SUBCONSCIENCE
On peut dire sans exagérer que l'hypnotisme (ce mot entendu dans sa plus large acception) est venu ajouter tout un nouveau monde au vieux domaine de la psychologie.
A la science de l'âme il apporte une méthode d'analyse expérimentale qui rivalise avec celles de
(1) Voir p. 84 et p. 131. —Les considérations de M. Durand (de Gros) sur le passage de l'individualisme au socialisme, de la lutte pour la vie à l'organisation pacifique, et du désordre à l'ordre, prennent un sens beaucoup plus précis et plus positif si on les rattache à la grande théorie psychologique et métaphysique de l'auteur, au Polyzoïsme et au Poiypsychisme. Aussi croyons-nous devoir reproduire le Mémoire écrit par M. Durand (de Gros) pour le Congrès international de philosophie de 1900 sous le titre de : Psychologie de l'Hypnotisme, et publié dans la Bibliothèque du Congrès (vol. 1«S Philosophie générale et Me'taphysique, p. 147 sqq. Colin, édit.).On y trouvera, d'ailleurs, certains aperçus d'une originalité déconcertante au premier abord, et pourtant d'une logique rigoureuse, sur les rapports et les devoirs réciproques du Moi supérieur et des Moi secondaires dans l'organisme, lesquels aperçus élargissent au delà de toutes les bornes admises jusqu'ici le champ de l'éthique, et que cependant M. Durand (de Gros) n'a indiqués nulle part ailleurs, je crois. Us nous paraissent indispensables pour donner de ses idées morales une connaissance exacte et complète, {Note de V Editeur.)
la physiologie. Il lui révèle en même temps, en des phénomènes jusque-là inconnus ou rejetés par les savants comme fables et chimères, tout un nouvel ordre de propriétés et de puissances psychiques du caractère le plus extraordinaire et d'une incalculable portée. Enfin il Tenrichit de cette découverte énorme, à savoir que lorganisme humain n'est pas le siège et l'instrument d'une âme unique, mais bien d'une innombrable légion d'individualités distinctes.
Je me bornerai ici à considérer ce dernier côté de la psychologie hypnotique, il offre les horizons les plus vastes qui se puissent concevoir, et les problèmes les plus inattendus et les plus troublants pour le médecin, pour le juriste et pour le moraliste s'y rencontrent en foule.
H va sans dire que traiter ici devant vous, d'un bout à l'autre et en détail, ce sujet immense ne pouvait entrer dans ma pensée ; tenu de me renfermer dans les limites d'une simple communication, je vais me borner à en signaler à votre attention les points culminants.
La pathologie et la physiologie expérimentale avaient constaté depuis longtemps, chez l'homme et surtout sur d'autres animaux, des phénomènes de motilité d'apparence volontaire et intelligente, et qui pourtant ne pouvaient recevoir leur impulsion du cerveau : soit comme dans le cas de la
jambe paralysée d'un paraplégique, réagissant, contre des excitations que le sujet déclare ne point sentir, par des mouvements appropriés qu'il n'a point voulus non plus, et qui ne sont pas d'ailleurs en son pouvoir ; soit dans ces expériences de laboratoire où l'on montre, par exemple, une grenouille décapitée qui se livre avec ses pattes à un manège ingénieux, et évidemment rélléchi, pour écarter la pince de l'expérimentateur qui la blesse, ou faire disparaître une goutte d'acide nitrique qui la brûle.
Les observateurs intelligents de ces faits en furent frappés et intrigués. Ceux qui avaient Pesprit philosophique et le sens psychologique se virent acculés par la logique à ce parti désespéré : se prononcer, au mépris de l'apparence et de l'analogie, pour le <( pur automatisme » des actes réflexes.
Les simples expérimentateurs, ignorants des scrupules de la raison psychologique, donnèrent une autre solution à la difficulté. A leur estimation, les mouvements réflexes accusaient, à n'en point douter, et sensation et volition délibérée.
Et pourtant le sujet consulté, quand c'était un être humain, affirmait n'avoir rien senti, n'avoir rien voulu. Et chez l'animal dont le cerveauavait (Hé retranché, dont la tête avait été coupée, comment la conscience, dont le centre cérébral était présumé le siège unique, aurait-elle pu être le foyer de cette sensation et de cette volition ?
Ils crurent se sortir d'embarras en décrétant une sensibilité et une volonté inconscientes \ Et môme ils ne reculèrent pas devant une intelligence
inconsciente.
Ce que je viens de dire constitue une imputation qui ne saurait se passer de preuves. Voici donc quelques-unes des déclarations stupéfiantes que l'illustre physiologiste Claude Bernard a émises, il y a trente et un ans, sur le sujet qui nous occupe et dans une occasion des plus solennelles, en son Disconrs de réception à l'Académie française (séance publique du 29 mai 1869) :
(( La physiologie », dit-il, u établit clairement que la conscience a son siège exclusivement dans les lobes cérébraux ; mais quant à l'intelligence elle-même, les expériences physiologiques nous démontrent que cette force n'est point concentrée dans le seul organe cérébral supérieur, et qu'elle réside au contraire, à des degrés divers, dans une foule de centres nerveux inconscients échelonnés tout le long de l'axe cérébro-spinal, et qui peuvent agir d'une façon indépendante, quoique coordonnés hiérarchiquement les uns aux autres. » Ainsi — il n'y a pas à s'y méprendre tant cela est clairementexprimé— l'expérimentalisme physiologique ne se borne pas à séparer de la conscience, dans certains cas, la sensibilité et la volonté, il va jusqu'à en séparer formellement l'intelligence elle-même, c'est-à-dire la faculté de penser, déjuger, de comprendre. En effet, c'est
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le grand physiologiste qui nous l'affirme, « la conscience a son siège exclusivement dans les lobes cérébraux, et l'intelligence réside au contraire dans une foule de centres nerveux inconscients ».
Maintenant me sera-t-il permis de mentionner une troisième solution, proposée il y a quarantecinq ans dans un ouvrage intitulé Electro-dynamisme vital (1 vol. in-8% Paris, 183.^), et qui avait été suggérée à son auteur par les mystères de rhypnotisme ? Si votre collègue hésite, c'est qu'il fut quelque peu partie dans ralîaire. Mais, j'y songe, les questions scientifiques doiventêtre traitées virilement ; trêve donc aux mièvreries d'une modestie de convention.
Ma solution fut celle que j'ai résumée dans ces deux termes : Polyzoïsme, Polypsychisme.
Mis en présence des actes réflexes, les observateurs psychologues se disaient : « La sensibilité, la volonté et l'intelligence ont bien toute l'apparence d'être la source de tels actes, mais ce ne peut être là qu'une fausse apparence, puisque les sujets ont la parfaite conscience de n'avoir rien senti et de n'avoir rien voulu ; ou bien, ce qui est une preuve décisive, ils ont été matériellement incapables des sensations et des volitions dont il s'agit, les membres où se produisent les mouvements réflexes ayant cessé d'être en communication fonctionnelle avec le cerveau. Ces mouvements sont donc en réalité des eff'ets purement
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mécaniques simulant les mouvements volontaires. »
De leur côté les adeptes de cet experimentalisme que Ton pourrait caractériser de Tépithète d'aphilosophique, raisonnaient de la sorte : « Dans les phénomènes réflexes, ou tout ou moins dans une partie d'entre eux, la présence de la sensibilité, de la volonté et de l'intelligence doit (^tre mise hors de discussion, tant elle est évidente. «Et ils ajoutaient: « Si maintenant cette sensibilité, cette volonté et cette intelligence incontestables des centres nerveux subcérébraux se manifestent malgré leur isolement du centre cérébral, « siège unique de la conscience », eh bien, alors, c'est que nous avons affaire ici à une sensibilité, à une volonté et à une intelligence inconscientes, et tout s'explique par là. »
Madressant aux deux partis, je dis à mon tour : (( Vous errez les uns et les autres : vous d'abord, physiologistes philosophes(et je m'adressais particulièrement au D' Lélut), en niant un fait d'observation qui saute aux yeux, et cela par respect pour un principe psychologique d'une certitude absolue , à savoir que les phénomènes subjectifs de sensibilité et de mentalité sont par définition des phénomènes de conscience ; et vous, pursexpérimentalistes, vous méconnaissez les lois fondamentales de la psychologie de la façon la plus grave et la plusnaïve par votre intervention d'une sensibilité, d'une volonté et d'une intelligence inconscientes,
ce qui est une flagrante contradiction dans les termes, tout aussi flagrante qu'une conscience inconsciente.
« Une même erreur de point de départ vous a égarés les uns et les autres en deux sens opposés ; cette erreur, c'est d'avoir tenu pour un axiome qu'il n'existe qu'une seule conscience, qu'un moi unique dans l'organisme animal. Vos deux opinions contraires forment une antinomie, qui se résout d'elle-même en face de cette grande vérité, si longtemps voilée, que chaque centre nerveux de l'axe céphalo-rachidien des vertébrés est lareprésentation et la reproduction phylogénique du ganglion cérébroïde constituant le cerveau propre de chacun des zoonites ou zoïdes, c'est-à-dire des animaux élémentaires, dont lu réunion constitue l'organisme total de l'Annelé par simple juxtaposition bout h bout. Nos centres nerveux subcérébraux sont donc eux-memesde véritables cerveaux, quoique subalternes, et en chacun d'eux réside, comme dans le cerveau supérieur, une individualité psychique, un moi distinct, une conscience propre. »
La doctrine du pur automatiste des centres nerveux inférieurs (je néglige la thèse par trop absurde de l'inconscience) est aussi fausse et aussi irrationnelle que la doctrine cartésienne et bufl'onienne du pur automatisme des animaux inférieurs à l'homme sur l'échelle des êtres. Ces deux erreurs sont sœurs et solidaires ; je suis étonné
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que rune ait survécu si longtemps à l'autre.
De môme que le polyzoïsme humain a fini par obtenir le visa de l'Académie des sciences (séance du 4 mars 1895), le polypsychisme de son côté est aujourd'hui reconnu partons les psychologues de rhypnotisme dont l'opinion ait quelque poids. Mais leur adhésion est plus ou moins franche et plus ou moins explicite, et certains d'entre eux, et des meilleurs, au lieu de professer clairement la multiplicité des ùmes dans l'organisme humain, parlent de préférence d'une subcomcience (le D"^ Pierre Janet) ou d'une conscience subliminale (Frédéric W.-H. Myers, de Cambridge).
Ces termes ont, je le reconnais, leur raison d'être, leur utilité, parce qu'ils désignent en bloc, généralement et collectivement, les centres psychi ques subalternes . Ces expressions sommaires offrent néanmoins un danger : c'est que, si on oublie, en les employant, de se dire qu'elles ne sont qu'une abréviation imaginée pour la commodité du discours — comme, par exemple, humanité et animalité ont été créés pour tenir lieu de t ensemble et la nature des hommes ou de l' ensemble et la nature des animaux, — alors on est porté à prendre une pure abstraction pour un être réel et singulier. Et en ce cas qu'arrive-t-il ? Il arrive que la notion claire, distincte et positive du polypsychisme, c'est-à-dire d'une pluralité de cous-
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ciences coïncidant exactement avec la pluralité des centres nerveux, fait place dans l'imagination à l'idée vague et malsaine d'une sorte de conscience unique à plusieurs couches sans rapport précis avec la constitution du système nerveux, ce qui corrompt entièrement le concept psychologique et philosophique de conscience. On redescend alors une pente facile qui ramène à ce matérialisme tout primitif, consistant à confondre l'àme avec le cerveau et à voir des prolongements continus et matériels de la conscience ne faisant qu'un avec les prolongements cérébraux.
Ces conceptions confuses et fausses, nées d'expressions mal définies, troublent les faits les plus clairs et en font d'impénétrables énigmes. Il faut s'en défier, et s'attacher étroitement à la théorie polypsychique qui a l'incomparable avantage d'être distincte, claire , et incontestablement vraie, reposant à la fois sur la physiologie, l'anatomie et la zoologie.
L'hypnotisme expérimental met nettement en évidence, et d'une façon saisissante au point d'en être effrayante, le point suivant. C'est que le moi capital, ce que chacun de nous appelle son moi, ne remplit guère que le rôle de chef d'orchestre dans le concert polypsychique, et que la partie confiée aux exécutants a une importance qu'il répugnera fort à la psychologie classique d'admet-
tre. Il s'agit là néanmoins d'une vérité positive que l'hypnotisme rend pour ainsi dire palpable. L'ensemble des connaissances et des souvenirs que notre moi se persuade de posséder en propre eten toute propriété, appartient en réalité, peutêtre pour les neuf cent quatre-vingt-dix-neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf millionièmes,aux moi subordonnés. C'est eux qui ont la garde de ce trésor de savoir et de mémoire, c'est à eux que, sans s'en douter, s'adresse continuellement notre moi pour les informations les plus indispensables et les plus usuelles. Mais ce renseignement voulu est si promptement fourni que notre conscience ne soupçonne même pas qu'elle en fait
emprunt.
Et les sous-moi ne se contentent pas de nous servir de souffleurs ; ils conçoivent, décident et agissent directement par eux-mêmes. Quand je me trouve à quia sur l'orthographe d'un mot et que je dois m'arrêter d'écrire faute de pouvoir me tirer de peine par mes seuls efforts, il m' arrive de confier la tache à un autre : je mets la bride sur le cou à ma main, et pendant que mon attention se porte ailleurs, la plume directement guidée par les sous-moi, trace correctement le mot faisant
l'objet de la difficulté.
Quelle est donc la part personnelle d'attention, de connaissance, d'habileté et de volonté que dépense un pianiste exercé en exécutant sans broncher sur son instrument un morceau de musi-
que pendant qu'il babille avec son entourage ? Elle est assurément bien minime.
Ce n'est pas tout : les moi de la subconscience peuvent se mettre en rapportdirect avec le monde extérieur par les organes des sens. C'est ainsi que notre distrait joueur de piano porte les yeux sur son cahier, mais ne le lit pas effectivement luimême, puisqu'il s'occupe en même temps de toute autre chose ; cette lecture est faite en réalité par les sous-moi exécutants. M. Binet a consigné, dans un mémoire, la Psychologie du raisonnement ^ une observation des plus curieuses et des plus probantes de ce genre de lecture étrange, la lecture d'une enseigne de rue par la subconscience d'un passant — un D»" A... — à rinsu de sa vraie conscience.
Les moi subconscients ne s'en tiennent pas au rôle de secrétaires et de serviteurs obéissants de la superconscience. Non ; et l'on peut dire en toute vérité que, si celle-ci est la reine de la ruche, c'est plutôt comme reine fainéante, et que si elle règne elle ne gouverne pas.
Oui, vraiment, la subconscience a un champ d'action propre qui est immense, où elle opère spontanément, librement, et en dehors de toute direction, de toute influence, de toute intervention quelconque du moi proprement dit. Et ce qui étonnera encore plus peut-être, c'est que, dans certaines expériences de suggestion, on la surprend en
révolte ouverte contre sa souveraine, refusant invinciblement de lui obéir pour n^écouter et ne suivre que les ordres d'une volonté étrangère, celle du suggcstionneur ! On me permettra de citer un article paru en 1896 dans la Revue de l'hypnotisme sous le titre : Les Mystères de la suggestion,
« Quand on expérimente sur les hypnotisés à Tétat de veille, on en rencontre qui se mettent en posture de défi en face du suggestionneur, et qui, vaincus et humiliés, s'irritent, s'emportent et déploient tous leurs efforts pour échapper à la mystérieuse et toute puissante inlîuence qui les subjugue L'auto-observation de Désiré Laverdant, publiée d'abord dans mon Cours de Braidisme (1860), reproduite ou mentionnée depuis par tous les auteurs spéciaux, et que j'ai commentée longuement dans mon dernier écrit sur l'hypnotisme, le Merveilleux scientifique (1894), est une démonstration saisissante de la vérité dont il s'agit. Laverdant était un esprit très cultivé et d'une grande distinction : dans sa relation il examine, avec la minutieuse curiosité et tout le discernement d'un psychologue professionnel, les divers états de son àme par lesquels il a successivement passé dans le cours de son épreuve hypnotique, dont chacune des péripéties était un coup étourdissant porté à son rationalisme. Ce qu'il prend surtout un soin particulier de noter, c'est que, l'esprit constamment lucide, sa raison se révoltait à l'annonce,
manifestement et outrageusement absurde à ses yeux, qu'il allait perdre l'usage de ses jambes ou de ses bras d'Hercule (il était très fort), qu'il allait bégayer, qu'il allait perdre entièrement la notion d'une des lettres de l'alphabet, qu'il allait oublier son nom, etc. ; et il raconte que, confondu et atterré par l'évidence du fait accompli, il faisait alors un effort suprême, bien qu'inutile, pour se ressaisir, pour rassembler toutes les énergies de sa volonté et rompre la chaîne qui le retenait en une posture si humiliante et si ridicule. » L'auteur poursuit ainsi un peu plus loin : « Ce dualisme et cet antagonisme psychiques, si étranges, sont mis pour ainsi dire à nu dans ma lettre au D^ Liébeault sur les Suggestions criminelles {Revue de T Hypnotisme Aa juillet 1895). Vous faites joindre les mains à un hypnotisé vigil, et vous lui donnez la suggestion qu'il ne peut pas les séparer. 11 veut et désire fortement vous infliger un démenti, et il est visible qu'il ne néglige rien pour y parvenir. Mais que constate-t-on alors, si on examine de près? On constate qu'une fraction du système musculaire, des abducteurs des bras
— lesquels n'ont pas été visés par la suggestion,
— se contracte à son tour avec énergie pour déterminer cette séparation . Maintenant, qu'un secours étranger arrive à ce dernier sous forme de tractions exercées sur les bras, de dedans en dehors, par une personne présente ou par le suggestionneur lui-môme, et alors que voyons-nous ?
Les mains menacées font appel à toute leur vigueur et se serrent Tune contre l'autre, convulsivement, désespérément. »
L'organisme vivant est-il une pure machine qui une fois constituée, montée et mise en marche (par qui?), continue à fonctionner par elle-même jusqu'à épuisement de la vitesse acquise et sans qu'aucune intelligence la surveille, la dirige, prévoie, prévienne et répare, le cas échéant, les accidents auxquels elle est exposée? ou bien cette machine de la vie est-elle conduite et gouvernée par un ou plusieurs agents intelligents préposés à
ce ministère ?
Une telle question s'est posée, quoique vaguement, à l'origine ; mais c'est entre médecins qu'elle a pris corps, pour ainsi dire, et a été débattue sur des données plus ou moins positives.
Les révélations psychologiques de Thypnotisme sont venues confirmer la seconde de ces hypothèses, toutefois en rectifiant, précisant et complétant les conceptions variées, et toutes très imparfaites, de ses partisans — Van Helmont, Stahl, Bordeu, Barthez, — et elles en ont formé une doctrine exacte, aux bases solidement et rigoureusement scientifiques.
Je vous prie de peser les faits suivants et de vous demander s'il n'en découle pas une conclusion certaine et inéluctable.
J'affirme à un hypnotisé que dans 365 jours et à telle heure précise il éprouvera le besoin irrésistible, la nécessité, d'accomplir un certain acte bizarre, absurde et répugnant ; et, cela dit, j'efface en lui pour jamais le souvenir de ce qu'il vient d'entendre.
Les 365 jours s'écoulent, et pendant cet intervalle cet homme n'a aucune connaissance, aucune idée, aucun soupçon de cette suggestion à terme qui lui a été imprimée. Mais le moment fatal arrive..., alors c'est comme un dieu ou un démon qui soudain prend possession de lui et qui le contraint, bon gré, mal gré, d'exécuter l'acte prescrit.
Ne vous paraîtra-t-il pas de toute évidence qu'un être intelligent et bien informé a présidé avec une attention et une patience infatigables à l'accomplissement lointain de cette prophétie, et qu'une volonté réfiéchie et inflexible s'est trouvée unie à cette intelligence ? Mais cette intelligence et cette volonté occultes ne sont pas celles du moi proprement dit, nous avons fait connaître pourquoi ; les attribuer à la subconscience est assurément l'explication la plus naturelle qui nous reste.
Je passe à une autre catégorie d'expériences : celles-ci me paraissent fournir une preuve claire et irrésistible que la subconscience exerce avec volonté et discernement un pouvoir directeur et modificateur sur le travail de la nutrition jusque dans ses dernières profondeurs, jusque dans la
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vie moléculaire. Le pharmacien Fomtachon, assisté de MM. Beaunis et Liégeois, applique une rondelle de papier ordinaire sur le bras d'un hypnotisé et l'y fixe au moyen d un bandage, en lui déclarant qu'il vient de lui poser un vésicatoire. Le lendemain, enlèvement de l'appareil et constatation d'une fort belle ampoule sous l'inerte papier. Le regretté Delbœuf rendit pure et nette en quelques heures, au moyen de la suggestion, une main qui disparaissait sous un amas de vieilles verrues qui avaient résisté à tous les topiques.
Ce sont là des faits classiques. Les commenter me mènerait trop loin ; je me borne h les recommander à votre attention et à vos méditations. Ils en sont dignes.
Le très sommaire exposé qui précède aura suffi, je pense, pour justifier mon assertion du commencement, à savoir que, grâce à l'hypnotisme, c'est de tout un nouveau monde que s'agrandit le modeste domaine de la psychologie classique. En effet,c est bien incontestablementunnouveau monde psychologique que le territoire immense si longtemps ignoré, et jusqu'à cette heure inexploré, de la psychologie de la subconscience.
Monstrueusement étrange, effroyablement énorme, cette science est tout entière à constituer. Loin de moi la prétention de tracer ici le programme de cette œuvre incomparable. Cependant
je désire, avant de finir, indiquer quelques grandes lignes de ce plan d'études tel que, pour ma part, je le conçois.
Je me demande :
!• Quelle est la sensibilité et quelle est la mentalité propres de cette armée d'insoupçonnés coopérateurs de ma conscience que l'on a réunis sous la désignation globale de subconscience?
2* Quels sont les rapports de nature et les relations fonctionnelles existant entre la superconscience et la subconscience ?
3° Les moi subordonnés, êtres sensibles et passionnels, sont-ils susceptibles d'ôtre affectés en bien ou en mal par les états et les actes du moi supérieur? Et, s'il en est ainsi,celui-cin'a-t-ilpas certaines obligations morales envers ses associés, jusqu'ici ignorés, comme il en existe d'homme à homme ?
40 La subconscience étant la suggestrice démontrée de la plupart de nos idées, de nos passions, et conséquemment de nos résolutions et de nos actes, n'assume-t-elle pas par là une part énorme dans la responsabilité morale de la personne humaine, et la part de la superconscience n'en estelle pas fort réduite ?
Je m'arrête un instant sur les deux derniers articles de ce questionnaire, et j'ai fini.
Dans divers travaux, dont quelques-uns déjà fort anciens, j'ai soutenu, avec des faits éloquents à l'appui, que dans Tanesthésie chirurgicale la
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superconscience est mise seule à Tabri de la douleur, que la subconscience a à supporter seule toute la rigueur de l'opération, et qu'elle souiïre apparemment d'autant plus que la souffrance a cessé d'être partagée. Je demande s'il est rationnel, s'il est juste, s'il est humain que le chirurgien accorde toute sa compassion et tous ses soins à la superconscience, et qu'il reste indifférent aux tortures de la subconscience.
Et, réciproquement en quelque sorte, si non contente de suggérer à la superconscience des idées, des intentions et des actes, qui toutefois sont exécutés par cette dernière, la subconscience peut, comme cela est démontré, agir directement, par elle-même, sur les organes de la vie de relation et par eux sur le monde ambiant, pendant que la superconscience est tenue pour ainsi dire en chartre privée, il en résulte pour moi que les délits et crimes commis sous de tels auspices ne sont imputables qu'à la subconscience, qu'elle seule est coupable et punissable. Mais comment
l'atteindre?
Une science nouvelle, une grande science esta créer : la Psychologie et la Morale de la subconscience. A l'hypnotisme nous devons la découverte de cette terre inconnue ; c'est encore lui qui sera d'un grand secours pour l'explorer, la défricher, la faire fructifier.
LA FAMILLE COMMUNALE
La pleine solution du problème social est dans la constitution de la famille communale. Certes, il ne s'agit pas de « supprimer la famille » : la famille naturelle ou physiologique ne peut pas plus se supprimer que Ton ne peut supprimer les sexes et les rapports de parenté ; mais ce groupe, qui a sa raison dans la fonction de reproduction et dans le lien d'affection toute spéciale qui normalement réunit ses membres, ce groupe social, si respectable et intangible qu'il soit en lui-même, a été surchargé d'un fardeau d'attributions civiles, économiques et pédagogiques, auxquelles il a pu satisfaire tant bien que mal dans le passé, sous le régime de la petite agriculture et de la petite industrie, de la petite production, de la petite consommation morcelée, de la petite éducation
(1) Voir p. 113. — Nous transcrivons ici divers fragments empruntés aux notes de M. Durand (de Gros), qui précisent sa pensée sur les relations de l'évolution sociale et de révolution familiale. {Noie de l'éditeur.)
* in
la
APPBNDICE 111
LA FAMILLE COMMUNALE
pratique, mais qui, aujourd'hui, excèdent démesûrement sa capacité : de là un trouble profond et un péril urgent pour la société. En effet, cette base de la société actuelle, non seulement n'a plus assez de surface pour donner assiette à toute la superstructure, mais, qui plus est, elle s'écrase, elles'émiette sous le poids. La famille physiologique doit cesser d'être une communauté civile, une unité économique.
L'atelier agricole et l'atelier industriel, étant faits à sa mesure, ne comportaient, en effet, que la petite agriculture et la petite industrie ; et l'éducation qu'elle était chargée de fournir à chaque génération nouvelle, devait se limiter à 1 enseignement verbal de quelques préceptes religieux et moraux et à une initiation pratique à la profession paternelle. L'apparition de la grande industrie vient fermer le petit atelier familial et disperser le père, la mère et les enfants en de grands ateliers séparés, ce qui est aussi mal propre que possible à entretenir les traditions et les liens de famille ; et, d'un autre côtéjes nouvelles exigences de instruction publique achèvent d'enlever encore cette fonction sociale à la famille. L'agriculture familiale correspond au morcellement du sol, qui constitue un obstacle invincible pour toute culture rationnelle, économique et rémunératrice, et qui, devant la concurrence agricole des pays nouveaux, l'Amérique, l'Australie, etc., va réduire le petit propriétaire à une plus grande
misère que celle du simple prolétaire, ou faire place à de grandes exploitations par actions, où sa condition deviendra celle de l'ouvrier de fabrique, et qui seront le tombeau de la vieille famille agricole, dernière réserve de la nation.
Au point de vue des intérêts économiques et des intérêts moraux, la constitution de la famille communale s'impose donc :
i' Elle seule peut offrir les ressources de l'éducation morale familiale, tant au point de vue matériel qu'au point de vue du personnel, et procurer à tous les conditions domestiques d'une bonne hygiène physique et morale ;
2° Elle seule peut assurer la protection de l'enfance et de la vieillesse ;
S** Elle seule peut protéger efficacement l'indépendance et la dignité de la femme ;
4* Elle seule peut supprimer l'énorme gaspillage d'argent, de temps et d'énergie humaine qu'entraîne le régime économique des petits ménages isolés ;
5° Elle seule peut mettre un terme à l'exode effrayant de toute la fleur des deux sexes de la population rurale vers les grandes villes, où elle se flétrit et périt ;
6° Elle seule peut sauver Tagriculture française,
que le morcellement du sol et la petite culture
mettent de plus en plus hors d'état de lutter contre
la concurrence américaine;...
70 Elle seule peut assurer le bien-être général
LA FAMILLE COMMUNALE
en réalisant, au profit de tous, le maximum de rendement du travail avec la plus grande économie de dépense, par l'application «\ la production, à la consommation et à l'échange, de l'outillage et des procédés les plus perfectionnés et les plus scientifiques...
Dans un autre fragment, M. Durand ajoute :
Elle seule permettra de généraliser la grande culture, sans donner pour pendant aux bagnes industriels les bagnes agricoles ; elle seule permettra d'associer les travaux de l'agriculture à ceux deTindustrie, de manière à ce que chacun puisse participer alternativement à ceux-ci et à ceux-là et n'être pas réduit à Tétat d'outil vivant, condamné toute sa vie à une opération uniforme répétée sans cesse ; elle seule sera pour la société une sûre sauvegarde contre les malfaiteurs, aliénés dangereux qu'aujourd'hui elle ne sait que punir stupidement, au lieu de prévenir leurs méfaits...
Et encore :
Je l'ai déjà dit, la famille physiologique, qui n'a d'autre destination naturelle que la conservation de l'espèce, doit faire place à la famille sociétaire comme base et cellule organique de la société socialiste.... Mais.... cette institution... ne pourra, pas plus que Paris, se bâtir en un jour, et surtout se réaliser soudain et plei-
nement dans tout le pays par le seul fiai du législateur. C'est un but vers lequel il faut marcher par étapes, avec intelligence, volonté, persévérance. Le Familistère de Guise et les Maisons du Peuple de Belgique sont des spécimens de cette préparation, qui montrent la voie à suivre et promettent le succès final.