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LETTRES DU PRINCE DE JOINYILLE

23 mai 1848.

Le National est dans l'erreur quand il accrédite le bruit dénué de tout fondement que le prince de Joinville est à Paris , où il serait arrivé accompagné du général de Runiigny.

Un officier de marine , ancien officier d'ordonnance du prince, nous prie de démentir ce fait. C'est à cet officier que nous devons la communication des extraits suivants d'une correspondance qui est indirectement le meilleur démenti donné à la version du National, et la protestation la plus énergique contre le décret de bannissement présenté à l'Assemblée nationale par la commission du pouvoir exécutif :

<( Mustapha, 25 février 1848.

» Le courrier de France vient périodiquement troubler mon bonheur en m'inspirant des craintes pour ceux qui me sont chers, car ce n'est certes pas pour moi que Vidée d'une révolution en France m'agite. Toute mon ambition est morte depuis que j'ai approfondi les moyens qu'il faut employer pour briller en ce monde. J'irais vivre sur les bords de l'Illinois avec autant de tranquillité d'esprit qu'à Neuilly ou à Saint-Cloud. »

» Claremont, 26 mars 1848.

» J'ai vu, par les journaux, l'arrivée du Solon au Havre. Encore un déchirement pour moi , que de penser que je ne remetti'ai plus les pieds en France. Mais laissons cela et toutes les tristesses dont notre âme est remplie. »

«Claremont, 8 avril 1848.

« Je marche énormément. — Hier grande fête. — Nous avons mené nos femmes par la Tamise avec flot, vent d'est frais et brumeux ; arrivée d'une prodigieuse forêt de navires.

» Vous savez combien ce spectacle m'a déjà frappé ; j'ai vu d'innombrables navires à hélice, et, entre autres , une frégate en fer avec batterie de bout en bout.

» J'avais eu un moment l'idée d'aller à Brest à l'époque de l'Assemblée, et d'y arriver avec femme et enfants pour m'y établir. Que pensez-vgu3 de cette idée?. Je crois qu'à Brest, vivant en simple citoyen, ma présence ne donnerait ombrage à personne. »

« Claremont , Il avril 1848.

» Je pense plus que jamais à aller à Rome, attendre que notre sort soit décidé. Nous y serons plus libres, nous y vivrons très économiquement. Mais auparavant je veux accomplir mes devoirs envers le pays jusqu'au bout. Si je puis rentrer en France, sous un gouvernement assez fort pour me le permettre, c'est ce que je désii'e le plus.

« Si l'Assemblée est opprimée et placée sous la terreur de quelques vauriens , et qu'un effort soit tenté pour la délivrer, j 'eu serai , quelque chanceux que ce soit , et je saurai me compromettre et sacrifier ma vie pour lo salut du pays, si je pense que cela soit utile.

» Si rien de tout cela n'a lieu , et que je ne puisse rentrer en France, je n'abandonne pas l'idée du « far west, » qui me sourit de plus en plus. »

« Claremont , 14 avril 1848.

» Voilà le printemps, avec sa verdure, ses fleurs et son doux aspect. — Hélas! rien ne nous sourit cette année. — Famille, patrie, rêve de grandeur et de gloire, tout est brisé. Où allons-nous ? que deviendrons-nous ? Je ne sais; mais il me semble impossible que cela dure ainsi. Jusqu'à l'Assemblée, il y, a trêve ; mais , lorsqu'elle sera réunie , il faudra faire un effort vigoureux pour qu'elle arrache le pays au danger intérieur, et pour qu'elle fasse que nous profitions des belles et grandes chances que nous offre la di.scorde extérieure. Si l'Assemblée n'est pas libre, il faudra la délivrer; ce n'est plus du patriotisme que de courber la tête en agnelet; en se laissant effrayer, on a laissé renverser la monarchie ; en continuant à se laisser effrayer, au lieu d'aider à constituer un bon gouvernement, on laisse aller le pays à sa ruine.

» Je ne sais quel parti prendre pour moi et les miens; aller à Rome, c'est bien long et bien cher. J'aimerais mieux Rotterdam. »

« Claremont, 15 avril 1848.

» Je suis pressé de m'en aller. — Rome me paraît trop loin. Le voyage serait fatiguant et coûterait bien cher. En fait de pays neutres, la Hollande me paraîtrait le plus convenable.

» Je suis inondé de lettres , d'avis publics et anonymes pour me dire

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