Histoire d'Arthur Pendennis
no QUESTIONS DE MORALE PRATIQUE
légères impressions agréables qui n'ont d'autre tort, si c'en est un, ou plutôt si ce n'est pas ce qui en rehausse le prix, que d'être à chaque, instant renouvelées, que d'être habituelles. Il serait équitable d'en faire une plus juste estime, de les traiter moins dédaigneusement, et de les considérer au moins à l'égal des petites peines qui leur correspondent. Si nous faisions ainsi, la vie nous apparaîtrait sous des couleurs moins sombres; il y aurait moins de gens mécontents de leur sort en ce monde, moins de pessimistes, sinon par de faux systèmes, au moins par mauvaise humeur.
La vie a sans doute bien des mauvais côtés, mais elle en a aussi de bons, qu'il faut mettre dans la balance avant de récriminer contre la destinée. Un de ces bons côtés est sans nul doute celui de ces petits plaisirs et des plaisirs habituels; mais je ne suis pas encore au bout du panégyrique que j'en veux faire.
Aucun plaisir, il est vrai, ne cesse que nous n'éprouvions d'abord quelque douleur proportionnée au degré de la jouissance perdue, comme aussi il y a quelque plaisir à se sentir
soulagé d'une douleur quelconque. Quels cruels mécomptes, quelles déceptions, quelles souffirances, quel vide ne laissent pas après euxles grands plaisirs, les grandes joies quand nous venons à les perdre! S'ils nous font moins jouir, les petits plaisirs ont pour compensation cet avantage de nous faire moins souffrir, quand momentanément nous en sommes privés. Ce qui leur succède dans Tâme, ce n'est pas la douleur, le mot serait trop fort, mais seulement une sorte de diminutif de la douleur, un malaise, un léger déplaisir. Ils ont encore cet autre avantage de n>tre pas dos plaisirs rares, exceptionnels, qu'on ne puisse goûter que dans certaines conditions de rang et de fortune, qui ne sont à la portée que des privilégiés de ce monde, qui exigent un heureux concours de circonstances. A tous il est donné d'en jouir, dans toutes les situations de la vie, dans les plus humbles, comme dans les plus élevées, et même dans les plus misérables. Sans cette douceur secrète qu'ils y répandent, bien que nous ne nous en rendions pas toujours compte, à combien la vie ne seraitelle pas insupportable ! Ces plaisirs de Thabi-
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par une suite de petits plaisirs et de petits déplaisirs; les grandes sensations ne s'y rencontrent qu'à des intervalles plus ou moins éloignés. Quelque faibles que soient ces petites affections, elles se laissent découvrir, quand nous voulons bien leur prêter quelque attention, quand nous auscultons, pour ainsi dire, notre sensibilité. D'ailleurs, ajoutées les unes aux autres et accumulées, nous avons constaté qu'elles produisaient des effets notables de bien-être ou de mal-être.
Les petits plaisirs ne vont pas seuls ; des déplaisirs correspondants, qui se glissent entre eux, ils s'engendrent réciproquement et se succèdent, ils s'entremêlent constamment ; ils sont en une sorte de connexion. Toutefois ils ne se font pas équilibre, et, tout compensé, toute proportion gardée, il nous a paru que les petits plaisirs, qui sont inhérents à notre état normal, avaient la prépondérance sur les petits déplaisirs causés par quelques empêchements qui ne peuvent être que l'exceptioli, et non la règle, dans le cours d'une vie.
En dernier lieu, et Comme pour leur assurer
la victoire , nous avons fait intervenir Thabitude qui étend en quelque sorte une certaine couche de plaisir de seconde formation sur les plaisirs qu'elle émousse ou même qu'elle efface, et fait pénétrer une certaine douceur jusqu'au sein de la douleur et des larmes. Qu'elle soit donc bénie cette grande consolatrice des misères humaines, cette fée bienfaisante de Tliabitude qui , avec sa baguette magique , fait sortir quelque plaisir du sein de la douleur elle-même !
Par ces analyses psychologiques et morales, sans nullement prétendre résoudre le grand problème de l'existence du mal, nous avons voulu mettre en relief les petites jouissances qui nous aident à supporter les maux de la vie. Grâce à elles, sachons au moins nous mettre au-dessus des petits déplaisirs, dont nul n'est exempt, ce qui n'exige pas de notre part une bien grande force d'âme; d'un autre côté, prisons davantage ces petits plaisirs dont tous nous jouissons. Nous terminerons par ce précepte modeste, mais excellent, de morale et de sagesse pratique.