‹ Questions de morale pratiqueChapitre 11 sur 64 · Les Effrontés · texte numérisé non relu

Les Effrontés

permis de tromper, pas plus dans un cas que dans un autre, mais on a bientôt fait de la réduire au silence ou de lui faire tenir un autre langage. Facilement plusieurs se persuadent que léser tout le monde, c'est ne porter préjudice à personne. Qu'importe à FÉtal le tort minime que je lui cause par telle ou telle fraude? Cette somme retenue ou détournée, quoique due, n'est rien pour TÉtat, c'est comme une goutte d'eau dans FOcéan, tandis que pour moi, pour les miens, c'est beaucoup.

Il y a des personnes pieuses, et d'ailleurs d'une grande délicatesse, qui ne se font aucun scrupule de mentir effrontément à un douanier et qui, au lieu de remords, éprouvent un certain plaisir à penser qu'elles ont volé la ville ou l'État, surtout sous le règne de la repu* blique. Y aurait-il donc des directeurs de conscience plus ou moins relâchés à cet endroit de la morale, et trop portés à l'indulgence et au pardon pour ce genre de mensonges et de fraudes? Il semble me souvenir que, sous l'influence des idées religieuses, on voyait autrefois, surtout aux environs de Pâques, un cer-

iâin nombre de restitutions à l'État enregistrées dans les colonnes du Journal officiel; je crois qu on n'en voit plus guère, si Ton en voit encore. Est-ce donc qu'on s'acquitte plus consciencieusement de tous les droits, ou n'estce pas plutôt que le scrupule est moindre de frauder, même avec tous les enseignements de la morale civique? Cependant qu'advicndrait-il de notre pauvre trésor public et de tous les services, sans lesquels la société né saurait subsister, si chacun prenait la même licence?

Ce n'est pas, selon Bourdaloue, chez le commun des mortels, chez les plus pauvres et les moins éclairés, mais chez les gens en place et à la cour qu'on rencontre les consciences les plus profondément faussées. Il n'y a plus de cour, il est vrai, aujourd'hui, mais il y a, en plus grand nombre que jamais, des hommes publics, des fonctionnaires de tous les degrés, des ministres, des préfets, des députés, des sénateurs auxquels s'applique tout ce que nous dit Bourdaloue de la fausse conscience des courtisans et des grands seigneurs de son temps. Il suffit de changer un mot et de mettre la politique au lieu

de la cour, comme d'ailleurs le fait plus d'une fois Bourdaloue lui-même. « Le ressort de la conscience est souvent, dit-il, affaibli par la politique, ou plutôt la politique est presque toujours la règle de leurs plus importantes actions.... C'est là où la vue de se maintenir, où l'impatience de s'élever, où la crainte de déplaire, l'envie de se rendre agréable, forment des consciences qui, partout ailleurs, passeraient pour monstrueuses, mais qui, se trouvant autorisées par la coutume et l'usage, semblent y avoir acquis un droit de possession et de prescription. »

Ne sont-ce pas là les mêmes ressorts qui font mouvoir nos hommes politiques, petits ou grands, avec la différence que ces ressorts sont plus grossiers et se voient mieux à découvert? Ces consciences monstrueuses, comme dit Bourdaloue, semblent s'être multipliées à mesure qu'il y a plus d'hommes politiques ou aspirant à le devenir. Combien se figurent tout permis, soit pour assurer les chances d'une élection ou d'une réélection quelconque, soit pour arriver à telle ou telle place, soit surtout pour mettre

la main sur un portefeuille! Quant à Ic^ur conscience, ils l'ont jetée avec leurs promesses ou leurs votes au fond de Turne électorale ou de i*ume de la Chambre. C'est même peut-être leur faire trop d'honneur que de dire qu'ils ont une fausse conscience; il serait plus exact de dire qu'ils sont dégradés au point de n'en avoir plus aucune. Us l'ont abandonnée aux mains de tel ou tel comité ou club, de tel ou tel parti qui les fait tourner et voter dans le sens qui lui plait. Désormais ils ne pensent plus que ce que leur comité pense, ils ne veulent plus que ce que le parti veut. Pour eux le mandat impératif a remplacé l'impératif catégorique de Kant.

Lors même que les grands principes de la morale ou de la religion sont en question, lorsqu'il s'agit d'atteintes profondes à la liberté de conscience, ils votent contre leurs sentiments intimes, contre les sentiments dont ils avaient témoigné toute leur vie, avant d'être candidats, députés ou sénateurs de la Gauche républicaine. Ils votent à contre-cœur, il est vrai, mais avec une admirable docilité. Quelquesuns même ont l'impudeur de s'en faire un

moins, que celui qui ne Ta plus, ou même ne serait-il pas innocent?

Ce n'est pas ici une question de pure théorie, bonne à discuter seulement dans Técole. En tout temps elle a troublé Tâme des historiens et des moralistes. Presque à chaque session d'assises elle vient s'imposer aux magistrats, aux juges et aux jurés dans Texercice de leurs fonctions. Se peut-il que la mauvaise foi et la fausse conscience, par une sorte de progrès de perversité, en arrivent à un aveuglement si complet, à une bonne foi si entière dans le mal, qu'il faille absoudre le coupable comme irresponsable, quelque grand que soit son crime?

Le dernier degré de l'aveuglement et de l'endurcissement confinerait-il pour ainsi dire à l'innocence, et porterait-il avec lui sa justification?

Le cas d'une conscience si profondément dénaturée par la faute du coupable n'est pas ce que les théologiens appellent des péchés d'ignorance invincible. L'ignorance invincible supprime en effet la responsabilité si elle est absolue, si nous n'y sommes pour rien, si elle nous

a pris, pour ainsi dire, dès le berceau, sans que rien par la suite ait pu nous en faire sortir, et alors qu'il n'y a nulle faute, négligence ou mauvais vouloir de notre pari. Ces cas réels d'ignorance invincible se rencontrent plutôt dans les altérations collectives , dont nous avons parlé, que dans les altérations individuelles. Elles ont dû être plus nombreuses aux temps passés qu'aujourd'hui, à cause d'un défaut plus général de lumières et de la barbarie commune. Quant à la fausse conscience, en admettant même qu'à un certain degré elle finisse par être invincible, elle ne Ta pas été à ses commencements. Celui qu'elle abuse a travaillé à la fortifier, il s'y est enfoncé comme à plaisir; si elle est devenue invincible, c'est par sa faute.

Dans le siècle où nous vivons, nous pouvons le dire, avec encore plus de vérité que Bourdaloue, il y a généralement trop de lumières pour supposer ensemble une conscience dans l'erreur et une conscience d'entière bonne foi. Il est rare qu'à côté de la fausse conscience ne subsistent encore quelques vestiges du sens

moral non altéré, comme d'ailleurs le témoigne cette rectitude avec laquelle les plus pervertis jugent les actions des autres. L'immortelle et céleste voix, si éloquemment invoquée par Rousseau, leur fait encore entendre, quoique faiblement, quelques-uns de ses accents.

Quand elle serait devenue tout à fait muette, quand celui qui fait le mal aurait réussi à se persuader qu41 fait le bien, ce n'est pas à dire que l'absolution doive lui être acquise, pas plus devant les hommes que devant Dieu.

Nous n'avons pas seulement à le juger au moment même de l'acte accompli en vertu de cette conviction erronée, mais aussi dans les états antérieurs par lesquels il a passé avant d'arriver à ce comble dernier et fatal d'aveuglement. Il n'y voit plus clair, il est vrai, mais ne s'est-il pas lui-même crevé les yeux pour cesser de voir ce qui contrariait sa passion et ce qui la condamnait? Rien ne serait plus inique que de l'absoudre. Par-devant la justice humaine et divine, y aurait-il donc meilleur compte à s'enfoncer tout à fait dans le mal qu'à ne s'y enfoncer qu'à demi, avec quelque possibilité de

retour au bien?La perversion totale de la notion de ce qui est juste ou injuste conférerait donc rimpunité et recevrait une sorte de prime et d'encouragement. J'accorde, si Ton veut, que ce criminel, convaincu qu'il agit bien, n'est peut-être pas coupable du crime même qu'il vient de commettre, mais c'est à la condition qu'on m'accorde qu'il est d'autant plus cou* pable de ce qui a précédé dans sa conscience et dans son cœur. La responsabilité n'est pas supprimée, elle n'est que déplacée; si elle n'est pas 4ans Tacte lui-même, elle est dans ses antécédents.

Celui qui, la raison égarée par le vin ou l'alcool, frappe, incendie, tue, pendant un accès d'ivresse, ne sait plus ce qu'il fait; cependant est-il innocent? Je veux qu'il ne soit pas cou* pable au même degré que le voleur et l'assassin qui ont agi avec préméditation et raison, mais il est responsable de l'état où il s'est mis en connaissance de cause et aussi des suites qu'il a pu prévoir. Il s'est- ravalé volontairement au niveau de la brute ; est-ce un litre à faire valoir en sa faveur? Il a fait le mal sans le savoir,

mais c'est en le sachant bien qu'il s'est exposé à le faire. La loi qui punit Tivrognerie est donc une loi juste trop rarement appliquée.

C'est dans l'histoire du fanatisme religieux ou politique que se rencontrent les faits qui semblent les plus embarrassants en faveur de la prétendue irresponsabilité d'une conscience profondément faussée sous l'empire d'une idée ou d'une passion qui Tobsèdent. Il se peut que tel ou tel inquisiteur ait cru faire une œuvre pie en brûlant des hérétiques, ou bien tel ou tel ligueur en les assassinant. Quelques assassins politiques ont cru peut-être bien mériter de leur pays en enfonçant un poignard dans le sein de tel ou tel tyran. Plus la victime est odieuse, comme Marat par exemple, plus l'assassin est assuré de l'indulgence ou même des sympathies et de l'admiration des contemporains et de la postérité. Telle est Charlotte Corday, cet ange de l'assassinat, comme l'a dit Lamartine alliant en son honneur deux mots qui se repoussent mutuellement. , Cependant, ce n'est pas à la première pensée

qui lui en est venue à l'esprit que Tassassin politique s'est persuadé qu'un ordre du ciel, que sa conscience lui faisaient un devoir de frapper et de tuer de sa propre autorité. Sa conscience ne s'est-elle pas d'abord révoltée ou troublée? Avant de se faire à cette pensée, il a hésité, il a lutté. Il a dû lutter encore davantage, le péril à courir mis à part, à la veille même de frapper. Que n'a-t-il écouté sa conscience alors qu'elle n'était pas entièrement faussée? Pourquoi s'est-il grisé en quelque sorte de la pensée du crime? Il y a dans Victor Hugo un vers détestable dont s'inspireront sans doute désormais tous les assassins politiques de rois ou de présidents de république, ou de ministres influents, ou de chefs de parti :

Tu peux tuer cet homme avec tranquillité.

Non, quel que soit cet homme, tu ne le tueras pas sans quelques troubles antérieurs, sinon actuels, de la conscience; tu ne le tueras pas avec tranquillité. Pour me servir d'une expression scolastique, si cet assassin n'est pas cou-

pablc a parte post^ il est coupable aparté ante. En dépit de tous les chantres de Châtiments, en dépit de toutes les haines, de toutes les furies amassées dans les cœurs, de tous les sophismes d'une conscience déviée, en dépit même du sacrifice qu'il fait de sa propre vie, il faut condamner le fanatique qui, en son propre nom, ou au nom d'une secte, a trempé les mains dans le sang. Il n'a agi qu'après délibération, et après une longue préméditation; il n'a pas même l'excuse de ceux qui ont frappé dans l'entraînement subit de la passion et sans nul parti pris d'avance.

C'est une bien vieille question que celle de la fausse conscience et de la responsabilité au sein du fanatisme; en voici une plus nouvelle que suscitent certaines pratiques magnétiques ou hypnotiques. L'hypnotisme a ici sa place; non seulement il altère le sens moral de l'hypnotisé, mais il le bouleverse de fond en comble ; il substitue une conscience étrangère à la con» science de l'hypnotisé. Je n'ai pas à examiner ce qu'il y a de vrai et de faux dans les faits merveilleux qu'on nous raconte, et où il n'est

IlEMèbES COKTtlE LA FAUSSE CONSCIENCE 47

pas toujours facile de démêler la part de la vérité et celle du charlatanisme. Ce qui paraît démontré suffit bien d*ailleurs à émouvoir un moraliste et à justifier les réflexions qui vont suivre. Il peut y avoir, disons-le d'abord, quelque emploi légitime de l'hypnotisme dans des cas particuliers de médecine et de chirurgie; mais je voudrais les restreindre, comme Fanesthésie elle-même, à des cas rares et d'une certaine gravité. Il est bon sans doute de ne pas souffrir, mais il est bon aussi de garder, autant que possible, la connaissance et l'empire de soi-même, sans quoi on cesse d'être un homme. Toutefois je ne confonds pas Fanesthésie et l'hypnotisme. L'anesthésie suspend la conscience de soi avec la sensibilité; mais si elle la suspend momentanément, Topération achevée, elle la laisse intacte au réveil. L'hypnotisme, au contraire, non seulement l'endort, mais l'altère et, ce qui est pire, il substitue une autre conscience, une autre volonté, celle de l'opérateur lui-même à celle du sujet opéré. L'anesthésie peut offrir des dangers pour la vie physique; elle en a endormi plus d'un qui ne s'est pas

Combien donc est dangereux et inquiétant Tabus de Fhypnotisme pour les individus et pour la société elle-même! Un pareil abus devrait être réprimé, condamné en vertu de cette même loi qui défend d'aliéner sa liberté au profit de qui que ce soit et qui casse tous les contrats de ce genre. Au sein du plus dur esclavage, Tesclave conservait, à tout le moins, dans son for intérieur sa conscience et sa liberté qu aucun maître ne pouvait lui ravir. Il n'en est pas de même avec Thypnotisme; à celui qui s'est livré à Texpérimentateur il ne reste rien, pas même son for intérieur. Quoi de plus odieux que cette manipulation en quelque sorte de la personnalité humaine à laquelle les hypnotiseurs se livrent de plus en plus et sans aucun scrupule! Jamais peut-être Vexjjerimenium in anima vili n'a été pratiqué plus largement et avec autant de cynisme.

Il est bon d'avoir le témoignage des hypnotiseurs eux-mêmes, sur les dangers moraux de l'hypnotisme, pour ne pas parler des dangers physiques, et non pas seulement celui de moralistes qu'on pourrait soupçonner de s'alarmer

à tort et à Texcès. Or Thypnolique, nous dit le docteur Binet, peut devenir un instrument de crime d'une effrayante précision, et d'autant plus terrible qu'immédiatement après l'accomplissement de l'acte, tout peut être oublié, l'im^ pulsion, le sommeil et celui qui l'a provoqué*. M. Liégeois et toute l'école de Nancy soutien* nent que dans l'hypnotisme la suggestion est toute-puissante, que l'automatisme est absolu*.. Si l'hypnotisme peut être funeste à la société, il n'est pas moins funeste à celui qui s'y soumet et que des expériences trop répétées exposent à la folie. M. Pierre Janet a protesté également contre l'abus de ces expériences '.

L'autorité publique s'en est émue dans des pays étrangers. En Autriche, en Italie, il y a des défenses de faire des expériences publiques. J'emprunte au savant ouvrage de l'abbé Méric intitulé le Merveilleux et la Science l'extrait suivant de l'avis du conseil supérieur de Rome :

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