‹ Questions de morale pratiqueChapitre 39 sur 64 · voh in-12, 1858, chez Garnier · texte numérisé non relu

voh in-12, 1858, chez Garnier

Martinet, qui, à Tissue d'une fête au Champ de Mars, sauva, au risque de sa vie, des femmes, des enfants qui périssaient sous les pieds d'une multitude affolée s'écrasant aux grilles de l'École militaire; je me rappelle aussi la peinture non moins émouvante qu'il fit, dans un autre rapport, de cette servante héroïque qui, seule courageuse, au milieu des scènes sauvages et sanglantes de Busançay, sauva sa maîtresse en la couvrant de son corps.

Parmi les rapporteurs les plus récents j'ai entendu MM. Renan, Alexandre Dumas, Maxime Du Camp, Caro, Boissier, Sully Prudhomme.

Tous ont excellé à raconter, à faire aimer et admirer les vertus couronnées; tous ont attendri, ont ému l'auditoire. Mais peut-être, dans leurs considérations générales en faveur des prix de vertu et sur la vertu elle-même, ne sontils pas à Tabri de quelques critiques.

Je crois que les prix de vertu n'avaient pas besoin d'être défendus à nouveau , comme ils l'ont été à peu près chaque année , au risque d'un certain nombre de répétitions. Du moins fallait-il les défendre d'un point de vue moins

l'état et les municipalités 207

étroit et moins exclusif, et sortir un peu plus du cercle de l'Académie française. Il eût été à propos d'élever et de généraliser davantage la question par le rapprochement des prix de vertu académiques avec une foule d'autres, et en les rattachant à ce grand principe, d'où tous ils découlent, de l'encouragement au bien. Autant vaut ce principe de l'encouragement au bien, autant valent les prix de vertu de l'Académie française et en général tous les prix de vertu. Mettre en question l'utilité, la convenance, la moralité des prix de vertu, c'est contester la légitimité de l'encouragement au bien lui-même, c'est condamner toutes les récompenses publiques à la vertu, qui ont été et qui sont encore si variées, si nombreuses, et qui jouent un si grand rôle dans l'éducation nationale, dans la vie publique et dans la vie privée. Il en est pour l'enfant à l'école ou au collège ; il en est pour les cheveux blancs, pour les bons et vieux services; il en est de communes à toutes les carrières, et d'autres spéciales à quelques-unes ; il en est pour la vertu en général, d'autres pour telle ou telle espèce de vertu et de dévouement^ particulièrement pour

la piété filiale, pour les vertus de famille; il en est qui sont décernées par TÉtat, par des villes, d'autres par des sociétés particulières, par des académies de province qui, grâce^ à de généreux donateurs, disposent, comme l'Académie française, de sommes plus ou moins considérables pour encourager et récompenser le bien.

En première ligne de ces récompenses je mets les décorations que Taustère M. Barodet, comme le maréchal des logis Thomas, promu au commandement de la garde nationale en 1848, voudrait abolir, au moins dans Tordre civil. Sans doute la plupart des croix de la Légion d'honneur sont la récompense de mérites littéraires et artistiques ou de services administratifs et politiques, exceptionnels ou non, qui n'ont rien de commun avec la vertu. Mais il y a aussi des décorations données à de grandes, à de belles actions, à dés actes de dévouement. La valeur militaire pour la défense de la patrie n'est-elle pas d'ailleurs ellemême une vertu ?

Outre les décorations, il y a des médailles militaires ou civiles, en bronze, en argent, en

l'état et les municipalités 209

or, des primes, des mentions insérées dans le Journal officiel d'actes de dévouement. Le mir nistre de l'intérieur, les préfets les donnent à des citoyens ou à des agents qui ont exposé leur vie pour arracher une victime du feu ou des eaux, dans un incendie ou une inondation, qui se sont jetés au-devant d'un cheval emporté ou d'un chien enragé, qui ont arrêté un assassin au péril de leur vie. Il y a eu des médailles spéciales, par exemple les médailles du choléra, pour récompenser le courage déployé contre tel ou tel fléau. Ajoutons les sociétés particulières qui, comme celles des sauveteurs bretons, de la morale chrétienne, des victimes du devoir, de l'encouragement au bien, et d'autres encore, donnent aussi des médailles ou des récompenses pécuniaires et des secours aux familles laissées dans la misère par ceux qui sont tombés victimes du devoir et de leur dévouement.

Outre l'État et les sociétés particulières, un certain nombre de municipalités distribuent des prix de vertu en argent, en médailles d'honneur ou en livrets de la Caisse d'épargne.

M. Boucher de Perthes, véritable iMontyon xiiunicipal, a fondé, il y a quelques années, un prix annuel de 500 francs dans un certain nombre de villes de France, en faveur de Touvrière qui a montré lé plus de zèle à venir en aide à ses parents. Ce sont des récompenses décernées à la piété filiale.

Le Conseil municipal de Paris dispose de quelques fondations qui se rangent dans la catégorie de Tencouragement au bien. Une des plus récentes est la fondation Batifol, d'une somme annuelle de 10 000 francs en faveur d'une ouvrière recommandable par sa capacité et sa bonne conduite. Citons encore les legs Pascal Faval et Préau, dont le revenu doit être distribué en dot, chaque année, à des filles pauvres et honnêtes; le legs Narabutin pour des ouvriers économes, et le legs Reverdy en faveur de bons pères de famille.

La ville de Lyon a une fondation considérable , la fondation Pléney , qui s'élève à 43 000 francs de rente, et se partage chaque année en livrets de la Caisse d'épargne de 500 francs en faveur de garçons et de filles

l'état et les municipalités 211

âgés de vingt ans, « ayant, suivant les termes du testament, soutenu, par leur travail et leur dévouement prolongé, leurs frères et sœurs orphelins ou leurs parents malheureux * ». La ville de Reims, en une séance solennelle à Thôtel de ville, le premier dimanche de décembre, distribue chaque année une somme de 14 000 francs pour récompenser « le travail, la vertu, le dévouement, rattachement au devoir ». A Bordeaux il y a une société d'encouragement au bien qui distribue des prix de vertu. A Marseille, deux fondations, Tune de M. Lemoyne, de 20 000 francs, l'autre de M. Desautels, de 40 000, sont destinées à récompenser des fils et filles de cultivateurs qui se sont distingués par leur piété filiale et leur assiduité à remplir tous leurs devoirs. Rouen dispose de 7 500 francs de rente pour les filles et garçons les plus méritants de ses écoles, pour leur con-

1. La ville est entrée en possession de ce legs important en 1867. Les choix sont faits par une commission composée de sept membres du conseil des prud'hommes et sept de la commission des hospices. La distribution a lieu le 14 juillet. — L'Union chrétienne de fabricants distribue aussi chaque année des primes aux ouvriers les plus dignes.

duite comme pour leur travail. Caeu a un legs Laîr pour prix de courage et de moralité. A Clermont, je signale Tintéressante fondation, par Mme veuve Bonnabaud, d'une rente de 12 SOO francs à partager entre les vieux domestiques qui se sont fait le plus remarquer par leur probité et leur fidélité à leurs maîtres; cette rente est divisée en vingt-cinq pensions de deux cents francs pour les plus âgés, et de soixante ou cent francs pour ceux qui n'ont pas plus de soixante-cinq ans.

La ville de Chambéry a hérité en 1860 de la fortune de M. Nicolas Burdin, qui doit être distribuée en prix de vertu pour les bons exemples, pour la piété filiale et les faits de dévouement. Amiens a plusieurs fondations (Vagniez- Piquet et Soyer) pour encourager la vertu dans les classes ouvrières. Le major Louis Robichon, né à Orléans et mort à Moulins en 1848, a légué- à sa ville natale et à la ville de Moulins deux sommes considérables destinées à récompenser les actes de bravoure et de dévouement.

Au Havre il y a une fondation Lemaistre pour récompenser « une grande action ou un

l'état et les municipalités 213

acte de courage et de dévouement ». La Société amicale de Loir-et-Cher, fondée par MM. Bozérian et Chapu, distribue, non seulement des secours à ses membres, mais des récompenses pour Tencouragement au bien. Alby et Castres décernent alternativement un épi d'or pour récompense de Tamour du travail.

Il y a des fondations pour prix de vertu dans des villes de moindre importance. J'en citerai trois à Honfleur, parmi lesquelles il en est une pour encourager Tordre et la propreté dans les classes pauvres. Gardons-nous de sourire : cette récompense est bien méritée par la femme qui, malgré sa pauvreté, tient proprement son ménage, son mari et ses enfants. Une somme importante a été récemment léguée à Issoudun, dont les revenus doivent être attribués à des familles de vignerons pauvres, d'une conduite irréprochable. Il n'y a pas jusqu'à quelques chefs-lieux de canton qui n'aient des prix de vertu. Citons tout au moins, pour terminer cette énumération déjà longue quoique bien incomplète, Vatan, dans le Cher, oii un prix existe en l'honneur de la piété filiale.

Ainsi, même en mettant à part pour le moment les prix académiques auxquels nous allons revenir, se sont multipliés par toute la France les prix de vertu. Ils portent des noms différents, ils varient de forme et de valeur, mais ils ont tous un même but, Tencouragement au bien, à la charité, au dévouement. On ne peut attaquer les uns sans attaquer les autres, sans s'en prendre à ce sentiment universel qui applaudit aux récompenses pour le bien, non moins qu'aux châtiments pour le mal. Y a-t-il rien de plus moral au monde, et j'ajoute rien de plus opportun dans le temps où nous sommes?

Ces récompenses ne sont dues qu'aux bonnes actions librement accomplies, et qui dépassent le niveau commun du devoir. La liberté d'ailleurs, sans laquelle nulle récompense ne saurait être méritée, n'est pas seulement dans les actions plus ou moins réfléchies à l'avance, elle est aussi dans l'entraînement spontané de celui qui se dévoue pour sauver son semblable, de celui qui, sans nul calcul, sans nulle hésitation, fait le bien dont il a l'intuition, ou qui est arrivé à l'accomplir sans effort par une habitude Ion-

l'état et les municipalités 215

guemeiit et péniblement acquise. Quant à celui qui n'aurait réellement agi que par instinct, c'est-à-dire par une noble mais aveugle impulsion de sa nature, je ne crois pas qu'il ait droit à une récompense, quelque belle et utile que fut son action. Cependant il m'a paru que, chez quelques-uns des derniers rapporteurs des prix de vertu, il y avait un certain penchant, qui peut-être leur venait des théories déterministes à la mode, à nous faire voir un pur instinct dans cet entraînement continu au bien qui est le caractère distinctif de la plupart des lauréats. On aurait dit qu'ils se les représentaient comme un bon chien de chasse toujours sur la piste du gibier. Cette comparaison peu flatteuse n'a pas été faite, mais elle m'a été plus d'une fois sug* gérée par leur manière d'expliquer et de louer les vertus de leurs héros.

Je viens de parler du devoir et du sentiment du devoir qui entrent dans toute action vraiment vertueuse, et qui seuls méritent d'être récompensés. Mais qui n'a fait que son devoir méritè-t-il une récompense? Est-il, je ne dirai pas immoral, comme le prétendait la Conven-

tion, mais convenable et à propos de récompenser des citoyens qui n'auraient strictement fait que leur devoir, c'est-à-dire ce qu'ils n'auraient pas pu ne pas faire sans être dignes de blâme? Je n'hésite pas à répondre qu'à ceux-là en effet nulle récompense n'est due. Le soldat qui n'a fait que ne pas lâcher pied à la bataille ne reçoit pas la croix. Quelque opinion qu'on puisse avoir de l'immoralité du siècle, nous inclinons à croire que ceux qui font leur devoir, dans les circonstances communes, sont plus nombreux que ceux qui ne le font pas; combien donc ne faudrait-il pas multiplier les récompenses, et à quel médiocre degré d'estime et de valeur ne les ferait-on pas descendre ! Les prix de vertu sont, ou doivent être, pour ceuxlà seuls qui ont fait, non pas seulement leur devoir, et rien que leur devoir, mais quelque chose de plus que ce qui est exigé de tous. Audessus de ce niveau commun du devoir qui s'impose à tous également et où chacun doit se maintenir, sous peine de manquer à •ce qu'il doit, il y a des actes vertueux, accomplis dans des circonstances exceptionnelles et difficiles,

l'état et les municipalités 217

auxquels nul, à la rigueur, ne saurait être tenu, d'autant plus louables qu'ils ne sont pas obligatoires; en un mot, au-dessus du devoir il y a le dévouement.

Il peut sans doute se présenter des cas où Tun se rapproche plus ou moins de l'autre, et où il est plus ou moins difficile de marquer la limite précise qui les sépare, mais la distinction n'en existe pas moins, et c'est à tort que quelques moralistes ont voulu Teffacer. Nulle municipalité, nulle académie, par exemple, ne songera à récompenser celui qui, de son avoir, ou même de son travail, a entretenu ses vieux parents sans avoir à supporter des privations extraordinaires, ni celui qui, sans s'imposer aucun pénible sacrifice, aura plus ou moins contribué de sa bourse à des œuvres de bienfaisance, ni à celui qui, de la rive, ou même en se mouillant jusqu'au genou, au risque de quelque rhume, aura tendu une perche à qui se noyait.

Il n'en est pas de même de ceux qui ont tout sacrifié, leur fortune, leur santé, pour le soulagement des misérables, pour le soin des ma-

lades étrangers, sans aucun lien avec eux que celui de l'humanité et de la charité, et pour ceux-là qui se sont, au risque de leur vie, précipités dans les flammes ou dans les flots pour leur arracher quelques victimes. Suivant la profession, Tétat, les engagements, il y a des actes, il est vrai, qui pour les uns relèvent du devoir commun, et qui pour les autres sont plus que du devoir. Dans un naufrage, le devoir du capitaine est de rester le dernier sur son bord et de veiller au salut de tous avant le sien. Mais le simple passager qui reste avec lui, qui se dévoue pour sauver les autres, sans songer d'abord à se sauver lui-même, dépasse la mesure de ce qu'il doit. Elle dépasse aussi cette mesure la femme du monde qui, sœur de charité volontaire, se consacre pendant la contagion au soin des malades. Celui qui a pris le fusil, quoique dispensé par la jeunesse ou par son grand âge, pour repousser l'invasion, a plus de mérite assurément que celui qui y a été contraint par la loi. Quiconque risque sa vie pour le salut d'autrui fait plus qu'il ne doit. Pour l'honneur de l'humanité, des actes pa-

Page 1