‹ Questions de morale pratiqueChapitre 16 sur 64 · Sixième promenade d'un solitaire · texte numérisé non relu

Sixième promenade d'un solitaire

2. Pour plus de développement, voir, dans notre ouvrage du Plaisir et de la Douleur, 3^ édit., le chapitre sur le plaisir dans la douleur.

t>RÈPONDÉRANCE DES PETITS PLAISIRS 1Ô7

grandes douleurs. Revenons maintenant à ces petits plaisirs auxquels Thabilude, soit en diminuant les douleurs ou en les effaçant, soit en créant, pour ainsi dire, une nouvelle couche d'affections agréables, assure leur avantage sur la somme des petites sensations de malaise, de gêne et de souffrance. Mettons ensemble tous ces menus plaisirs habituels, chaque jour renouvelés ou permanents ; ajoutons au sentiment de l'existence, à la santé, à la jouissance de la lumière, les plaisirs du mouvement, de la promenade, de la société de nos semblables, de la table, même la plus frugale, du repos, du sommeil, de la conversation, des jeux, et nous découvrirons un fonds permanent de petites jouissances qui font plus que compensation aux petits chagrins et aux petites misères de la vie. Il y a des petits plaisirs attachés à la maladie elle-même, quand elle n'est pas trop aiguë, et qui font compensation à quelques-uns des ennuis et des peines qu'elle apporte avec elle. Nul philosophe moraliste n'a fait aussi bien l'analyse de ces petites compensations qu'Antoine de Lasalle, dont le nom méritait mieux

d'être conservé que celui d'Azaïs comme l'auteur du système des compensations. Bien qu41 ait vécu dans la misère et qu'il soit mort, abandonné de tous, à THôtel-Dieu de Paris, il s'est plu toute sa vie à nous faire voir dans la douleur elle-même un auxiliaire et un assaisonnement du plaisir. « Sans le mal, dit-il, il n'y a pas de bien senti, et Ton ne sent jamais si vivement le bien que dans le passage du mal au bien. »

Il trace un charmant tableau des soins, des gâteries dont le malade est Tobjet, des attentions qu'on a pour lui, des douceurs qu'on lui prodigue, qui lui font prendre son mal en patience, et même y trouver un certain plaisir : « J'ai la fièvre, je cause avec mes amis; je sens bien la fièvre, mais le plaisir de babiller avec eux me fait passer par-dessus. De plus on vient me voir et l'on me choie ; tout le monde a plus d'égard pour moi qu'à l'ordinaire. Mon incommodité me fournit une raison ou un prétexte pour me donner du bon temps, et, si Ton considère la paresse naturelle à l'homme, cela peut faire un motif. Je redeviens convalescent

et je vois qu'on n'est plus occupé de moi; moins de visites, moins d'égards; me voilà resté presque seul. Il me prend presque envie de redevenir malade *. » Thackeray, dans un de ses romans, a aussi décrit avec beaucoup de vérité ces petites joies de la convalescence *. J'interprète dans le même sens cette pensée de Joubert : « Il y a un degré de mauvaise santé qui nous rend heureux »; sans doute par le soin qu'on prend de soi et par le soin qu'on prend de nous. Grâce à tous ces adoucissements, nous pouvons, sans nous élever jusqu'à la hauteur du stoïcisme, supporter bien des contrariétés, des misères, des petits chagrins par lesquels un trop grand nombre se laissent troubler, aigrir, abattre et se tourmentent outre mesure. En fait de mal, il ne faudrait pas tant s'écouter, tandis qu'en fait de bien, il serait peut-être bon de s'écouter davantage et de savoir mieux goûter, qu'on a coutume de le faire, toutes ces

1. Le Désordre régulier, in-12. Auxerre, 1780. Lasalle est né en 1784 et mort en 1829. Voir sur Lasalle l'étude sur les compensations, dans mes Premières études familières de psychologie et de morale,

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