c chant de la Jérusalem délivrée
eut des pères répondant pour le fils et des fils pour le père à Tappel des condamnés à mort.
Benjamin Constant, dans une brochure de 1797, intitulée Réactions politiques^ avait attaqué, faisant allusion à Kant, la maxime absolue de ne jamais mentir. Kant lui a répondu par un opuscule sur un Prétendu droit de punir par humanité^ où il soutient l'inflexibilité de la règle, même au cas du salut de la vie d'un ami. Rien de plus subtil, de plus embarrassé que son argumentation tout entière fondée sur le mal possible qu'on peut causer dans l'avenir pour avoir voulu empêcher un mal certain et présent. Opposons-lui Mme de Staël qui s'applaudit d'avoir pu sauver par plusieurs mensonges la vie du comte de Narbonne caché chez elle pendant la Révolution. « C'est la première fois, dit-elle, que se soit offerte à moi une circonstance dans laquelle deux devoirs luttaient l'un contre l'autre avec une égale force, mais je pense encore, comme il y a vingt-trois ans, que le danger présent de la victime devait l'emporter sur les dangers incertains de l'avenir. » Il n'y a pas,ajoute-t-elle,de bonheur plus grand
dans tout le cours de l'existence que de sauver la vie d'un innocent *. On connaît l'éloquente protestation de Jacobi contre ce sec et impitoyable dogmatisme de Kant.
« Je mentirais, s'écrie-t-il, comme Desdemona mourante qui, pour sauver son époux, s'accuse de s'être tuée elle-même; Je tromperais comme Oreste quand il veut mourir à la place de Pylade! »
Dans cette protestation contre l'inflexibilité de la loi, nous applaudissons avec Jacobi à ces deux mensonges héroïques, mais non à d'autres exemples qu'il y ajoute, comme celui de Timoléon assassinant son frère, ou même de Caton se déchirant les entrailles.
Nous pensons de ceux-là, avec Mme de Staël, qu'il y aurait lieu de s'inquiéter de cette morale *. Mais à ne considérer que les mensonges héroïques tels que nous les avons définis, il n'y a pas de raison d'avoir les mêmes scru-
1. Considérations sur la Révolution française, 3® partie, chap. XVIII.
2. De VAllemagne, chap. sur Jacobi. « Je ne me sens pas assez de vertu, dit Chateaubriand dans les Mémoires d'outretombe, pour tuer mon frère. »
pules. De semblables mensonges deviendraientils la règle de tous dans ces cas extraordinaires, non seulement la société n'en souffrirait nulle atteinte, mais elle gagnerait en dignité et en grandeur. Ce sont des mensonges qui élèvent rhumanité, loin de la rabaisser.
S'il est des mensonges qui sont dignes de tout éloge, il en est d'autres qui échappent au blâme, en dépit de TAlceste de Molière, soit parce qu'ils sont insignifiants et inoffensifs, soit parce qu'ils sont entrés dans les usages et les convenances, et qu'ils font en quelque sorte partie du code de la civilité puérile et honnête. Pour s'en affranchir il faudrait rompre en visière avec le genre humain. Tels sont les petits mensonges officieux qui s'échangent entre gens du monde dans toutes les rencontres, dans toutes les réunions, dans les salons et sur la place publique.
Je ne vois aucun mal dans ces petits mensonges, simples formules de politesse. Non seulement ils ne sont pas un mal, mais ils sont un bien, étant à peu près indispensables à Tharmonie sociale. Ce ne sont que des péchés véniels.
selon le cardinal Gousset, dans sa Théologie morale. Pour notre part, plus indulgent, nous n'hésitons pas k les absoudre tout à fait, pourvu toutefois qu'ils se contiennent dans les bornes ordinaires et ne soient pas suspects de flatterie. L'adversaire le plus célèbre, le plus intraitable, de ces mensonges officieux, c'est Alceste, le misanthrope de Molière. Bien qu'il vive dans le monde et à la cour, il fait profession de n'en souffrir aucun; il ne supporte pas plus de les recevoir que de les donner, et il exige de tout homme honnête
que ses sentiments Ne se masquent jamais sous de vains compliments.
Cela est fort beau sans doute et fort à désirer; mais c'est comme un idéal auquel il n'est pas facile d'atteindre. Hors de ces petites conventions de politesse, il est mal assurément de parler autrement qu'on ne pense et de trahir son âme, comme dit encore Alceste. Mais comment aussi ne pas convenir avec Philinte
Qu'il est bien des côtés où la pure franchise Deviendrait ridicule et sejjait peu permise.
D^ailleurs, prenons Alceste lui-même à témoin de l'impossibilité de se soustraire à ces petits mensonges officieux, quelque culte qu'on professe pour la vérité pure et pour une franchise à toute épreuve. Ne le voyons-nous pas tout aussitôt se contredire lui-même dans la scène du sonnet? Il ne flatte pas, il est vrai, les mérites poétiques d'Oronte, mais ce n'est pas d'emblée, et sans quelque détour, qu'il en viendra à lui dire que son sonnet « est bon à mettre au cabinet ». Il le dira sans doute, mais à la fin, poussé à bout par l'insistance et par l'opiniâtre vanité du poète importun; encore, pour moins le blesser, il commence par prendre un biais et un détour qui n'est qu'un vrai mensonge.
Comme Socrate, dans VHippiaSy il invente un personnage qu'il interpose entre Oronte et lui, et auquel il feint d'adresser les critiques qui vont droit à l'auteur du sonnet :
Mais un jour, à quelqu'un, dont je tairai le nom, Je disais....
Oronte cependant, qui n'est qu'à moitié dupe de cette trop transparente fiction, le presse de
s'expliquer plus clairement. Alceste voudrait-il dire que c'est lui Oronte qui ressemble à cette personne, que c'est lui qui écrit mal, lui qui a tort de faire des vers et dont le sonnet n'est pas sans défaut? Là-dessus, nouveaux petits mensonges d' Alceste qui répète jusqu'à trois fois : « Je ne dis pas cela », tandis qu'en réalité il ne dit pas autre chose. Lui donc aussi est obligé de pratiquer plus ou moins cette lâche méthode qu'il a si vivement flétrie, et de ne pas dire en face aux gens tout le mal qu'on pense d'eux et de leurs œuvres.
Ces félicitations banales, ces formules de politesse , ces compliments d'usage qu'on échange de vive voix ou par écrit, dans la conversation ou au bas d'une lettre, avec des indifférents, des étrangers ou même avec des gens dont on pense peu de bien, rentrent donc dans les convenances sociales; elles font partie du savoir-vivre, plutôt qu'elles ne relèvent de la morale. Pour qu'il y ait véritablement tromperie dans ces vains échanges de paroles complimenteuses , il faudrait que quelqu'un pût sérieusement s'y tromper. Or chacun sait par-
faitement à quoi s'en tenir sur leur véritable valeur.
Qu'arriverait-il, d'ailleurs, dans la vie ordinaire, si les rapports entre les membres d'une même société n'étaient facilités et adoucis par tous ces petits mensonges officieux, si chacun disait en face à son prochain tout ce qu'il pense de lui, de sa conduite, de ses mœurs, de son caractère, de ses prétentions, de ses travers, de ses ridicules et même de ses vers, s'il n'y avait pas enfin quelque différence entre ce qu'on dit et ce qu'on pense? Que de vanités profondément blessées, que d'irritations réciproques, que de haines souvent irréconciliables, que de duels et de vendettas! Il serait prudent de ne sortir dans la rue qu'un revolver à la main. Je retourne ici contre lui-même le critérium de Kant; la vie en commun, la société ne serait plus possible; ce serait l'état de guerre continu , la guerre de tous contre tous. Pascal a bien dit : « L'union n'est fondée que sur cette mutuelle tromperie ». Sous une forme légère et comique, Labiche — qu'on me pardonne de le citer après Pascal — fait dire la même chose' à un personnage du
Misanthrope et l'Auvergnat y une de ses pièces les plus spirituelles : « Si on se disait toujours la vérité, ou passerait son temps à se dire des injures ».
Si je fais grâce aux mensonges officieux, c'est cependant à la condition qu'ils ne dépassent pas les bornes de ce qui est strictement requis par les convenances sociales. Pour ma part je voudrais une sorte de milieu entre les rudesses d'x41cesle et l'amabilité excessive de Philinte. Je voudrais surtout que ces mensonges ne fussent qu'officieux, et nullement obséquieux, ce qui n'est pas la même chose. Gardons-nous qu'ils puissent être suspects de quelque arrière-pensée ou de quelque flatterie intéressée. Évitons le soupçon d'une expression hypocrite de sentiments d'approbation et de sympathie pour qui n'en est pas digne. En général, soyons aussi sobres que possible de protestations exagérées d'affection, de sympathie , de dévouement envers des indifférents et des inconnus.
Soyons-en encore plus sobres à l'égard de ceux que nous savons certainement en être indignes. Ne souriez pas trop à cet homme taré
et déconsidéré; je ne vous dis pas de ne saluer absolument que des gens vertueux, mais ne prodiguez pas les salutations à ce riche aux richesses notoirement mal acquises; n'allez pas au-devant des embrassades de ce pied plat qui, au su de tous, comme dit Alceste,
Par de sales chemins s'est poussé dans le monde.
Ne pas donner la main à tout le monde est un vieux précepte de Pythagore cité par Plutarque dans son Traité de Véducation,
Je sais bien que cette froideur, cette réserve à l'égard de personnages haut placés, riches, influents, n'est pas la meilleure manière de faire son chemin dans le monde. Peut-être dira-t-on de vous que vous êtes un original peu sociable, si l'on ne dit pas pire. Toutefois une réputation de loyauté et de franchise a bien aussi quelques avantages. Un simple compliment de votre part, une seule parole dite pèsera plus, en bien des circonstances, que les protestations de bon nombre de Philintes. Telles sont les réserves expresses sous lesquelles nous croyons devoir amnistier les mensonges offi-
cieux, et ne pas même, comme le cardinal Gousset, les ranger parmi les péchés véniels.
Il est encore une autre classe de petits mensonges, les mensonges pour rire, ou, comme les nomment quelques théologiens, les mensonges joyeux, dont il est bon de dire ici quelques mots, avant de passer à des sujets plus graves.
Quelque légers et inofifensifs qu'ils semblent, je n'aurai pas pour eux autant d'indulgence que pour les mensonges officieux. On ne peut, en effet, invoquer en leur faveur la moindre raison d'utilité et d'harmonie sociale. Mentir pour rire, ou pour faire rire, ou pour rendre son récit plus intéressant, faire des contes à plaisir, c'est mentir pour mentir, mentir pour son amusement et pour celui des autres, c'est s'accoutumer à se jouer de la vérité. Dans un de ses traités, Lucien met en scène deux de ces personnages qui se plaisent à mentir, qui mentent pour le seul plaisir de mentir et qui renchérissent les uns sur les autres en fait de faussetés, d'exagérations et d'hyperboles *. Tel est aussi, dans La