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Chapitre Des menteurs

Kant n'est pas moins sévère que saint Augustin lui-même contre le mensonge. Il y voit la plus grande transgression de ce que Thomme doit à sa nature morale. Le déshonneur accompagne, dit-il, le menteur comme son ombre; c'est moins un homme véritable que l'apparence trompeuse d'un homme. Rien, selon lui, n'égale la honte du mensonge ; c'est l'avilissement, l'anéantissement de l'espèce humaine.

A cette règle de ne jamais mentir, il n'admet pas une seule exception, quelles que soient la grandeur et la générosité du motif, et alors même qu'il s'agirait de sauver la vie d'un ami et d'un innocent. Il applique ici inflexiblement le critérium par lequel il tranche toutes les questions où il peut y avoir doute dans notre esprit sur ce que nous devons faire ou ne pas faire. Essayez, dit-il, d'ériger en règle universelle d'action de l'humanité tout entière la tentation oii vous êtes de mentir en telle ou telle circonstance, et il vous apparaîtra clairement que vous n'en avez pas le droit. Nul mensonge, suivant lui, ne résiste à cette épreuve. Supposez en effet que tout le monde mente,

comme vous avez dessein de mentir, nulle société ne serait possible.

Les gens du monde, quoique d'ordinaire si peu scrupuleux en fait de mensonge, manifestent cependant, en certaines circonstances, un louable et vif amour de la vérité; rien ne les blesse plus que Taccusation jetée en face, ou même le simple soupçon, d'avoir manqué à leur parole. Vous en avez menti! c'est l'injure suprême qui semble ne pouvoir se laver que dans le sang. Qu'est-ce à dire, sinon que la conscience publique, bien que si fort relâchée en ce point de morale, comme en tant d'autres, se réveille parfois, et proteste que rien n'est plus contraire que le mensonge à la dignité de Thomme.

Il est bien vrai qu*au point de vue de la morale théorique rien n'est plus condamnable et plus indigne de l'homme que le mensonge.

Mentir, c'est faire servir à un usage contre nature la parole qui ne nous a été donnée que pour la vérité. De la parole, si elle sert pour tromper, on peut dire comme du glaive dont Didon s'empare pour se percer le sein :

... Non hos qusesitum munus in usus.

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m' accuser d'une trop grande disposition à rindulgence pour les menteurs. Ceux qui nre liront Jusqu'au bout me trouveront peut-être trop sévère, plutôt que trop indulgent, surtout en tenant compte des mœurs du temps présent.

Il y a bien des espèces de mensonges. Quelle infinie diversité dans leurs motifs, dans leur objet, dans leurs suites! Il en est de généreux, il en est d'ignobles; il en est qui ont pour but de nuire, d'autres de rendre service ; il en est d'insignifiants, il en est de la dernière gravité. Faut-il tous les condamner indistinctement et en masse, en leur appliquant le paradoxe stoïcien de l'égalité des fautes?

Mettons tout d'abord à l'écart, comme indignes d'entrer dans cette discussion, ceux qui, en aucun cas, ne sont susceptibles d'indulgence, même de la part du moraliste le plus relâché, et que la conscience publique réprouve sans nulle hésitation. Tels sont les mensonges au détriment d'autrui, de sa réputation, de son honneur, de ses biens, mensonges flétris des noms d'improbité, de fourberie, de vol, de per*

fidie, de diffamation, de calomnie; tels sont aussi les mensonges à notre profit. Ce n'est pas parmi ceux-là que nous trouverons des exceptions justifiées à la- règle de ne pas mentir; mais peut-être il n'en est pas toujours de même des mensonges dont Tobjet est de servir et non de nuire, de servir autrui et non pas nous-même.

N'hésitons pas à faire parmi ceux-là une place d'honneur à ces rares mensonges que j'appellerai héroïques, dont le but est de sauver la vie d'autrui, même aux dépens de la sienne. Non seulement ils échappent à tout blâme, en dépit des scrupules de quelques théologiens ou philoisophes rigides à l'excès, mais ils font la juste admiration de tous les pays et de tous les âges. Nul ne peut hésiter, non seulement à les absoudre, mais à les mettre au-dessus de tous les éloges, sans s*exposer au reproche d*être insensible à ce qu'il y a de plus beau et de plus grand dans le monde, c*est-à-dire au dévouement. Ce sont des mensotiges glorieux, deâ mensonges d'élite, egregia fnendacia comme disent Cicéron et Tacite, oU encore des inen*

LA RÉaLE DE DIRE LA VÉRITÉ EST-ELLE ABSOLUE? 257

songes splendides, comme dit Horace d'Hypermnestre :

Splendide mendax, et in omne virgo Nobilis œvum.

Qui n'applaudirait à Oreste se disant Pylade pour mourir à la place de son ami? ou à Nisus s'écriant pour sauver Euryale :

(c Me, me, adsiim, qui feci, in me convertite ferrum, G Rutuli, mea fraus omnis; nihil isle nec ausus, Necpoluil.... ))

Qui n'applaudirait aussi au magnanime mensonge de Sofronie pour sauver son peuple, et d'Olinde pour sauver Sofronie *?

Ces mçnsonges splendides qui honorent Thumanité ne se rencontrent pas seulement dans l'antiquité classique et dans les fictions des poètes, mais dans les temps modernes et dans la vie réelle. On en citerait plus d'un exemple non moins héroïque, quoique moins célèbre, dans les guerres civiles et dans notre révolution. A la barre des tribunaux révolutionnaires, il y

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