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AVANT-PROPOS

Une série de conférences, très librement ouvertes à l'exposition des théories et des problèmes moraux, avaient été données durant l'hiver de l'année 1899 au Collège libre des Sciences sociales. Ces conférences ont été recueillies en un volume de la Bibliothèque générale des Sciences sociales; M. Lmile Boutroux, dans une magistrale préface, en a explique 1 origine, défini le caractère général et dégagé le lien conlinr^^'' '" apparence, et flottant, mais résistant et

Le succès de ces conférences avait suggéré l'idée de développer et de régulariser l'enseignement de la morale. Louyerture de l'École de Morale, le 27 novembre 1899 attesta le passage de l'expérience à l'organisation. Les dis^ cours prononcés à cette date du 27 novembre par les deux chefs de 1 Ecole, M.Emile Boutroux, président' du Conseil d administration et M. Alfred Croiset, président du Conseil de direction, ont pu être sinon recueillis intégralement, du moins résumés dans ce qu'ils avaient d'essentiel et de gêné-

Le Conseil de direction de l'École a décidé de placer ces

fZ^'Tl'" r '''' ^" '''''''^ ^'' conférences faites à 1 licole de Morale pendant l'année 1899-1900 K

J Le programme de l'Ecole comprend des cours et des contévpnr^.les^conferences, seules, pouvaient être réunies sou! ft^truSi

voUre'de'ceTtLnnt -T^r 'f '"' ^'^^ ^^ *^«"^^^ P^^^^ ^--^ •« sont : MorTetZii par M rS^'^'^H '^'f '"^^ '' ^'«"^"-^^^ a7iimaux par M Ch r'iHp H^f^" ^^'^''"'"^^.^h' «* ^« Pi^é envers les à la rédacUon ' '^'''* ^'' rnanuscnts n'ont pas été adressés

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Allocution de M. E. Boutroux

Pourquoi une École de Morale ? Cette question, qui a pu être posée par d'autres, ne Test certainement pas par vous, qui avez entendu, l'an dernier, les conférences de morale organisées par le Collège libre des Sciences sociales. Nous ne créons pas une École de Morale, elle s'est créée d'elle-même, par la collaboration de maîtres distingués, hommes de science, de conscience et de talent, et d'un public passionné pour le bien et pour la vérité. Elle est ; et, comme tout ce qui existe véritablement, elle tend à persévérer dans son être.

Mais cette existence n'est-elle qu'un fait, ou se justifie- -elle aux yeux de la raison ?

Elle se justifie tout d'abord par le désir, aujourd'hui très général, de voir la morale devenir une réalité vivante, une force active, et non pas seulement un système de vérités abstraites. A vrai dire, la morale a toujours prétendu à un tel rôle. Elle a été créée par Socrate, comme une union intime de la science et de la pratique. Ce philosophe la concevait comme une science fondée sur la possession de soi et capable de déterminer la volonté. Et certes, la morale a eu sa part effective dans la direction de la conduite humaine. Mais elle a surtout agi sur les individus. La morale des sociétés a été généralement inférieure à la morale individuelle. Notre petit moi a ses pudeurs, écrivait Victor Cherbuliez, notre grand moi n'en a pas. Et, plus elles sont considérables, cerJralisôes et puissantes, plus peut-être les sociétés risquent de se mettre au-dessus de la morale.

Cette extension aux groupements sociaux et politiques de l'influence de la morale est une première fin que nous avx)ns en vue. Mais cette tâche pratique suscite à son

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tour des lâches théoriques. La morale, chez la plupart des théoriciens, a surtout été constituée au point de vue de l'individu et de l'horame en soi. 11 s'agit de rechercher si la morale sociale n'est qu'une généralisation de la morale individuelle, ou si elle a des principes propres.

Qu'est-ce que les sociétés humaines? On se le demande aujourd'hui de toutes parts. Or, il est clair que la morak) sociale sera tout autre, si les sociétés ne sont que des collections d'individus, ou encore des individus agrandis, on si elles ont des caractères propres, une originalité, une spécificité. Les questions se pressent, qui, à cet égard, intéressent la morale. Qu'est-ce que les lois sociologiques ? Sont-ce de simples lois causales, utilisables par nous comme les lois physiques, ou sont-ce des lois d'évolution fatale, que nous pourrons peut-être arriver à connaître, mais que nous devons nous résigner à subir? Quelle est la signification et la valeur réelle des notions sur lesquelles tend à se fonder une morale sociale, telles que les idées de Liberté, d'Égalité et de Fraternité, ou encore de collectivité, de solidarité, d'humanité, de justice sociale?

Tous ces problèmes et bien d'autres s'imposent à ceux qui ont en vue de faire régner la morale, non seulement dans la vie individuelle, mais dans la vie sociale, politique, internationale.

Mais pourquoi un enseignement oral? Les écrits, si nombreux aujourd'hui sur ces matières, ne suffisent-ils pas?

S'il est un enseignement qui suppose la communication directe et incessante avec le public, c'est celui de la morale. Socrate l'avait bien vu, .Ini qui imposait comme forme à la science du bien la dialectique ou conversation méthodique. Non seulement l'action morale, mais la recherche théorique des principes d'une morale sociale exige la collaboration des intelligences. Penser pour soi n'est rien quand il s'agit de savoir en quoi consiste la

conscience commune, quelle idée une société donnée se fait de l'objet qu'elle poursuit, de la direction dans laquelle elle veut marcher, quelles fins elle doit poursuivre pour remplir sa mission et son devoir. Parler en public, c'est, bien plus qu'il ne semble au premier abord, mêler sa pensée à celle de ses auditeurs, chercher avec eux, et s'élever, par une influence réciproque, au-dessus de son point de vue individuel.

i Mais, dira-t-on, il existe un enseignement officiel de la philosophie, par conséquent aussi de la morale, individuelle ou sociale.

Outre que les cadres de cet enseignement sont nécessairement restreints, et ne peuvent suffire aux recherches si multiples et diverses de notre époque d'analyse, il a, et ne peut pas ne pas avoir, des obligations qui limitent, dans une certnine mesure, sa liberté d'investigation. Certes, c'est une tyrannie insupportable d'imaginer une philosophie, une morale d'Etat. Mais l'Etat, surtout dans les choses qui touchent à la pratique, ne peut enseigner que la science relativement éprouvée, les principes qui s'accordent avec l'esprit général de la nation, avec l'ensemble des expériences de l'humanité. Un tel enseignement sufût-il ? Non certes, et cela en vertu de la loi qui régit le progrès, dans la nature et dans la vie humaine. Tout progrès se fait par sélection, c'est-à-dire qu'une sorte de puissance créatrice fait d'abord surgir une grande richesse et variété de formes, et qu'ensuite une force, soit mécanique, soit intelligente, choisit et combine les formes les plus cohérentes en elles-mêmes et les mieux adaptées à l'ensemble dont elles doivent -faire partie. Et ainsi, dans l'ordre moral, la liberté féconde a et aura toujours son rôle nécessaireà côté de la tradition conservatrice, le devenir à côté de l'être. C'est leur concours harmonieux qui constitue la vie et assure le progrès des sociétés.

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Allocutio.n de m. Groiset

L'Ecole de Morale, malgré l'apparence un peu dogmatique de son nom, est simplement constituée par un groupe d'hommes de bonne volonté qui, sans rien aliéner de leurs opinions personnelles, sont d'accord sur deux points essentiels : l'importance des idées morales et la fécondité de l'initiative individuelle en toutes choses.

Cette importance des idées morales préoccupe aujourd'hui beaucoup d'esprits. C'est un phénomène assez nouveau. La seconde moitié de ce siècle, sous des influences diverses, dont la plus forte a sans doute été celle de la science, s'est montrée surtout éprise de spéculation objective. Non seulement les sciences proprement dites, dont c'est le devoir, mais aussi la philosophie, l'art même et la littérature ont affecté d'être impassibles. Et sans doute il n'a pas été inutile que l'esprit français traversât cette période d'apprentissage, oii il a pu s'exercer à l'observation. Mais l'observation qui ne conclut pas ne saurait indéfiniment satisfaire la nature humaine. On s'est aperçu chaque fois davantage que l'individu, en limitant ainsi son activité, la mutilait; que la sensibilité et la volonté ont besoin d'un aliment ; que l'homme d'ailleurs ne vit pas seul, et qu'il a des devoirs sociaux. De là ce mouvement des universités populaires, dont nous sommes les témoins pleins d'espoir. De là aussi l'École de Morale. Mais quelle doctrine enseignera-t-elle ?

Il est douteux que la morale devienne jamais une science définitive. Les règles de la vie dépendent de la conception que l'homme se fait de sa destinée, et cette conception dépend elle-même de trop de causes métaphysiques et sociales pour qu'il soit aisé de se la représenter comme immuable. En tout cas. nous n'en sommes pas là.

Chacun de nous peut avoir son système. Lequel choisii-?

Nous ne choisissons pas. Chacun dira sincèrement ce qu'il pense. Anarchie pure, dira-t-on. Oui, aux yeux d'un certain esprit classique plus épris d'ordre extérieur et d'unité factice que de l'harmonie complexe qui est le signe de la vie. En morahe, il y a une chose qui est plus importante peut-être que les systèmes : c'est une curiosité active pour les choses morales, une « agitation », au sens anglais du mot, qui fait que beaucoup d'hommes se préoccupent de cet ordre 'de problèmes et s'efforcent à les résoudre. Nous voulons contribuer à créer une « agitation » morale, persuadés que les systèmes moraux, comme les sectes religieuses de l'Angleterre ou de l'Amérique, peuvent vivre côte à côte pour leur plus grand profit à tous, à la seule condition que les hommes qui les représentent n'aient au cœur aucun sentiment de haine les uns pour les autres, mais se considèrent comme lej collaborateurs d'une même œuvre, une œuvre de vérité et de justice.

D'ailleurs, les systèmes les plus différents dans leur principe sont souvent plus rapprochés les uns des autres qu'ils ne le croient eux-mêmes. Le sage idéal des épicuriens aurait vécu à peu près comme le sage idéal des stoïciens. Tous les grands systèmes d'une même époque contiennent en eux certains traits profonds de cette époque, Nous aiderons, par la libre collaboration des convictions les plus diverses, cet esprit de notre temps à se dégager à nos propres yeux, et nous verrons peut-être que c'est surtout un esprit de solidarité et débouté largement humaine.

L'Ecole de Morale a commencé l'année dernière par quinze conférences détachées. Nous avons cette année sept cours suivis et une vingtaine de conférences. C'est un progrès. Ce ne doit être qu'un commencement. 11 semble qu'une École de Morale tout à fait adulte devrait

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