PETITS PLAISIRS ET PETITS DÉPLAISIRS
Les infiniment petits de l'àme humaine. — De leur importance. — Mode infinitésimal d'exercice de chaque faculté.
— Petits plaisirs, petites perceptions, petites déterminations. — Nous sentons toujours, comme toujours nous pensons. — Petits plaisirs ou petits déplaisirs continus engendrés par l'union de l'âme et du corps. — Intimité, unité de la vie et de l'àme pensante. — Toute proportion gardée, nous sommes plus sensibles à la peine qu'au plaisir. — Le plaisir de la vie et de la santé est la résultante d'une multitude de petits plaisirs. — Petits plaisirs engendrés par les sens extérieurs. — Union de l'élément affectif à tout élément représentatif. — Nous ne pouvons faire un pas ni ouvrir les yeux sans que quelque chose nous affecte. — Petits plaisirs d'ordre intellectuel.
— De la sensibilité dans le sommeil.
Il y a des infiniment petits dans le monde moral comme dans le monde physique. Leur
rôle même n'y est pas moins considérable.
Nous avons en nous des degrés divers à l'infini d'activité et de développement, depuis le plus humble jusqu'au plus élevé, depuis la plus sourde et la plus obscure conscience jusqu'à cotte même conscience dans toute sa plénitude et sa clarté. Il y a de petites déterminations, de petites perceptions, de petites sensations dans les régions inférieures de la volonté, de Tintelligence et de la sensibilité. Chaque faculté, par intermittence ou à ses débuts, a ses infiniment petits que le moraliste, pas plus que le psychologue, ne doit négliger dans l'étude de Tâme humaine. Pris à part et isolément, ces infiniment petits peuvent sembler n'avoir qu'une influence à peu près nulle, et sont comme insensibles : mais, de même que les petits mouvements dans la nature, ils produisent des effets notables par leur nombre et leur accumulation. Là est le secret, la racine cachée de bien des phénomènes saillants de notre vie intellectuelle et morale. De toutes ces couches inférieures de nos facultés, je n'en veux explorer ici qu'une seule, celle de la sensibilité, en vue
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surtout d'y faîre voir un élément, qui n'est pas sans importance, de Tévaluation comparée des biens et des maux de celte vie.
La sensibilité ne consiste pas tout entière dans les grands plaisirs et les grandes douleurs, dans ces sentiments, ces passions qui font en quelque sorte saillie à travers le cours de la vie humaine. En dessous de cette sensibilité dominante qui nous émeut plus ou moins vivement, çn bien ou en mal, mais qui ne se manifeste qu'à certains intervalles, il y a une sensibilité qui nous effleure à peine, pour ainsi dire, maïs à laquelle cependant il faut faire une part considérable à cause de sa continuité. Entre tous les autres grands phénomènes de la sensibilité, les petits plaisirs et les petits déplaisirs, qui les accompagnent et s'y mêlent, forment une chaîne qui ne souffre point de lacune, tant que nous respirons la lumière du jour.
Il est équitable de tenir compte des uns et des autres dans l'estimation, si souvent tentée, et d'ordinaire si partialement faite, de la somme comparée de nos biens et de nos misères. De ces deux sommes, quelle est celle qui l'emporte
sur Tautre? C'est une bien vieille question, mais que nous voyons se renouveler plus vivement aujourd'hui que jamais, entre l'optimisme et le pessimisme. Je n'ai pas la prétention de résoudre ni de discuter les problèmes de métaphysique touchant la nature du mal et la providence, mais, en me tenant à un point de vue purement expérimental, je voudrais relever à leur juste valeur la foule trop méprisée des petits plaisirs, et faire intervenir dans la question cet élément, généralement beaucoup trop négligé par les philosophes comme par le vulgaire.
Pour mieux établir leur continuité à travers tous les moments de la vie, et bien que notre but soit plutôt moral que psychologique, nous nous appuierons d'abord sur l'analyse du fait de conscience, sur la simultanéité et Tindivisibilité de toutes nos facultés.
Le moi étant un de l'unité la plus absolue, comme Tattestent la conscience et la mémoire, et étant essentiellement actif, il ne se peut qu'il y ait succession et intermittence dans l'exercice et l'apparition de ses facultés, ce qui ne veut pas dire qu'elles soient toujours les unes et
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les autres au même niveau et parallèles dans le degré de leur développement, ^intelligence et la volonté ne s'éveillent pas seulement lorsque la réflexion est venue; dans le premier fait de conscience déjà elles sont en germe. La volonté y apparaît sous forme d'impulsions, actions ou réactions instinctives; Tintelligence, au même temps, s'annonce et s'éveille par quelques petites perceptions obscures, dont la première est sans doute celle de la résistance des organes.
La sensibilité ne s'en sépare pas; on pourrait même croire qu'elle les précède, parce que ses manifestations sont plus nombreuses, et relativement plus vives, dès les premiers temps de la vie. Mais elle ne s'exerce jamais seule, pas plus à l'origine que dans le cours entier de notre existence. Il n'y a pas un seul phénomène affectif qui ne soit lié à quelque perception; dans tout fait de conscience se trouvent, avec un plaisir ou une douleur, une perception et une détermination. Cela ne veut pas dire que, sans nulle discontinuité, nous ayons eu toujours présentes à la conscience des pensées, des sensations, des déterminations claires, dis-
cune sensation distincte de plaisir ou de douleur, mais non que ma sensibilité soit abolie*
Nous pouvons aussi d'ailleurs nous en référer au principe même de la théorie du plaisir et de la douleur qui est généralement admis, depuis Aristote, par les psychologues. L'activité essence de Tâme étant la source unique de tout plaisir et de toute douleur, pas un mode de notre activité auquel ne doive s'attacher, selon qu'il est libre ou empêché, quelque sensation pénible ou agréable. Omniprésence de la pensée et omniprésence de la sensibilité, suivant une expression de Lotze, sont deux choses qui s'impliquent l'une Fautre.
Nos facultés n'ont d'existence à part que dans nos classifications et non dans la conscience elle-même. Quelle que soit la diversité de leur mode d'action et de leur intensité, l'une ne va pas sans Fautre. Quand il serait démontré qu'il y a dans le cerveau des compartiments distincts, des organes particuliers pour chacune d'elles, il ne suivrait pas qu'il y ait quelque chose de pareil dans Fâme une et indivisible. Nos facultés ne sont pas comme des person-
nages de théâtre qui paraissent ou disparais* sent sur la scène de la conscience, qui rentrent, pour ainsi dire, dans la coulisse, pour de nouveau en sortir ensuite; toujours elles sont en scène. La comparaison avec un faisceau, quelque fort, quelque étroit qu'on suppose le lien qui en unit toutes les parties, est inexacte, elles ne sont pas juxtaposées dans une unité collective quelconque, mais elles se pénètrent mutuellement dans une unité essentielle que rien ne peut rompre.
Après avoir montré le lien qui les unit aux petites perceptions et aux petites impulsions, nous allons étudier particulièrement et en euxmêmes les petits plaisirs et les petits déplaisirs. Faisons d'abord une distinction entre les petits déplaisirs et ce qu'on appelle ordinairement les petites misères de la vie. Plus d'un moralisfe humoristique s'est raillé avec esprit et sans pitié de ces petites misères qui souvent, quoique petites, sont de très grands déplaisirs. Plusieurs même les sentent si vivement qu'ils en sont malheureux, comme si elles étaient grandes en réalité. Cependant nous ne les plai-
gnons pas, et leur chagrin même nous paraît comique, à cause du contraste, de la disproportion entre la futilité de la cause et la vivacité de la contrariété éprouvée. Comment s'apitoyer sur le sort de celui qui maudit l'existence pour le plus léger contretemps, pour le moindre dérangement dans ses habitudes ou ses manies? Dans les petits déplaisirs dont nous parlons cette disproportion n'existe pas; l'imagination n intervient pas pour de petits les faire gros, sinon il faudrait leur donner place ailleurs que dans la région des petits déplaisirs, et les élever au-dessus de ce degré infime de la sensibilité que nous ne voulons pas dépasser. Les petits plaisirs et les petits déplaisirs s'entremêlent d'ordinaire ; ils ne vont guère les uns sans les autres; ils s'engendrent en quelque sorte réciproquement; un petit plaisir qui cesse, cause un petit déplaisir, de même un petit plaisir succfede à un petit déplaisir. A qui appartient la prépondérance? C'est un compte que nous tâcherons de faire plus tard, au moins d'une manière approximative. J'avertis d'abord que, dans le cours de cette analyse,
j'insisterai plus sur les plaisirs que sur les déplaisirs ; nous sommes en effet naturellement plus portés à ne pas laisser passer inaperçus et même à exagérer les plus petits déplaisirs.
Elles sont innombrables ces légères impressions de plaisir ou de douleur qui prennent à chaque instant naissance dans toutes les parties, dans toutes les fibres, pour ainsi dire, de notre être physique, intellectuel et moral, et qui ne disparaissent que pour faire place à d'autres. Petites aises ou petits malaises, empêchements et conlrariétés ou petites délivrances, il ne nous est pas donné un seul instant d'exister hors de cette alternative. L'état d'indifférence absolue, le zéro de sensibilité ne se rencontre que chez les rochers et non dans aucun être vivant. Chez l'homme surtout par combien d'endroits la sensibilité n'a-t-elle pas un accès toujours ouvert? Elle pénètre par tous ses pores, elle imprègne son être tout entier.
Pour commencer par le corps, même dans Tétat normal, et non pas seulement dans un état maladif, une sensibilité plus ou moins
sourde se mêle à toutes les fonctions de la vie organique. L'âme douée, selon nous, de la puissance qui organise , anime et vivifie le corps, n'est étrangère et insensible à rien de ce qui s'y passe. Elle a une conscience confuse de son action permanente sur les organes et du travail interne de la vie, en même temps qu'elle a de petites perceptions de tout ce qui se passe dans les organes , dont le jeu s'accompagne de sensations vitales, agréables ou désagréables, quelque infimes qu'elles soient, suivant que tout va bien , ou suivant qu'il survient le plus léger trouble ou dérangement.
Grande a été l'erreur de ces philosophes, trop spiritualistes, qui avaient fait de l'âme pensante et de la vie deux principes différents, étrangers l'un à l'autre. La foule de ces petites perceptions, de ces petites sensations organiques ne révèle-t-elle pas incessamment, non seulement leur étroite union, leur intimité, mais leur unité à toute conscience attentive à ce qui se passe au dedans d'elle-même?
Peut-être nous concédera-t-on plus volontiers le fait de ces petites douleurs attachées à tout
trouble organique, même le plus léger, que la réalité d'une série de petits plaisirs inhérents au jeu régulier de l'organisme. Il arrive en effet qu'à dose pour ainsi dire égale, la plus petite douleur passe généralement un peu moins inaperçue que le plus petit plaisir. Aristote, Descartes et d'autres moralistes ont fait la remarque que, toule proportion gardée, les impressions de la douleur étaient plus durables que celles du plaisir. Il importait d'ailleurs, dans rintérêt même de notre conservation, que nous fussions plus attentifs même à la moindre des douleurs. Il n'y a pas de péril pour nous à goûter trop faiblement un petit plaisir, ou même à n'y prendre nulle garde; mais il peut y en avoir à négliger l'avis du trouble organique que nous donne le plus léger des malaises. Ce malaise en effet peut être Tavant-coureur de quelque mal plus grave, si nous n'y prêtons aucune attention.
A regard des gens du monde, qui sont plus ou moins délicats et soigneux de leur personne, la recommandation d'y prendre garde est en général assez inutile. De leur part, il y
aurait plutôt excès de sollicitude qu'inadvertance ou insouciance. Que de petites douleurs, de petits maux grossis outre mesure; que de petits riens pris pour de fâcheux symptômes; que de vaines alarmes et de soins ridicules; que de malades par imagination ou par anticipation, qui sont des gens bien portants!
Si rhabitude efface davantage les petits plaisirs, elle ne les annihile pas. Il est des fonctions organiques, comme la respiration, la digestion, la circulation du sang, les battements du cœur, où il est plus facile de les saisir; il en est d'autres, plus enfoncées dans l'organisme, où cette observation est plus difficile dans les circonstances ordinaires. Toutefois, si le plaisir que nous croyons être inhérent à leur jeu régulier, ne se laisse pas d'ordinaire apercevoir directement, il se décèle, par opposition pour ainsi dire, dans la gêne que nous sentons au moindre de leurs empêchements, gêne à laquelle succède le plaisir de la délivrance, la jouissance à nouveau de Taise confusément sentie antérieurement, et dont nous nous apercevons seulement à la transition du plaisir à la peine ou
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de la peine au plaisir. Nous ne sommes guère sensibles au plaisir de respirer quand la respiration est entièrement libre: mais nous le «entons, par opposition, quand elle ne l'est plus, quand du grand air nous pa5^!H>ns à quelque endroit enfermé, ou que nos poumons sont plus ou moins engorgés. Qui jouit d'un bon estomac n'est guère sensible au plaisir babituel d'une bonne digestion; il nVn e^t pas de même de celui qui ne Ta pa> toujour*» Cau'iJe. D'ailleurs, si chacune de ce< j-'rliîf-' *^u<^ lions vitales prise à part est [«lus ou rrj<>ifi* imperceptible, elles produisent, réunies H par leur action conmiune. une impression générale, une résultante notable qui est le .sentiment, le plaisir de la vie et de la santé. Qu'il est grand ce plaisir de vivre, ce doux sentiment de l'existence, qui n'est pas un sentiment simple, fij^is très complexe, composé de la multitude de e^^ petits plaisirs qui naissent de l'union de l'àme et du corps. C'est la sensation générale qui comprend toutes nos petites sensations vitaK-s. Le plaisir de Texistence doit surtout s'apprécier et se mesurer par Fhorreur que ftoiis
avons du non-être. Pour le plus malheureux des hommes, comme dit saint Augustin, l'être vaut mieux que le non-être.
A ce plaisir de la simple existence se surajoute le plaisir de l'existence dans des conditions normales, c'est-à-dire le plaisir de la santé, plaisir non moins général, plaisir diffus dans tout notre être, et auquel concourent l'harmonie, le bon état, le jeu régulier de l'organisme tout entier. La santé, dit Mme de Grignan, est le plaisir des plaisirs. Ajoutons que, comme le plaisir de l'existence, elle est en quelque sorte le résumé d'une multitude de petits plaisirs : « bienheureuse santé , s'écrie Sterne , tu es au-dessus de l'or et de toutes les richesses. C'est toi qui dilates l'âme et disposes toutes ses facultés à recevoir l'instruction et à goûter la vertu! Celui qui la possède a peu de désirs à former, et le malheureux auquel elle manque, manque de tout dans le monde. » Quel moraliste d'ailleurs n'a pas mis parmi les plus grands des biens ce plaisir de la santé, quoique si peu apprécié par la plupart des hommes qui en jouissent? Selon Kant, il est vrai, ce senti-
ment ne serait qu'un bien-être négatif. Bienêtre négatif, voilà deux mots qui semblent ne pouvoir s'allier ensemble ; bien-être ou être bien, rien, à ce qu'il semble, qui soit plus positif. Quel cas ne fait-on pas de ce plaisir, plus ou moins méconnu et peu apprécié de la santé, lorsqu'on a eu le malheur de le perdre!
Dans ce fonds obscur et vague de bien-être et de mal-être, que nous portons chacun au dedans de nous, prennent naissance, à notre insu, ces dispositions ou ces humeurs, bonnes ou mauvaises, gaies ou tristes, dont nous ne saurions donner la raison, et qui influent si fort sur notre tempérament et notre caractère. Selon Maine de Biran, « le charme, l'attrait, le dégoût ou l'ennui attachés aux divers instants de notre vie dépendent presque toujours de ces dispositions si profondément ignorées de notre sensibilité ».
Si du monde intérieur de notre organisme nous viennent incessamment tant de petits plaisirs, en compagnie de douleurs du même ordre, d'autres non moins nombreux nous arrivent du monde extérieur par la voie de tous nos sens.
Rien de ce que nous percevons au dehors ne nous est absolument indifférent. Pour parler comme les psychologues, dans toute sensation il y a deux éléments : Tun représentatif, qui est la connaissance même de l'objet ; l'autre affectif, qui est la peine ou le plaisir qu'il nous fait éprouver. Si ces deux éléments coexistent en toute sensation, ils n'y sont pas toujours en même proportion Fun avec Tautre : tantôt c'est l'élément affectif qui domine, au point d'effacer plus ou moins l'élément représentatif; tantôt c'est le contraire qui a lieu.
Dans les sensations du goût et de l'odorat, la prépondérance ordinairement appartient à l'élément affectif. Nulle sensation du goût et de l'odorat qui ne soit sensiblement plus ou moins agréable ou désagréable. Les plaisirs de la table s'y rattachent, plaisirs à la portée de tous, et non pas seulement des LucuUus ou des savants disciples de Brillât-Savarin. Dans le repas le plus frugal il y a un plaisir, quand la faim l'assaisonne, plaisir qui se renouvelle tous les jours et, chaque jour, plusieurs fois. Ces petites jouissances journalières de la table,
surtout en famille et en société, méritent bien d'être comptées.
La part de l'élément aÉFectif, quoique généralement moindre, se retrouve dans toutes nos autres sensations, bien que le plus souvent en une proportion presque imperceptible.
La main n'est entièrement insensible à rien de ce qu'elle touche, à aucun contact. Toute forme tangible, quelle qu'elle soit, régulière ou irrégulière, une surface polie ou raboteuse, tout solide ou liquide, tout degré de température, même moyen, sans nul excès de froid ou de chaud, se fait quelque peu sentir en même temps que percevoir.
J'en dis autant de l'oreille. Nul son ne nous arrive, quelle qu'en soit la cause, et indépendamment de toute idée associée, sans nous affecter agréablement ou désagréablement, depuis le son si doux d'une voix aimée, depuis la plus belle des harmonies, jusqu'aux sons aigus et discordants ou même les bruits les plus accoutumés et les plus insignifiants. Il en est qui charment, d'autres, comme on dit, qui déchirent Toreille; mais entre ces deux degrés
extrêmes, sur lesquels nous n'avons pas besoin d'appeler 1 •attention, il y a des gradations infinies de petits plaisirs ou petits déplaisirs attachés à tout degré et toute espèce de son, qu'il vienne de l'homme, des animaux ou de la nature.
Soumettons à la même épreuve les sensations de la vue, même les plus habituelles et les moins notables. Jamais notre œil n'est sec, pas plus que notre main et notre oreille ne sont insensibles. Mettons de côté les grands spectacles de la nature, la beauté, la grâce d'objets vivants ou inanimés; écartons tous ceux qui blessent vivement les yeux, comme ceux qui les charment; tenons-nous-en aux objets les plus familiers, aux formes les plus vulgaires, aux couleurs lés plus ternes : il n'est pas impossible de constater que néanmoins elles nous déplaisent ou nous agréent, si peu que ce soit, et même à ce degré infiniment petit au delà duquel plus rien absolument n'est senti.
Je n'ai pas la sensibilité et l'imagination de l'auteur du Voyage autour de ma chambre, ou de l'auteur du Voyage sentimental^ je ne suis
pas ému au même degré par les plus petites choses, par les moindres rencontres; néanmoins, que je sois chez moi, dans ma chambre, dans la rue, sur une route ou dans les champs, voir et sentir sont pour moi deux choses inséparables. Tous ces passants que je coudoie et qui me sont inconnus, ont des figures, des démarches, des tournures, des costumes, des timbres de voix qui me plaisent ou me déplaisent; tel visage m'est plus ou moins sympathique, tel autre plus ou moins antipathique. Je souris à ce bel enfant joyeux, dont la figure est fraîche et rose, j'aime à voir ce beau cheval qui passe, ce grand lévrier qui bondit; mais je détourne les yeux d'une figure disgracieuse, d'un animal laid et souffreteux. Je marche avec quelque plaisir sur ce trottoir large, propre et sec; mais voici de la boue qui salit mes bottes vernies, et aussitôt le petit plaisir que j'avais se change en un petit déplaisir. Il est des choses qu'il vaut mieux ne pas voir, d'autres qu'il vaut mieux voir, mais il n'en est point qui ne rentrent dans l'une ou l'autre catégorie et qui nous laissent absolument indifférents.
D'ailleurs la lumière au sein de laquelle nous apparaissent toutes choses, n'est-elle pas, à elle seule et par elle-même, un sujet permanent d'impressions agréables ou désagréables, selon ses divers degrés ou ses diverses nuances? Le jour nous plaît, le soleil réjouit nos yeux quand il brille de tout son éclat; l'ombre et l'obscurité nous attristent. Entré l'état du ciel et celui de notre âme, entre les vicissitudes de l'atmosphère et la nature de nos humeurs il y a une correspondance que tous ont remarquée, le vulgaire, comme les poètes qui ont chanté l'homme et la nature. Ces nuages qui passent sur le ciel, il semble qu'ils passent aussi sur notre âme. « L'air même et la sérénité du ciel, comme a dit Montaigne, nous apportent quelque mutation. » Nous n'irons pas cependant jusqu'à ajouter avec lui : « Si la clarté d'un beau jour me rit, me voilà honnête homme. »
Nul plus que Montesquieu ne semble avoir goûté ce grand bien de la lumière. « Je m'éveille, dit-il, le matin avec une joie secrète de voir la lumière; je la vois avec une sorte de ravissement, et tout le reste du jour je suis
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content. » La perte de la lumière, voilà pour les anciens le plus grand mal de la mort.
Qu'ils sont touchants ce5 adieux à la pure lumière du jour que mettent les poètes dans la bouche de ceux qui vont mourir ! Ils semblent ne faire qu'une seule et même chose de la vie et de la lumière; les morts sont ceux qui ne voient plus la lumière, luce carentes.
Il y a aussi un plaisir à se mouvoir, à l'exercice de nos muscles, comme il y en a un attaché, à Texercice de tous nos sens , plaisir manifeste surtout dans l'enfant qui se meut pour se mouvoir, mais qui existe aussi dans l'homme fait. C'est un plaisir d'aller à la promenade, de marcher, de courir, de se livrer à divers exercices du corps.
Après ce plaisir de l'activité motrice, ou du mouvement, en vient un autre qui lui succède, d'autant plus doux qu'il a été plus gagné, à savoir le plaisir du repos, du lit et du sommeil, du sommeil qui est presque la moitié de la vie, et où nous puisons des forces pour goûter à nouveau le lendemain les plaisirs de l'activité. L'insomnie est une peine des esprits troublés
OU des malades, mais elle est Texception, tandis que le sommeil est le lot de tous, jeunes et vieux, riches et pauvres, du savetier même plutôt que du financier. Le sommeil bienfaisant, le doux sommeil a inspiré les poètes, qui Font chanté comme ils ont chanté la lumière du jour.
Voilà une incomplète esquisse des petits plaisirs habituels et, par contre-coup, des déplaisirs, qui nous viennent de Torganisme, de l'exercice des sens et du monde extérieur.
Voyons maintenant ceux qui naissent du dedans et de Tesprit lui-même. Il n'y a pas de perception sans quelque élément effectif; de rriême en est-il de toutes nos idées, de toutes les opérations intellectuelles sans exception, de la mémoire, deTimagination, de la réflexion, du raisonnement. Nulle pensée, quelle qu'elle soit, ne nous vient à Tesprit qui n*apporte avec elle une part, plus ou moins grande ou petite, de plaisir ou de déplaisir. L'association des idées, si souvent de nos jours analysée, et qui joue uii si grand rôle dans la psychologie contemporaine, est une expression qui, prise à la
lettre, n'exprime qu'inexactement la suite ininterrompue des phénomènes de Tesprit. Sans doute dans cette suite apparaissent au premier rang les idées distinctes; ce sont elles, on y joignant les affections vives, qui sont les anneaux les plus saillants de la chaîne, mais ces anneaux se relient les uns aux autres par une foule d'idées latentes, qui elles-mêmes sont entremêlées par une infinité de modes obscurs de la sensibilité.
Parmi ces pensées qui se succèdent sans cesse dans notre esprit, il en est qui sont tristes, noires, mélancoliques, douloureuses ou même déchirantes; d'autres qui ne sont pas sans douceur, qui nous plaisent, qui nous charment, qui nous donnent de la gaîté et de la joie ; chacun le sait sans être psychologue. Ce qui est moins évident pour tous, et sur quoi j'appelle l'attention, c'est que toutes les idées, sans exception^ et non pas seulement quelques idées en quelque sorte privilégiées, et hors ligne, sont affectives à un certain degré, qui peut descendre bien bas, sans doute, mais jamais jusqu*à zéro.
Rappelons d'abord que chaque idée, par cela
8i QUESTIONS DE MORALE PRATIQUE
seul qu'elle est un mode de Tactivité de l'esprit, source unique de la sensibilité tout entière, doit avoir, pour ainsi dire, une certaine face affective. Au fait lui-même de penser, de penser quoi que ce soit, est attaché quelque plaisir. Si ce plaisir nous échappe, c'est à cause de l'impression plus forte, agréable ou désagréable, de l'objet que l'on conçoit ou dont on se souvient. Si, par exemple, nous ne remarquons pas le plaisir inhérent au seul fait de se souvenir, nous le sentons bien par le contraste, c'est-àdire par la peine éprouvée à ne pas se souvenir quand nous le voudrions, ou k se souvenir avec difficulté. Je souffre plus ou moins d'un souvenir, même sans importance, qui ne me revient pas à point, d'un fait, d'un lieu, qui échappent à ma mémoire, ou qui n'y reviennent qu'incomplets; par contre, je suis aise quand je les retrouve, d'autant que pour le retrouver il m'aura fallu plus de temps et d'effort» Tout manque de mémoire, quelque insignifiant qu'il soit, nous fait éprouver le sentiment pénible d'un empêchement, d'une Sorte d'arrêt de notre activité intellectuelle»
Nulle opération de Tesprit qui ne s'accompagne de sensibilité, depuis les plus hauts jusqu'aux plus bas degrés. Quels ravissements sont égaux à ceux de Pythagore, d'Archimède, de Descartes, de Newton et de tous les hommes de génie qui ont fait quelque grande œuvre ou quelque grande découverte! Au-dessous, bien au-dessous de ces grandes et rares joies de Tintelligence, il en est d'autres plus fréquentes, et d'ordre bien inférieur. Chacun sent quelque plaisir à découvrir le plus petit fait, à apprendre ce qui se passe, ce qui se dit ici ou là, dans la ville, dans le quartier, dans le voisinage, ou bien à saisir le moindre rapport, une liaison quelconque, une ressemblance ou différence entre les plus petites choses et les plus à la portée de tout le monde. Joignons encore les plaisirs de la conversation à tous ces petits plaisirs d'ordre intellectuel.
Si la sensibilité ne nous quitte pas un seul instant pendant la veille, elle ne nous quitte pas non plus pendant le sommeil, pas plus d'ailleurs que la pensée elle-même. Quelque imaginaires que soient nos rêves et quelque légère
OU futile qu'en soit la trame intellectuelle, il s'y mêle une autre trame semblable, non moins continue, de petits plaisirs ou de petites douleurs, selon les images, les scènes qu'ils nous représentent, suivant le rôle que nous croyons jouer dans ces petits drames en mille actes divers. On sait jusqu'à quel degré nous troublent parfois leurs visions enchanteresses ou terribles; mais, d'ordinaire, l'impression qu'ils nous laissent est confuse et s'enfuit au réveil. Toutefois, même quand nous n'en gardons aucun souvenir distinct, il nous en reste une impression générale qui survit plus ou moins au sommeil. Au moment de rentrer dans la vie active et réelle, nous nous levons avec une humeur plus ou moins triste ou gaie, nous avons un entrain ou une mélancolie dont la raison nous échappe. Cherchez bien cependant et vous la trouverez dans ce rêve, d'abord oublié, qui tout à coup vous revient à la mémoire.
Des petites humeurs bonnes ou mauvaises. — Point d'insensibilité absolue, point de liberté d'indifTérence. — Un chapitre de Montaigne. — Influence des plus petites causes sur les actions humaines. — Somme comparée des petits plaisirs et des petits déplaisirs. — Ingratitude & l'égard des plaisirs passés. — Les douleurs plus sensibles, mais moins fréquentes. — Le plaisir est la règle, la douleur l'exception dans les êtres vivants. — Prépondérance des petits plaisirs dans les vies humaines. — Double et salutaire influence de l'habitude sur la sensibilité. — Petits plaisirs de l'habitude. — Douceur de l'habitude jusque dans la souffrance elle-même. — Prépondérance des petits plaisirs assurée par l'habitude. — L'habitude et l'amour de la vie. — Deux conseils de sagesse pratique : goûter davantage les petits plaisirs; donner moins d'attention aux petits déplaisirs.
De tout ce qui précède nous sommes en droit d'affirmer que la sensibilité ne souffre pas de lacune ou d'intermittence dans tout le cours de la vie. Nous ne résisterions pas à la continuité des grandes douleurs qui bientôt auraient usé notre existence; nous ne résisterions pas
8p QUESTIONS DE MORALE PRATIQUE
plu» à celle de grands plaisirs qui ne l'useraient pas moing vite; mais jamais nous ne sommes exempts de ces petits plaisirs et de ces petits déplaisirs qui sont comme la trame même de la vie. Si peu qu!ils soient, comme nous l'avons dit, pris isolément, ils sont beaucoup à les prendre dans leur ensemble et leur suite; on ne peut donc les retrancher du compte comparé des maux et des biens de cette vie. Pour emprunter une comparaison à Leibniz, qui a pénétré si avant dans la science des infiniment petits de l'âme, ainsi que des infiniment petits de la matière, il en est de leur impression totale comme du grand bruit que j'entends sur le bord do la mer, bruit composé de celui, que je ne discerne pas, de chaque vague en particulier. Ainsi tous ces atomes pour ainsi dire de sensibilité engendrent par leur masse un état général de bien-être ou de mal-être, changent nos dispositions et nos humeurs et entrent pour quoique chose dans ces déterminations dont les motifs nous échappent. A défaut de tout autre motif, ils sont un motif. Aussi , même à nous placer exclusivement à ce point de vue de la
sensibilité, nous devons tenir comme une chimère la liberté d*indiffércnce, tout autant que rinsensibilité absolue. Pour faire pencher la balance d'uQ côté ou d'un autre, souvent il suffira, à défaut de toute autre raison, du plus petit des plaisirs ou des déplaisirs. Ni Tâne célèbre de Buridan, ni jamais âne au monde, n'est mort de faim entre deux tas d'avoine parfaitement égaux, faute d'un motif ou d'une impulsion à commencer par Tun plutôt que par l'autre.
Montaigne, qui a si finement analysé une foule de nos petits penchants, de nos petites humeurs, de nos petits motifs, a fait la meilleure des critiques de la liberté d'indifférence dans le chapitre de ses Essais intitulé Comme notre esprit s'emjjéche soi-même, « C'est, dit-il, une plaisante imagination de concevoir un esprit balancé justement entre deux pareilles envies : car il est indubitable qu'il ne prendra jamais parti, d'autant que l'application et le choix portent inégalité de prix. Pour pourvoir à cet inconvénient, les stoïciens, quand on leur demande d'où vient dans notre âme l'élection
de deux choses indifférentes, répondent que ce mouvement de Tâme est extraordinaire et déréglé. Il se pourrait dire, ce me semble, plutôt qu'aucune chose ne se présente à nous où il n'y ait quelque différence, pour légère qu'elle soit, et que, ou à la vue ou à l'attouchement, il y a toujours quelque choix qui nous tente et attire, quoique ce soit imperceptiblement. »
Puisque aucune de nos facultés ne s'exerce isolément, il ne se peut, comme dit Montaigne, que, dans les occasions et les démarches les plus insignifiantes, je n'agisse pas par quelque raison, et aussi poussé par quelque attrait ou répulsion.
Je reprends quelques-uns des exemples dont se servent ordinairement les partisans de la liberté d'indifférence. J'avais devant moi deux pièces ou deux piles de monnaie identiques et à même distance. D'où vient que, pour régler un compte, j'ai pris celle-ci plutôt que celle-là? Pourquoi, commençant à marcher, ai-je avancé une jambe plutôt que l'autre? C'est sans nul motif, disent les partisans de la liberté d'indifférence, qui ont le tort de ne tenir aucun compte
de ces petits éléments de détermination que nous avons analysés. Cependant je n'ai pas agi sans quelque motif, même dans ces actions insignifiantes. J'ai préféré prendre telle pièce, peutêtre à cause de son aspect plus terne ou plus usé, ou parce qu'elle était du côté de la main dont je me sers le plus habituellement; c'est aussi par habitude que je suis parti du pied gauche ou du pied droit; si j'ai passé dans la rue d'un côté plutôt que d'un autre, c'est la vue de quelque chose qui m'a plu ou déplu, c'est une simple bagatelle, un rien qui m'a déterminé; mais ce rien est quelque chose, c'est un motif, si petit qu'il soit. Observez bien, toujours vous trouverez quelque petit poids , quelque chose de plus, comme dit Montaigne, qui a fait pencher la balance d'un côté plutôt que d'un autre.
Dans les affaires les plus importantes, si le pour et le contre semblent peser également, ce sera quelqu'un de ces petits motifs qui, venant à s'ajouter, mettra fin à l'indécision et nous déterminera à prendre tel ou tel parti de grande conséquence.
Je ne crois pas que, dans Tordre historique, les petites causes toutes seules produisent de grands effets. Les événements considérables dépendent, non d'un caprice individuel et de quelque petit incident, ou du moins n'en dépendent qu'en apparence, tandis qu'en réalité ils dépendent de l'enchaînement de nombre de causes diverses et de l'état général des esprits. Il n'en est pas de même dans la vie des individus. Combien qui, à leur insu, et même dans de graves circonstances, se décident par ces petites impulsions, ces petites humeurs, ces petits attraits ou ces petites répugnances? Quant à se décider sans aucune raison, grande ou petite, ce n'est au pouvoir de personne. Il suffit donc des petits plaisirs ou déplaisirs pour mettre à néant la doctrine de la liberté d'indifférence.
Quoique jusqu'à présent nous ayons placé en première ligne les petits plaisirs, nous ne méconnaissons nullement la part et le rôle des petits déplaisirs qui, plus fréquemment que nous ne voudrions, les accompagnent et s'y mêlent. Il nous reste maintenant à établir une comparaison entre les uns et les autres, à exa-
miner s'ils se font équilibre et, si l'équilibre n'existe pas, quel est le côté qui Temporle, sinon dans tous les hommes, au moins dans la moyenne des conditions humaines. A eux seuls sans doute ils ne font pas le 'bonheur ou le malheur de la vie, qui dépend plus encore de sentiments plus vifs et plus profonds, mais ils y entrent pour quelque chose, et il est juste d'en tenir compte.
Par ce côté de la sensibilité, quelque inférieur qu'il soit, nous touchons à la vieille et grande question de l'optimisme et du pessimisme. Que de nouveau il soit bien entendu qu'avec les petits plaisirs tout seuls nous n'avons nullement la prétention de la résoudre. Audessus d'eux il y a des joies et des douleurs dominantes qui les rejettent dans l'ombre les uns et les autres. Ces grands plaisirs et ces grandes joies, ces grandes douleurs et ces grandes tristesses n'ont échappé à personne; tous, optimistes et pessimistes, les ont opposées les unes aux autres, et les ont exagérées plutôt qu'atténuées, chacun dans leur sens. Ce qu'on peut reprocher à la plupart^ c'est de n'avoir pas
tenu compte de tous ces infiniment petits de la sensibilité qui sont, pour ainsi dire, notre pain quotidien et qui constituent un élément, nullement à négliger, de Tenquête préalable qui doit précéder la réponse à cette question : La vie vaut-elle la peine d'être vécue ?
Il y a deux manières de justifier cette omission, soit en soutenant que ces petits plaisirs et ces petits déplaisirs se font équilibre, soit en ne leur attribuant qu'un rôle insignifiant. Dans les deux cas, il serait loisible de les retrancher sans altérer en rien le compte final. Y a-t-il équilibre, c'est-à-dire les uns et les autres sont-ils en même nombre et au même degré dans la majorité des existences humaines? Bien que d'ordinaire ils s'engendrent mutuellement, et que les uns n'aillent guère sans les autres, bien que les douleurs, les petites comme les grandes, laissent une trace relativement plus sensible et plus durable, nous croyons cependant que, tout bien pesé et tout considéré, leur somme est moindre que celle des petits plaisirs. Nous avons reconnu, il est vrai, que la mémoire des plaisirs est plus courte que celle des douleurs.
En effet nous sommes en général ingrats à l'égard des jouissances passées, et même des petites jouissances actuelles de la vie ; à peine écoulées, nous n'y songeons guère. Par contre, il n'est aucune amertume que nous ne notions, pour ainsi dire, au passage, que nous n'analysions impitoyablement, et dont nous ne gardions un souvenir plein de rancune.
Quelque légères que soient les douleurs, simples gênes ou malaises, il est vrai que nous y sommes plus attentifs qu'aux sensations agréables h un degré correspondant. Pour les plaisirs, cette imperceptibilité, non pas absolue, mais relative, qui est le résultat de la faiblesse et de la confusion, commence plus tôt que pour les déplaisirs. Ainsi s'explique comment, dans ce compte double qu'il s'agit de dresser, les omissions se rencontrent en général plus souvent dans la colonne des plaisirs que dans celle des douleurs.
Mais, si les douleurs, de toutes les sortes et de tous les degrés, sont généralement plus senties et moins oubliées, par compensation, elles sont moins fréquentes et moins durables que
les plaisirs. De la nature même de la douleur il suit qu'elle doit être plus rare que le plaisir. Toute douleur vient de quelque désordre, de quelque empêchement, de quelque chose d'anormal, d'un accroc quelconque dans notre être physique ou moral. Un sentiment de bien-être au contraire est attaché à tout ce qui va bien dans notre constitution physique et morale, à tout ce qui chez nous est dans Tordre. Le plaisir, qui est l'expression même des conditions du jeu régulier de la vie, doit donc être la règle chez l'homme, comme chez tous les êtres savants, tandis que la douleur n'est que Texception. AU right, suivant une formule usitée en Angleterre pour signifier que tout est prêt et en règle, voilà la condition du plaisir, voilà, pour mieux dire, son essence même. Appuyons-nous de l'autorité de Buffon :
« Si le plaisir, dit-il, est le bien, et la douleur le mal physique, on ne peut guère douter que tout être sentant n'ait en général plus de plaisir que de douleur, car tout ce qui est con^ venable à sa nature, tout ce qui peut contribuer à sa conservation^ tout ce qui soutient son exis^
tenee est plaisir; tout ce qui tend au contraire à sa destructii)n, tout ce qui peut déranger son organisation, tout ce qui change son état naturel est douleur. Ce n*est donc que par le plaisir qu'un être sentant peut continuer d'exister.
Privé de plaisir, il languirait d*abord faute de bien. Chargé de douleur, il périrait ensuite par Tabondance du mal '. »
Cela est ^Tai de tous les plaisirs, faibles ou vifs, et voilà pourquoi, a priori, dans le cours d'une existence ordinaire, les plaisirs doivent l'emporter par le nombre et par la quantité sur la somme des douleurs. Sans une certaine plusvalue du bien-être sur la peine, nulle vie ne subsisterait *.
Peut-être ce principe paraîtra-t-il moins \Tai de la douleur morale que de la douleur physique; mais, en mettant de côté, comme nous le faisons, les grandes douleurs et les grandes
\ . Discours mr la nature des animaux.
2. M. GuyaiKcité par M. Fouillée, a bien flil: • Une certaine somme de bien-élre corporel f»iipérieiire à la somme des maux corporels est nécessaire à la subsi«»tance même de l'espèce. » (Bévue des Deux Mondes. iT, oclobre 18S8. Evolution de ridée morale.,.
joies, sur la balance desquelles nous évitons de nous prononcer, et en restant enfermé dans la sphère inférieure de la sensibilité, nous croyons que Tavantage demeure au plaisir et que, en général, les petits plaisirs en particulier offrent un excédent dont il est injuste de ne pas tenir compte dans une comparaison totale des biens et des maux de la vie. L'attention plus grande que nous sommes naturellement portés à donner aux maux ne change rien d'ailleurs à leur vrai rapport avec les biens, et ne suffit pas à neutraliser les petits plaisirs, plus continus et plus nombreux.
Dira-t-on que cet excédent, s'il existe, est de nulle valeur, qu'on peut le négliger puisqu'il se compose de plaisirs que nous goûtons en quelque sorte à notre insu, ou qui ne font pas sur nous une impression appréciable? Nous avons déjà répondu en montrant que, par leur ensemble et leur suite , ils rachètent cette extrême petitesse qui est le propre de chacun en particulier, et forment des composés qui ont leur place parmi les grands biens de la vie, tels que le plaisir de l'existence, le plaisir de la santé,
le plaisir d'agir. L'existence, la santé, la liberté d'agir ne sont-ils pas les grands et solides biens, suivant une expression de La Bruyère? Or, si vous les analysez, vous verrez qu'ils résultent d'un amas, d'une suite de ces petits plaisirs qui, chacun à part, dépassent à peine le seuil do la conscience. Ces petits biens accumulés constituent de grands biens. Ce qui nous les fait d'ordinaire négliger, est précisément ce qui en fait la valeur, à savoir leur continuité et l'habitude où nous sommes d'en jouir.
Si nous examinons plus attentivement cette influence de l'habitude, nous allons voir que ce qu'elle nous fait perdre d'un côté, elle nous le fait gagner d'un autre, et même gagner avec usure, de telle sorte que, quand même il y aurait égalité et équilibre des deux parts, abstraction faite de Thabitude, l'avantage, grâce à elle, demeurerait du côté des petits plaisirs.
Ni les psychologues ni les moralistes n'ont sans doute méconnu l'influence de l'habitude sur nos diverses facultés et sur notre être tout entier. Mais peut-être n'ont-ils pas assez fait voir comment en définitive elle augmente la
somme des biens de la vie. Elle les augmente, quoique un de ses effets soit d'émousser les plaisirs, parce qu'un autre de ses effets est d'émousser, d'effacer même les douleurs, et d'apporter partout avec elle une nouvelle sorte de plaisirs qui lui est propre.
On ne saurait apprécier trop haut l'adoucissement qui découle de Thabitude pour tous les maux et toutes les misères de cette vie. C'est là un des faits les plus considérables à opposer aux exagérations des pessimistes. Quel baume salutaire ne verse-t-elle pas goutte à goutte sur toutes les plaies de Tâme et du corps ! Le temps ou rhabitude, ce qui est la même chose, voilà le grand remède, voilà la grande consolation. Grâce à Thabitude, nous nous faisons à nos infirmités, à nos souffrances physiques, à moins qu'elles n'aient un caractère aigu, qui les rend nécessairement brèves. Les douleurs morales ressentent aussi sa bienfaisante influence; à la longue elle atténue même les plus grandes, si elle ne réussit pas à les faire disparaître et oublier. Quelles gênes, physiques ou morales, ne diminue pas l'habitude ! quelles aspérités
n'adoucit-elle pas ! quelles misères de tout genre ne rend-elle pas supportables !
S'il est vrai, comme Ta dit La Rochefoucauld, que nous ne sommes jamais si malheureux que nous avions cru de loin et d'abord, n'importe dans quelle condition, c'està Thabitude que nous le devons. « Le moine, dit Ylmitalioîi, prend goût avec le temps à sa cellule {cella continuala dulcescit), » Il n'est pas genre de vie si dur, si misérable dont on ne puisse en dire autant, même sans faire intervenir les secours mystiques de la foi et de la prière.
A cette influence bienfaisante qu'elle exerce sur la douleur, serait-il juste d'opposer Tinfluence analogue qu'elle exerce sur le plaisir? Ces deux effets en sens contraire ne se font-ils pas équilibre, de telle sorte qu'on peut mettre de côté l'habitude comme ne changeant rien aux parts respectives du bien et du mal dans la vie, comme si un poids égal était enlevé des deux plateaux d'une balance?
Si l'habitude n'avait en effet d'autre influence que celle d'amoindrir et d'effacer également, soit le plaisir, soit la douleur, si d'un côté elle
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ôtait autant de bien que de l'autre elle enlève de mal, nous devrions en effet la tenir pour neutre dans la question et nous pourrions la laisser de côté, sans crainte d'altérer les résultats. Mais riiabitude a une douceur particulière, qui se substitue aux plaisirs qu'elle diminue, et qu'elle répand jusque sur la douleur elle-même.
Ce qu'elle nous avait fait seulement supporter, elle finit par nous le faire aimer ; de là un nouveau plaisir qui prend la place de celai qu'elle a effacé, ou qui s'ajoute à ce qu'elle en a laissé subsister. Chacun, dans sa manière de vivre, quelque rude qu'elle soit, dans l'emploi et la distribution de son temps et de toutes les heures de la journée, dans ses occupations accoutumées, même les plus pénibles, dans leur monotonie, comme dans leur variété, dans leur importance comme dans leur frivolité, finit par goûter ces plaisirs compensateurs de l'habitude *.
1. « Nihil miserum est quod in naturam consueludo perduxit; paulatim enim voluptati sunt quœ necessitate cœperunt. » (Seneca, de Providentia, cap. iv.)
Il en est, il est vrai, de ces plaisirs habituels comme de ceux de la santé, on ne les apprécie guère tant qu'on en jouit. Mais, pour peu qu'ils soient troublés et contrariés, on sent bien quelle place ils tenaient dans notre vie. Quelle peine n'éprouve pas celui qui est dérangé dans ses habitudes, qui est contraint de changer sa manière de passer son temps, sa manière de travailler, ou même de se reposer et de s'amuser, qui est contraint en un mot de vivre autrement qu'il ne vivait !
Ce ne sont pas là encore tous les bienfaits de l'habitude : elle atténue, nous l'avons dit, la douleur, mais elle fait plus encore que l'atténuer. Si elle n'a pas le pouvoir de métamorphoser une douleur en un plaisir, elle a celui de faire parfois pénétrer une certaine douceur jusqu'au sein de la douleur elle-même. Aux peines du cœur les plus douloureuses elle mêle un plaisir, et, dans les larmes elles-mêmes, elle peut nous faire trouver un charme. C'est là une apparente antinomie, un curieux mystère du cœur humain, qui n'a pas échappé aux moralistes et surtout aux poètes anciens ou modernes. Jouir de
sa douleur Jouir de ses larmes, sont des expressions contradictoires en apparence, mais d'une vérité profonde, quon rencontre fréquemment chez les uns et chez les autres. La Fontaine a bien remarqué cette alliance dans les héros d'Homère de la douleur, du deuil, des larmes et de la douceur, du plaisir qu'éprouve à s'y livrer une âme affligée. « Les larmes, dit-il, que nous versons sur nos propres maux sont, au sentiment d'Homère, une espèce de volupté. Car en cet endroit où il fait pleurer Achille et Pria^l, l'un au souvenir de Patrocle, l'autre de la mort du dernier de ses enfants, il dit qu'ils se saoulent de ce plaisir. Il les fait jouir de pleurer, comme si c'était quelque chose de délicieux *. » Platon, dans le Philêbe, n'oublie pas ces plaisirs dont les douleurs de l'âme sont remplies. « On s'afflige, dit Aristote, parce qu'une personne n'est plus , mais on trouve du charme à se souvenir d'elle, à la voir dans sa pensée, à se rappeler ses actions et toute sa personne *. » Inest quiddam dulce tristitiœ,