‹ Questions de moraleChapitre 2 sur 45 · AVANT-PROPOS VII · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS VII

comprendre un très grand nombre de cours répartis en trois grandes sections : 1° histoire des doctrines ; 2° analyse théorique des idées directrices de la morale contemporaine; 3° étude pratique et pathologique des maladies morales de notre temps, impliquant la recherche des remèdes.

C'est un champ d'études infiniment vaste. Il appartiendra au zèle des auditeurs non moins qu'à celui des professeurs de faire qu'il puisse être entièrement cultivé.

Nous continuons à suivre, pour la publication de ces conférences, l'ordre chronologique adopté l'année dp.rnière, et jusliiié, dans sa préface, par M. Boutroux.

Par G. SoREL (9 janvier 19 00).

Mesdames, Messieurs.

Il y a quelques années, il se produisit un beau tapage lorsque M. Brunetière mit en doute la possibilité de résoudre les questions fondamentales de Téthique par la science ; des personnes, que l'on croyait fort indifférentes aux spéculations philosophiques, intervinrent avec passion dans le débat, et l'on put se demander si nous n'allions pas voir la France revenir aux beaux jours des querelles scolastiques sur les universaux. Mais pourquoi toutes ces disputes ? Pourquoi une question si abstraite passionnait-elle ainsi les esprits ? C'est que M. Brunetière avait posé un problème social, et l'avait posé sur son véritable terrain, c'est-à-dire sur le terrain métaphysique. Depuis Aristote les philosophes ont revendiqué le droit de traiter, par des principes métaphysiques, les théories sociales; les petites sciences inventées parles modernes, ces petites et nouvelles sciences fort ambitieuses, n'ont pas changé les véritables relations des choses et, aujourd'hui comme au temps des Grecs, les métaphysiciens sont seuls compétents pour discuter les questions sociales, d'une manière utile.

Parmi les personnes qui applaudirent M. Brunelière, beaucoup furent séduites par l'expression retentissante « banqueroute de la science » : les écrivains étrangers aux recherches philosophiques croient assez volontiers qu'on ne peut bien défendre la morale qu'en sacrifiant la science ; au commencement de ce siècle, quand il se produisit une si forte réaction contre les idées du temps des lumières, on mit souvent en doute les droits de la raison et on accorda une valeur extraordinaire à la tradition ; tout le monde sait avec quelle énergie l'Église condamna ses trop zélés défenseurs ^ On peut, je crois, dire qu'en général si r homme perd quelque chose de sa confiance dans la certitude scientifique, il perd en même temps beaucoup de sa confiance dans la certitude morale.

Notre civilisation occidentale, si largement pénétrée de l'esprit hellénique, repose sur le postulat de l'idenlitô fondamentale des lois de l'esprit, que nous raisonnions sur les créations de notre industrie ou sur nos institutions morales. Ce postulat ne semble pas être très naturel; car il paraît manquer, en grande partie, dans les civilisations orientales et c'est à cette cause que j'attribue la faiblesse juridique des peuples qui n'ont pas reçu, par l'intermédiaire de l'Église romaine, l'influence bienfaisante de la culture classique. Ce fut une époque décisive pour l'avenir, que celle oîide grands esprits introduisirent la philosophie péripatéticienne dans l'enseignement de l'Église : ils imprimèrent à la pensée occidentale un mouvement qui n'a point cessé de s'étendre ^.

A côté de la science parvenue à sa pleine maturité.

(1) La pensée de M. Brunetière est généralement très flottante; je crois cependant qu'il penche fort vers ces solutions.

(2) Il ne peut être mis en doute que saint Thomas d'Aquin n'ait été un des esprits les plus scientifiques qu'ait connus la philosophie, et qu'il n'ait été le commentateur d'Aristote le mieux pénétré de la pensée du maître. Son commentaire est encore utile, même de nos jours.

ayant acquis la pleine possession de la vérité par la critique de ses résultats, et ayant subi le jugement souverain de la métaphysique, il y a un système beaucoup plus étendu qui constitue la science par excellence pour la grande masse du public : c'est un ensemble d'hypothèses cosmologiques, d'appréciations psychologiques et de fielions poétiques, destinées à satisfaire notre curiosité et à répondre aux questions que se pose notre esprit inquiet, lorsqu'il est frappé d'étonnement soit devant les spectacles de la nature, soit devant les faits historiques, qu'il ne comprend pas. 11 est fâcheux qu'on donne vulgairement le nom de science à cet ensemble ; il n'existe pas de terme dans la philosophie pour le désigner ; le mieux serait probablement de l'appeler cosmologie ou science de la curiosité.

La science vraie occupe une position moyenne entre cette cosmologie et la technologie, qui résume les règles de la pratique des arts usuels^. Le plus souvent on a considéré la technique comme une application des sciences théoriques ; et il est assez étrange de trouver cette idée superficielle même chez Marx, bien qu'il ait attaché tant d'importance aux arts usuels. Vico avait deviné le véritable rapport qui existe entre les arts et la science ; il les regardait comme la source de nos connaissances. Encore à l'heure actuelle, bien que la mécanique semble, à peu près complètement, constituée comme science abstraite, je me demande s'il est possible de bien comprendre ses principes sans se reporter au fonctionnement des machines, qui ont conduit à la formulation de ses

(I) Je n'ai p.is besoin de rappeler c|uelle iinportance Le Play attache à la distinction des arts usuels et des arls libéraux. « Beaucoup de motifs, dit-il, conseillent d'estimer à un plus haut prix l'influence que les professions usuelles exercent sur la prospérité des nations « {La réforme sociale en France, t. II, p. IG). Tout le chapitre xxxii est à méditer; Le Play, qui était un ingénieur remarquable, signale « l'importance scientifique » des pratiques des ateliers.

thèses fondamentales. Je crois même que la géométrie gagnerait beaucoup à ne jamais oublier ses origines empiriques et que son enseignement pourrait être renouvelé et simplifié, en devenant moins abstrait.

Le praticien ne raisonne jamais comme un homme qui applique les théories scientifiques; il ne voit dans ces théories que des instruments destinés à établir certaines déterminations quantitatives dans un système, qu'il a déjà construit en vertu de ses observations empiriques ; il s'efforce de s'arranger pour trouver dans ce système des aspects propres à permettre Tintroduction de méthodes de calcul ; l'architecte combine toutes ses pièces avant d'en vérifier la stabilité ; cette vérification est très utile ; mais elle vient, à la fin, comme un moyen auxihaire.

La cosmologie a été considérée à divers points de vue : tantôt on en fait une vulgarisation de la science, quelque chose comme une science appliquée aux besoins intellectuels des gens du monde, à peu près comme la technologie serait une application aux besoins industriels ; — tantôt on la traite comme une première approximation, comme un premier échelon vers la connaissance ; on lui attribue à tort ainsi la place qui appartient vraiment aux arts usuels ; — enfin on voit en elle une philosophie de la nature, qui résume tout ce qu'il y a d'essentiel dans la recherche scientifique : c'est ce troisième point de vue qui nous intéresse surtout ici.

On a souvent exagéré l'importance des théories cosmologiques, parce qu'on a vu quelques-unes de ces théories servir parfois aux savants pour édifier des recherches scientifiques fécondes. Les hypothèses, au moyen desquelles on aborde l'investigation de la nature, sont des produits de l'imagination et bien souvent on les prend dans les cosmologies existantes, quitte à les arranger suivant les besoins ; mais les hypothèses n'ont que la

LA SCIENCE ET LA MORALE a

la valeur de procédés provisoires, que la science rejette dès qu'elle a atteint la connaissance des lois ; l'utilité qu'elles ont pu avoir ne doit pas nous faire illusion sur leur véritable nature.

L'histoire de l'atomisme nous fournit un curieux exemple de cet enîploi d'hypothèses; jusqu'au xvn° siècle, il ne servit qu'à des dissertations littéraires; il était très commode pour tout expliquer, de sorte qu'il n'expliquait rien ; des théories d'un emploi aussi facile ne servent qu'à empêcher les recherches scientiques. Au commencement du xvn^ siècle, il fut employé par les géomètres pour les aider à représenter les phénomènes mécaniques ; mais il a disparu, depuis lors, à peu près complètement.

En général, le succès des cosmologies est nuisible au progrès de la science ' ; une des causes qui arrêtèrent le progrès des sciences dans l'antiquité fut certainement l'influence prépondérante des vulgarisateurs et des fabricants de philosophies naturalistes à l'usage des gens du monde. M. P. Lacombe rapporte ^ comme un fait caractéristique de l'esprit romain, que l'on ne traduisit pas en latin les grands ouvrages des savants grecs, mais qu^on traduisit trois fois un poème d'Aratus sur le cours des astres ! 11 estime ^ que de nos jours le mouvement scientifique a acquis une grande régularité parce qu'il est conditionné par des besoins économiques.

Entre les trois systèmes que je considère ici, on peut poser les relations suivantes : il y a passage des rapports pratiques avec la nature aux produits de l'imagination

(1) Les créateurs de la science moderne eurent plus de peine à ruiner les cosmologies reçues qu'à trouver les lois expérimentales qui portent leurs noms.

(2) P. Lacombe, De Vhistoire considérée comme science, p. 3b7.

(3) P. Lacombe, Op. cit., p. 360.

créatrice, en traversant la connaissance scienLifique conforme aux lois de l'entendement. A une extrémité se trouvent les arts usuels qui sont, en grande partie, subordonnés aux nécessités mécaniques et enfermés dans les chaînes de la nature ; à l'autre est un art créateur des fantaisies, qui se rend indépendant de la science.

La cosmologie prend dans l'histoire une infinité de formes, depuis la magie des primitifs jusqu'à l'Encyclopédie du xvni' siècle; toutes ces formes sont soumises à des lois générales, qu'il est utile de mettre en relief.

1° Il faut, tout d'abord, rejeter le préjugé qui nous fait croire qu'une époque de lumières est inconciliable avec les superstitions; i>ous savons aujourd'hui que la loi des éternels recommencements domine toute notre psychologie, et nous avons vu des savants de premier ordre se laisser prendre aux fables du spiritisme et accepter les croyances magiques ; c'est que l'homme retourne facilement aux associations d'idées qui caractérisent la logique des sauvages, dès qu'il est soumis à une émotion quelque peu intense. Si donc la magie elle-même ne disparaît point, comment pourrons-nous espérer voir disparaître les formes moins grossières de la science de curiosité? Les modifications qu'elles subissent sont assez superficielles et tiennent aux contingences historiques. 2° Toutes les cosmologies sont fondées sur la confusion des genres; leur physique s'humanise et leur psychologie se mécanise. 11 résulte de là que les sciences morales — qu'on ne peut cultiver qu'au prix d'observations continuelles, et dont la matière est si fugace qu'il ne faut jamais cesser d'être en doute sur la valeur des observations antérieures, — trouvent moyen de se donner une apparence de raideur, contraire à leur nature. En a-t-on assez fondé, des sociologies, sur les sciences physiques et naturelles? Elles brillent un instant parce que nous

sommes heureux d'avoir des principes, des lois absolue? et des manières générales de raisonner, pour pouvoir facilement justifier les réformes qui nous sont chères. iMais toutes ces sociologies tombent comme des châteaux de cartes, pour être remplacées par d'autres qui ne valent pas mieux et qui, pour quelque temps, semblent donner un vernis scientifique à nos croyances et à pos espé-

rances.

3° Les fictions poétiques, que nous substituotis à la réalité, exercent sur notre esprit une influence beaucoup plus grande que les connaissances scientifiques; celles-ci étant purement intellectuelles, elles se présentent à nous comme des choses étrangères à notre personne, comme des outils que l'on emploie pour un travail et que Ton rejette ensuite. Si les vérités scientifiques n'agissent guère sut- les hommes, nous avons la faculté de leur substituer un monde imaginaire, que nous peuplons de créations plastiques, et que nous percevons avec beaucoup plus de netteté que le monde matériel. C'est que ces idoles sont toutes pénétrées par notre volonté et sont les sœurs de notre âme. Lorsque dans ce monde fantastique nous croyons avoir trouvé des lois, nous leur attribuons une force déterminante sur notre volonté, et nous subissons docilement leur tyrannie.

4° Il résulte de là que toutes ces fictions, ces hypothèses, ces théories ont une portée éducative considérable. Préoccupé d'éducation, M. Brunetière reproche à la science de ne pas nous donner de solution aux questions d'origine, questions qu'il regarde comme fort importantes, mais qui ne sont susceptibles d'aucune recherche scientifique; elles dépendent non de la science, mais de la cosmologie.

Que l'homme descende des animaux, c'est là une thèse portant sur un accident historique, impossible à véri-

fier, faute de témoins; mais cette thèse sert, d'après M. Briinetière, à expliquer nos instincts lubriques et féroces : beaucoup de personnes, qui contesteraient les éternels recommencements criminels, acceptent docilement l'atavisme animal. Toutes les théories sur l'hérédité sont pleines de superstitions magiques : mais chacun sait quel rôle elles ont eu.

Pourquoi y a-t-il encore, à l'heure actuelle, des gens qui s'obstinent à soutenir que la génération spontanée a dû exister, en dépit des expériences? Pourquoi en 1875 M. Letourneau, écrivant un manuel de biologie, oubliait-il de mentionner le grand nom de Pasteur dans le chapitre consacré à la génération spontanée? Cela s'explique facilement par le désir qu'éprouvent beaucoup de libres-penseurs d'opposer une thèse matérialiste au récit mosaïque de la création : on fabrique une théorie cosmologique dans un but de polémique religieuse, c'est-àdire dans un but social.

Nous allons chercher à discuter maintenant les conflits qui existent entre la morale et la cosmologie que l'on décore du titre de science.

Tout d'abord, nous rencontrons une discipline que l'on prétend imposer à l'esprit au nom de la science; celle-ci serait, dit-on, impossible si on n'admettait dans le cours des phénomènes l'existence d'une chaîne d'airain. Les déterministes, malheureusement, expliquent très mal leurs principes ; il n'est pas facile de comprendre comment des phénomènes successifs peuvent s'engendrer par des lois immanentes ; trop souvent on nous ramène, tout droit, à la magie. Nous aurons à examiner de près le déterminisme et à chercher comment on peut lui donner une forme intelligible.

Nous demanderons ensuite aux théoriciens, qui prétendent représenter la science, ce qu'ils peuvent nous

apprendre sur la psychologie ; nous ferons porter la discussion sur ce qu'il y a d'essentiel dans la psychologie, c'est-à-dire sur la vie affective; et nous prendrons ce qu'il y a de plus important pour la science sociale, le rôle de la douleur.

Enfin nous aborderons l'étude de la société elle-même, et nous verrons quelles lumières la science vulgaire peut nous apporter sur le problème capital que notre siècle lègue au xx% le problème de la juste liberté.

Si le déterminisme existe quelque part, c'est évidemment en physique ; mais il faut établir des distinctions nécessaires, si l'on ne veut pas être dupe des apparences. Il y a d'abord le déterministne expérimental : il existe certains mécanismes fabriqués ou arrangés par l'homme, dans lesquels les changements se reproduisent toujours de la même manière : l'expérimentation est indifférente par rapport au temps. C'est une des parties les plus essentielles de la théorie grecque du premier moteur immobile.

Ces groupements sont susceptibles d'une réduction, qui les amène à prendre une expression immatérielle ; c'est ainsi qu'on passe de l'expérimentation à la loi ; mais la loi n'est que le terme de la plus complète abstraction; la physique mathématique serait impossible si elle ne disposait pas de mécanismes, imaginés par notre esprit, formant une nature artificielle, dont les mouvements constituent une expérimentation idéale, plus ou moins identique dans ses résultats à l'expérimentation matérielle.

Cette nature artificielle a été, probablement, réalisée pour la première fois dans le système des sphères que les anciens imaginèrent pour se rendre compte des mouve-

ments des planètes ; on remplaçait des déplacements que r observation nous donne comme des mouvements libres, par des déplacements de mécanismes rigoureusement déterminés.

Le déterminisme scientifique consiste dans la généralisation de ce procédé : on admet que tout phénomène est susceptible d'être reproduit par des mécanismes à mouvement invariable.

Mais il faut savoir si vraiment la nature naturelle peut être remplacée par une nature artificielle; les anciens philosophes semblent en avoir toujours douté, car ils admettaient l'influence du hasard; mais les savants ont cru, au siècle passé, quil n'y avait aucune différence qualitative entre ces deux mondes. On admettait bien que les ,lois physiques connues n'atteignent généralement pas très exactement la réalité ; mais on pensait qu'il n'y avait qu'à multiplier les expériences pour passer d'une approximation à une autre et qu'on devait ainsi atteindre, quelque jour, la science vraie et complète. De nos jours, cette belle confiance semble avoir quelque peu diminué : on commence à penser qu'il n'y a rien de commun entre les deux systèmes. On a donc pu employer des mécanismes explicatifs, qui n'avaient rien d'analogue avec les combinaisons que nous montre la nature, et que nos pères auraient rejetés comme étant invraisemblables \

Il faut, dès lors, se demander si l'on a eu raison d'abandonner la notion du hasard. Les formules que nous donnent les mécaniciens pour calculer les résistances passives, dont le frottement est le type, ont bien une apparence mathématique et rigoureuse; mais elles ne s'appliquent qu'à des résultats moyens et les conditions de leur application ne sont pas trop bien connues ; elles

(1) Les mécanismes imaginés par lord Kelvin sont particulièrement remarquables.

semblent beaucoup plutôt représenter des phénomènes de hasard que des phénomènes susceptibles d'être exprimés par de vraies lois. On se tire parfois d'affaire en invoquant la complexité de ces résistances ; mais ce n'est là qu'une explication verbale,, et la dignité de la vraie science consiste surtout à ne pas se faire d'illusions.

Le darwinisme a réintégré le hasard dans la biologie : Darwin ne nous apprend point pourquoi certains caractères avantageux apparaissent, et il nous explique leur survivance par les hasards des luttes pour la vie. C'est ce qu'ont très bien vu les adversaires du darwinisme ; et on a fait beaucoup d'efforts, assez vains à mon avis, pour dissimuler ce caractère fondamental de la doctrine.

Sans doute les déterministes auraient beau jeu si leurs adversaires prétendaient démontrer l'existence du hasard, de même qu'ils sont en mauvaise posture quand on les somme de démontrer le déterminisme dont ils parlent. Beaucoup d'explications fondées sur le hasard sont certainement en partie provisoires; mais aussi que de lois regardées longtemps comme absolues sont devenues douteuses? Le philosophe, qui veut raisonner sur ce qu'il trouve par l'observation, et qui ne prétend pas reconstruire le monde suivant son imagination, acceptera la coexistence des deux principes.

L'illusion des déterministes a été entretenue par les brillants résultats que l'astronomie mathématique à obtenus durant ce siècle. Ou a cru que toute science avancée doit avoir pour but ^lQ prévoir V avenir, comme l'astronomie prévoit la position des astres pour dresser la « Connaissance des temps ». Laplace, qui était tout pénétré de l'esprit du xvni'' siècle, écrivait au commencement de son « Essai philosophique sur le calcul des probabilités », la phrase étonnante qui suit : « Une intelligence qui connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la

situation respective de tous les êtres qui la composent (si d'ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l'analyse), embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps et du plus léger atome ; rien ne serait incertain pour elle ; et l'avenir, comme le passé, serait présent à ses yeux. » Ceci revient à dire que si l'on pouvait construire une machine astronomique, reproduisant tous les mouvements des corps, en la tournant dans un sens ou dans l'autre, on amènerait devant ses yeux toutes les positions du passé, comme toutes celles de l'avenir; cela est un vrai altruisme; la question est de savoir si cette machine peut être construite ; et c'est ce dont Laplace ne s'occupe point *,

Sous l'influence des idées mises en circulation par la géométrie, on s'est efforcé de trouver dans les sciences sociales des mécaniques propres à prédir l'avenir ; l'histoire économique a été envahie de prétendues lois, qui ont été démenties par les faits. Sans doute on peut trouver, ça et là, quelque prévision qui se soit partiellement réalisée ; mais elle a été formulée au milieu d'une masse énorme d'erreurs ; il n'est pas étonnant qu'on puisse quelquefois avoir des idées justes sur l'avenir ; mais ces appréciations justes n'ont jamais été le résultat des lois qu'on avaitformulées. Toute celte fantasmagorie se ramène à une naïveté assez puérile : quand on constate un changement un peu régulier, on dit que si ce changement continue à se produire et si les effets s'ajoutent les uns aux autres, il y aura une progression dans l'intensité d'un certain caractère. Il ne faut pas grand génie pour trouver

(1) Laplace suppose aussi que l'analyse est capable de résoudre tous les problèmes ; c'est là une hypothèse qu'on ne discutait guère au xyiii" siècle, mais qui paraîtra bien hardie à beaucoup de penseurs modernes. Il semble bien vraisemblable que les systèmes de combinaisons mathématiques n'ont que des coïncidences fortuites avec ceux des combinaisons mécaniques.

celle vérité ; mais quand l'expérience montre que les choses ne se sont point passées conformément aux prévisions, alors on met la faute sur le compte des circonstances : il s'est produit des conditions nouvelles et imprévues. Prévoir, ne serait-ce pas, cependant, découvrir ces conditions futures ? Le bon sens dit : oui ; mais nos fabricants de théories disent : non.

Quand on veut aller au fond des choses et qu'on ne se contente pas d'accepter les affirmations oatrecnidantes des vulgarisateurs, on découvre que toutes les doctrines déterministes constituent un mélange très confus de plusieurs doctrines, que leurs partisans n'ont jamais cherché à bien exposer.

1° Les déterministes considèrent souvent l'esprit comme un être passif, subissant l'action d'un milieu ; c'est en quelque manière un cristal plongé dans une dissolution saline et recevant des couches successives de dépôts. Cette conception trouve sa réalisation partielle dans la science de l'économie abstraite : celle-ci est obligée de considérer l'activité humaine comme engagée dans des réseaux rigides et de traiter les produits de cette activité comme des corps durs, ayant des formes prédéterminées. Mais aussi les conséquences tirées de celte science abstraite sont parfois fort éloignées de la réalité ! Les économistes ont été souvent frappés de l'insuffisance de leur science, qui ne semble propre qu'à traiter des questions d'équilibre; tous les efîorts tentés pour atteindre le mouvement social ont été vains, et paraissent devoir rester vains.

Cette première conception des lois de l'esprit nous interdirait d'aborder les questions qui nous intéressent le plus, c'est-à-dire les changements. Ce que cherche sur-

tout l'activité moderne, c'est la découverte, c'est-à-dire quelque chose qui ne se déduit pas mécaniquement des principes déjà posés, quelque chose qui soit vraiment nouveau. Le nouveau ne s'ej^plique point par les dépôts du milieu, à moins qu'on ne dote ce milieu de puissances mystérieuses et alors, sous prétexte de tout ramener à des causes mécaniques, on tombe dans la magie.

2" On affirme encore que si notre esprit est doué d'une réelle spontanéité, l'effet en est nul, à cause du mélange de tant de volontés divergentes; de ce mélange résulterait un mouvement analogue aux mouvements naturels. Gela est vrai en très grande partie ; car tous les systèmes de déterminisme ont une certaine apparence de vérité ; mais il n'y a pas dans le monde que des êtres isolés ; il y a aussi des combinaisons stables, des masses solides que n^ébranlent point les contingences ordinaires de la vie, et par l'intermédiaire desquelles l'homme agit eflicacement sur les sociétés par les changer. Je n'ai point besoin de rappeler quelle importance Rousseau attachait à la disparition des associations particulières S et tout le monde sait quelle est l'influence des institutions sur l'évolulion sociale.

3*" Enfin on a prétendu que l'action humaine ne saurait être efficace que si nous nous conformons aux procédés que suit la nature. En s'appuyant sur ce principe, on a soutenu qu'en observant le monde animal nous pourrions trouver les bases d'une morale scientifique.

Mais plus nous avançons dans l'étude de la nature, en même temps que nous parvenons à niieux connaître nos

(1) Rousseau, Contrat social, livre II, ch. ni. « La volonté de chncime de ces associations devient générale par rapport aux hommes et particulière par rapport à l'État : on peut dire qu'il n'y a plus autant de votants que d'hommes. Les différences deviennent moins nombreuses et donnent un résultat moins général. » Singulier raisonnement fondé sur la théorie des moyennes et le calcul des probabilités !

propres procédés de produclion, plus aussi nous découvrons qu'il y a une incompatibilité absolue entre les processus naturels et ceux de notre technique. Ce n'est pas en imitant les mouvements des organes animaux, observe Reuleaux % mais c'est en combinant des formes mécaniques toutes nouvelles, que nous arrivons à posséder des moyens de travail puissants et parfaits.

Sous quelque forme qu'il se présente, le déterminisme se montre un adversaire de la science ; car il aboutit toujours à affirmer l'impuissance de notre force créatrice; or, nous n avons de science que dans la mesure où nous avons de la force pour gouverner le monde. Les philosophes qui prétendent nous imposer le respect des forces immanentes, qui prétendent nous soumettre à de prétendues lois de l'histoire, nous demandent de faire abandon de notre raison et de reconnaître des puissances mystérieuses.

En réalité, l'influence de ces doctrines sur la pensée moderne a été des plus minimes, parce que des circonstances économiques et des luttes sociales très âpres ont exercé sur nos contemporains une action motrice tout à fait déterminante. 11 existe, à l'heure actuelle, entre les divers groupes, une émulation bienfaisante pour créer des institutions de toute nature ; partout on éprouve le besoin de s'associer, de s'instruire, d'innover; et le monde marche en dépit des théoriciens.

Nos pores ont cru que la science devait se proposer le problème de faire disparaître la douleur; les projets de

(I) Reuleaux. Cincématique, trad. française, p. 534. « Il n'y a guère que les rêveurs qui cherchent encore, de temps à autre, à imiter les procédés naturels. »

réformes sociales, fondés sur cette donnée, ont été fort nombreux au commencement de ce siècle ; à l'heure présente, beaucoup de personnes croient encore que la question sociale n'est pas une question de justice, mais une question de bonheur.

Les premiers effets de la grande transformation industrielle avaient été de rendre le travail très dur et les journées très longues ; on se préoccupait beaucoup de le transformer en un spo7't\ et Ton voulait établir des courtes séances. Toutes ces fantaisies nous semblent aujourd'hui, assez puériles, parce que le machinisme a permis de réduire beaucoup la dépense de force musculaire, parce qu'il a fait disparaître la division parcellaire du travail décrite par A. Smith, qui réduisait l'homme à l'état de mécanisme, et enfin parce qu'il requiert surtout l'attention. Il est vrai qu'il y a cinquante ans Vatteniion semblait encore plus pénible à supporter que le travail musculaire ; M. Mosso nous a appris^ que des hommes très vigoureux peuvent, en effet, éprouver de grandes souffrances quand on leur demande le moindre effort de ce genre. Aujourd'hui l'ouvrier de la grande industrie s'est adapté aux conditions nouvelles ; et les utopies anciennes sur le travail attrayant ont perdu tout crédit.

Toutes les utopies que provoquèrent les misères passées offrent un réel intérêt, quand on les considère comme des manifestations de la profonde pitié pour la douleur immense qui étreint l'humanité. Mais le tort de leurs auteurs

(1) Proudhon a combattu, avec beaucoup d"énergie, l'utopie du travail attrayant ; il soutenait que, par le fait de la civilisation croissante, le travail va toujours en s'aggravant. Corbon de son côté a adopté la même idée, et s'élève contre Tutopie de ceux qui croient qu'à l'aide des machines l'homme pourra se passer de travailler [Le secret du peuple de Paris, p. 383). L'un et l'autre signalent fort bien l'importance morale du travail.

(2) Mosso, La fatigue intellectuelle et physique, trad. française, p. 77 ( Alcan) .

LA SCIE?;GE et la MORALE 17

fut, — SOUS l'influence de préjugés scientifiques, — de proposer des solutions fondées sur une conception optimiste du monde. Les remèdes proposés étaient sans efficacité : on s'aperçut assez vite de la naïveté de toutes ces constructions et le résultat de l'optimisme scientifique fut un profond découragement. Parmi les causes du triste scepticisme moral qui caractérisa les parties moyennes de ce siècle, il faut compter l'idée de l'impuissance de l'homme, idée qui se propagea à la suite des échecs des programmes réformateurs. D'ailleurs, tout optimisme aboutit à faire douter de tout, parce qu'il nous berce de trop d'illusions.

Nous ne devons pas nous proposer de chercher les moyens de faire disparaître la douleur ; nous ne prétendons pas, non plus, faire l'apologie paradoxale de la souffrance ; mais nous avons à savoir quel rôle elle joue dans la psychologie normale.

L'erreur fondamentale des optimistes scientifiques a été de considérer le plaisir et la douleur comme deux pôles entre lesquels se fait un mouvement, en sorte qu'ils ont été amenés à croire que l'on pourrait faire passer toute la vie affective au pôle du plaisir, au lieu de la laisser errer à l'aventure. Changer la douleur en plaisir, c'était le problème qu'on se posait quand on voulait réaliser le travail attrayant.

Les psychologistes se sont trouvés fort gênés pour traiter ces questions à cause de leurs préoccupations de science mécanique ; ils ont considéré la vie affective du point de vue quantitatif ; ils ont dit que le plaisir est l'augmentation, que la douleur est la diminution d'une quantité physique. Rien n'est plus trompeur que l'emploi de ces images mathématiques en psychologie : M. Wundt s'est élevé, avec force, contre les gens qui, sous prétexte de rigueur scientifique, remplacent ce qui

QUESTIONS DE MOUALE. " 2

est d'une observation facile par ce qui est d'une observation difficile ou même impossible, qui prétendent expliquer ce qui se voit par ce qui ne se voit pas.

L'expérience nous montre que la douleur est un phénomène extrêmement commun, qui se produit dans les circonstances les plus variées, qui ne caractérise aucun processus particulier; qu'elle soit d'ordre moral ou d'ordre physique, elle semble avoir un fond identique \ — comme la fatigue est toujours d'une même nature d'après M. Mosso. Mais, d'autre part, l'expérience nous apprend que la douleur produit des conséquences psychologiques prodigieusement variées, suivant les circonstances; tantôt elle nous rend brutes, effaçant en nous toute préoccupation morale ; tantôt, au contraire, elle excite une vive ardeur pour le progrès. Il résulte de là que si la douleur est, par un côté, homogène, — elle est, au contraire, susceptible d'un grand nombre de variétés, au point de vue éducatif; c'est par le côté physique qu'elle est homogène, et ainsi les considérations physiologiques se trouvent n'avoir qu'un intérêt médiocre pour nos recherches orientées vers la pfatique morale.

La seule utilité de ces considérations est de nous montrer que la douleur se retrouve dans toutes les manifestations de notre activité; M. Ribot^ n'est pas éloigné de la considérer comme le résultat de l'auto-intoxication des tissus sous l'influence du travail. Peut-être traduirionsnous mieux l'observation en disant que la douleur est la manifestation primordiale de la vie, celle qui nous fournit la preuve irréfutable (pour la conscience) de notre mélange au monde physique, qui nous démontre à la fois notre existence et l'existence du monde.

Quant aux plaisirs, on ne saurait les ramener à une

(1) Ribot, Psychologie des sentiments, p. 43 (Alcan).

(2) Ribot, Op. cit., p. 41.

unité quelconque ; ce sont des états fugaces, très variés, très difficiles à observer, qui correspondent à une certaine exaltation et qui revêtent des caractères si spéciaux, dans chaque individu, qu'il faut renoncer à en donner des descriptions générales. Dans le plaisir, nous nous séparons du monde ; nous le considérons comme un jouet fait pour nous amuser ; nous croyons que tout devrait être arrangé pour nous plaire. C'est pour cette raison que le plaisir se manifeste surtout en présence des objets d'art créés à notre intention.

Dans notre vie morale, les sentiments où s'unissent le plaisir et la douleur, dans une profonde combinaison, exercent une influence considérable. M. Ribot classe dans cette catégorie le sublime S qui n'est pas seulement un sentiment esthétique, et qui, tout le monde en convient, touche de très près à la morale. Hartmann signale la même combinaison danslacom;?a55zo7i', dont l'importance est si grande dans notre vie morale.

Dans la langue de tous les peuples, le mot amour s'applique à des sentiments qui engendrent un sacrifice accompli avec joie : c'est ainsi que l'on peut parler de l'amour du héros romain pour sa patrie ; les mystiques nous ont longuement décrit les souffrances qui accompagnent l'amour divin ; l'amour maternel est-il autre chose qu'un long et joyeux martyre ? Les réformateurs sociaux ont écrit sur la famille un tas d'extravagances ; ils ne voyaient dans l'union sexuelle qu'un simple plaisir et ils ne parvenaient pas à comprendre comment un sentiment aussi fugitif pouvait durer : ils confondaient l'amour avec l'érotisme. Les mystiques, qui ont été de si habiles observateurs de la nature humaine, nous apprennent

(1) Ribot, Op. cit., p. 266.

(2) Hartmann, Philosophie de l'inconscient, trad. française, t. II, p 303 (Alcan).

que si l'âme a été vraiment saisie par l'amour, si elle a connu cette combinaison de plaisir et de douleur, il est extrêmement rare qu'elle brise les liens qu'elle a, une fois, acceptés.

Le rôle de la douleur est ainsi très grand dans le monde; l'expérience nous montre que toutes les philosophies fondées sur la seule considération du plus grand plaisir aboutissent à glorifier la passion et à sanctifier un individualisme cynique. Ces philosophies ont beau se présenter avec un grand appareil scientifique, elles n'offrent aucun secours pour la constitution d'une morale sociale, et il semble qu'à l'heure présente elles soient fort en baisse.

A la fin du siècle dernier, les hommes croyaient que la science était assez avancée pour qu'il fût possible d^essayer l'expérience d'un gouvernement scientifique destiné à procurer le bonheur à la grande masse. Cette croyance avait une cause historique facile à découvrir.

Il y a peu de spectacles historiques qui aient exercé sur l'esprit humain une influence aussi prépondérante que celui du développement de la royauté française ; non seument les rois conquéraient peu à peu leur royaume, le créaient matériellement, mais encore ils constituaient la société française en introduisant des institutions capables, de transformer assez vite les vaincus en fidèles sujets. Ce mouvement se produisait avec une régularité remarquable; nous sommes toujours disposés à croire que la régularité d'un mouvement prouve la supériorité de sa nature et sa conformité à une loi d'ordre supérieur. On a donc considéré la royauté française comme la réalisation du vrai principe social, et au xviii^ siècle tout le monde

s'occupait d'imiter la France ; si à cette époque notre langue semblait destinée à devenir la langue universelle, comme avait été le latin, cela tenait beaucoup plus au prestige de la royauté qu'au mérite assez contestable (à mon sens du moins) de notre littérature classique.

De là sortit l'idée de VEtat intelligent, qui se chargerait de diriger la société et de faire prévaloir les droits de la raison. On croyait alors que le dernier terme de la philosophie se trouve dans les connaissances générales vulgarisées à l'usage des gens du monde, connaissances que possédaient presque tous les fonctionnaires de l'ancien régime. Il paraissait donc facile de créer une administration tout à fait philosophique ; il suffisait pour cela de perfectionner le recrutement des hommes appelés à diriger les affaires. La formation d'une aristocratie des capacités, la constitution d'une hiérarchie scientifique et enfin l'établissement d'un contrôle supérieur, imprimant une direction unique à des efforts jusqu'alors trop dispersés, — tel fut l'idéal que l'école saint-simonienne chercha à faire accepter ; — elle résumait tout l'effort du siècle dernier.

Le mouvement social semblait donc devoir aboutir à une dictature scientifique ; mais tandis que les philosophes discutaient sur la meilleure manière d'organiser le travail, les hommes d'affaires imprimaient au monde moderne une impulsion d'une rapidité vertigineuse. On oublia quelques années les rêves des théoriciens ; mais l'utopie de l'Etat scientifique n'était pas morte ; elle reparut dès que le calme commença à se produire.

A côté d'apologistes intéressés de la hiérarchie, se trouvent les chercheurs des solutions scienti/iques, qui ne peuvent comprendre qu'on se contente d'un régime soumis au hasard. Ils admettent que l'anarchie industrielle a été nécessaire durant une période de transition; mais

ils soutiennent qu'il faut chercher à donner à la vie commune une unité conforme à la raison. Le désordre de la démocratie, qui n'est pas moins grand que le désordre de la production industrielle, la vénalité et la corruption des gouvernements modernes, qui ne sont pas moins immoraux que les plus effrontés parmi les spéculateurs, tout cela est journellement dénoncé comme devant disparaître devant un régime scientifique.

La question est mal posée. Que l'on puisse construire l'hypothèse d'un État intelligent, cela est très évident ; mais la facilité même avec laquelle s'improvisaient de pareilles hypothèses, devrait nous mettre en g-arde ; qous sommes en présence d'une abstraction. Les abstractions sont des instruments nécessaires, je ne le conteste pas; mais il faut savoir aussi reconnaître les présuppositions de fait qui en rendent l'emploi légitime ^

On croit, assez souvent, que le but de toute science est d'exprimer toutes les relations sous des formes abstraites ; et quelques personnes ont été ainsi logiquement amenées à penser qu'on devrait faire une sociologie mathématique. Les abstractions forment un résidu solide, nécessaire pour la déduction ; mais il ne faut pas croire, avec les argumenlateurs du moyen âge, qu'on a raison lorsqu'on a accumulé d'irréprochables syllogismes. Cet appareil n'est qu'un accessoire, qu'il faut constamment renouveler parce que les sciences sociales (comme je l'ai dit) sont éminemmentfragiles ; cet appareil, qui nous semble si solide, n'est qu'une ombre qui ne doit pas nous illusionner. Les inventeurs de sciences sociales abstraites prétendent forcer la réalité à se soumettre à leurs abstractions, enfermer le

(1) On commet continuellement le sophisme suivant : on construit des abstractions pour étudier certaines relations dans un système, puis on prétend des abstractions déduire le système. Cette erreur a été Iréquente chez les économistes ; il semble que beaucoup de commentateurs de Marx Talent aussi commise.

mouvement social dans les chaînes qu'a forgées leur imagination.

La moindre observation nous montre que, dans tout pays civilisé, les citoyens sont tenus d'obéir aux ordres de l'autorité, de subir une certaine contrainte éducatrice et d'accepter les décisions judiciaires, — tout comme si les hommes qui obtiennent le pouvoir avaient toujours raison. Les fabricants de théories scientifiques s'emparent de ce fait et construisent là-dessus une politique abstraite ; ils posent le principe du respect pour la raison qui se manifeste dans V autorité ; ils supposent que celle-ci sera scientifique, et s'ingénient à trouver des combinaisons pour assurer le recrutement scientifique du gouvernement. Mais comme en attendant la réalisation de leur utopie il faut vivre, ils nous demandent d'accepter, comme si elles étaient scientifiques, des solutions provisoires et imparfaites ; ils nous assurent que dans les sciences appliquées on ne procède pas autrement, qu'on fait aussi des approximations. Cette analogie n'est pas rassurante ; car tous ceux qui ont fait de la mécanique industrielle savent combien de fois des théories acceptées trop à la légère conduisent à mettre tout à rebours dans une construction, à renforcer les parties fortes et à affaiblir les parties faibles.

C'est que la pratique n'est pas une application de la théorie ; c'est un système fondé sur l'observation des faits, auquel les formules des théoriciens servent de moyens auxiliaires de mesure. Il ne s'agit donc pas de s'embarquera la remorque d'un principe abstrait, il faut examiner comment les faits se coordonnent. Si la loi impose le respect des contrats, allons-nous partir de là pour affirmer que la volonté arbitraire des parties crée l'équité? Non pas; nous ne saurions, en effet alors, comprendre pourquoi les lois interviennent si souvent pour

limiter ces volontés arbitraires ; et certains économistes ont été amenés, par leur culte pour les abstractions, à ne pas toujours comprendre la législation industrielle. En réalité, la loi donne la sanction de la force publique aux contrats, dans les limites où l'expérience parait montrer que ces actes ne blessent pas gravement l'équité. De même le pouvoir dejl'État peut s'imposer, tant que nous observons que ses détenteurs ne vont pas jusqu'au bout de leur force, et n'abusent pas de la violence pour satisfaire leurs passions.

L'expérience montre que cette supposition est continuellement démentie par les faits ; et de là résulte un sentiment général de révolte contre l'autorité, qui semble caractériser notre époque. Le grand avantage des institutions démocratiques n'a pas été de donner le pouvoir aux plus dignes (comme l'espéraient nos pères), mais de dépouiller le pouvoir du prestige que lui assuraient les traditions de l'ancien régime et que voulaient lui faire accorder, au nom de la science, les réformateurs.

Les partisans de l'Etat scientifique accusent nos contemporains de ne savoir que détruire ; ils prétendent que la liberté est une formule purement négative, qu'elle se traduit par une révolte ne constituant rien. Leur erreur provient de ce qu'ils ne voient dans la liberté que juste ce que leur permettent d'y voir leurs théories abstraites. Notre siècle a acquis la vraie notion de la liberté ; les économistes nous ont appris que c'est V activité productrice de choses utiles dans un but choisi par nous : il n'y a rien de moins abstrait que cela.

Mais notre siècle a été beaucoup plus loin ; il a commencé à transformer la notion de révolte ; il en a fait une lutte collective pour la conquête des droits ; nous voyons se former, sous nos "yeux, des institutions toujours plus nombreuses fondées sur cette transformation.

Nos meilleurs observateurs sociaux (MM. de Rousiers, de Seilhac, P. Bureau) nous montrent, par exemple, comment les syndicats ouvriers travaillent à engendrer un droit nouveau, par la formation du contrat collectif. La plainte du faible, tant qu'il reste isolé, demeure instinctive, indéterminée, dépourvue de tout aspect juridique; mais s'il y a une association permanente qui se charge de recueillir ces plaintes, de les transformer en réclamations raisonnées suivant des principes, de poursuivre la réforme de certains mauvais usages et de créer de nouvelles règles, alors la particularité s'efface, la révolte s'éteint, et le droit commence à paraître.

Sans doute, les efforts tentés sont encore faibles, si faibles que bien des fois ils passent inaperçus aux yeux des savants, dominés par le culte des abstractions et des théories scientifiques ; mais les observarteurs soigneux les étudient, et ils voient, au milieu de ces timides et souvent maladroits efforts, se former une philosophie juridique nouvelle. Le mérite de notre siècle n'aura pas été petit si vraiment, comme je le crois, il a enterré les utopies de tEtat scientifique^ et s'il à ébauché pratiquement de nouvelles institutions qui donneront naissance à une éthique capable d'éclairer le mouvement social.

L'ÈRE SANS VlOLExNCE

Par Gaston Moch (14 janvier 1900.)

Mesdames, Messieurs.

Au moment où j'entreprenais de préparer pour le Collège libre des sciences sociales une série de conférences sur V Evolution de l'Humanité vers la Paix, il m'a semblé qu'il y aurait avantage à isoler de ce sujet certaines considérations pour les présenter aux auditeurs de l'Ecole de Morale.

Ces considérations sont celles qui constituent la partie purement idéale, je dirai même utopique, de la doctrine pacifique.

Ainsi, je ne crains pas d'insister sur ce mot, c'est d'un idéal, d'une utopie, que je vais vous entretenir aujourd'hui. Mais,- ici, une digression s'impose.

Jîous sommes accoutumés, nous qui pensons que l'humanité, partie de la barbarie, de l'animalité même, s'élève sans cesse par une évolution qui nous conduit aujourd'hui à pressentir seulement ce que sera un jour la civilisation, nous sommes accoutumés, dis-je, à nous entendre qualifier de rêveurs, d'idéalistes, d'utopistes. Eh bien, ces noms qu'on nous applique ironiquement, et parfois avec une véritable hostilité, nous devons les

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revendiquer, et nous les revendiquons hautement. A la condition, il est vrai, qu'on s'entende sur le sens à leur donner.

Je n'ai pas à vous dire quel est le rôle considérable que le rôve, l'idéalisme, l'utopie, jouent dans l'évolution des sociétés vers le Mieux. Les belles leçons de M. Eugène Fournière sur l" Idéalisme social sont certainement présentes à vos mémoires. Vous savez que nos rêves, si audacieux soient-ils, ne sont pas un produit spontané de notre imagination, mais une simple transformation d'idées antérieures, lesquelles ne sont, comme toutes les idées possibles, que des résultats d'expérience, et par là se rattachent à la réalité ambiante, font corps avec elle. Gomme vous l'a dit M. Fournière, dans ce beau chapitre, si bien intitulé r laéalisme ., forme pensée de V évolution : « L'idéal est une espérance faite de souvenirs. On conçoit alors que l'avenir soit formé de la combinaison du passé el du présent. L'esprit humain n'invente ni ne crée. Inventer, créer, sont des mots que nous appliquons aux combinaisons qui des choses anciennes font naître des choses nouvelles. Ainsi se conforme l'esprit aux faits, dont il est d'ailleurs l'émanation et l'expression. Ainsi se fortifie dans le domaine de la pensée la loi d'évolution, reconnue exacte dans le domaine des faits

(( L'idéalisme étant une irrésistible tendance à une vie meilleure, plus complète, prolonge en esprit les réalités actuelles. N'est-il pas, par là même, la forme pensée de l'évolution? Qu'est-ce donc qui empêche qu'il n'en devienne l'agent conscient? Ne l'est-il pas d'ailleurs, ne l'a-t-il pas été de tout temps?....

« Appliqué à la morale, à la politique, à la sociologie, l'idéalisme éclairé par la science peut avoir la valeur et l'utilité de l'hypothèse dans les sciences naturelles ^ Cette

(1) Il est à peine besoin de rappeler que c'est Auguste Comte qui a indiqué que l'utopie joue en sociologie le rôle qui revient à l'hypothèse

force, alimentée par la connaissance du réel, disciplinée par la raison, doit être un des propulseurs essentiels de l'évolution individuelle et collective. La mépriser ou la négliger, c'est la laisser aux mains inexpérimentées de ceux qui ne cherchent par des enseignements dans le passé, mais des exemples. »

De là vient la puissance créatrice de l'utopie, ou plutôt, suivant la remarque faite plus haut, sa puissance transformatrice. « L'utopiste », dit M, Fournière, « n'annonce pas seulement les faits. Son action les prépare, et ses successeurs les réalisent. »

Or donc, quelle est, dans l'idée pacifique, la part de réalité déjà existante, et quelle est la part d'utopie?

La part de réalité, je la montrerai dans les conférences que je dois faire au Collège libre des sciences sociales. Et, pour cela, je n'aurai qu'à m'inspirer de l'exemple du philosophe à qui l'on demandait de prouver l'existence du mouvement, et qui se mit tout simplement à marcher : puisqu'il se trouve des gens pour contester que l'humanité évolue vers un état pacifique, j'étudierai le mode sui-

dans les sciences naturelles. Presque dans les mêmes termes que M. Fournière, M. Alfred Fouillée écrivait récemment, dans La France au point de vue moral : « Loin d'être en contradiction avec la réalité, l'idéal est la réalité même interprétée dans son mouvement et dans son aspiration. »

Ces notions sont familières aujourd'hui à ceux qui appliquent la méthode scientifique à l'étude des questions sociales. Mais il est nécessaire d'y insister, en présence du ton dédaigneux avec lequel ceux qui sont les véritables rêveurs, c'est-à-dire ceux dont les conceptions s'appuient sur des idées aujourd'hui dépassées, décrient l'idéalisme social.

J'ajoute, pour répondre d'avance à une objection qui se lèvera d'ellemême à la lecture de ce qui suit, que le mot d'utopie est pris ici dans son sens courant, et non dans son sens étymologique. Je ne parle pas d'un de ces romans comme il s'en public à foison, et dans lequel on cherche à établir de toutes pièces le tableau d'une société qui n'existe encore (et disent les adversaires, qui n'existera jamais) en aucun endroit ; je prends simplement ce mot dans le sens qu'on lui donne quand on nous traite d'utopistes, celui d'un rêve lointain auquel on ferait mieux de ne pas s'arrêter.

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