégrader les antres, etc. >»
C'est pourquoi on a ruiné tout le monde , Je pauvre qui travaillait et le riche qui faisait travailler; c'est pourquoi on a si bien fait, que l'actif national a subi en quarante jours une dépréciation de plus de 20 milliards, un demi-milliard par jour !
« Nous avons fondé la Rcpnblique. »
C'est pourquoi elle est déjà moins solide aujourd'hui qu'elle ne Tétait le 2o février. En doutez-vous? Interrogez au hasard cent ouvriers !
« Nous avons universalisé le droit de citoyen en universalisant le droit d'élection. »
L'invention n'était pas neuve et la difficulté n'était pas là ; où gît la difficulté, c'est défaire sortir du suffiage universel une assemblée et un gouvernement qui sachent trouver et appliquer les lois durables de la démocratie nouvelle au sein d'une vieille société.
ti II n'y a plus de faction possible dans une République où il n"y a plus de division entre les citoyens politiques et les citoyens non politiques, entre les citoyens armés et les citoyens désarmés ; tout le monde a sou droit, tout le monde a son arme. » (Bravos, applaudissements.)
Pourquoi tout le monde a-t-il son arme, puisque tout le monde a son droit, puisqu'il n'y a plus de faction possible? Pourquoi s'armer quand on n'a rien à craindre ? Pourquoi gaspiller le temps du travailleur et l'argent du contribuable? Oh ! inconséquence du gouvernement qui tient ce langage! Oh! inconséquence de l'Assemblée qui l'applaudit! Oh ! suprême empire delà phrase! Oh! défaite humiliante de l'idée ! Pauvre bon sens !
« I.a présentation même d'un plan de gouvernement ou d'un projet de constitution eût été de notre part une prolongation téméraire du pouvoir, ou un empiétement sur votre souvcrnineté. »
C'est après que vous avez tout désorganisé, brisé tous les ressorts, aggravé toutes les charges, afïaibli toutes les ressources, touché à tout , réglementé même la forme des gi-^ lets que devront porter les représentants du peuple , assigné à Télection de la présidence de PAèsemblée nationale sa durée, etc., etc., etc., que vous vient cet étrange et tardif scrupule, scrupule qui serait risible si les circonstances n'était pas si graves!
» Amnistiez notre dictature involontaire. »
Non , mille fois non , l'Assemblée nationale ne doit pas l'amnistier.
Ces deux termes s'excluent :
Ou c'était un dépôt, et alors vous deviez le garder fidèlement ; ou c'était une dictature, et il fallait élever l'œuvre à la hauteur du mot.
Vous ne l'avez pas fait.
Vous avez déconsidéré la dictature; vous n'avez pas respecté le dépôt.
Voilà la Vérité ! la voilà dépouillée du splendide manteau qui en a couvert un instant la nudité. La Vérité outragée le rejette loin d'elle ; plus il la pare et plus il l'offense.