EXPOSÉS DES MINISTRES : — INTÉRIEUR
7 mai 1848.
Un silence expressif, nous le reconnaissons, a accueilli la justification de la conduite do M. le ministre de l'intérieur présentée par lui-même : mais, si l'Assemblée nationale n'a cru devoir prolester par aucune dénégation contre des allégations plus que hasardées, c'est à la presse à venir au secours de la Vérité outragée.
Pauvre Vérité! l'aspect que tu présentes ainsi est celui de la vierge pâle, évanouie, mourante sous les étreintes de soldats vainqueurs se la jetant de Tun à l'autre, après s'être
tous à l'envi rués sur elle. Pauvre Vérité, console-toi, tu as perdu la pureté, mais tu as conservé la vertu! Pauvre Vérité, console-toi, la gloire du martyre est égale à celle de la virginité! Pauvre Vérité, console-toi, tu seras vengée! Peut-être l'es-tu déjà; car ce qui se passe au fond des consciences, celui-là seul le sait qui est déchiré par le remords et qui n'ose Tavouer !
Reprenons le Moniteur où nous l'avons laissé hier. C'est M. le ministre de l'intérieur qui parle :
(f Je me suis surtout inquiété de sauver la révolution et l'ordre. »
« J'ai renoué les fils de radmiuistratiou violemment brisés. »
« On n'a pas craint de qualifier de proconsuls les hommes courageux et fermes à qui j'avais confié des pouvoirs illimités. Les populations ont répondu en investissant de leurs suffrages la plupart d'entre eux. »
a La fermeté de mes instructions publiques avait surtout pour objet d'anéantir à jamais de coupables espérances. »
« La concilialion a été ma pensée constante. »
« C'est par un dévouement absolu à mes devoirs que je répondais aux infâmes calomnies dont j'ai été l'objet. »
« J'ai pourvu à l'habillement de la garde mobile, à la création de corps sédentaires, destinés à maintenir la paix dans la grande cité, à la formation d'une institution tonte nouvelle, celle des gardiens de Paris. »
« J'ai traversé les circonstances les plus difBciles en demeurant au-dessous des limites de mon budget. »
« J'ai prépai-é et organisé eu trois semaines l'application du suffrage universel. »
« Les affiiires sont un fardeau, que votre souveraineté m'en décharge! »
Bornons-nous à ces déclarations de M. le ministre de l'intérieur, et réduisons-les, sans colère et sans faiblesse, à leur juste valeur.
Est-ce que du 24 février au 8 mars 1848, jour de la publication de votre première circulaire aux commissaires des départements, la révolution a été un seul moment menacée par les partisans vaincus de la forme constitutionnelle? La plus légère tentative de résistance, toute légitime qu'elle pût se croire , s'était-elle organisée ? Est-ce que de toutes parts les adhésions n'étaient pas arrivées en foule? Est-ce que la France tout entière n'avait pas répondu à notre cri du 25 février : Confiancel confiance? Est-ce que ces deux
seuls mots, dits d'une voix ferme et sincère, n'avaient pas suffi pour empêcher de naître toute idée de guerre civile et pour rallier sans arrière-pensée tous les concours utiles au gouvernement improvisé ? Est-ce que la famille que le reflux del'océandémocratiquevenait, en 1848, d'emporter du trône, sur lequel le flux, en 1830, l'avait jetée, en avait appelé, de l'émotion du 24 février, à la réflexion du lendemain? Est-ce que la Chambre des députés, élue par deux cent mille Français, tout à coup envahie et dispersée par quelques centaines de Parisiens armés, s'était transportée à Versailles ou à Bourges, et avait protesté contre l'atteinte portée à la représentation constitutionnelle du pays légal ? Est-ce que la Chambre des pairs avait contesté, à THôtelde-Ville, le droit et le pouvoir en vertu desquels il lui avait été interdit de se réunir ? Est-ce que les deux jeunes princes, dont l'un avait le commandement de l'armée en Algérie, et l'autre était en possession d'une popularité justement acquise, avaient tiré leur épée du fourreau pour défendre leur père et leur héritage? Est-ce qu'au contraire ils ne s'étaient pas empressés tous les deux de donner le plus noble et le plus touchant exemple de soumission patriotique au vœu populaire? Est-ce que la magistrature, forte de son inamovibilité, s'était dressée sur son siège et avait dit au gouvernement improvisé : avant de porter la main sur aucune loi, attendez donc que le pays consulté ait prononcé sur vousmêmes? Est-ce que la magistrature, au contraire, n'avait pas poussé l'abnégation jusqu'à l'excès, jusqu'à l'oubli de ses devoirs peut-être? Est-ce qu'une Vendée nouvelle avait pris les armes ?
Non.
Pas un seul jour, pas une heure, pas une minute, pas une seconde, la révolution du 24 février n'avait été menacée, soit au nom de la Légitimité, soit au nom de la Régence, soit au nom de l'Empire. Ne dites donc pas que vous aviez à la sauver! Nul ne l'attaquait, nul ne songeait à l'attaquer, quand votre main a fièrement souligné ces mots proscripteurs de votre instruction du 8 mars 1848 :
« Tous hommes de la veille et pas du lendemain. » Est-ce que la monarchie constitutionnelle avait herméiiquement fermé sur vous les portes de l'enceinte législative? Est-ce que, le 24 février, vous ne représentiez pas à la Chambre des députés les électeurs du Mans ? Est-ce que vous n'y siégiez pas après avoir prêté le serment conçu en ces termes : « Je jure fidélité au roi des Français, obéissance à la » Charte constitutionnelle et aux lois du royaume? » Est-ce que le principal de vos griefs contre la royauté de 1830 n'avait pas été précisément les efforts faits par elle pour empêcher l'opinion républicaine de se produire à la tribune et de se traduire dans la presse? Ou la royauté était dans son droit, ou elle était dans son tort; si elle était dans son droit, pourquoi donc prétendiez-vous le contraire? Si elle était dans son tort, pourquoi donc l'imiter? Pourquoi donc le dépasser en vous prononçant dans des termes aussi absolus que ceux-ci : « Prenez comme règle que les fonctions poli- » tiques, à quelque degré de hiérarchie que ce soit, ne peu- » vent être confiées qu'à des républicains éprouvés? ^^ Et encore cette instruction, du 8 mars, est-elle pleine de tolérance, si on la compare à celles du 12 mars et du 7 avril. Là où la révolution a été, non pas compromise, non pas menacée, mais seulement -troublée, elle l'a été uniquement par le fait de vos commissaires; les uns inexpérimentés, les autres notoirement tarés. Un jour la liberté de la presse a été gravement menacée à Paris ; par qui l'a-t-elle été? Par des agents de pohce, obligés, pour se faire relâcher, d'exhiber kurs cartes en présence des gardes nationaux qui les avaient arrêtés.
Non, vous n'avez pas sauvé la révolution ; la République n'a pas été un seul instant en péril. C'est sans plus de droits que vous vous attribuez le mérite d'avoir sauvé l'ordre. Vous attribuer ce mérite, ce n'est pas seulement vous vanter à tort, c'est calomnier le peuple, c'est donner un démenti à tous vos discours , à toutes vos proclamations où vous célébrez sa générosité, son calme, sa sagesse.
Vous dites que vous avez renoué les fils de radminislra-
tion violemment brisés. Qui les avait brisés, et lesquels avez-vous renoués ?
La preuve, ajoutez-vous, que vos commissaires étaient dignes de toute la confiance dont vous les aviez investis, c'est qu'ils ont été élus dans les départements où ils ont exercé leurs fonctions. 0 Républicains de la veille, quelle logique est la vôtre et que votre mémoire est courte !
Est-ce que sous le gouvernement déchu les préfets et sous-préfets n'eussent pas été tous élus si l'article 64 de la loi de 1831 n'avait pas déclaré leurs fonctions incompatibles avec celles de député ? Est-ce que l'un des reproches que vous faisiez à celte loi n'était pas que le cercle des incompatibilités tracé par elle était trop étroit? Est-ce que vous ne souteniez pas sans cesse que la qualité de fonctionnaire public donnait au candidat électoral un avantage qui équivalait à un privilège ? Et cependant aucun des 180 fonctionnaires publics qui siégeaient dans 4a Chambre des députés le 24 février ne fut jamais investi de a pouvoirs illiinités! » Invoquez donc une autre preuve pour justifier vos choix déplorables, à peu d'exception près. Celle-là n'est pas bonne.
S'il est vrai que la « conciliation «ait été votre pensée constante, comment se fait-il qu'elle ne se soit révélée que par des actes d'exclusion, et que vous ayez mis tant d'ardeur et dépensé tant d'argent à combattre la réélection des députés qui avaient fait au gouvernement déchu l'opposition la plus efficace?
Vous vous plaignez d'avi)ir été l'objet d'infàmcs calomnies. C'est de l'ingratitude, car la calomnie est le bouclier qui vous protège contre la vérité !
N'est-ce pas aussi vous vanter un peu prématurément que ds vous vanter de Thabillement de la garde mobile? S'il existe des corps sédentaires destinés à maintenir la paix dans la grande cité, si les gardiens de Paris fonctionnent ailleurs qu'aux portes de l'Assemblée nationale, s'ils sont à Paris ce qu'ils sont à Londres, d'où vient donc qu'un
sixième de Texislence des citoyens, jour el nuil, soit absorbé en gardes et patrouilles ?
Vous vous applaudissez d'avoir traversé les circonstances les plus diflicilcs en demeurant au-dessous des limites de votre budget! Pourquoi donc vous êtes-vous fait ouvrir, pai" décret provisoire du 12 avril, inséré sous le n° 229 du Bulletin des lois, un crédit extraordinaire de 500,000 fr., pour dépenses extraordinaires de sûreté générale, crédit qui suppose Tépuisement de celui de 932,000 fr. porté pour dépenses de môme nature au budget de l'exercice 1848?
Oui, cela est vrai, vous avez préparé et organisé en trois semaines l'application du suffrage universel, mais comment s'est-elle faite '? Si un débat sérieux s'engage, pourrez-vous soutenir sérieusement que le vote par scrutins de listes au moyen de bulletins imprimés, pris souvent au hasard, souvent aussi imposés par la violence , exprime réellement un suffrage ? lïmmense majorité des électeurs n'a-t-elle pas donné ses voix à des candidats qu'elle ne connaissait pas même de nom ? Ne vous vantez pas trop de votre œuvre ; il n'y a pas de quoi.
Neuf semaines de pouvoir ont sufli pour vous faire oublier avec quel sourire de méprisante incrédulité vous accueilliez les ministres de la royauté de 1830, lorsqu'ils demandaient qu'un les plaignît de ce qu'ils étaient assis sur un banc de douleur et de ce qu'ils portaient le « fardeau des affaires ! »
C'est toujours le même langage, et nous croirions les calomnier si nous ajoutions : ce sont les mêmes actes.
Si ce fardeau est si pesant, aucun devoir, sachez-le bien, ne vous oblige de le garder. Vous pouvez le déposer. La France, qui veut de la liberté, battra des mains à la chute de l'intimidation que vous lui avez infligée, intimidation dont l'effet a été de suspendre partout le crédit et le travail et de refroidir l'élan qu'avaient donné, le 25 février 1848. ces deux mots : Confiance ! confiance !
302 tS4$.