L ÈRE SANS VIOLENCE
du milieu, et l'éducalion proprement dite, c'est-à-dire raction directe exercée sur le cerveau de l'enfant par ses parents et ses maîtres.
Ces deux influences, je le répète, sont fonctions l'une de l'autre. Mais, en ce qui concerne leur importance relative, je ne puis que répéter ici ce mot de Michelet : « Quelle est la première partie de la politique ? L'éducation. — La seconde? L'éducation. — La troisième? L'éducation. » Et s'il est besoin d'exemples à l'appui de cette affirmation, il suffira de rappeler ce que j'indiquais, il y a quelques instants, au sujet de ces quelques idées capitales du monde contemporain, la liberté de conscience, la liberté du travail, l'égalité devant la loi, l'illégitimité de la torture et de l'esclavage. Certes, ce furent là jadis des idées révolutionnaires au premier chef : eh bien, il leur a fallu à chacune la durée d'une génération pour s'établir victorieusement, sinon dans tous les esprits, du moins dans des majorités telles qu'il fût impossible d'envisager seulement l'hypothèse d'un retour en arrière.
Or, je vous faisais remarquer en même temps que, de nos jours, les grands mouvements d'opinion s'accomplissent de plus en plus vite, grâce au développement toujours accéléré des intérêts qui les commandent, et de l'instruction et des moyens de communication qui les facilitent.
Voici un exemple frappant de ce fait, dans le domaine intellectuel. A la fin du siècle dernier, quand on adopta en France le système métrique, on laissa aux habitants une quarantaine d'années pour s'y habituer; et le résultat de cette trop longue tolérance fut que quantité de dénominations anciennes ont persisté jusqu'à nos jours. En 1867, quand l'Allemagne l'adopta en principe, il suffit, pour le rendre obligatoire, d'un laps de cinq ans, au bout duquel il était familier à tout Allemand.
46 0L'i:STI(3NS DE MORALE. GASTON MOCM
On objectera qu'il s'agit ici d'un progrès d'ordre purement intellectuel, alors que l'abolition de la guerre, ou, plus généralement, de l'esprit de violence, implique une transformation morale, et que cette dernière est infiniment plus difficile ; c'est toujours l'hypothèse de l'immuable « nature humaine ».
Mais, précisément, il me reste à vous indiquer une considération qui sera la dernière de cette trop longue conférence, mais dont l'importance est capitale. C'est que c'est à l'entendement des gens que devront surtout s'adresser la propagande et l'éducation pacifique, plutôt qu'à leur cœur.
L'erreur qu'on a toujours commise jusqu'ici a consisté à s'adresser au cœur — supposé mauvais — pour améliorer le cœur. Autrement dit, pour emporter une position formidable et énergiquement défendue, on l'attaquait de front ; mais il faut la tourner ! Voilà des milliers d'années que les philosophes, les fondateurs de religion, les mères et les épouses maudissent la guerre et la violence ; et la guerre et la violence n'ont cessé de faire rage. C'est, apparemment, qu'il ne suffit pas, pour convertir un méchant homme, de faire appel à ses bons sentiments.
Mais, d'une part, il est démontré aujourd'hui que môme une guerre victorieuse cause au vainqueur plus de maux qu'elle ne lui rapporte d'avantages : il y a longtemps que la sagesse des nations a reconnu, en ce qui concerne les particuliers, qu'un mauvais arrangement vaut mieux qu'un bon procès. On sait en outre que l'enchevêtrement de tous les intérêts est tel qu'une guerre quelconque provoque d'irréparables désastres même chez les peuples les plus désintéressés de la querelle et les plus éloignés du champ de bataille. Et l'on sait également — il suffit pour cela de la moindre observation recueillie sur place — que les peuples, sans exception, sont foncièrement paci-
l'ère sans violence 47
fîques, et ne songent à se lancer dans les aventures guerrières que quand ils sont égarés et menés à leur perte par ceux dont le devoir est au contraire de les éclairer.
Et d'autre part, ceux-là même qui croient à la perpétuité de la guerre, et s'appuient pour cela sur la prétendue irrémédiable méchanceté de l'homme, nous accordent que l'instruction générale, sinon la moralité, est en progrès. S'ils accusent la science d'avoir fait banqueroute, c'est en tant qu'éducatrice et moralisatrice (ce que — je tiens à le dire en passant — je conteste d'ailleurs formellement). Mais ils sont bien obligés de convenir que le niveau général de l'instruction s'est élevé, et qu'il est appelé à s'élever encore ; seulement, disent-ils, cette instruction restera toujours rudimentaire, et sa vertu moralisatrice est nulle. Ils ne tiennent pas compte de ce que nous ne sommes qu'au début de l'émancipation de l'esprit humain, de ce que les méthodes sont encore imparfaites, de ce que l'instituteur, isolé dans sa commune, et encore trop souvent en butte à une hostilité déclarée, en est réduit à défricher péniblement, avec des instruments primitifs, un sol ingrat. Tout autre sera la situation quand cet instituteur, s'adressant aux fils de ses premiers élèves, sera soutenu par sa propre expérience et par la sympathie de tous, et qu'il aura dans la commune la place qui lui revient : la première. Et peut-être la crainte des résultats qu'il obtiendra alors est-elle le secret des résistances qu'il rencontre aujourd'hui.
Quoi qu'il en soit, la certitude où nous sommes que ces résultats seront obtenus, la confiance que nous avons dans la réalisation d'un progrès indéfini, — confiance d'autant plus solide qu'elle n'est pas un acte de foi, mais le résultat raisonné de l'observation des faits, — cette certitude nous indique la voie que nous devons suivre.
Profitons du progrès incontesté qu'à déjà fait l'intelli-
gence humaine, pour nous adresser principalement à celle intelligence : ce que les hommes n'ont pas voulu sentir jusqu'ici, faisons-le leur coïnprendre. Expliquons-leur que leur intérêt bien entendu se confond avec celui du voisin, et que ce dernier n'est pas un concurrent, un ennemi, mais un émule, un collaborateur indispensable dans la lutte contre l'ennemi véritable, lequel est la nature. En un mot, remplaçons l'appel à la fraternité par la démonstration de la solidarité.
Les plus enthousiastes d'entre nous seront surpris de la sûreté et de la rapidité du résullat.