‹ Questions de morale pratiqueChapitre 10 sur 64 · X CONSCIENCE · texte numérisé non relu

X CONSCIENCE

*^ de cercle vî ^^^ âges que réel â savoir le Ir - *- la dupe? Il n' ^^^li est raoi-mè ^^, comme dit B

^^er à me voler ^^^ argent d'une j

'^^Tier à me

men

.,, avaï^^**^T^^ Y ^^^^^ cependant de ■ icalion <i ^^ ^^ ^:^iur humain poui

i enc^T ^^^ ^\.t^ énigme, si siu]

l^ïàV**^*" ^^^ ^^^ ^x ^^ hausse conscienc

^cu-nce ^^^^ ^ ^^Viipasla confond ,4ogî^T*^, Xj^^^^^. telle que Venli v>l duiiçv X £;^ Conscience erronée

^^"^ ^vi^^ ^^^^Trance invincible qu

1 exc\iç5^

responsabilité; tai ^^^e est de noire fait

V^yçocrisie qu'elle (

s QUESTIONS I>E I^ORALE PRATIQUE

mage rendu à la vertu ; j'en dirai autant de cette hypocrisie tout intérieure, et, à notre propre regard, de la fausse conscience. La fausse conscience est un hommage indirect rendu è. la droite conscience par ceux-là mêmes qui s'apprêtent à s'en écarter. Ne calomnions pas Tespèce humaine; ne la faisons pas plus perverse qu'elle n'est en réalité. Je crois avec Voltaire que bien peu d'hommes sont assez endurcis pour dire tranquillement dans le fond de teur cœur ;

Qu'il est beau, qu'il est doux d*opprimer l'innocence!

Sans doute il n'y a que trop dans le monde de gens corrompus et pervers, de méchants et même de scélérats. Mais il en est peu qui le soient en toute franchise avec eux-mêmes et, pour ainsi dire, dans la sincérité de leur cœur. Les vrais monstres, ceux en qui le sens moral fait totalement défaut et qui commettent le mal sans sourciller, sans nulle répugnance , et en se l'avouant franchement à eux-mêmes, sont moins communs qu'on ne le

DE LA FAUSSE CONSCrENGE 9

pense. Ce qui est plus commun, ce sont les demi-monstres , en quelque sorte , c'est-à-dire ceux qui ne se débarrassent pas de la droite conscience sans y mettre au moins quelques façons. Ils ne vont pas de front contre elle; ils prennent des biais; ils imaginent une foule de subterfuges pour essayer de se donner le change à eux-mêmes : de là tant de fausses consciences dans le monde sur lesquelles les moralistes n'ont peut-être pas encore tout dit, Voyons donc comment à la place de cette conscience droite, mais importune, du devoir à accomplir, s'insinue peu à peu au dedans de nous une autre conscience, de notre façon, qui s'accommode mieux avec nos passions et nos intérêts; voyons surtout comment nous devons nous mettre en garde contre les pièges que sans cesse nous tendent ces passions et ces intérêts. Qu'il faut être en effet vigilant, et vigilant à toutes les heures, pour ne jamais se croire autorisé, en aucune circonstance, et sous aucun prétexte, à s'écarter de la voie étroite du devoir î

Parmi ces altérations de la conscience, les

unes sont collectives, les autres personnelles.

11 importe de ne pas perdre de vue cette distinction pour faire équitablement la part des responsabilités. J'appelle altérations collectives celles qui sont communes à tout un peuple, et même à toute une époque. Elles sont le fait de la race, du milieu, du temps, plutôt que de rindividu lui-même ; elles lui ont été imprimées presque en naissant. Ce sont des déflgurations morales analogues à ces défigurations physiques que certains sauvages font subir à la face et aux membres du nouveau-né. De là, pour un grand nombre, de vrais cas d'ignorance invincible qui ne laissent plus aucune place à la responsabilité.

Il n'en est pas de même des altérations personnelles; elles sont le fait et le propre de l'individu lui-même; il ne les a pas reçues en quelque sorte du dehors; lui-même il en est l'artisan. Les causes générales qui ont engendré, et qui ont maintenu plus ou moins longtemps ces altérations collectives qui sont propres à tel ou tel peuple, les lumières, les événements qui les ont fait disparaître, sont une des par-

lies les plus intéressantes, sinon la principale, de r histoire de la civilisation. J'y ai touché dans une élude sur la justice historique où j'ai plaidé en leur faveur les circonstances atténuantes; j'ai réclamé plus d'indulgence qu'on en a d'ordinaire pour le passé, mais par contre plus de sévérité pour le temps présent *. Avec les progrès de la civilisation et des lumières s'accroissent en effet, pour les nations, comme pour les individus, la connaissance du mal et la part de la responsabilité. Je laisse aujourd'hui de côté ces altérations collectives, qui touchent autant à l'histoire qu'à la morale, pour ne traiter que des altérations individuelles. Elles sont nombreuses, elles sont à divers degrés et sous diverses formes, non pas seulement chez quelques-uns, mais chez la plupart d'entre nous. Qui peut en effet se flatter que, dans la pratique des hommes et des affaires, sa conscience morale n'a rien perdu, par tel ou tel endroit, de sa pureté et de sa droiture ?

Si cette étude présente quelque intérêt, elle le

1. Études familières de psychologie et de morale, in-18, Hachette et C**.

devra, pour la plus grande part, aux emprunts que je vais faire, soit à des moralistes profanes, soit à des orateurs de la chaire les plus versés dans la connaissance du cœur humain. Il en est deux surtout que nous consulterons, Bourdaloue et Sterne. Peut-être quelques-uns s'étonneront-ils que nous placions à côté l'un de l'autre un des plus graves orateurs de la chaire et l'auteur de Tris tram Shandy, Mais dans le plus humoriste des écrivains anglais, et parfois le moins sérieux, du moins en apparence, il y a un fin et pénétrant moraliste. D'ailleurs Sterne a rempli des fonctions ecclésiastiques dans l'Église d'Angleterre; il a composé des sermons qu'il a publiés sous le titre peu respectueux, ce dont il fut blâmé, à'Vo7ick, le bouffon de la tragédie à'Hamlet.

Dans Tristram Shandy^ cet ouvrage si étincelant de verve, d'esprit, de folie, et aussi de bon sens, il a imaginé, au milieu de tant d'autres digressions, toutes plus inattendues les unes que les autres, de glisser un de ses sermons où il se rencontre précisément avec Bourdaloue sur ce même sujet de la fausse

conscience. Comment ce sermon se Irouvet-il eii pareille place? Il est tombé, par le plus grand des hasards, d'un in-folio sur Tart des fortifications qu'a envoyé quérir Toncle Tobie pour décider une question militaire en litige. Le ca* poral Trim, son fidèle serriteur, a ramassé le manuscrit, et aussitôt il a été invité à le lire devant le petit cercle d'amusants originaux que Sterne a mis en scène. Le caporal s'en acquitte d'autant plus volontiers et d'autant mieux, qu'il a été, pendant deux ans, clerc de l'aumônier de son régiment. Sterne nous le représente debout au milieu de la salle, dans l'attitude convenable à un prédicateur, ot se penchant suivant le véritable angle persuasif d'incidence qui est, nous dit-il, de 85 degrés sur l'horizon. Je recommande en passant à tous les discou-^ reurs et orateurs cet angle persuasif d'incidence dont la mesure nous est donnée par Sterne.

Quoique le cadf e soit comique, et même bouf-^ fon, le sujet n'en est ni moins grave ni moins sérieux. Sommes-nous assurés d'avoir une bonne conscience? Tel en est le texte, emprunté à saint Pauli Rien n'importe plus, dit S ternes

que de savoir si nous avons en effet une bonne conscience. Or combien là-dessus se font illusion, et se persuadent l'avoir bonne, alors qu'ils Font mauvaise ! Qu'ils sont nombreux ceux qui se rassurent à tort et qui persévèrent jusqu'au bout dans la fausse paix de leur âme, quoique au sein du mal et de l'iniquité ! Parce que leur conscience, telle qu'ils l'ont refaite à leur gré, ne leur reproche plus rien, ces pécheurs endurcis s'imaginent être des gens de bien. Comment s'expliquer une semblable illusion, puisque tous nous avons sous les yeux tous les fils de cette trame d'une fausse conscience, puisque c'est nous-mêmes qui l'avons tissée d'un bout à l'autre, puisque tous les motifs en vertu desquels nous agissons, sont essentiellement nôtres? Comment comprendre qu'il en soit un seul dont la vraie nature puisse nous échapper, et dont nous n'ayons pas au dedans de nous la confidence intime et complète?

Nous ne nous tromperions pas en effet, selon Sterne, si notre conscience ne s'endurcissait pas par une longue habitude du mal, comme certaines parties du corps par le frottement et

par un travail continu. « La conscience ne nous tromperait pas, s'il n'arrivait pas que Torgueil et l'amour-propre fissent changer notre jugement, si le vil intérêt, qui répand si souvent des nuages obscurs et ténébreux sur notre esprit, n'enveloppait pas nos facultés; si la faveur, l'amitié, l'amour, les préventions ne dictaient pas nos décisions ; si les présents ne nous corrompaient pas; si l'esprit ne devenait jamais l'apologiste d'une cause injuste, et si la passion dans les tribunaux ne portait pas la sentence, au lieu de la raison qui seule devrait nous servir de guide. »

Cependant la conscience a deux sortes d'offices : d'une part, elle approuve; de l'autre, elle condamne. Quand elle nous condamne, c'est en général à fort bon droit, et il n'y a pas lieu d'en appeler; mais il n'en est pas toujours de même quand elle nous approuve. Il arrive que nous nous croyons sans reproche, et que notre conscience nous laisse tranquilles, quand nous sommes coupables; mais cette conscience n'est rien moins que sûre. Emportés par ce tour* billon dans lequel nous vivons , combien de

nous en est-il auxquels le temps reste de consulter et d'écouter leur conscience? Il a bien d'autres affaires que de vous écouter, disait ironiquement le prophète Elisée aux adorateurs de BaaL Peut-être est-il en train de quelque négociation, peut-être est-il en voyage, peutêtre il dort.

De même, selon Sterne, en est-il de la conscience d'un homme corrompu, vicieux, intrigant, ambitieux qui sacrifie tout à son ambition et à ses plaisirs ; il a bien d'autres affaires que d'écouter sa conscience. D'ailleurs, endurcie et faussée, elle ne lui dit plus rien, ou si elle lui dit encore quelque chose, c'est un si faible murmure qu'il ne l'entend pas. Ils dorment, ils meurent paisiblement, persuadés qu'ils n'ont rien à se reprocher, ces avares dont le cœur sans compassion a été fermé à la pitié et à toutes les misères humaines, ces hommes d'affaires coupables d'avoir ruiné tant de dupes. Cherchez un état qui ne fausse plus ou moins la conscience par quelque endroit et qui ne l'habitue à certaines indélicatesses. Il y a, dit-on, des grâces d'état; de même peut-on dire qu'il

DE LA FAUSSE COXSCfEXCE IT

y a des malhonnêtetés d*élat. Les mauvai«^rs actions que la conscience réprouve sont cell*-*. prenons-y garde, qui ne nous concernent pa^ç. ou qui ne sont conformes ni à nos inclination* ni à nos habitudes. Quant aux autres, elle VeffVn^ce de les colorer de prétextes s[»écieux et de l« parer de fleurs.

Ainsi, malgré ce moniteur que Dieu a pla^^-é au dedans de chacun de nous, il nou^ arrive de nous tromper nous-mêmes, faute de lut prêter Toreille, ou parce que nous nous appliquons à le faire parler comme il nous plait.

Voilà pourquoi nous ne pouvons nous fier à notre conscience, même quand elle ne nous reproche rien, si nous avons né^li^é de veiller sur elle, et aussi de la contrôler par la lot de Dieu, par les enseignements de la religion et de )a morale absolue. Plût à Dieu qu'il fnt toujours vrai, comme on le lit dans un grand nombre de livres de morale, et suivant la th*'«^ en quelque sorte classique des moralistes, que le remords, à défaut de tout autre cli/tlirn^'iit, suivît toujours le crime comme son ombre î

Mais il faut convenir, avec Sterne, que thuî^

la réalité il y a beaucoup à rabattre de ce lieu commun de morale. Les exceptions sont nombreuses, surtout si Ton ne confond pas avec le remords le regret de n'avoir pas réussi, d'avoir mal combiné ses mesures, de s'être laissé surprendre par maladresse, et d'avoir été soimême victime de la fraude qu'on avait ourdie. Méfions-nous donc, et en nous-mêmes et dans les autres, de ces trompeuses apparences d'une bonne conscience qui peut n'être qu'une conscience fausse à tel ou tel degré de cécité et d'endurcissement.

Après avoir, avec Sterne, appelé l'attention sur ces altérations de la conscience, nous avons à montrer comment elles naissent et se développent, même dans des âmes qui paraissaient prédestinées au bien et à la vertu , et aussi comment on peut s'en préserver ou les guérir. L'auteur de Tristram Shandy nous a fait voir le mal dans toute son étendue, plutôt que dans son origine et dans ses degrés successifs; il nous en montre les ravages, plutôt qu'il n'en indique les remèdes. Or ces progrès et aussi ces remèdes du mal sont le sujet du beau sermon

DE lA FAUSSE CONSCIENCE 19

de Bourdaloue qui nous fait pénétrer dans les plis et les replis de la fausse conscience.

Ces fausses consciences, qu'il met à nu impitoyablementy sont, il est vrai, celles de la société de son temps et surtout de la cour et des courtisans; mais le cœur humain et ses passions n'ont pas changé depuis Louis XIV; les faussf's consciences d'aujourd*hui sont au fond les mêmes que celles d*autrefois. Cest de la même façon, par les mêmes détours et par des motifs analogues, que nous nous efforçons de nous excuser nous-mêmes, quand nous nous écartons de la voie droite. Je croirais même que, depuis Pascal et Bourdaloue, nous avons fait certains progrès dans cette mauvaise casuistique intime, un progrès correspondant au nombre, à la complexité croissante des intérêts et des affaires, comme aussi des tentations et des occasions de dérober ce qui est à autrui. Ajoutez la politique, les élections, le suffrage universel, l'accès possible pour tous des honneurs et des places, y compris la première de toutes dans la république, et mesurez combien s'est agrandi le champ, jadis restreint,

deTambition, de Tintrigue, deTenvie. De lit des aliments nouveaux, des raffinements, des sophismes de la fausse conscience dans des classes de plus en plus nombreuses de la société contemporaine.

Je ne sais si nos aïeux faisaient plus de bien, mais ils étaient plus simples dans la manière de faire le mal. En remontant haut dans le passé, en allant jusqu'aux temps ou aux peuples barbares, Fétat social, les relations, les intérêts et les mœurs donnaient moins de prise aux finesses et aux duplicités de la fausse conscience. La force ouverte, la violence, sans nul souci de l'apparence de la légalité ou du bon droit, la passion aveugle, remportaient chez ces barbares ou ces hommes moins civilisés, sur les ruses, les biais, les chicanes avec soi-même et avec les autres. Il n'y avait pas encore tant d'articles de loi à torturer, tant d'affaires h embrouiller, tant de pièges à tendre à la simplicité d'autrui*

Déjà il n'en était plus de même au siècle de Bourdaloue. Combien d'incitations à la fausse conscience dans la misère dorée des courtisans,

dans la diversité des lois, des procédures, des coutumes, des tribunaux, des juridictions, dans les .spoliations légales ou par décision du souverain, au défaut de spoliations par la violence! Combien les gens en place, les courtisans, les grands seigneurs, les ministres, jusqu'aux sim* pies commis, étaient enclins à se persuader qu'ils étaient en droit d'abuser de leur crédit! De nos jours, où les formes nouvelles de la spéculation et de la richesse ont multiplié et facilité les moyens de porter préjudice à autrui et de faire des dupes, où chacun aspire à s^enri* chir vite à tout prix et à jouir, cette grande plaie morale des fausses consciences n'a fait que s'envenimer et s'étendre. Rien donc ne serait plus à propos et plus salutaire, si nous avions chance d'être écouté , que de faire quelques applications du sermon de Bourdaloue à la société actuelle.

Tout homme naît avec certains sentiments d'honnêteté : une fausse conscience n'est pas chose spontanée ni l'œuvre du jour. Nous suivons dans Bourdaloue, pas à pas, pour ainsi dire, cette corruption progressive, cette perver-

sion plus ou moins complète du sens moral qui finit par recouvrir, à nos yeux, les choses les plus malhonnêtes d'une apparence d'honnêteté, qui nous fait regarder comme licite, non ce qui est juste, mais ce qui nous est avantageux ou nous agrée. I^e principe de toutes les fausses Consciences est dans le texte de saint Augustin, admirablement développé par le grand prédicateur : Tout ce que nous voulons est bien (Ômne quodcumque volumus bonum est). Au lieu de régler nos désirs et nos actions sur la conscience, c'est notre conscience que nous réglons sur nos actions et nos désirs.

Si nous nous faisons une fausse conscience, selon notre cœur et nos passions, plus souvent encore la faisons-nous suivant nos intérêts. Que notre intérêt ne soit en jeu à aucun degré, nous voyons naturellement clair, en fait d'équité, dans telle ou telle affaire; nous faisons équitablement la part de chacun; nous discernons très bien la limite entre ce qui est permis et ce qui ne l'est pas, la conduite qu'il eût fallu tenir au lieu de celle qu'on a tenue. Mais sitôt que notre intérêt *s y mêle, cette

vue, tout à l'heure si claire, se trouble et s'obscurcit; nous cherchons quelque autre biais pour prendre les choses, de sorte qu'elles commencent à nous apparaître sous un autre jour. D'abord nous n'avions point de doute sur la seule voie légitime à suivre; maintenant nous commençons à en avoir. Bientôt, par un nouveau degré d'illusion volontaire, du doute nous passons à une sorte de persuasion que le droit n'est pas du côté où nous l'avions vu d'abord, mais du côté opposé, c'est-à-dire du côté où est notre intérêt. Chacun par devers soi est singulièrement habile, plus habile que tous les casuistes que Pascal a mis en scène dans les Provinciales y pour justifier lé pire parti, s'il lui est le plus avantageux. Après avoir plus ou moins longtemps disputé avec sa conscience, on la contraint, de guerre lasse, à céder et à se plier à ce que veulent d'elle l'égoïsme, l'intérêt, la passion.

Un des meilleurs auteurs comiques de ce temps-ci a mis en scène, avec autant d'esprit que de vérité d'observation morale, ces débats intérieurs, ces -luttes fréquentes, dans plus

d*une conscience, entre un reste de scrupule et d'honnêteté et Tappât d'un gain au prix d'une friponnerie. Les personnages sont deux bons bourgeois qui discutent entre eux sur les moyens de rester honnêtes, tout en dérobant à une pauvre domestique un héritage de plusieurs millions *. Il y a eu sans nul doute des débats de ce genre dans quelques familles à propos de testament à cacher ou détourner, à la suite desquels ce n'est pas toujours Thonnèteté qui a triomphé, comme dans la pièce que je viens de citer.

On n'en finirait pas à énumérer tous les compromis des hommes d'affaires avec leur conscience, ni toutes les indélicatesses avec lesquelles ils se familiarisent et dont ils trouvent moyen de s'absoudre. Ils ne font après tout, pensent-ils ou même osent-ils dire, que ce que fait tout le monde, que ce que chacun ferait à leur place. Une fois sur cette pente, ils s'y laissent glisser de plus en plus; une première fraude

1. Gotte, par Henri Meilhac. Dans un roman de Claretie, le Million, il y a un cas de conscience intéressant et bien étudié au sujet d'un testament dissimulé.

DE LA FAUSSE CONSCIENCE 2y

en appelle une seconde, puis une autre encore qui renchérit sur les précédentes. S'ils ont perdu, s'ils ont été trompés, les moins malhonnêtes se croient en droit de tromper à leur tour, comme celui qui a reçu de la fausse monnaie s'imagine avoir le droit de la faire passer à d'autres. Ne faut-il pas rentrer dans ses fonds, rattraper ce qu'on a perdu, pour soi d'abord et, s'il reste quelque chose, pour ses actionnaires? On se joue de la fortune d'autrui pour faire la sienne. Les affaires, a dit Emile Augier, sont l'argent des autres ^ Quelle satire en trois mots des mœurs financières du temps présent!

Si tant de consciences se faussent et s'abusent à plaisir, quand il s'agit de faire tort à des particuliers qui ont eu confiance en nous, combien moindres sont en général les scrupules quand il s'agit de faire tort à un être collectif, à quelque grande compagnie, à une ville entière et surtout à l'État!

La bonne conscience, celle qui parle la première, nous a bien dit d'abord qu'il n'est jamais

Page 1