‹ Questions de mon temps, 1836 à 1856Chapitre 93 sur 199 · LETTRES DU PRINCE DE JOLWILLE · texte numérisé non relu

LETTRES DU PRINCE DE JOLWILLE

de faire uu mouvement , de planter un drapeau, qu'il ne manque qu'un chef. Ce sont des gens qui se noient et qui demandent une gaule. Je crois que les utopistes n'ont pas encore fait sentir assez tous les malheurs qu'ils peuvent engendrer.

» Si la composition de l'Assemblée est bonne, il faut la sauver de la tyrannie brutale. Mais cela se fera au cri de vive la République !

» Il faut constituer au plus vite ce qui est possible pour sauver le pays, en lui permettant de prendre , dans tous les événements de l'Europe, la part prédominante qui lui appartient.

» Quand nous avons quitté Alger, nous ignorions le sort de nos parents, que toute fausse démarche de notre part pouvait compromettre. La lettre d'Arago est venue faire appel à nos sentiments patriotiques Nous avons cédé, nous avons eu foi dans notre pays ; nous avions dans le cœur des idées trop libérales pour nous opposer à main armée à l'établissement de la République. — Vous qui connaissez mon cœur, vous savez avec quelle joie j'en serais devenu simple citoyen, et avec quelle joie j'aurais contribué à faire cette France grande et forte, quand bien même tout ce que nous étions et tout ce que nous possédions aurait dû y passer. Inquiets sur nos parents , ne voulant pas , par notre résistance , appeler sur notre pays les maux de la guerre civile et les violences réactionnaires , nous sommes partis et venus ici avec l'idée de dire adieu à nos parents, puis de faire une tentative pour nous faire accepter en France ; et , si elle était repoussée , de nous en aller aux États-Unis chercher une paii'ie pour nos enfants et employer le reste de notre vie à leur faire , loin des troubles et des discordes politiques, une existence douce et une petite fortune.

» Depuis , que s'est-il passé ? Le dégoût de ce qui a eu lieu en France a amené chez moi une violente irritation. L'odieuse tyrannie qui régit en ce moment le pays réveille en moi les sentiments les plus énergiques de résistance. Il me semble que je manque à mon pays en ne lui prêtant pas mon contingent de courage dans une lutte où il en paraît si peu. Chaque émigré que je vois arriver ici, ayant délaissé son pays par peur, me cause \m accès de colère. Je donnerais quelque chose pour pouvoir me débarrasser de ma qualité de prince et des soupçons qu'elle autorise, afin de rentrer en France et de prendre ma part de la lutte.

» Tout cela vous donne la mesure des tiraillements que j'éprouve : un jour j'ai foi en mon p'ays et je me soumets à ne plus le voir si je puis lui être nuisible en y retournant. Le lendemain , l'impuissance et la violence de ceux qui le gouvernent excitent mon imagination , et alors je ranime les projets et les rêves les plus beaux pour la grandeur de ma patrie.

« Après cela, je retombe sur la triste réalité. Alors le désir de la tranquillité me saisit, et l'idée du far west s'empare de moi avec son cortège de séductions.

» Vous voyez mes tiraillements , vous savez combien l'esprit travaille quand le corps repose. Ce que je désire le plus, c'est que mon pays se tim

de tous ses embarras et qu'il nous donne , par son courage et sa sagesse , ce calme dont nous avons tant besoin ; qu'il se crée une situation dont nous n'ayons pas à rougir, et qu'il me rende enfin le droit de vivre en France, heureux et tranquille, en simple citoyen. »

« Même lettre. — 19 avril.

» Ma lettre est embrouillée comme ma tête ; je suis partagé entre le désir du repos et celui d'être utile à mon pays. «

« 21 avril (même lettre).

« Tout ce qui précède écrit, les démonstrations subséquentes ont eu lieu à Paris. Le pouvoir a de nouveau été'obligé de s'appuyer sur les baïonnettes. On fait rentrer les troupes à PaTis. Il faut que le gouvernement provisoire soit bien malade pour être déjà obligé de s'appuyer sur la force.

)> Leur chute aurait été saluée d'acclamations unanimes.

» Le décret abolissant l'inamovibilité renverse une des plus précieuses garanties que nous eussions gagnées. — Supportera-t-on cette odieuse tyrannie? Cette alternative de violence et de faiblesse indique la peur qui agite ce pauvre gouvernement pro^•isoire.

» Il esl évident pour moi que nous approchons d'une crise, et qu'il est impossible de savoir ce qui en sortira. Tout cela m'agite... Je ne veux pas qu'on puisse dire que j'ai eu peur , — je ne veux pas qu'on puisse dire que j'ai manqué à mes devoirs envers mon pays au jour du besoin ; mais je ne voudrais pas qu'un soupçon d'ambition s'attachât à moi, — vous savez que je n'en ai pas. »

« Claremont, 5 mai 1848.

» Je vous ai dit que, pour le moment, nous avions renoncé à quitter l'Angleterre, — d'abord pour éviter qu'en faisant parler de nous, on n'interprétât faussement notre mouvement, — ensuite par économie. Nous restons donc ici, vivotant le plus doucement possible à la campagne ; mais nous sommes oisifs , aucun intérêt ne nous anime. Pour le moment, je lis beaucoup.

» Pour moi , la situation politique est celle-ci. Il y a eu trêve entre les deux partis jusqu'à la réunion de l'Assemblée; les uns voulaient voir le résultat du suffrage universel , — les autres se disaient que renverser un ou plusieurs gouvernements provisoires n'aboutirait à rien , car on se trouverait toujours en face de l'Assemblée , dont on devrait aussi se débarrasser, si elle était mauvaise. — 11 valait donc mieux attendre pour tout faire d'un coup. Au milieu de toutes les fautes du gouvernement provisoire, de la haine et du ridicule qu'elles excitaient, l'Assemblée s est faite ; elle est républicaine et modérée. — Il est prouvé pour moi que l'expérience du suffrage universel est bonne et favorable à l'ordre et à la propriété. Mais que va-t-ilse passer? Cette Assemblée, accusée de modérantisme , voudra de la popularité; or, la partie de la population dont les bruyantes acclamations donnent les jouissances de la popularité n'est pa»

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