Le Dépositaire infidèle
ces mensonges secourables, ces mensonges par humanité et par charité, peuvent-ils être licites? Combien les amis, les parents d'un accusé ne sont-ils pas tentés de ne pas dire aux juges la vérité qui le perdrait! Cependant devant un tribunal régulier, je ne dis pas devant un tribunal révolutionnaire ou devant des assassins érigés en juges, c'est un devoir de la dire et de la dire tout entière, quelles qu'en doivent être les conséquences. Sans doute il est bien dur de perdre par son témoignage celui qu'on voudrait sauver au prix des plus grands sacrifices, mais la conscience nous y oblige.
Quel plus bel exemple de ce douloureux devoir héroïquement accompli que celui de la noble Jeanie Deans dans la Prison (T Edimbourg de Walter Scott? Appelée comme témoin devant le tribunal qui juge sa sœur, d'un mot elle peut sauver sa vie. Ce mot que, de toutes parts, non seulement par l'avocat, mais par les juges eux-mêmes, elle est sollicitée de dire, ce mot qu'attend avec angoisse cette sœur chérie, et qu'implorent ses regards suppliants, ce mot qu'elle-même voudrait pouvoir dire, au prix
des plus grands sacrifices, elle ne le dira pas, parce que c'est un mensonge et que sa foi morale et religieuse lui défend absolument de mentir. Mais, à part de violer la loi de Dieu, que ne fera-t-elle pas pour le salut de cette sœur? Seule à travers toutes les fatigues et tous les dangers, cette jeune paysanne écossaise ira d'Edimbourg à Londres, elle se jettera aux pieds de la reine et obtiendra la grâce, sans avoir menti. Le devoir de dire la vérité devant les juges s'accroît encore par la solennité religieuse du serment. Le serment prêté ajoute au mensonge un caractère d'impiété et de sacrilège. « Serment auguste, dit Walter Scott à propos de cette déposition de Jeanie Deans, qui manque rarement de faire impression sur les hommes les plus corrompus et qui pénètre les plus justes d'une crainte respectueuse! » Ces paroles devraient être méditées par les législateurs étourdis qui ont voulu proscrire le serment par-devant Dieu comme une vaine ou superstitieuse formalité, et qui ne l'ont provisoirement conservé que faute de s'entendre sur ce qu'il faudrait mettre à sa place.
Il est bien beau aussi, d'autant plus beau que rindulgence peut sembler acquise à de pareils mensonges, de ne pas consentir à ïnentir, non plus pour sauver les autres, mais pour sauver sa propre vie. Honneur à tous ceux qui, plutôt que de laisser tomber de leurs lèvres le mensonge qui les eût sauvés, plutôt que de renier leur foi religieuse ou politique, ont bravé la mort ou même le martyre ! Honneur à ces nobles femmes qui, pendant la Révolution, aimèrent mieux se livrer au bourreau que de déclarer faussement qu'elles étaient enceintes * !
Laissons ces circonstances dramatiques et ces suprêmes épreuves pour passer à des cas qui se présentent plus souvent dans la vie ordinaire. Si celui qui n'a menti que pour faire quelque bien à autrui ne se sent pas la conscience à l'abri de tout reproche, combien doit se juger coupable celui qui a menti pour faire le mal et pour nuire, qui a porté préjudice à la réputation, à l'honneur, ou même à la fortune et à l'avancement d'autrui, dans les plus