LÈRE SANS VIOLENCE
et sacré, sa vérité à lui... Dans l'ère sans violence, la question religieuse, qui de tout temps a engendré les troubles, la haine, les persécutions, disparaîtra de la vie publique, pour devenir une affaire privée. Ainsi seront pacifiées les consciences. » C'est ce que Egidy résumait un jour dans une conférence par cette expression nerveuse : « 11 faut nous décorifessionaliser. »
Sans doute, il y a ici la supposition d'une transformation profonde de la nature humaine actuelle. Et, sans doute aussi, l'idé e n'en est pas neuve. Comme le rappelait déjà Proudhon, dans La guerre et la paix : « Pour établir le règne de la paix, pacis iinponere morem, il faut, selon l'expression dii précurseur évangélique, que nous commencions par changer d'esprit : MsTavolTs. »
Faut-il voir dans ces paroles un de ces beaux rêves qu'enfante l'esprit du poète, mais qui ne se réaliseront jamais, ou tout au plus une prophétie, dont l'accomphssement exigera des milliers d'années ?
Bien certainement, non.
Comme nous l'enseigne Egidy, ce progrès n'est qu'une question d'éducation.
Certes, il ne faut pas négliger d'agir sur les adultes, par une propagande opiniâtre. Mais ici, on se heurte à mille difficultés, à la mauvaise éducation antérieure, aux traditions pernicieuses, à l'habitude de la violence, aux meurtrissures résultant des déceptions rencontrées dans les luttes de la vie actuelle. Chez l'enfant, au contraire, on agit sur un terrain vierge, où toute semence peut lever, la bonne aussi bien que la mauvaise.
Et, en vérité, la bonne est plus facile à répandre que la mauvaise ! Je fais appel à ceux d'entre vous qui ont eu la lourde responsabihté d'élever un enfant, et je leur demande s'ils n'ont pas ressenti une impression de gêne,
de malaise, quand il s'est agi de lui expliquer ce que c'est que la guerre, la conquête, ce que c'est qu'un canon. Je ne sais si l'on osera me reprocher une sentimentalité excessive, mais j'avoue qu'en pareil cas je me suis senti honteux d'être obligé de faire comprendre à mon fils la méchanceté de ces grandes personnes qui, par définition, sont toujours sages. Que répondre à cette question : « Mais, papa, est-ce que tu ferais la guerre ? Est-ce que tu tuerais des hommes ? »
Assurément, il ne faut pas méconnaître que le passé pèse d'un poids, bien lourd, même sur le cerveau vierge d'un enfant : l'hérédité n'est pas un vain mot, et, à ce point de vue, nous supportons dès notre naissance la peine des fautes de nos pères. Mais il est certain que l'influence de l'éducation, c'est-à-dire d'une force actuelle, continue, appropriable aux besoins de chaque cerveau, est autrement considérable que celle de ces forces lointaines, qui ont bien déposé en nous un germe, mais dont l'action ne s'est exercée ainsi qu'une fois pour toutes. Sans aucun doute — et sauf des exceptions qui relèvent de la pathologie, l'éducation est capable d'annuler ces ferments anciens, et de déterminer les transformations les plus complètes. Un petit Chinois, transporté en Europe dès son premier âge, et élevé dans une famille européenne, conservera son teint jaune et les yeux bridés, mais il pensera en Européen. Beaucoup de gens se souviennent encore du bruit que fit à Rome, vers le milieu de ce siècle, l'affaire Mortara ; il s'agissait d'un jeune enfant, enlevé à une famille juive, et baptisé par ses ravisseurs : le P. Mortara est aujourd'hui un prédicateur catholique de renom. De môme, il existe actuellement en Autriche, à Olmiitz, je crois, un cardinal-archevêque dont le nom de Kohn sonne mal aux oreilles des nationalistes de là-bas. Et que deviennent, aux États-Unis, les
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enfants des immigrés européens de tous pays, sinon de parfaits Yankees? Le phénomène est général, d'ailleurs; et, à notre époque de communications rapides, il s'exerce entre toutes les nations une pénétration réciproque continue, un véritable phénomène d'endosmose : il n'en est pas une qui ne compte parmi ses meilleurs citoyens, et parfois parmi les plus chauvins, des fils d'étrangers qui, si leur père n'avait pas émigré, auraient porté volontiers les armes contre la patrie qu'ils défendent aujourd'hui.
Aussi peut-on être assuré que la transformation des idées d'une nation sur un sujet donné est l'affaire d'une génération, à partir du moment oiiles éducateurs de cette nation (je veux dire, non seulement les parents, les professeurs et les prêtres, mais aussi les écrivains et les orateurs, toute l'élite) s'y seront mis sérieusement, avec un plan bien établi.
Il va de soi qu'on ne devra pas prendre à la lettre ce terme d'« une génération » ; je ne voudrais pas qu'on me crût capable d'énoncer qu'une trentaine d'années suffira pour retourner du tout au tout la mentalité des nations actuellement dites civilisées. Je sais fort bien que les générations ne sont pas des êtres tout d'une pièce, se succédant mutuellement sur la scène du monde comme des acteurs sur la scène d'un théâtre. Chacune d'elle est étroitement liée, et même intimement mélangée à celle qui la précède et à celle qui la suit — fort heureusement, d'ailleurs, car autrement la vie de l'Humanité ne constituerait qu'une succession incohérente d'actes contradictoires. En admettant que nous réussissions à inculquer un même idéal à tous les enfants qui fréquentent aujourd'hui les écoles de l'Europe, tous ceux qui ont quitté l'an dernier ces écoles, et dont l'existence entière sera mêlée à celle des premiers, pourraient encore professer l'opinion opposée. Fils intellectuels du passé, ils demeureront, pour
la plupart, des hommes du passé, et leurs enfants seulement recevront l'éducation nouvelle, que contrariera encore l'influence familiale. Même parmi les autres, il en est qui seront repris par l'exemple de leurs aînés et de leurs parents, ou simplement par un retour d'atavisme. On conçoit donc que la transformation ne saurait être une chose aussi simple que je semblais l'indiquer il y a un instant : aussi bien voyons-nous encore, au milieu de nous, en plein Paris de l'an 1900, des hommes cultivés dont la conception morale, politique et sociale est celle d'un contemporain de l'Inquisition ou de Louis XIV.
Il est donc bien certain que les générations successives que nous considérons dans l'histoire d'un peuple ne sont que des catégories de l'entendement, dans laquelle il nous est commode, il nous est même nécessaire de classer les aspects successifs que présente ce peuple. Mais, précisément, le fait que nous ne pouvons nous y reconnaître que par cet artifice, le fait que l'aspect moral d'une nation se présente sous des formes successives que nous sommes obhgés de séparer ainsi, nous montre que ces catégories ne sont pas des concepts arbitraires. Certainement, les jeunes gens d'aujourd'hui diffèrent, par des caractères très nets et sur lesquels ce n'est pas ici le lieu d'insister, de ceux qui sont arrivés à l'âge d'homme au lendemain de la crise de 1870 ; et, quand on veut indiquer en passant ce fait incontestable, on ne saurait trouver d'expression plus convenable que ces mots, la génération de 1870, la génération de 1900.
Or, la différence qui existe ainsi entre deux générations successives est le résultat de l'éducation, ce mot étant pris dans le sens le plus large. J'entends par là qu'il faut discerner dans l'éducation deux facteurs qui se pénètrent et se conditionnent d'ailleurs l'un l'autre : l'éducation par les faits, c'est-à-dire l'influence des circonstances et