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L ACADEMIE FRANÇAISE ET LES ACADEMIES DE PROVINCE

Accroissement du nombre et de l'importance des prix de vertu académiques. — Réponse aux sarcasmes de Chamfort contre l'argent donné en récompense à la vertu. — Nul de ces lauréats n'a pensé faire un bénéfice avec la vertu. — Ils ne se sont pas présentés eux-mêmes ; il a fallu les découvrir, les dénoncer à l'Académie. — Montyon a eu raison de donner d'abord la préférence aux Français pauvres. — Mais il faut aussi des récompenses pour les riches qui ont bien usé de leurs richesses et qui ont rendu des services à l'humanité. — Avantages d'un dédoublement de la séance mixte des prix littéraires et des prix de vertu. — La vertu doit être entendue dans sa plus large acception. •— Toutes les formes du courage, tous les dévouements à la science, tous les services à l'humanité doivent y être compris. — Grands prix à réserver pour la séance annuelle des cinq Académies. — Nombreux prix de vertu dans les Académies de province. — Pourquoi les dons affluent aux Académies. — Jamais ne furent plus opportuns les encouragements au bien pour combattre tant d'excitations au mal.

Distribués par T Académie française, par la plus ancienne et la plus illustre des classes de l'Institut, par un des corps qui présentent le plus

de garanties d'indépendance et de lumières, ces prix reçoivent une importance et un éclat qu*aucune société particulière, aucune institution locale, ou même aucune municipalité, ne pourraient leur donner. Les autres classes de l'Institut, l'Académie des sciences et l'Académie des sciences morales et politiques, disposent d'un certain nombre de prix dont les fondateurs ont été inspirés, non pas seulement par l'amour des lettres ou de la science, mais par amour de l'humanité, et qui sont destinés à récompenser les auteurs de quelque découverte qui diminue nos misères et nos souffrances. Tels sont les prix pour Textinction du paupérisme ou pour Tamélioration du sort des classes pauvres, pour les meilleurs moyens de préserver la santé des ouvriers d'industries insalubres, pour les progrès de l'hygiène, pour les ouvrages les plus propres à répandre l'instruction dans le peuple et à développer l'amour de la patrie. Mais à TAcadémie française seule, jusqu'à présent, il est donné de distribuer des prix de vertu. Qu'il nous soit permis de lui envier ce glorieux privilège.

Les autres classes de l'Institut, et particuliè-

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rement TAcadémie des sciences morales et politiques, qui a une section de morale dans son sein, sembleraient devoir être appelées à partager cette tâche avec elle. II est probable que, si elle eût existé au temps de la donation de Montyon, elle aurait eu sa part, si même elle n'eût pas été préférée.

Depuis ce premier prix de 1783, qui était unique, les prix de vertu, comme les prix littéraires et scientifiques, se sont accrus en nombre et en importance, soit par les effets de plus en plus considérables du legs Montyon, soit par les dons de nouveaux bienfaiteurs. Outre les prix Montyon, l'Académie en possède un certain nombre d'autres, pour récompenser la vertu en général, ou telle ou telle espèce particulière de vertu et de dévouement. Je ne donnerai pas la liste entière de ces imitateurs de Montyon, je me borne à citer quelques-uns des plus généreux, comme M. Honoré de Sussy qui a légué à l'Académie française une somme de 200 000 francs, et Mlle Camille Favre qui lui a légué 14 500 francs de rente à distribuer chaque année en prix de SOO francs avec une

médaille. Le legs de Mlle Camille Favre était fait à rinstitut, non à l'Académie française; je suis de ceux qui ont regretté que llnstitut ne les ait pas gardés pour les distribuer en son nom dans la séance annuelle des cinq Académies. Il faut ajouter le legs que vient de faire le docteur Buisson de sa fortune entière « pour augmenter le nombre et l'importance des prix de vertu. » Aujourd'hui l'Académie dispose à peu près d'un aussi riche budget pour encourager le bien que pour encourager les belles-lettres. J'ose même prédire que bientôt les sommes consacrées aux prix de vertu l'emporteront \

Récompenser, encourager la vertu n'est pas assurément la moins considérable ni la moins noble part de sa double mission. Il est bien de donner des couronnes à qui l'emporte dans les lettres, dans l'éloquence et la poésie, mais il est mieux encore d'encourager la vertu ; bien faire est au-dessus de bien dire, en prose ou en vers.

L'Académie ne donne pas seulement des

1. M. Emile Robin vient d'offrir à l'Académie un nouveau prix de 1 000 francs, principalement destiné à récompenser les actes de dévouement à la famille

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mentions d'honneur, ou même des médailles, elle y ajoute une certaine somme d'argent pour ses lauréats de la vertu comme pour ses lauréats des belles-lettres; c'est un des griefs des adversaires des prix de vertu. Rétribuer, salarier celui qui fait le bien, donner de Targent pour la vertu, la tarifer au prix de quelques pièces d'or, combien, suivant eux, n'est-ce pas rabaisser la vertu! Monlyon a voulu que ces prix fussent décernés non à des riches, mais à des Français pauvres, ce qui, selon Chamfort, est un outrage aux vertus indigentes, une avilissante aumône.

Je crois que Montyon a eu raison de mettre en première ligne les Français pauvres pour le concours des prix de vertu. La charité, l'abnégation, ne prennent-elles pas plus de valeur chez ceux qui sont eux-mêmes pauvres et misérables, et qui seraient plus excusables, dans la gêne où ils sont, de songer à eux avant de songer à autrui? Que celui qui est dans la misère vienne néanmoins au secours de qui meurt de faim, ou que tout aussitôt, et sans hésiter, il porte chez le commissaire de police le billet

de banque qu'il a trouvé dans la rue, combien plus qu'un riche n'est-il pas digne d'éloge!

Peut-on d'ailleurs soupçonner ces Français pauvres d'avoir agi par intérêt, en vue d'une bien faible, bien tardive et bien incertaine récompense, eux qui probablement ne savaient pas qu'il y eût au monde une Académie française et encore moins des prix de vertu? Lauréats d'un genre particulier, ils ne se sont pas présentés eux-mêmes comme candidats; ils ne se sont pas mis sur les rangs, ils n'ont pas sollicité des juges, ils n'ont pas fait valoir leurs titres ni envoyé leurs pièces à l'Institut. L'Académie ou leurs concitoyens doivent faire tout cela pour eux; il a fallu qu'on réussît à les découvrir dans l'obscurité où ils se cachaient pour faire le bien, et qu'ils fussent en quelque sorte dénoncés par les témoignages spontanés des autorités locales ou par l'opinion publique. D'ailleurs, que cet argent, secours inattendu qui leur arrive par une sorte de providence, est bien placé! Ils ne s'en serviront pas, soyez-en sûrs, pour le mettre à la caisse d'épargne, ni pour acheter une action, ni pour se procurer

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plus d'aise et de plaisir : ils ne remploieront que pour continuer, pour étendre Toeuvre charitable à laquelle ils se sont dévoués. Quant à eux, avant, comme après, ils vivront de privations au profit des autres. Qu'il est même à regretter que l'Académie ne dispose pas en leur faveur de sommes plus considérables pour leur permettre de faire plus de bien encore!

Toutefois je voudrais des prix de vertu, non pas seulement pour les Français pauvres, mais aussi pour les riches, pour les grands et les puissants de tous les pays qui ont fait quelque bien à l'humanité, sauf à donner à ces prix une autre forme, comme celle d'une médaille d'or frappée en leur honneur. Il y a déjà bien des années, j'assistai, simple correspondant, à une séance où l'Académie des sciences morales et politiques eut à se prononcer sur l'acceptation d'un legs pour fonder une médaille d'or de 500 francs à décerner à Thomme riche qui aurait fait le meilleur usage de sa fortune. La proposition fut fort mal accueillie, ou même tournée en ridicule parla majorité des membres présents, parmi lesquels des hommes comme

MM. Guizot, Cousin ou Mignet. 500 francs pour un homme riche, dirent-ils en levant les épaules, cela n est pas sérieux! En moi-même je songeais qu'au contraire rien n'était plus sérieux, et je trouvais qu'un tel refus était regrettable.

Je ne sais ce que vaut cette rose d'or que le pape envoie chaque année à la princesse la plus méritante du monde catholique : mais je suis assuré que la reine ou l'altesse royale qui la reçoit s'estime fort honorée, quand même elle ne vaudrait pas 500 francs *,

De même aussi quel honneur pour le millionnaire qui serait jugé digne d'une pareille médaille et qui viendrait la recevoir dans une séance solennelle des mains du président de l'Institut! A qui a fait le meilleur usage de sa fortune? De combien d'interprétations et d'applications diverses, toutes excellentes, est sus-

1. Elle a été donnée cette année à la princesse régente du Brésil, pour l'abolition de l'esclavage dans ses Etats. J'imagine aussi que la noble reine qui se cache sous le nom, déjà glorieux dans les lettres, de Carmen Sylva, aura reçu avec reconnaissance la grande médaille d'or que vient de lui décerner l'Académie française, et aussi M. Pasteur l'épi d'or d'Alby et de Castres. J'ai d'ailleurs lieu d'espérer qu'une récompense semblable pourra être bientôt décernée par l'Académie des sciences morales et politiques.

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ceptible cette belle formule ! Llnstitut aurait pu d'abord donner cette médaille à Montyon luimême; plus tard, au duc de Luynes, pour les services rendus aux beaux-arts et à l'érudition. A des titres semblables, et pour le don magnifique qu'il a fait à l'Institut, elle serait aujourd'hui bien méritée par le duc d'Aumale, qui, sans doute, ne la dédaignerait pas. Wallace l'aurait aussi méritée pour tant de belles fondations, pour tant de bienfaits envers Tliumanité. Tel grand industriel, comme Dollfus, qui se serait signalé pour avoir consacré une partie de son gain et de sa richesse à l'amélioration du sort de ses ouvriers ou des classes ouvrières en général, serait un de ces lauréats d'élite. Celui qui aurait sacrifié sa fortune pour contribuer à quelque découverte qui diminue les souffrances de Thumanité aurait également des droits à ces récompenses insignes.

Que de millionnaires eussent été fiers de transmettre dans leurs familles cette médaille d'honneur avec leurs millions !

Non seulement l'Académie doit continuer avec zèle cette grande œuvre d'encouragement

au bien, soit à l'égard des Français pauvres, soit même des Français riches, mais elle ne doit rien négliger pour Tétendre et pour en rehausser Téclat. Je ne suis pas de ceux qui, comme certains membres de la Commission du budget, trouvent l'Institut trop^ riche : je suis de ceux, au contraire, et je ne perds pas une occasion de le dire, qui voudraient qu'il le fût bien davantage, pour les prix de vertu, comme pour tous les autres.

Rien ne me paraîtrait plus propre à attirer de nouveaux dons qu'une plus grande solennité donnée à la distribution des prix de vertu.

D'abord l'Académie a bien fait de changer, il y a cinq ou six ans, l'époque de cette distribution. Elle avait lieu autrefois au mois d'août, et les bancs de l'Institui, même ceux de l'Académie française, étaient à peu près vides. Aujourd'hui qu'elle a lieu vers le milieu de novembre, les bancs sont tous remplis, et l'amphithéâtre est trop petit pour un public empressé. Je voudrais, en outre, qu'elle fit moins de besogne à la fois, c'est-à-dire que les deux distributions des prix de vertu et des prix littéraires fussent séparées,

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à Tayantage commun des uns et des autres, qui, chacun en particulier, mériteraient bien une séance tout entière, et non pas seulement une demi-séance. Contre les inconvénients de cette séance unique, beaucoup trop remplie et par des sujets si divers, je puis d'ailleurs invoquer en témoignage M. le secrétaire perpétuel et les rapporteurs eux-mêmes. Chaque année, à mesure que les deux sortes de prix augmentent, je les entends se plaindre du temps qui leur manque soit pour raconter les actions vertueuses dont ils ont à rendre compte, soit pour la critique et Téloge des ouvrages couronnés.

C'est un véritable tour de force que d'enfermer tant de noms, tant de faits, tant d'appréciations, tant d'éloges ou de critiques, dans un rapport ou discours qui ne doit pas durer plus d'une heure. Ils n'évitent qu'à force d'esprit, de traits ingénieux, de fines transitions, la sécheresse et Tennui d'une simple énumération ou d'un catalogue, mais non pas sans bien de fâcheuses coupures ou lacunes. Comment, en si peu de temps, faire défiler tant de livres en

prose ou en vers, et en dire, même de la façon la plus sommaire, les qualités et les défauts? Encore moins le temps laissé au rapporteur des prix de vertu, qui a le désavantage de parler le second, lui permet-il de faire la part qui reviendrait à chacun de ses lauréats ou plutôt de ses héros de charité et de dévouement. Aussi à chaque page de leur manuscrit, Fun et Fautre s'excusent-ils auprès du public de la gêne où ils sont pour dire tout ce qu'ils auraient à dire. Il serait cependant facile de les mettre plus à Taise en accordant aux lettres, comme à la vertu, l'honneur, dont elles sont également dignes, d'une séance tout entière, au lieu seulement d'une moitié ou d'un tiers. Chaque année l'Académie aurait deux séances solennelles, l'une pour les prix littéraires , l'autre , non moins attrayante, exclusivement réservée aux prix de vertu. Elle n'aurait assurément qu'à se féliciter d'une innovation qui accroîtrait sa renommée et sa popularité.

Chacune de ces deux séances solennelles pourrait être remplie, sans qu'il fut nécessaire d'imposer aux orateurs la fatigue d'un trop long

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rapport ou discours. Pour la séance exclusivement littéraire, il suffirait de faire une place plus grande à la lecture de fragments d'œuvres couronnées, en prose ou en vers, qui ont toujours un grand succès dans la bouche de M. Halévy ou de M. Coppée. Quant aux prix de vertu, la tâche, si elle paraissait trop lourde pour un seul, pourrait être divisée entre deux rapporteurs, qui se feraient une sorte de partage des divers genres de belles actions et de vertus. D'ailleur^qu'on le veuille ou non, d'une façon ou d'une autre, ces deux séances s'imposeront bientôt nécessairement à l'Académie à cause du nombre toujours croissant des legs et des donations pour les lettres et pour la vertu. Le temps ne suffira plus, même pour une simple énumération.

Je ne crois pas qu'il soit à craindre que cette fête de la vertu doive perdre de son attrait en perdant de sa nouveauté, comme paraissait s'en inquiéter un des derniers rapporteurs, après avoir d'abord heureusement rappelé la vive émotion excitée par le premier prix de vertu décerné en 1783. A défaut du charme de la

nouveauté, les prix de vertu auront toujours, il nous semble, ce qui ne périt pas, Tattrait qui s'attache aux belles actions, les sentiments sympathiques qu'elles éveillent, l'enthousiasme pour le dévouement; le simple récit en demeurera toujours touchant, même sans nul effet oratoire. Que de larmes en Tentendant prêtes à s'écouler, non pas seulement des yeux des dames et du public, mais des académiciens les plus habitués à ces cérémonies! Faites paraître Fhumble et pieuse héroïne ou le héros modeste, si toutefois ils consentent à se montrer, de quelque grande œuvre de charité et de dévouement, faites-les traverser rassemblée, pour recevoir leur récompense des mains du président, et vous verrez se renouveler des scènes non moins vives d'attendrissement et d'enthousiasme qu'en 1783.

Après avoir parcouru la plupart des notices des prix de vertu, nous pouvons dire que tous ces prix nous semblent avoir été bien donnés, et qu'il n'est pas un seul lauréat qui n'ait mérité cette juste et solennelle récompense. Où M. Maxime Du Camp a-t-il puisé tous les beaux

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traits de cette morale en action du xix® siècle avec lesquels il a composé son livre de la VetHu en Francel II nous dit, dans la préface, qu'il les a puisés surtout dans les archives de l'Académie française, « où il a recueilli une moisson si abondante qu'il a éprouvé parfois quelque peine à décider de son choix ». Quelle précieuse et édifiante collection, que de beaux exemples à suivre, que de traits admirables dans toutes ces notices que l'Académie publie chaque année à part et répand à un grand nombre d'exemplaires! Ce sont comme les annales de la vertu, c'est la morale en action contemporaine. Voilà des documents, qui sont bien aussi des documents humains, parfaitement authentiques, et que l'Académie peut opposer à tous ces documents de l'immoralité et du crime si soigneusement recueillis, pour charmer leur public blasé, par nos poètes et romanciers réalistes.

Qu'elle continue donc à honorer, à récompenser et à mettre au grand jour, en dépit de la modestie de leurs auteurs, ces actes de charité privée d'autant plus admirables qu'ils

étaient destinés à demeurer obscurs, si elle n'en eût pas fait la découverte. Je ne ris pas, il s'en faut bien, comme se Test permis Fauteur si mal inspiré de l'Immortel, « de ces vieilles bonnes dévouées et de ces infirmiers modèles », auxquels elle donne des couronnes. Mais peut-être, surtout à mesure que ses ressources et ses prix augmentent, ferait-elle bien d'étendre ses choix au delà des limites dans lesquelles elle semble jusqu'à présent s'être plus ou moins renfermée. Ses récompenses se sont en effet généralement adressées plutôt aux vertus privées qu'aux vertus publiques.

Il serait bien qu elle prît davantage aujourd'hui ce grand mot de vertu dans toute l'extension que lui donne Montesquieu, quand il en fait la base du gouvernement républicain. Je sais qu'il appartient plus particulièrement à l'État, comme l'ont remarqué quelques rapporteurs, de récompenser les vertus publiques, la valeur militaire par exemple. Mais, la valeur militaire mise à part, combien d'autres genres de vertus publiques et de courages qui seraient aussi le lot de l'Académie, et qu'elle pourrait récom-

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penser, concurremment avec TÉtat, ou à défaut de rÉtat? La vertu, au sens large, comprend tous les courages, non pas seulement le courage du soldat, mais le courage sous toutes les formes, le courage civil, si rare aujourd'hui, le courage scientifique, le dévouement à la science, tous les sacrifices au bien de la patrie et de rhumanité.

Dans ce programme élargi des prix de vertu, je ferais place aux savants qui ont risqué leur santé, leur vie même dans les expériences du laboratoire, dans la combinaison et le maniement de substances dangereuses, mais utiles pour la médecine ou l'industrie, ou pour Tavaucement de la science elle-même. Je n'oublierais pas ces aéronautes intrépides qui, au péril de leur vie , tentent de nouveaux moyens de se diriger dans les airs et de communiquer de peuple à peuple, ou de continent à continent, par-dessus les montagnes et les mers. J'aurais des prix pour les médecins, pour les internes des hôpitaux, pour les admirables sœurs de charité, si elles voulaient bien les recevoir, qui se dévouent dans une épidémie au soin des ma-

lades et bravent la contagion; j'en aurais pour ceux qui, comme Thuillier, par amour de Thumanité et de la science, s'en vont au loin étudier sur place, dans leur foyer, les plus redoutables infections.

De pareils prix ne devraient-ils pas être décernés aux voyageurs savants et intrépides qui pénètrent, à travers tous les dangers, dans des régions inconnues et barbares, qui ouvrent des voies nouvelles à la civilisation, qui rintroduisent, avec le nom de la France, là où régnait la barbarie, comme Savorgnan de Brazza au Congo?

Si Ton pouvait donner des récompenses à ceux qui vont au-devant du martyre, j'en demanderais de bien grandes pour cette sainte et intrépide milice placée sous les ordres du cardinal Lavigerie, pour ces missionnaires qui combattent, au centre de l'Afrique, Fanthropophagie et l'esclavage. Sans doute, pas plus que les sœurs de charité, ils ne songent à des récompenses, ou du moins à celles que les hommes peuvent donner, mais il s'agit de témoigner, pour notre honneur à nous, que nous ne

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sommes pas insensibles à la beauté de ces dévouements, non moins que d'exciter d^autres à les imiter dans l'intérêt de Thumanité *,

Je voudrais même qu'il fût donné une solennité exceptionnelle à quelques-uns de ces grands prix de dévouement à la science, à riiumanité, au bien public. Au lieu de les décerner au nom de l'Académie française toute seule, je les mettrais sous le patronage de rinstitut tout entier, dans la séance annuelle des cinq classes réunies. Il me semble qu'ils gagneraient en prestige, surtout les prix de dévouement à la science, si parmi les juges il y avait les représentants de la science. Pour donner un exemple, le grand prix décerné par l'Académie française à M. Pasteur, il y a deux ans, pour ses travaux sur la rage, au milieu de tant d'autres prix d'ordre inférieur avec lesquels il a été confondu, eût certainement gagné à être mis à part, et à être réservé pour cette séance des cinq classes de l'Institut. Un prix à

1. L'Académie des inscriptions vient d'accorder, sur le legs Garnier, des prix à trois de ces missionnaires, pour leurs découvertes dans l'intérieur de l'Afrique.

M. Pasteur où n'entrent pour rien les suffrages de TAcadémie des sciences a pu paraître quelque chose d'un peu étrange au public et à une partie de l'Institut. La part de TAcadémie française demeurerait encore assez belle pour qu'elle ne dût en éprouver aucune sorte de jalousie.

L'Académie des sciences sera sans doute plus compétente pour décerner le grand prix Bréant de 100 000 francs au médecin d'Odessa*, ou à tout autre qui, sous l'inspiration de M. Pasteur, aurait trouvé le remède contre le choléra; mais ce prix lui-même aurait plus d'éclat donné en séance extraordinaire par l'Institut tout entier: Ajoutons que cette séance des cinq Académies y gagnerait un intérêt qu'en général elle n'a pas, et qu'il faudrait chercher à lui donner. Comment se fait-il que la séance annuelle de l'Institut tout entier n'ait pas au moins autant d'attrait que les séances publiques de chaque académie particulière?

Si l'Académie, comme on l'a vu, a de puissants et nombreux auxiliaires dans les muni-

i. M. Gamaleïa.

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cipalités, dans les sociétés particulières et dans l'État lui-même, pour cette tâche de Tencouragement au bien, elle en a d'autres encore plus directs, et à son image pour ainsi dire, dans un certain nombre d'académies de province qui, elles aussi, ont des prix de vertu à distribuer dans leur ressort, en même temps que des prix pour les sciences et les lettres.

L'Académie de Rouen a des récompenses, indépendantes de celles que la ville distribue (fondation Dumanoir), pour de belles actions accomplies, à Rouen même ou dans le département, et pour encourager la piété filiale, les vertus de famille (fondation de Mme veuve Rouland).

L'Académie d'Aix dispose de deux donations (Régnier et Rambot), Tune de 1000 francs et Vautre de 500 francs de rente, pour récom^ penser des actes de dévouement dans l'arrondissement d'Aix.

La Société des sciences, arts et agriculture de Lille, de même que la Société d'agriculture de Rennes, de même qu'un grand nombre de syndicats ou comices agricoles, décerne chaque

année un certain nombre de médailles d'hon> neur aux bons et vieux serviteurs ou ouvriers de l'arrondissement, « pour leurs bons et longs services sans interruption chez le même patron, joints à une conduite irréprochable ».

La mieux dotée des Académies de province en faveur de la vertu, la plus riche après Paris, est celle de Lyon. Elle a reçu, il y a quelques années, de M. Lombard de Buffiëre, un legs de 200 000 francs dont les intérêts sont destinés à récompenser les instituteurs laïques ou religieux du département du Rhône et de risère qui, suivant les termes du testament, pénètrent le mieux le cœur et Tesprit des enfants, de Tamour du bien, du sentiment de leurs devoirs envers la patrie et envers Dieu. Pourquoi faut-il que toutes nos écoles publiques soient mises en dehors de ce concours par Texclusion de l'enseignement religieux de leur programme?

Les dons appellent les dons, en province comme à Paris. Il y a trois ans, un riche négociant, M. Clément Livet, donnait, de son vivant, à la même Académie 100000 francs pour un

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prix destiné à récompenser « un acte de dévouement spontané ou soutenu, un service rendu à rimmanité ». Enfin, et presque en même temps, elle recevait une donation plus considérable encore, la donation Chazières, qui s'élève à la somme de 238 000 francs, dont les intérêts doivent être consacrés à donner un seul prix, tous les trois ou même tous les quatre ans, et qui, par conséquent, sera plus considérable qu'aucun des grands prix de Tlnstitut.

Le legs Chazières ne s'applique pas, il est vrai, exclusivement à la vertu; il est destiné aussi à couronner quelque grande œuvre dans les sciences et les arts, mais, à défaut d'un chefd'œuvre scientifique, artistique ou littéraire, il peut être la récompense d'un grand acte de dévouement. Il n'est pas besoin d'être habitant du Rhône ou de l'Isère, il suffit d'être Français pour pouvoir prétendre à ce prix de 30 000 ou 40 000 francs dont va disposer l'Académie de Lyon. Mon énumération ici encore est incomplète, et je ne doute pas que plusieurs autres sociétés savantes aient en leur possession des prix de vertu.

Il est à prévoir d'ailleurs que les prix de vertu académiques, comme tous les autres prix littéraires ou scientifiques, iront en augmentant. Parmi les causes qui font affluer aujourd'hui tant de donations vers les Académies, il faut mettre sans doute en première ligne l'amour du bien, comme aussi des lettres, des sciences et des arts. Mais il en est encore une autre raison. Dans le désordre où nous sommes depuis un certain nombre d'années, par suite des progrès de l'intolérance, de l'esprit de secte et de la tyrannie administrative, beaucoup d'insti* tutions pieuses et charitables, qui attiraient à elles les legs et les dons de citoyens généreux, ont cessé d'exister ou du moins ont perdu leur indépendance. Les commissions des hôpitaux, les bureaux de bienfaisance, sont dans la main des préfets ou des maires; les fondations qui ont un caractère religieux, en dépit de toutes les protestations et de la loi elle-même, sont impudemment détournées de leur but et appliquées à des œuvres animées d'un esprit tout contraire.

Dans cette instabilité de toutes choses, il

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ne reste plus guère aujourd'hui que les Académies ou corps savants qui présentent quelques garanties de stabilité et d'indépendance. De là, la faveur dont elles jouissent aujourd'hui dans Topinion publique, et la place plus grande qu'elles ont dans les pensées de ceux qui tiennent à laisser après eux un bon et durable souvenir de leur passage dans cette vie; de là, les dons qui leur affluent à Paris et en province.

Quand fut-il d'ailleurs plus opportun de relever, d'augmenter les excitations au bien, alors qu'il semble que partout nous voyons multiplier comme à dessein les excitations en sens contraire? Dans le monde officiel, dans les Chambres, dans bon nombre de conseils municipaux, qui donc a quelque souci de vertu et de moralité? Gardez-vous de parler d'ordre moral, si vous ne voulez pas qu'on se moque de vous. Que dire de tant d'œuvres de plus en plus immorales, scandaleuses, obscènes, qui s'affichent librement sur les murs, qui s'étalent sous les vitrines, qui répandent dans toutes les classes de la société la corruption et le goût du mal, mais qui valent des croix à leurs au-

leurs! Comme pour en finir plus promptement avec la moralité publique et l'étouffer dans son germe, on s'attaque au cœur même de l'enfance. Tout va bien dans les écoles, tout est au mieux pourvu que la religion n'y entre pas, ou pourvu, si elle y entre, qu'elle y soit bafouée. Aussi le nombre augmente-t-il de ceux qui n'ont ni foi, ni loi, ni amour de la patrie; peu importe, semble-t-il, pourvu qu'ils puissent lire d'horribles pamphlets, des livres orduriers et qu'ils apprennent à admirer, non pas les principes de 89, mais les crimes de la Révolution.

Si l'Académie a reçu de son fondateur la mission de veiller sur la langue, les lettres et le bon goût, en acceptant les donations de Montyon et de ses successeurs pour les prix de vertu elle a accepté la mission non moins noble, à laquelle elle n'a pas manqué, et à laquelle elle ne manquera pas, de veiller sur la vertu en France, selon le titre de Touvrage de Maxime Du Camp, et d'encourager les belles actions comme les belles-lettres.

Sans m'exagérer Tinfluence de toutes ces récompenses à la vertu, sans mettre en com-

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paraison cette influence avec celle que peuvent avoir, pour le bien, comme ils Vont aujourd'hui pour le mal, Téducation nationale, le théâtre, la littérature, Faction gouvernementale, j'es- • time cependant qu'elle n'est pas à mépriser. Il y a la contagion du mal, mais il y a aussi une contagion, quoique moins puissante et moins prompte, du bien et des bons exemples. Nous applaudissons donc à toutes ces nouvelles fondations de prix de vertu que nous venons de signaler à l'Académie française et dans toute la France. Puissent-ils au moins contre-balancer quelque peu ces encouragements au mal, si pernicieux pour les individus et pour la société, dont commencent eux-mêmes à s'alarmer les satisfaits, les indifférents d'il y a quelques années et les tristes railleurs de l'ordre moral !

Les prix de vertu se justifient donc, comme tous les encouragements au bien, par les considérations morales de l'ordre le plus élevé, en dépit des plaisanteries, des sarcasmes d'esprits légers, ou même des scrupules de moralistes trop austères.

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