‹ Questions de philosophie morale et sociale [microform]Chapitre 12 sur 13 · TRANSFORMISME ET STRITGGLEF0RL1FI3ME · texte numérisé non relu

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n'auront à lutter désormais que contre les éléments et non plus contre leurs semblables, où leurs efforts, aujourd'hui encore si destructeurs, tendront tout entiers à la production, et où les humains réconcilies n'auront plus qu'à se partager des biens surabondants.

Tous nos purs darwinistes sociologues, parmi lesquels je rencontre à regret d'éminents naturalistes, s'accordent à ne voir dans Tavenir de ce globe comme dans son triste passé, et dans son présent, hélas ! que luttes fratricides, que dévastations et massacres,qu'un implacable écrasement des faibles par les forts. Ce sont là des visions de cauchemar. Pour donner quelque consistance à ces prophéties apocalyptiques , le pessimisme darwiniste fait grand état de V « atavisme » et de « la loi d'airain » de la race, inexorables comme le destin. Il est tellement impressionné par le spectacle de la lutte des espèces dans le règne animal, qu'il ne peut se faire à l'idée que l'humanité puisse continuer à exister sans que, là comme dans la mer, les gros poissons continuent à dévorer les petits. Que ce pessimisme darwiniste et savant me permette de lui soumettre quelques brèves considérations qui me semblent faites pour jeter un peu d'eau fraîche sur son exaltation struggleforlifiste.

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Qu'on remarque bion une chose : c'est que le

struggle-for-life interhumain devient de plus en plus collectif, de moins en moins individuel, comme je l'ai déjà noté. Les antagonismes existent toujours, mais ils s'établissent entre groupes de plus en plus étendus et compactes d'individus associés, tandis que la lutte entre individus isolés ou entre petits groupes devient plus rare : d'où il suit que l'esprit et les sentiments collectivistes vont se développant, malgré la persistance de l'état de

guerre.

Que l'on examine encore attentivement cetautre fait, que la supériorité de la force bestiale, qui au commencement était le facteur capital du succès dans la lutte des intérêts, n'y joue plus désormais qu'un rôle très effacé et môme insignifiant, tandis que la supériorité intellectuelle et morale — se traduisant logiquement par la supériorité scientifique et la supériorité des moyensd'action qu'assure cette dernière dans le champ tout entier de l'activité humaine — tend à devenir prépondérante.

De là résulte que ceux qui à l'avenir l'emporteront, ceux qui auront le dessus dans la lutte, ce seront les meilleurs, àpirroi, les meilleurs en intelligence, les meilleurs en moralité.

En effet, aujourd'hui déjà, d'où procède la puissance matérielle et la supériorité guerrière ellem^me ? — De la science pure, et de l'industrie qui emprunte d'elle ses applications utiles. — Et la science à son tour, d'où procède-t-elle ? Non pas uniquement de l'intelligence, mais encore de Ta-

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mour désintéressé de la vérité, en général le seul mobile des ouvriers de la science pure. Et puis, même pour faire fructifier cette science pure, pour lui faire rendre ce qu'elle renferme d'utilité pratique, la soif de l'utile ne suffit pas, des vertus morales doivent s'y ajouter : énergie, volonté, persévérance, amour du travail et, couronnant toutes les autres, l'esprit d'association et le zèle des intérêts collectifs.

Les petits sont faits pour nourrir les gros, telle est la (( loi d'airain » affirmée par le struggleforli/isme^ et il prétend l'étendre du règne animal au règne humain. Je viens de lui faire un commencement de réponse sur ce point spécial ; en voici le complément.

Dans la succession des âges géologiques, ce sont plutôt les plus grosses espèces qui succombent les premières aux coups acharnés de l'ennemi ; ce sont les plus petites qui ont le plus de chance de durer. Ainsi tous les gros herbivores et tous les puissants carnassiers, si nombreux, de notre faune quaternaire et des débuts de la suivante, ont disparu, alors que ces grands ordres zoologiques sont encore représentés à l'heure actuelle par des espèces de petite taille et de faible puissance.

Mais, souscrivons pour un moment à la thèse darwiniste dans toute sa rigueur, admettons que

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la nature ne connaisse d'autre droit que celui de la force, que les petits et les faibles doivent fatalemont disparaître pour faire place aux gros et aux forts, ou ne survivre que pour leur servir de pâture ou d'esclaves. Admettons enfin que ce qui est de règle dans la nature animale doive également prévaloir dans l'économie des rapports sociaux chez les hommes... Prenez-y garde, Messieurs ! sur ce nouveau terrain, le terrain sociologique, la question du struggle-for-life se complique d'un élément qui, à peine apparent dans la lutte zoologique, est à la veille de devenir prépondérant dans la lutte anthropologique.

C'estqu'enefl*et,dansle5/rw^<7/e-/or-/2/e humain, il dépend du plus petit de devenir le plus gros, du plus faible de devenir le plus fort. Pour cela il n'a qu'à s'unir étroitement à ses pareils, en un bloc compacte. Jusqu'ici éparses, les verges, flexibles et frêles, n'ont qu'à se rapprocher en un faisceau serré, et les vieux rapports, les rapports classiques entre force et faiblesse, entre grandeur et petitesse, se trouveront totalement renversés.

L'union fait la force. Mais pour que l'union des déshérités s'accomplisse, ce qui est indispensable c'est qu'ils ouvrent leur intelligence à la lumière ; c'est que, par dessus tout, naissent et grandissent dans leurs âmes les sentiments supérieurs, les sentiments sociaux, « collectivistes », les sentiments vraiment humains : Equité et Bonté (1).

(1) J'ai démontré, dans mes Origines animales de VHçmme

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Cependant, si elle ne remplit pas actuellement ces conditions — et il n'est que trop visible qu elle est encore fort loin d'y atteindre — la masse impuissante des ilotes ne doit-elle pas renoncer à tout espoir d'affranchissement, à tout espoir de salut en présence des lois d'airain et de fer décrétées par le darwinisme ? Lesloisdel'a^tfuwme, les lois de la race ne condamnent-elles pas sans appel les inférieurs à une éternelle infériorité?

Je crois pouvoir affirmer que le principe transformiste, sur lequel on se fonde pour rendre un tel arrêt, l'infirme au contraire et l'annule.

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En somme, la théorie de TEvolution se réduit à cette bien simple remarque: que, chez les êtres vivants, les formes qui caractérisent et constituent une espèce donnée résultent d'une modification des formes d'une espèce antérieure ; et que, par conséquent, le type spécifique est quelque chose d'essentiellement modifiable, d'essentiellement variable. Et ce sont précisément les darwinistes qui se posent en partisans fanatiques des « lois d'airain », c'est-à-dire de Tinva-

(1 vol. in.8», Paris, 1810), et cela par une longue série d'observations nouvelles d'anatomie comparée, que les espèces ultérieures doivent leur avantage, bien moins à ce qu'elles ont lutté avec succès contre leurs concurrents, qu'au courage que l'individu tourne contre lui-même pour plier ses organes aux conditions contraires d'un milieu nouveau, auquel il fallait s'adapter ou périr.

riabilité de l'espèce, bien plus, de l'invariabilité de la race î On ne peut pas se contredire d'une façon plus choquante.

Reconnaissons toutefois que ces prétendus évolutionnistes attachés en môme temps aux lois d'airain, à l'inviolable fixité de la race, à la souveraineté absolue de l'atavisme, s'etTorcent de masquer une si flagrante inconséquence en se déclarant contre Lamarck et en se donnant comme disciples exclusifs de Darwin, c'est-à-dire comme purement sélectionnistes et struggle-for-lifistes. C'est parfait ; mais on a beau expliquer par le struggle-for-life la suppression de certaines espèces anciennes et leur remplacement par certaines espèces nouvelles, il n'en reste pas moins à se demander d'où sont sorties celles-ci. Si vous rejetez l'explication de Lamarck, qui les tire d'une transformation ou modification d'espèces antérieures s'opérant sous l'action de causes naturelles, telles que des changements dans les circonstances de milieu, alors il faut revenir au dogme de la création miraculeuse et faire amende honorable à la Bible ; je ne vois pas de milieu.

Mais non, ces mêmes théoriciens tiennent absolument à leur titre d'évolutionnistes, et ils professent tout particulièrement, d'après flaeckel, que l'informe et amorphe Monère est le premier ancêtre de l'homme et de tout le règne animal.

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Enfoncés jusqu'au genou dans la contradiction, ils s'etîorcent d'en sortir, et c'est pour s'y replonger jusqu'à la ceinture. Que n'imaginent-ils pas pour donner une apparence d'accord à ce qu'il y a de plus ouvertement contradictoire ! Leur dernier expédient, c'est d'avancer que les caractères acquis îie sont pas héréditaires, et ils ont trouvé en M. Weisemann, professeur de zoologie à l'Université de Fribourg-en-Brisgau, une autorité scientifique respectable pour avaliser leur nouveau paradoxe. Je n'en reviens pas, qu'un naturaliste dos plus sérieux ait pris à son compte une thèse tellement insoutenable qu'elle ne résiste pas à la moindre des mille objections qu'on peut lui opposer.

Oh ! je m'empresse d'accorder que les modifications acquises ne sont pas nécessairement héréditaires, et je reconnais par exemple que la circoncision, bien qu'opérée sur tous les descendants d'Abraham depuis l'époque reculée de ce patriarche, n'est pas passée à l'état congénital chez nos Sémites actuels, puisque l'opération doit être répétée aujourd'hui encore sur chacun de leurs enfants mâles. Mais est-ce là une raison suffisante pour nier la possibilité de la transmission héréditaire de tous autres caractères accidentellement formés chez les parents ? Les faits affluent qui se jettent en travers d'une telle prétention. J'ai pu observer de près une famille de chiens d'arrêt dans laquelle chaque portée olîrait plusieurs pe-

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tits naissant avec la queue coupée, c'est-à-dire offrant tous les caractères anatomiques de la mutilation que les chasseurs sont dans l'usage de faire subir aux animaux de cette catégorie. J'observe fréquemment dans les troupeaux d'oies que je rencontre de jeunes sujets nés avec l'aileron luxé par une demi-rotation antéro-externe. Cette difformité de naissance reproduit exactement la luxation artificielle que nos fermières pratiquent sur certaines oies adultes qui manifestent, malgré la domestication, une propension et une aptitude au vol inquiétantes, rappelant l'oiseau sauvage.

Je me suis souvent étonné que pas un naturaliste, ni Darwin lui-môme, n'ait porté son attention sur cet efTet si remarquable, si particulier et si constant de la domesticité chez les mammifères et les oiseaux, qui est la perte de la symétrie des couleurs dans leur pelage ou leur plumage. Or est-il contestable que cette asymétrie acquise par un descendant domestiqué de l'animal sauvage, se transmet héréditairement à ses descendants, puisque les diverses nuances de cette variation du type primitif constituent les caractéristiques principales de plusieurs de nos races domestiques?

Mais pourquoi recourir à ces preuves ? Ou races et espèces ont été appelées à l'existence subite et de toutes pièces « par le seul fiât du Créateur », comme un zoologiste de grand renom, Louis

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Agassiz, l'affirmait encore en propres termes (1) il n'y a guère plus de trente ans, ou les caractères héréditaires qui les distinguent ont été primitivement acquis par voie de transformation.

Quoi qu'il en soit, se prétendre évolutionniste et nier que la source des caractères spécifiques actuels soit dans la modification de caractères spécifiques antérieurs est d'une telle inconséquence, tranchons le mot, d'une telle absurdité, qu'il n'y a pas à discuter là contre.

La multitude de nos maladies et de nos infirmités et difformités héréditaires, va-t-on soutenir aussi qu'elles furent créées avec Adam et Eve '^ Mais il y a là une difficulté : comme parmi les descendants de nos premiers parents il en naît de sains et robustes et d'autres qui sont chétifs et maladifs, de bien bâtis et de bossus, il faut en conclure, ou bien que nos premiers auteurs réunissaient en eux ces qualités contraires, ce qui est absurde, ou que ce qu'ils n'ont pu transmettre à leurs descendants a été acquis par ces derniers.

M. Weisemann et ses adeptes ignoreraient-ils par hasard la provenance de nos espèces végétales cultivées? Ignoreraient-ils qu'elles appartiennent toutes à des souches sauvages connues, et que la culture les a différenciées d'avec celles-ci de cent manières diverses,et souvent à un tel degré que le lien do transition entre le type primitif et les ty-

(1) V. mon livre Variétés philosophiques (Paris, 1900, p. 284).

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pes dérivés est devenu insaisissable? La fixation héréditaire des caractères acquis n'est-elle pas là manifeste, palpable, familière ? et comment les inventions fantaisistes de l'esprit de système vont-elles affronter de pareils démentis?

Tout est contradiction criante dans cette conception chimérique. Elle ne se borne pas à méconnaître l'influence des milieux pour accroître d'autant celle de la race ; cette influence de la race, on croit la rehausser encore et ajouter à son prestige en lui donnant un nom savant qui impose : V atavisme.

Et quel état, grand Dieu ! ne fait-on pas aujourd'hui de l'atavisme, non plus seulement dans la science, mais en littérature, dans le roman, au théâtre! Un individu offre-t-il une singularité, une anomalie de conformation, soit au physique soit au moral, qui le distingue de ses congénères contemporains et qu'il transmet à sa progéniture, ce fait a d'abord toute l'apparence d'une infraction à la loi de la race, à la loi d'airain de l'hérédité. Mais le diable ne veut rien perdre de ses droits : « si ce n'est pas de ton père que tu as hérité les aberrations de ton type spécifique, lui dit-on, c'est alors de ton grand-père, de ton bisaïeul, enfin, d'un aïeul quelconque, humain ou préhumain. Ce caractère d'apparence tératologique,qui,actuellement,faitdetoietde tes enfants «ne exception et pour ainsi dire des monstres parmi les tiens, fut anciennement un caractère

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normal et spécifique chez un de tes ancêtres zoologiques, ancêtre simien, lémurien ou peut-être poisson ; et la réapparition en toi de ce caractère antédiluvien, entièrement effacé chez tes frères, c'est ce que nous appelons un phénomène d^ATAvisME. Et de la sorte rien n'échappe à la loi de la Race, ni les ressemblances ni les différences ; et quant aux modifications individuelles produites par l'action des milieux, c'est nous qui Taffirmons avec M. Weisemann à notre tête, elles sont intransmissibles, ne s'héritent pas. »

Mais, malheureux hommes à système que vous êtes, comment une inconséquence aussi énorme peut-elle ne vous point frapper? Comment peut-il donc vous échapper que si les aberrations natives que présente le sujet anormal sont l'héritage d'un ancêtre plus ou moins lointain, héritage qu'il n'a pas transmis à ses descendants prochains, il en résulte, avec la dernière évidence, que le type originel supposé s'est transformé accidentellement dans la postérité immédiate de l'hypothétique ancêtre, et que cette transformation s'est fixée dans la race nouvelle ?

Comme je Tai déjà noté, la thèse folle de l'intransmissibilité des caractères acquis paraît être un expédient inventé pour donner une base biologique au dogme aristocratique de la nouvelle anthropo-sociologie, qui, avec une franchise dont

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il faut lui tenir compte, pose carrément en principe le rétablissement des castes au profit d'une prétendue race dite aryenne, mais qui est avant tout imaginaire. La race teutonne (Anglo-Saxons, Allemands, Hollandais, Scandinaves) qui est aujourd'hui, sans contredit, à la tête de la civilisation conquérante, et qui, d'après Lapouge, est « la race aryenne », n'est pas née d'hier ; nous la retrouvons déjà dans les Goths. D'où vient que, malgré sa surexcellence originelle, elle n'ait pu sortir de la barbarie, d'une demi-sauvagerie, que par l'inoculation de la civilisation latine, qui a été pour elle le levain nécessaire sans lequel la pâte peut rester indéfiniment inerte? D'où vient que ces prétendus Aryas prédestinés à l'empire du monde, à la domination universelle, de parleur immense supériorité native, croupissaient encore dans l'ignorance, la brutalité et la pauvreté, tandis que

Ghinois,Indiens,Assyriens,Egyptiens,Phéniciens, Grecs et Romains cultivaient avec plus ou moins d'éclat depuis des siècles les arts, les lettres, la science et la philosophie?

« C'est une dangereuse erreur de croire que Ton est lié par une infirmité de race,alors qu'on serait puissant si l'on se savait capable d'agir. Il n'est pas moins mauvais de faire croire aux gens que des qualitéSjdont l'acquisition exige de longs efforts individuels, sans parler des conditions externes, sont un héritage de race tout comme la couleur des cheveux ou la forme du nez. »

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J'emprunte cette citation à la maîtresse discussion duD"- Manouvriersur F Indice céphaliqiie.^wbliée dans la Revue de r Ecole d'A nthropologie de Paris, numéro du 15 novembre 1899. J'approuve les conclusions de l'auteur dans leur généralité, mais je fais d'expresses réserves sur le point de son argumentation où il paraît insinuer que les races humaines n'ont pas des caractéristiques mentales tout autant que des caractéristiques somatiques, telles, par exemple, que « la couleur des cheveux et la forme du nez ». Mais ce que je conteste avec lui et avec une égale énergie, c'est que les caractères de race, tant physiques que moraux, soient rigides au point de ne pouvoir être modifiés par les circonstances, par le milieu, comme s'ils n'étaient pas originellement eux-mêmes le produit de ces mêmes causes !

Oui, la doctrine biologique et anthropo-sociologique que combat le D'Manouvrier a cela de pernicieux qu'elle tend à proscrire toute culture humaine et toute éducation comme inutile, chacun de nous n'ayant, ce semble, rien à attendre, en qualités comme en défauts, que de son héritage ancestral.

Certes, la race a ses caractères propres, et ils sont le fondement du caractère individuel de chacun ; mais combien la culture n'a-t-elle pas le pouvoir de modifier ce datum brut de la race 1 Ladifférence n'est-elle pas énorme entre l'homme instruit et l'homme inculte, toutes choses égales

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d'ailleurs? Sans doute, le pouvoirtransformateur do la culture ne va pas jusqu'à métamorphoser une carotte en un chou cabus ; mais qui ne connaît les résultats merveilleux obtenus par Vilmorin en opérant sur les types sauvages de nos plantes alimentaires ? Prenant , par exemple , un sujet de Brassiea oleracea sylvestris, ou chou sauvage, grâce à des soins appropriés et suivis cet admirable horticulteur réussissait à en tirer, au bout d un certain nombre de générations soumises à un traitement spécial, les variétés les plus diverses, les plus fantaisistes et les plus luxueuses de nos choux cultivés.

Le principe transformiste ou évolutionniste proclamé par Lamarck est essentiellement égalitaire, et il autorise et encourage toutes les espérances d'amélioration, de perfectionnement et de relèvement. C'est par une erreur des plus surprenantes qu'une nouvelle école s'est imaginé trouver dans cette grande loi biologique l'argument décisif en faveur de son dogme bizarre de l'inégalité immuable des races humaines, c'est-àdire de leur intransformabilité, de leur inévolutivite.

D'autre part, je crois avoir montré également que la conception darwinienne est invoquée àtort par ce même néo-socialisme antidémocratique et anti-fraternel à l'appui d'un struggle-for-life so-

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cial sans fin, sans rémission et sans merci, dont il fait une loi organique de l'humanité future comme de l'humanité présente et de l'humanité passée. Ce sont là des idées fausses et malsaines, et d'autant plus dangereuses que ceux qui travaillent à les accréditer possèdent un savoir et un talent rares qui mériteraient de s'employer pour une meilleure cause.

Pour compléter la démonstration de ma thèse transformiste, selon laquelle l'homme a le pouvoir et le devoir de s'élever par sa volonté plus haut que l'échelon où la nature l'a déposé, je ne crois pas pouvoir mieux faire que de citer ici cette superbe page de M. D. Parodi :

« Si par nature on entend l'état premier, rélat dans lequel on naît, rien de plus anti-naturel que l'idéal ; et pourtant si par nature on entend l'état final, r état pour lequel on est né, l'idéal est notre nature vraie. Rien d'étrange, alors, si cet idéal et ces idées absolues dans lesquelles il s'exprime, bonté, beauté, charité, justice, contrarient les formes grossières de la vie primitive, et si l'on ne voit môme pas comment elles pourraient se concilier avec elles. La loi de justice nie la loi de nature ; où l'une dit : lutte, égoïsme, anarchie, l'autre dit: solidarité, équité, raison. Et la loi de justice ne peut donc pas triompher de la loi de nature en se substituant à elle, intégrale et im-

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médiate, car alors ni Pune ne serait plus l'idéal, ni l'autre le réel. Elle ne peut que s'y manifester lentement, et se l'assimiler peu à peu. Il ne faut pas concevoir (et c'est là la grande illusion intellectualiste) la raison comme un ordre qui pourrait s'instituer tel quel, d'un seul coup, dans un milieu fait pour le recevoir, ou encore dans une matière inerte que Tartiste, moraliste ou législateur, pourrait pétrir et modeler à son gré. Il faut compter avec l'ensemble des besoins et des conditions vitales, et les instincts humains, ni ne sont par eux-mêmes l'image d'un ordre et d'une justice rationnels, ni ne les peuvent recevoir et s'y conformer sans effort. C'est en s'imprégnant peu à peu de l'idéal, en s'élevant à lui, en le rendant lui-môme, en quelque mesure, naturel, instinctif et vivant, que la nature, l'instinct et la vie peuvent devenir plus pleinement humains. Il faut que l'idée s'incarne dans le fait. L'action morale ne peut donc jamais être qu'une victoire, une réaction contre la nature, et une approximation lente, douloureuse, toujours imparfaite, de l'idée ; elle ne saurait ôtre que progrès, conquête, création du bien et de la moralité, et non possession paisible d'un ordre réalisé déjà(1). »

(1) La citation est extraite d'une conférence de M.D. Parodi sur La Raison et l'Instinct en Morale, qui fait partie d'un recueil intitulé Questions de Morale, vol. in-8o, Paris, 1900, librairie Félix Alcan.

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L'histoire naturelle des évolutions phylogéniqucs nous montre chez les espèces vivantes les plus parfaites nombre d'organes « réduits » et sans fonction qui étaient très développés et très puissants dans les espèces-mères. On est donc fondé à admettre que les instincts qui dominent dans les bas degrés de l'échelle sociologique, et jusque dans la civilisation actuelle, peuvent être destinés à se réduire graduellement à mesure que la société humaine s'élève, jusqu'à n'être plus qu'un vestige dans ses formes supérieures.

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Le mot socialisme est un nom tout à la fois génc^Tique et collectif, qui embrasse les différents systèmes de réforme sociale que leurs auteurs ou leurs partisans veulent substituer à l'organisme de la société actuelle, principalement dans le but d'abolir le salariat, considéré comme une forme dernière de l'esclavage. (Notons en passant qu'on fait généralement abus de ce terme en prenant pour sa signification générale telle ou telle de ses significations spécifiques).

Mais l'évolution organique de la société humaine à travers une série de formes successives dont plusieurs se sont déjà produites et épuisées, n'est-elle pas un phénomène naturel, en quelque sorte biologique, comparable au développement de l'animal et du végétal? — Oui, répond la sociologie naturaliste et évolutionniste moderne, et c'est sur cette philosophie de l'histoire que se fondent nos écoles socialistes. —N'y a-t-il pas dès lors de leur part inconséquence à entreprendre de modi-

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fier à leur guise le cours naturel du mouvement social et de lui substituer les plans et l'action de Tintelligence humaine, comme s'il s'agissait d'une simple machinejugée défectueuse, qu'on voudrait corriger ou remplacer entièrement par une meilleure? Ne se contredisent-elles pas d'une manière flagrante en méconnaissant les droits de la Nature évolutive jusqu'à vouloir intervenir dans son œuvre propre, jusqu'à la juger incapable d'y suffire, et prétendre se substituer à elle dans cet office? N'est-ce pas comme si quelqu'un prétendait inventer un appareil artificiel destiné à prendre la place du cœur et des vaisseaux sanguins dans l'économie humaine? Si l'évolution sociale de l'Humanité est véritablement d'ordre naturel, pourquoi ne pas laisser le champ libre à ses lois? pourquoi vouloir entraver leur jeu, le contrarier ou l'altérer?

Je ne sais ce que répondent les représentants autorisés du socialisme, mais voici la courte réplique que je me permets en son nom.

Ce que les évolutionnistes nous disent — et non sans raison — du corps de THumanité au point de vue sociologique, peut être dit non moins justement du corps des connaissances humaines, c'est-à-dire de ce qu'on nomme les sciences spéculatives et les arts. En effet, le corps « mathésiologique » obéit aussi à une loi de dé-

veloppement que les hommes n'ont point faite, et que par conséquent l'on peut dire naturelle! Pourtant l'histoire de ce mouvement progressif nous apprend, d'autre part,qu'il a été languissant, débile et tâtonnant,qu'il a été misérable, jusqu'au moment où la nature — c'est-à-dire l'instinct humain et les circonstances — a reçu le renfort de la raison humaine, ou, pour mieux dire, de Tesprit scientifique. En d'autres termes, nos connaissances ne se sont accrues qu'avec une lenteur extrême et ont manqué de clarté et de certitude jusqu'au jour où l'esprit de l'homme s'est donné la tâche d'étudier et de déterminer les lois de la nature par une méthode rationnelle, et, les lois connues, de tirer de cette connaissance spéculative les applications utiles qu'elle comportait.

Eh bien, il en est de même de l'évolution sociale : pour cesser d'être traînante et convulsive, pour prendre une allure ferme et régulière, et amener le corps social de l'état larvaire à l'état d'organisme parfait, elle attend que la science, la science rationnelle et raisonnée,/a science scientifique, apporte son appoint, son coup de pouce indispensable, à ce qu'on appelle la force des choses.

Le but que le socialisme se propose d'une manière générale : appliquer la science et l'action luimaines à faire franchir à l'organisme social la dernière étape de sa phase embryonnaire, est donc, en soi, rationnel et légitime, tout comme il

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est rationnel et légitime de vouloir transformer une industrie, une agriculture, une médecine barbares - qui sont des productions naturelles au môme titre que nos sociétés empiriques -en une industrie, une agriculture, une médecine

scientifiques.

Mais si le but est louable, les moyens employés le sont-ils pareillement ? Ceux dans lesquels le parti socialiste français paraît mettre actuellement sa confiance me semblent insuffisants et dangereux. Je vais dire brièvement en quoi et pourquoi.

« Emparons-nous des pouvoirs publics, et tout le reste nous sera donné par surcroît. » Tel est e premier et le dernier mot, l'alpha et 1 oméga de la grande politique socialiste, si on peut en juger par le langage de ses principaux journaux e de ses principaux orateurs. On lève l'étendard de la „ Révolution sociale », et par révolution sociale on n'entend ni plus ni moins que lam.se en pièces, brusque et brutale, du mécanisme social existant, alors que le mécanisme nouveau destiné a remplacer l'ancien se réduit encore aux termes vagues de collectivisme et de communisme. Rien de précis, rien de mûri, rien de pratique sous ces mots à effet avec lesquels on cherche a galvaniser les masses. La tactique préconisée par les politiciens qui se sont mis à la tête du mouve-

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ment socialiste en France, c'est de tout casser après quoi on verra à mettre à l'étude l'aride' question des voies et moyens de monter et de faire

marcher bien ou mal une organisation collectiviste ou communiste quelconque.

Cette étude préparatoire et tardive pourra bien prendre un siècle ou deux, peut-être trois, prin-

Xs™'°* '' '"' ''* '°"''^' ^ '''' Parlemen- Et en attendant ??. .

La révolution à laquelle on pousse différerait de son aînée, la grande Révolution française, en divers points essentiels sur lesquels il convient

appeler I attention de ceux qui dirigent le mouvement actuel.

La Révolution de 1789 fut faite par la bourgeoisie, qu, y trouvait un intérêt plus grand ou plus immédiat que le prolétariat : aussi reçut-ellë le concours de ses richesses et de ses capacités. La révolution prolétarienne en préparation, étant <l.r.gée contre la bourgeoisie, l'a naturelleme;

■'ux re? ' '* ': *''°"'' '^''""^ P'-"" <=onséquent "X ressources du prolétariat. Et que peut lui apporter celui-ci ?des bras et des cœurs ; il n'y^a cheziui ni l'argent, ni l'inslruction. ^

Oevantcettecffrayante lacune,les théoriciensdu socialisme révolutionnaire cherchent à se persuader que les intellectuels du travail salarié, in

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nieurs, mécaniciens, physiciens, chimistes, etc., au service de l'industrie et du commerce capitalistes, sont un contingent du grand parti des prolétaires, et qu'ils feront cause commune avec les ouvriers manuels. C'est l'espérance que M. Guesde a exprimée souvent, dans des brochures d'ailleurs à beaucoup d'égards bien pensées et intéressantes. Illusions pourtant que tout cela ! Le prétendu prolétaire intellectuel, aux gages de cinquante mille francs par an, est un bourgeois grand seigneur, n'eùt-il d'autre fortune que ses appointements.Quel rapport de situation sociale et quelle communauté d'intérêts y aurait-il entre ce prétendu ouvrier intellectuel et son prétendu camarade manuel, qui ne gagne que trois francs par jour, dont le logis est sordide, dont le costume est misérable, dont les mains sont noires et calleuses, dont le langage est grossier, en qui tout respire la pauvreté et le manque de culture ?

Je ne m'attarderai pas à mettre en lumière une vérité qui crève les yeux : je me bornerai à une constatation qui ne saurait rencontrer de contradicteurs. C'est que les intellectuels fraîchement issus des couches inférieures,une fois « arrivés )),ne montrent pas moins de morgue bourgeoise que les vieux bourgeois eux-mêmes. Ils ont été élevés avec ceux-ci depuis le collège, vivent de leur vie, ont les mêmes fréquentations et surtout les mômes intérêts : aussi, de part et d'autre, les préjugés, les préventions et l'hostilité anli-égalitaires

sont identiques. Sauf exception, ce n'est pas sur ces parvenus que l'armée socialiste peut compter pour la formation de ses cadres. Sans doute, elle trouvera nombre de déclassés à la recherche d'une position qui s'offriront à la commander ; mais ce seront des mercenaires que rien n'attachera au drapeau, si ce n'est l'appât de la solde. Et puis SI de tels chefs peuvent conduire à une victoire révolutionnaire, ce sera pour le plus grand malheur du prolétariat ; car ils ne seront que destructeurs, parfaitement incapables de rien reconstruire. Et comme ils voudront rester au pouvoir quand même, ces révolutionnaires deviendront vile des contre-révolutionnaires.

La destruction de l'ancien régime ne mettait pas en danger la vie économique du pays ; loin de faire obstacle à la production, l'abolition descouumes et des droits féodaux devaitrompre ses vieilles entraves et lui donner brusquement un essor inconnu. Larévolution socialiste qui a l'ambition de compléter 89 aurait un effet immédiat absolument contraire. Avant que le travail pût être reorganisé sur des bases toutes nouvelles, il serait arrêté, arrêté dans toutes ses branches, et partant serait arrêtée aussi l'alimentation publique

Vainqueur et maître de tous les pouvoirs, soit par une victoire électorale, soit par un coup de 'orce, le prolétariat, on peut y compter, jugerait que c est le tour du bourgeois de prendre la pioche, la bêche, le marteau, et le tour du merce-

naire de jouir d'un repos certes bien mérité par tant de siècles d'un labeur sans répit. Serait-on par hasard assez naïf pour s'imaginer que le monde ouvrier, maître absolu de la situation et instruit par tant de mécomptes et de trahisons, aurait encore cette fois la bonhomie de faire un crédit de trois mois de misère à son gouvernement, comme en 48, afin de lui donner le temps de résoudre le problème social ? — Le programme du collectivisme révolutionnaire devrait donc être prêt et applicable sur le champ, hic et nunc, et dans son entier. Sinon, gare la casse ! Et entre temps, ce serait le chômage universel.

Mais rhomme ne supporte pas longtemps le jeûne : affamées et désillusionnées, les foules seraient les premières à implorer le secours d'un « Sauveur », et se remettraient d'elles-mêmes sous un joug plus lourd que jamais. A cet égard le passé répond pour l'avenir.

M. Jean Jaurès, après avoir signalé le délabrement de notre société bourgeoise, qui ne se soutient encore que par miracle, continue ainsi dans un article de La Dépêche de Toulouse du 18 mai

«... Et dans cette débâcle de tous les pouvoirs du passé un grand vide se creuserait où pourrait s'abimer la France elle-même, si le socialisme n'était prêt, par son haut idéal, à suppléer à l'universelle défaillance. Le vieux monde, cédant à

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des forces intérieures de décomposition plus encore qu'à la poussée extérieure des forces nouvelles, s'écroule à larges pans. C'est au prolétariat socialiste à préparer, sur le sol mal déblayé encore de ces lamentables ruines, les assises de l'ordre nouveau. »

Ces éloquentes paroles demandent à être pesées à la balance du gros bon sens.

Certes, il n'est que trop vrai, notre classe dirigeante est une ressource sociale épuisée. Gangrenée de scepticisme, d'égoïsme et de «jouissisme», Fesprit rétréci, le cœur raccorni, toutes ses aspirations et toutes ses espérances vont maintenant à un passé misérable, un passé mort, auquel, par bonheur, elle n'a pas une vie nouvelle à infuser. Et, dès lors, c'est dans la classe des « dirigés » que notre pauvre France doit, ce semble, chercher sa dernière réserve et placer son dernier espoir.

Mais le prolétariat socialiste s'est-il préparé, est-il prêt pour la mission de salut et de rénovation dont M. Jaurès l'investit? L- grand orateur semble le croire, et il le croit si bien qu'il chauffe ii Idanc la colère populaire de sa puissante éloquence et demande la suppression par décret de la vieille société, comme si celle-ci n'avait qu'à <lisparaître pour que la société nouvelle, constituée de toutes pièces et munie de tous ses agrès, prît immédiatement sa place, sans une heure d'intorrègne(l).

(1) Dans un nouvel arUcle de /a i)e/>êc/ie (numéro du 20 août

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De telles illusions sont inadmissibles, et pourtant fort communes chez nos réformateurs sociaux. Entrées dans la tête des chefs du grand mouvement socialiste contemporain, et par eux propagées avec tout le prestige du talent, je les estime terriblement dangereuses.

« C'est au prolétariat socialiste à préparer, sur le sol mal déblayé encore de ces lamentables ruines, les assises de Tordre nouveau. « Mais le sol en question n'est ni bien ni mal déblayé, les ruines l'encombrent, et c'est vouloir porter cet encombrement à son comble que de jeter bas d'une poussée tout ce qui reste encore debout. Ne serait-on pas plus avisé en préparant activement, soigneusement, par un travail de jour et de nuit, les plans et les matériaux de l'édifice futur, avant de faire crouler ce qui reste de la vieille masure, jusqu'à présent notre seul abri? Ah! pourquoi faut-il que M. Jaurès ne puisse se rendre à luimême et rendre à ses amis ce témoignage, qu'ils consacrèrent de longues journées et de longues veilles à élaborer la technique de la reconstruction sociale, et à façonner les pierres du nouvel

édifice !

(( Et dans cette débâcle de tous les pouvoirs du

1900) M Jaurès se prononce pour la grève générale, et proclamer la grève générale c'est bien en réalité proclamer la révolution sociale. Je me plais toutefois à reconnaître que M. Jaurès semble, cette fois, envisager d'un œil peu rassuré les conséquences d'un pareil acte, et que la prudence et la sagesse semblent gagner dans son esprit.

passé un grand vide se creuserait où pourrait s'abîmer la France elle-même, si le socialisme n'était prêt, par son haut idéal, à suppléer à l'universelle défaillance, » Quelque haut que soit ou puisse être l'idéal du socialisme dont parle M. Jaurès, la vertu de cet idéal sera absolument insuffisante pour communiquer d'emblée au prolétariat, chargé tout à coup de présidera son tour aux destinées de la nation, l'aptitude, la compétence nécessaires à un tel rôle.

Le fond de la pensée de M. .Taures est-il que l'état-major de l'armée socialiste, c'est-à-dire le groupe des meneurs bourgeois du mouvement, suppléera à l'incapacité de troupes incultes et grossières? Sans doute il faut amener au socialisme tout ce qui, chez les dirigeants, est encore pourvu de largeur d'esprit et d'élévation d'àme. Mais, hélas ! à part quelques très rares exceplions, et d'autant plus honorables, parmi lesquelles il est juste de comprendre avant tout quelques philosophes et théoriciens du socialisme dont le désintéressement est au-dessus de tout soupçon, le souci majeur des prédicateurs les plus ardents et les plus écoutés de la révolution sociale n'est pas de parvenir,par des recherches patientes, à résoudre pratiquement les problèmes innombrables et si divers que soulève l'entière reconstruction d'une société, société qui doit s'élever sur des bases entièrement neuves et dont l'économie ne doit ressembler à rien de ce qui s'est vu jus-

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qu*à ce jour. Aussi, de la science sociale ils ne savent encore le premier mot. Arriver au pouvoir, voilà leur rêve, leur préoccupation dominante, le but constant de leurs efforts. Et malheureusement l'expérience prouve que si, d'aventure, le caprice du hasard arme l'un quelconque d'entre eux de cette puissance gouvernementale tant convoitée, en fait un gouvernant ou un gouverneur, ce bouillant champion des réformes sociales les plus radicales se refroidit tout à coup, perd sa foi socialiste, apprend subitement à parler et à agir en parfait bourgeois, et ne tarde guère à se montrer partisan résolu de cet infâme capital contre lequel il tonnait la veille. M. Jaurès nous accordera que ce ne sont pas les socialistes d'une telle école qui pourront « suppléer à Tuniverselle défaillance » du monde bourgeois.

Non vraiment, notre socialisme politicien n'est point l'œuf d'où pourra éclore la palingénésie sociale ! Absorbé, aveuglé par son arrivisme politique, il méconnaît sa tache auguste, tâche impérieuse et urgente. 11 néglige deux grandes choses, les deux capitales œuvres préparatoires de la société de l'avenir :

1** Faire l'apprentissage du collectivisme intégral en fondant dès à présent toutes les associations économiques partielles que comportent les ressources du parti et la tolérance des lois existantes ;

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c'est-à-dire, en plus des syndicats de protection et de défense des travailleurs, à côté des syndicats do combat, instituer des syndicats d'achat,des coopératives de consommation, des coopératives de production.

2" Eduquer la classe ouvrière, l'intellectualiser, et surtout la moraliser ; c'est-à-dire l'approprier autant que possible à une vie sociale qui ne sera praticable que grâce à une culture intellectuelle et morale de la masse supérieure à celle des privilégiés de la société actuelle.

Pour le moment, les prolétaires ne peuvent rien espérer raisonnablement d'une révolution qui investirait tout à coup la classe ouvrière de la direction politique du pays, et elle leur serait sûrement fatale. Ils ne pourraient exercer le pouvoir, cela est de toute évidence, autrement que par le ministère de bourgeois soi-disant socialistes ; et ceux-ci, absolument hors d'état de réaliser l'ombre des espérances qu'ils auraient fait naître, et résolus néanmoins à ne pas se démettre, ne manqueraient pas, conformément à la tradition, de tourner la force armée contre ce même peuple qui les aurait, la veille, élevés sur le pavois. Et ce serait encore un avortement, et l'émancipation des prolétaires se trouverait renvoyée de nouveau aux calendes grecques. Bref, ce serait folie à eux de faire la révolution avant d'être en état de l'utiliser. Mais cette émancipation ne peut-elle donc sortir que d'un cataclysme ? et ne peut-elle s'ac-

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complir sans le recours aux moyens violents, si aléatoires et si périlleux ? n'est-elle pas autrement réalisable ? C'est ce qu'il faudrait examiner.

Lorsque les prolétaires auront ouvert les yeux sur la prodigieuse puissance et les ressources infinies de l'Association, et qu'ils auront conçu le ferme dessein de se hausser au niveau moral qu'exige le régime sociétaire, alors, on peut le dire, ils auront cause pçagnée.

Que leur sert-il aujourd'hui d'arracher au patronat une réduction des heures de travail et une augmentation de salaire, si le loisir gagné est consacré au cabaret, àFalcool, et si le supplément de paye prend le même chemin ? A moins qu'il ne soit sottement gaspillé dans le ménage incohérent de l'ouvrier, et ne profite guère qu'au petit commerce, qui gruge le petit client en vrai parasite, suivant le rang de sa victime.

Par le seul fait de s'unir et de se constituer en syndicats pour l'achat en gros des principaux articles de consommation, les petits ménages diminueraient considérablement leurs frais et augmenteraient d'autant les ressources de la famille. Ce n'est pas tout: étant donné l'avilissement croissant du prix du blé et le bon marché relatif de tout ce qui s'achète de première main, avec un peu d'ordre, un peu d'économie et un peu de maîtrise de soi-même, l'ouvrier ferait la loi

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au patron et s'imposerait à lui comme associé. Dès aujourd'hui c'est son désordre, son imprévoyance et son intempérance qui le maintiennent sous le joug patronal.

Voici ce qui se passe tous les ans sous mes yeux, à la campagne, pendant la période de la fenaison et des moissons. Ces travaux exigent, en outre du personnel fixe (?) de la ferme, de nombreux journaliers, dont il se tient marché à la ville ou à la bourgade voisine. Cette classe flottante d'ouvriers ne se recrute pas dans l'élite de la population, au contraire. Ce n'est pas là, du reste, un fait particulier à notre temps, à en juger par ce dicton rimé qu'on trouve dans Olivier de Serres :

Avec putains et larrons Convient faire nos moissons.

Les ouvriers de cette catégorie peu prisée, mais indispensable à l'agriculteur à certaines heures, attendent impatiemment la paye du samedi pour aller porter le gain de la semaine aux cabarets et aux mauvais lieux. Si le dimanche ne suffit pas pour tout dépenser, on y ajoute le lundi ; après quoi, le porte-monnaie étant vide, crédit étant morr, et la faim se faisant sentir, le vaurien est forcé de venir reprendre sa chaîne. Aujourd'hui, ce n'est que grâce aux vices de l'ouvrier que les fermiers obtiennent son travail et parviennent à lever leurs récoltes. Des ouvriers sobres et rangés, gagnant dans une semaine de quoi se suffire

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pendant un mois, tiendraient la dragée si haute au patron que le malheureux verrait plus à perdre à faire rentrer ses fourrages et ses grains qu'à en faire l'abandon !

Aujourd'hui que l'exode effrayant de la population rurale (effet imprévu de l'école primaire) enlève aux champs tout ce qu'elle a de meilleur, et, j'ajoute, tout ce qu'elle a de bon et môme de passable, en garçons et en filles, la culture ne trouve plus la coopération intelligente qui lui est nécessaire pour la conduite et l'entretien des nouvelles machines agricoles, sinon chez des sujets moralement tarés, et tarés au point d'ôtrc repoussés de partout ailleurs. N'était que la race de ces estropiés du caractère est encore loind'ètre éteinte, le patronat agricole serait complètement mis en échec et la rente de la terre à peu près réduite à zéro. L'introduction des machines vient sans doute en aide à la grande culture, mais encore faut-il l'homme pour les faire marcher et pour les remettre en état quand elles se détraquent.

Que l'ouvrier se relève en intelligence et en caractère — il le peut s'il le veut, et surtout si on Vy aide — et qu'il mette sa confiance, non plus dans les hâbleries des charlatans politiciens, mais dans le tout puissant principe de l'Association, et il aura brisé la chaîne du salariat, qui n'est autre que celle de l'antique esclavage, devenue seule-

ment un peu moins lourde. Aux coopératives de consommation, par lesquelles il faut débuter, se joindront peu à peu les coopératives de production, et les sociétés ouvrières verront accourir à elles les petits capitaux, aujourd'hui écumes par les pirates de la finance, qui s'offriront à bon compte, moyennant qu'en retour elles fournissent des garanties sérieuses de capacité et de probité. Et ainsi se fera, méthodiquement et utilement autant que pacifiquement, l'indispensable préparation au régime d'association intégrale ; patronat et salariat disparaîtront ainsi d'eux-mêmes, avec la distinction des classes, par voie d'extinction naturelle.

Et alors le moment viendra où pourra se constituer l'organisme élémentaire de la société idéale, ce plus petit groupe social qui doit être comme la cellule de la nouvelle société, je veux dire la Famille Communale, destinée à remplacer la famille naturelle comme base de l'organisation civile et économique de l'Etat (1).

La famille physiologique n'a été propre à ce rôle que sous le régime de la petite agriculture, de la petite industrie, de la petite instruction,' de la grande ignorance et de la grande pauvreté générales. Cette antique et vénérable institution fist déjà, du reste,assez peu respectée et fort entamée par la grande industrie capitaliste, entrée

(1) V. Appendice III à la fin du volume.

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brusquement en scène dans ce siècle. Celle-ci prend le père, la mère, Tenfant et les sépare pour toute lajournée, et souvent pour la nuit, en les parquant en des ateliers difTérents, qui ne sont pas précisément des écoles de vertus domestiques. Elle profane le foyer familial, elle l'étouffé de son

pied sacrilège î

La vieille famille ne se maintient relativement intacte que sous le chaume champêtre, parce que l'agriculture n'a pas suivi encore le mouvement de l'industrie, qu elle est restée barbare. Mais voici que la concurrence de l'agriculture géante des Etats-Unis et d'autres pays neufs va tuer cette pauvre agriculture française, si elle ne hâte pas sa transformation. :Mais cette transformation est paralysée par le morcellement indéfini des héritages et par une délimitation et une distribution absurdes des parcelles. Comment cet énorme obstacle à l'établissement de la culture scientifique en France pourra-t-il être vaincu ? c'est-à-dire comment pourra-t-on arriver à une nouvelle division de la propriété rurale en grands domaines qui pourrontseuls en permettre l'exploitation normale, c'est-à-dire scientifique ?

Si l'on y arrive, ce ne pourra être que par Tune ou l'autre des voies suivantes :

Ou des spéculateurs — la bande noire retournée — achèteront leurs terres aux propriétaires ruinés pour en constituer des agglomérations appropriées à la grande culture, et qu'ils exploi-

teront industriellement, c'est-à-dire avec un patronat capitaliste ; ou bien les propriétaires s'associeront pour réunir et fondre leurs petites exploitations particulières en de grandes exploitations communes ; ou bien encore de grandes exploitations sociétaires et socialistes se formeront par voie d'achat.

Reste une quatrième solution, celle de la « nationalisation » de la propriété foncière, c'est-à-dire l'expropriation en masse des propriétaires par mesure législative, suivie d'une division de tout le territoire français, par une armée d'arpenteurs et d'ingénieurs spéciaux, en circonscriptions agricoles normales, dont l'Etat confierait l'exploitation à des groupes collectivistes. Les groupes s'organiseraient, dit-on, par voie de scrutin, et Ton compte que les membres désignés pour les travaux les plus durs et les moins attrayants se soumettront sans murmurera la loi de la majorité — dura lex, sed lex — et que les subordonnés, tels que de vieux troupiers rompus à la discipline, pratiqueront l'obéissance passive vis-à-vis (les chefs élus.

Mais qui déterminerait ces groupes de cultivatours? Qui en choisirait les éléments ? Quel pouvoir décréterait que tels et tels individus feront partie de tel et tel groupe? L'Etat, sans doute, puisque dans cette hypothèse il ne s'agit plus d'association libre et volontaire. Sa Majesté TEtat nous enverrait donc dans tel ou tel groupe agri-

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cole, comme il envoie aujourd'hui le conscrit dans tel ou tel régiment. Mais si les recrues de ce recrutement agricole étaient par hasard récalcitrantes? TEtat collectiviste lancerait-il les gendarmes à la poursuite des réfractaires ? Et si l'insubordination et la rébellion éclairent dans l'usine agricole, soit par la faute des directeurs, soit par la faute des dirigés ; si l'autorité des gradés venait à être méconnue ; si la minorité se mutinait contre la majorité, qui remettrait l'ordre dans cette pétaudière? Et pense-t-on qu'entre temps la ferme collectiviste ferait large et bonne besogne et que le seul danger de la nouvelle agriculture serait de noyer le pays dans l'abondance?

J'ai honte de m'arrêtor à des utopies aussi enfantines, qui ne mériteraient qu'un haussement d'épaules si ceux qui les ont rêvées et qui les propagent n'étaient pas des oracles pour tout un

grand parti.

Revenons aux hypothèses sérieuses.

Notre malheureux pays est pris entre deux abîmes : d'une part,la ruine complète de son agriculture et de sa propriété rurale ; de l'autre, la constitution de la grande propriété actionnaire réduisant les cultivateurs actuels, tant propriétaires que prolétaires, à une condition plus précaire et peut-être à un asservissement non moindre, que celui des anciens serfs de la glèbe, c'est-àdire la création des bagnes agricoles à côté des bagnes industriels. — Je soutiens qu'il n'échappera

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à ces deux dangers que par l'Association, mais l'association volontaire et libre, l'association entre travailleurs qui se choisiront entre eux, dont un gouvernement socialiste pourra et devra favoriser les entreprises, mais sans qu'ils cessent d'en être maîtres et responsables. La Famille Communale naîtra alors de l'association agricole, industrielle et domestique.

« C'est au prolétariat socialiste à préparer les assises de l'ordre nouveau », nous déclare M.Jaurès. Il reconnaît donc que rien encore n'est prêt pour l'inauguration de la société future, de cette société à construire des assises au faîte, et qui doit pourtant ouvrir ses portes à l'Humanité le jour même, ou au plus tard le lendemain, de la « Révolution sociale » !

Alors pourquoi être si pressés de la faire, cette révolution? Employez donc plutôt vos énergies et vos talents à communiquer au « prolétariat socialiste » l'aptitude dont il est encore à tel point dépourvu pour accomplir l'œuvre colossale dont la charge, dites-vous, lui incombe.

D'une part, éclairez les intelligences et formez les caractères, faites des hommes, non des hommes à Timage de la présente société, antagonique, inique et méchante ; mais des hommes faits pour vivre dans un milieu de paix, de bonté, de concorde. Créez le véritable esprit nouveau !

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D'autre part, essayez-vous avec ardeur à de multiples ébauches d'association partielle, de collectivisme rudimentaire, avant de mettre la main au grand-œuvre de la société idéale. En France, le Familistère de Guise, en Belgique, les Maisons du Peuple, pourront vous fournir à cet égard de précieux exemples.

Je n'ignore pas ni ne veux éluder les objections qu'on oppose au programme que nous venons d'esquisser. Peu enclins à se donner la trop lourde tâche d'éducateurs du peuple, nos propagandistes révolutionnaires, quand on cherche à leur démontrer la nécessité et l'urgence de cette éducation, vous répondent : « avant de donner aux masses le pain de Tesprit, il faut leur donner le pain du corps. » Et c'est sur l'insurrection qu'ils comptent pour assurer la nourriture aux affamés ! Quelle pitié! Ce sont là des solutions politiciennes, n'ayant d'autre but que de faire arriver à la députation les faux apôtres du socialisme. Les pauvres diables d'insurgés seront bien avancés quand ils auront pillé les boulangeries et les boucheries ou qu'ils auront arrêté tous les approvisionnements !

Il est des objections plus sérieuses qui méritent d'être examinées. Ce sont celles que l'on oppose aux coopératives ouvrières de consommation et de production.

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On nous dit : les ouvriers n'ont pas de capitaux pour fonder et faire marcher les sociétés coopératives. Je ne conteste pas le fait, et j'ajouterai môme que ce n'est pas l'argent seulement qui leur manque, mais aussi et surtout des organisateurs et des administrateurs à la fois capables et probes. 11 y a pourtant sur ce point à distinguer entre la coopérative de consommation, c'est-à-dire d'achat des subsistances, et la coopérative industrielle. La première ne nécessite, pour ainsi dire, aucun frais, si on la réduit à sa conception la plus simple et la plus immédiatement pratique ; elle consiste à syndiquer un certain nombre de familles et à mettre en adjudication au rabais la fourniture globale de tous les articles de consommation, — pain,viande, vîn, épicerie, mercerie, etc., etc., —d'après les besoins approximatifs de chaque syndiqué. Ce mode de société n'exige ni installation, ni outillage, ni connaissances techniques ; tout ce qu'il lui faut, c'est un agent chargé de régler les difficultés qui se produiraient entre fournisseurs et syndiqués. Les établissements publics qui usent du procédé d'adjudication obtiennent des réductions énormes, quelquefois de 50 0/0, —j'ai été témoin d'un cas de ce genre pour la viande de boucherie — sur le prix que doit subir l'acheteur privé.

La coopérative de production est un organisme autrement compliqué et délicat. Ici il faut des capitaux et une très grande variété de spécialités administratives, à obtenir d'un personnel d'ou-

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vriers, c'est-à-dire à improviser. J'ai le soupçoft que les capitaux, en beaucoup de cas, ne seront pas ce qui sera le plus difficile à trouver. L'association des petits sous produit les millions et les centaines de millions ; une preuve éclatante nous en est donnée par les Trades-Unions de l'Angleterre et par la puissante confédération des coopératives belges, dont les opérations ont acquis une telle importance qu'elle affrète des vaisseaux pour ses importations d'outre-mer.

Nos socialistes politiciens, pour qui la question électorale, dont je ne conteste pas l'importance, prime tout, n'osent point parler de coopératives de crainte de se mettre à dos le petit commerce qui, aux élections comme dans les grèves, fait cause commune avec les ouvriers, par la raison bien simple qu'il en est le parasite. Les socialistes belges ont passé outre h cette considération, et ils n'en sont pas moins représentés en nombre fort respectable au Parlement.

Le capital millionnaire et milliardaire, dit-on encore, écrasera les entreprises ouvrières s'il engage la lutte contre elles. De plus, le développement prodigieux que prend le machinisme menace doublement la coopération ouvrière : comment celle-ci pourra-t-elle se donner l'outillage gigantesque qu'exige la fabrication nouvelle ? Et que deviendront les innombrables ouvriers dont les machines viendront prendre la place?

Si le prolétariat est universellement et fortement

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organisé pour la résistance, et si l'action de cette puissance énorme est dirigée par des chefs capables, c'est-à-dire habiles et prudents non moins qu'intrépides, mais par dessus tout dévoués à leur œuvre, absolument et sans arrière-pensée, je dis que le capital, si formidables que soient ses milliards, reconnaîtra enfin qu'il a devant lui un adversaire avec lequel il faut compter et avec lequel il est cent fois préférable de transiger que d'engager un duel à mort.

Le capital devra comprendre— il le comprendra s'il est intelligent, et s'il n'est pas intelligent il est parla même condamné, —que la révolution industrielle résultant de l'explosion de découvertes en mécanique, en physique, en chimie, à laquelle nous assistons, et qui tend à remplacer dans tous les durs travaux le bras de l'homme par le bras de fer, est faite pour le soulagement de l'homme en général, dans l'ordre naturel de l'évolution sociale, et non pour accroître le luxe et le pouvoir d'oppression d'un petit nombre d'individus. Si les puissants du capital ne comprennent pas le sens de cette loi sociologique, la force des choses se chargera de leur ouvrir l'entendement, mais quand il sera trop tard. Leur confiance dans la protection de la force armée, dont ils ont disposé jusqu'ici, semb le déjà faiblir ; ils semblent se dire que tous les prolétaires étant soldats, quand, enmême temps, tous les prolétaires serontconvertis au socialisme, leurs droits, à eux, ou prétendus

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droits n'auront plus la sanction de la force brutale. Ils font leurs nouveaux plans de guerre en conséquence. Renonçant à s'attaquer au socialisme de haute lutte, ils sont en train de forger contre lui une arme singulièrement redoutable : la corruption ! Us tenteront de le décapiter, à tous les degrés de sa hiérarchie, en faisant de ses chefs leurs instruments, en en faisant des traîtres ! L'argent est si puissant aujourd'hui sur les consciences ! Que de ravages, que de sinistres n'a-t-il pas déjà fait éprouver dans ces derniers temps à la moralité française !

Le socialisme est actuidlement menacé à son tour du poison qui a tué la République — car la République est actuellement morte chez nous, elle n'existe plus que pour la forme, c'est un corps sans âme, la bourgeoisie tout entière, à l'exception minime de quelques rares intellectuels d'élite , étant passée à la réaction avec armes et bagages. Il n'y a plus de parti républicain. Le socialisme seul est debout en face de la réaction capitaliste et cléricale. Mais il va périr à son tour, s'il ne repousse énergiquement et victorieusement rinfernal tentateur, le Satan-Argent.

Toutes les difficultés d'application (1) et toutes

{{) Les dernières pages de ce livre sont présentées ici à Tétai de premier jet, et l'auteur n'a eu le temps ni de les revoir, ni même toujours de les rédiger complètement. (Noie de l'éditeur.)

les différences d'interprétation ne retirent rien, d'ailleurs, à l'idéal socialiste desa valeur théorique et morale. Entendu comme synonyme d'associationisme, de collectivisme, — si l'on prend tous ces mots au sens large, purement étymologique et non sectaire, — le socialisme est l'antithèse de l'individualisme : aussi avons-nous une école individualiste qui le prend vivement à partie. 11 est pourtant facile de montrer, je crois, que les intérêts économiques et les intérêts moraux de la société appellent le régime socialiste, et qu'il est au bout de la phase scientifique de l'évolution sociale, qu'il en est le couronnement naturel et nécessaire.

Toutes les analogies donnent tort à la thèse individualiste.

Dans la nature vivante, nous voyons l'indivi* dualisme tout au bas de l'échelle des êtres : il y est représenté par les orgîinismes uni-cellulaires et par des organismes muUi-cellulaires et polyzoïques où chaque zoonite formateur se suffit à lui-même ; et le progrès de l'associationisme, ou de la complication et de la spécialisation fonctionnelles, ne fait qu'un avec le perfectionnement graduel de l'organisme. L'embryologie nous montre, d'autre part, que les éléments destinés à constituer l'animal futur se forment d'abord séparément, ont une vie isolée et distincte, et que, bien qu'anatomiquement juxtaposés, il n'existe pas entre eux, à l'origine, d'association

fonctionnelle, pas plus qu'il n'en existe entre les tribus de l'homme sauvage. De même, au début de révolution scientifique, en môme temps que les connaissances sont empiriques et obscures, elles sont fragmentaires et sans lien ; c'est l'individualisme qui y règne, avec l'impuissance. Partout l'organisation c'est l'association ; et, en sociologie comme en histoire naturelle, absence d'association, c'est absence d'organisation, c'est l'état de

corps brut.

La sociologie trouve d'ailleurs dans sa propre histoire des arguments décisifs contre l'individualisme anti-socialiste. La société humaine à son aube ne présente que des individus épars, n'ayant entre eux presque aucun lien social, ses éléments sont isolés, ne forment pas système, elle est à l'état inorganique.

Dans la période antagonique elle-même, c'est déjà par un certain mode d'association des hommes et des forces qu'une société humaine se constitue et accroît sa puissance, soit pour produire, soit pour détruire. L'union fait la force.

Les avocats de l'individualisme soutiennent qu'il est la condition essentielle et première de l'esprit d'initiative, de l'esprit d'entreprise, et partant du progrès. On leur répondra que l'individu entreprenant et initiatif, livré à ses seules forces, est en bien plus mauvaise posture pour faire valoir ses aptitudes que s'il peut disposer du concours d'autrui. Watt, Stephenson, Fulton et leurs

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successeurs ont rénové la face de la terre par la vapeur, grâce à leurs associés capitalistes ; leurs précurseurs français, Salomon de Caus, Papin et le marquis de Jouffroy, ne purent au contraire aboutir, pour avoir été réduits à leurs ressources individuelles. La vertu du principe collectiviste a assuré le triomphe aux uns, tandis que l'individualisme avait donné la mesure de sa puissance en barrant le chemin aux autres.

Dans les communautés religieuses qui s'adonnent à l'enseignement, à l'industrie, au commerce, à l'agriculture, ne voit-on pas surgir des personnalités éminemment douées de la hardiesse comme du talent des entreprises et des innovations? Ce n'est même que dans le milieu sociétaire que toutes les supériorités et toutes les originalités natives pourront se faire jour et prendre leur plein essor.

Qu'est-ce qui nécessite, sollicite et provoque le développement des valeurs individuelles? C'est une organisation de complication, c'est-à-dire d'association croissante, qui grandit graduellement l'individu en grandissant son rôle. Que vaut l'individu dans une société sauvagc,qui représente le régime de l'individualisme parfait, en comparaison de l'individu civilisé ou même barbare ? Et combien celui-ci paraîtra un jour plus inférieur encore à ceux qui vivront au sein de l'association intégrale et parfaite !

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Le régime individualiste frustre la société des 9.999 dix millièmes, et je n'en dis pas assez, des aptitudes natives précieuses que portent en eux certains individus ; il condamne la masse de ces êtres de choix à remplir des fonctions pour lesquelles ils n'étaient point faits, et que, par conséquent, ils rempliront mal en même temps qu'avec répugnance : et ainsi sont lésés à la fois l'intérêt individuel et l'intérêt social.

Ce régime est l'ennemi de l'hygiène physique et de l'hygiène morale. Il entrave et fausse lo développement du corps et de l'àme chez le plus grand nombre. Il condamne les masses à la servitude et à la misère, h l'ignorance et au vice ; à l'ouvrier et au paysan il donne pour habitation des taudis infects où les personnes de tout âge et de tout sexe sont entassées pêle-même dans un étroit espace, dans une promiscuité navrante. Sous ce régime, pas d'indépendance, pas de dignité pour la femme ; pas de protection efficace pour le vieillard et pour l'enfant ; point de véritable sécurité pour personne. Les forts y écrasent les faibles, non pas seulement d'une classe à l'autre, mais au sein de chaque classe. La lutte pour la vie chez les uns, pour le luxe et les grandeurs chez les autres, y devient réellement féroce. Pratiquant vis-à-vis de l'ouvrier l'individualisme des intérêts, c'est-à-dire le maintenant dans la condi-

tion de salarié au lieu d'en faire un associé, l'industrie capitaliste pousse l'excès de la cupidité jusqu'à mettre en concurrence l'homme et la femme, le père et l'enfant, afin d'avilir jusqu'au dernier point le prix de la main-d'œuvre. Je l'ai dit déjà, elle profane, souille et ruine le foyer familial. Des agglomérations ouvrières, elle travaille à faire des troupeaux d'animaux vivant dans l'ordure et dans une promiscuité bestiale. Elle déprave ses esclaves pour se les rendre soumis.

Et tel est le sort qui attend à leur tour les populations rurales de France, si l'Association ne vient pas résoudre les difficultés de notre crise agricole, qui hélas ! ne peut plus guère attendre.

L'individualisme tant prôné par certains, c'est l'antagonisme universel, c'est la guerre de tous contre tous ; c'est la force utile de la machine sociale se perdant aux 99 centièmes en frottements et entre-choquements douloureux de ses rouages mal ajustés.

On a présenté encore l'individualisme social comme la condition de la liberté des individus. Quelle erreur ! Sous un tel régime, seul le fort est libre, et sa liberté consiste et s'exerce à opprimer le faible. Telle est la liberté du laisser-faire et laisser-passer de nos économistes.

H est des vérités qu'il faut bravement rabâcher. II on est une surtout dont il ne faut pas craindre de rebattre les oreilles du socialisme.

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11 poursuit la crf^ation d'un vaste organisme de combat. Cette œuvre a son utilité, je ne le nie pas. De tous les prolétaires du monde civilisé, elle fait comme un peuple universel répandu à travers tous les autres peuples. C'est un pas vers Tunité politique du globe, vers la paix, vers la coordination et l'harmonie de toutes les forces humaines. C'est déjà un grand et beau résultat moral que de créer un lien de fraternité, un lien de cœur, entre des millions d'hommes de toute race qui ne se sont jamais vus et qui, auparavant, sans se connaître, se considéraient comme ennemis. Oui, c'est un grand bien moral, c'est une acquisition précieuse que cette union detantd'espérances,cette convergence de tant d'efforts dans un sentiment cordial de mutualité et de solidarité. Au point de vue do Taffranchissement des prolétaires, qui en est le but déclaré, cette organisation aura l'immense avantage de faire que le travail, qui auparavant était complètement désarmé vis-à-vis du capital, parce qu'il n'avait à lui opposer que des résistances individuelles, offrira à l'adversaire une masse compacte, un bloc formidable, ce qui changera les anciennes conditions de la lutte. — Mais il y a un danger, un danger terrible que j'ai déjà fait entrevoir, c'est que cette force en train de se constituer ne soit mal dirigée, mal appliquée et qu elle ne se détruise elle-même par une action à faux.

Que le socialisme soit représenté dans les Parlements, c'est bien ; mais qu'il se contente pru-

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demment d'y figurer en minorité, une minorité autant que possible respectable, avec laquelle il faudra compter, et dont le rôle sera de désagréger petit à petit le vieil édifice social et de préluder à la construction future par une série de réformes préparatoires.

Mais si le socialisme parlementaire arrive à être la majorité et assume le pouvoir, la cause est perdue, j'en ai dit la raison tout à l'heure. Il devrait tout rénover de fond en comble et sur le champ, c'est-à-dire qu'il devrait faire l'impossible, le comble de l'impossible, ou crouler dans un désastre, et c'est ce qui ne manquerait pas d'arriver.

La science de la réorganisation sociale n'est point faite, elle ne consiste encore qu'en des formules générales et vagues, fort discutables d'ailleurs, et fort discutées entre les socialistes euxmêmes, lesquels sont bien éloignés d'une entente parfaite. Et ces formules sont incapables en tout cas de se prêter aune application pratique, ce qui exige toutun ensemble de règles de détail précises, toute une technique où les diflicultés soient prévues et trouvent leur solution. Nos inventeurs de systèmes sociaux destinés, dit-on, à entrer immédiatement en exercice après suppression préalable de la société actuelle, m'apparaissent tels qu'un précurseur de génie qui, il y a deux cents ans, aurait deviné toute la puissance de la vapeur comprimée et entrevu le spectacle merveilleux des

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applications futures de cette force nouvelle, simplement avoir se soulever et s'abaisser alternativement le couvercle d'une marmite remplie d'eau qui bout sur le feu, et qui demanderait sans délai qu'on abatte les chevaux, qu'on brûle charrettes et voitures, qu'on détruise lesroutes, qu'on coule bas les vaisseaux voiliers, qu'on fasse place nette au gigantesque appareil de la nouvelle locomotion terrestre et aquatique ! Or celui-ci, loin d'être prôt, ne demandera pas moins d'un siècle de recherches ingénieuses et patientes, de tâtonnements laborieux, d'essais divers, de perfectionnements successifs et variés, avant que le premier train s'ébranle sur un chemin de fer, et que le premier steamer batte l'eau de son hélice ou de ses roues ! L'association est une force qui est appelée à révolutionner l'économie sociale, comme la vapeur et Télectricité ont révolutionné ou sont en train de révolutionner l'économie industrielle. Mais pour utiliser cette force, pour l'employer pratiquement, il faut d'abord en créer les organes, et c'est ce que les socialistes français ne comprennent pas.

Pour le socialisme, le plus grand obstacle à vaincre, je ne me lasserai pas de le répéter, c'est l'état misérable de la mentalité actuelle en France, sans acception de classe. C'est une chimère que la révolution sociale, tant qu'on n'aura pas à met-

tre à sa disposition d'autres hommes que ceux que nous sommes. 11 faut nous réformer, il faut faire peau neuve.

On ne manquera pas d'objecter ici qu'il y a cercle vicieux, qu'on ne peut demander à la société actuelle l'homme de la société future, c'està-diro à une terre inculte la récolte d'une terre cultivée. C'est, dira-t-on, faire passer la charrue avant les bœufs. — 11 faut pourtant s'entendre. La société fait l'homme, mais l'homme aussi fait la société, et elle ne le fait pas sans qu'il s'y prête. Il ne s'agit pas d'élever dès à présent l'humanité présente jusqu'à une perfection idéale qui ne saurait être que la floraison d'un ordre social nouveau : il s'agit seulement de créer le levain de la future pâte humaine. Avant tout, il s'agit de mettre la main sur l'élite intellectuelle et morale de la classe cultivée, sur tout ce qui est encore intelligent ot généreux, sur tout ce qui a encore la force de regarder du côté de l'avenir et de s'enflammer de zèle pour en hâter l'avènement ; il faut grouper tout cela en un institut d'études sociales, à la fois théoriques et pratiques, et d'apostolat socialiste. Ce groupe d'action constitué, il s'agit de se donner bravement et en enfants perdus la mission sublime de régénérer le pauvre peuple, au physique et au moral, de l'arracher à la fois à la misère et au vice en lui prêchant les saines vérités, oui, mais aussi et surtout en éveillant chez lui l'esprit d'association, en formant

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partout des groupes sociétaires — syndicats et coopératives, — pour arriver à ce que pas un individu ne reste la proie de l'individualisme actuel, pour que chacun fasse partie d'un groupe sociétaire quelconque, qui le protégera, qui rendra déjà son sort meilleur, et qui lui fera faire l'apprentissage de l'association intégrale, réservée à un avenir encore éloigné.

Et en cela, nous sommes dispensés d'inventer : daignons simplement tourner nos regards vers nos petits voisins les Belges, et usons envers eux de représailles : imitons-les !

Chez eux, que voyons-nous? Quelques ouvriers extraordinairement doués, tout à la fois sous le rapport de l'intelligence et sous le rapport du caractère et de la moralité, qui, par un sublime effort de volonté, sont parvenus à se donner un honnête degré de culture, se sont consacrés aux œuvres d'a'^ssociation ouvrière, et s'y sont révélés des organisateurs de génie. A côté d'eux nous voyons toute une pléiade d'intellectuels appartenant à la haute bourgeoisie qui emploient leur temps, leurs talents (il en est de vraiment grands parmi eux), et leur fortune, à faire prospérer les institutions socialistes, et principalement à instruire le peuple et à le moraliser, à l'arracher à l'ivrognerie, à la débauche, à la passion du jeu, à la cruauté. Et les résultats obtenus sont immenses.

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Pour conclure, je veux reprendre encore mon thème favori, sur lequel j'ai déjà tant insisté. Le socialisme n'a aucune chance de triompher, il court à un désastre, — ce qui serait plus qu'un grand dommage, mais un vrai malheur humain — s'il ne remplit les conditions suivantes :

Premièrement, s'il ne précise pas son but, et ne dégage l'idéal de la société future du vague où il est encore enveloppé.

En second lieu, s'il ne conçoit pas cet idéal comme une ère sociale nouvelle, radicalement différente de tout ce qui l'aura précédée, puisqu'elle doit faire succéder la paix à la guerre, lunion à l'antagonisme, la solidarité des intérêts à la lutte des intérêts, le groupement sociétaire au morcellement individualiste, l'amour passionné du travail productif au génie de la destruction, et enfin l'indivisible unité sociale à la hiérarchie factice des classes.

Troisièmement, il faut que le socialisme comprenne que l'énorme machinerie de la société future ne peut pas plus s'improviser et sortir, tout fait et tout à coup formé, d'un coup de baguette de la fée Révolution, que notre nouveau monde industriel, qui a pour âme la vapeur, n'a surgi en vingt-quatre heures des conceptions rudimentaires de Salomon de Caus, de Papin et du marquis de Jouffroy, ces précurseurs français des

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Watt, des Stephenson, des Fulton ; qu'il lui faudra aussi de longs tâtonnements, de laborieux et patients essais, pour mettre son mécanisme au point, pour lui assurer un fonctionnement pratique et régulier (1).

(1) Nous reconstituons tant bien que mal cette conclusion d'après quelques notes et quelques phrases inachevées jointes au manuscrit : ces lignes sont probablement parmi les toutes dernières qu'ait écrites M. Durand (de Gros). {Note de léaiteur.)

PSYCHOLOGIE ET MÉTAPHYSIQUE

Il me parait exister entre la nouvelle école psychologique et l'ancienne certain malentendu que la science aurait un réel intérêt à voir disparaître. Je demande à présenter quelques courtes observations sur ce sujet.

La néopsychologie — représentée ici par des noms illustres — prononce la déchéance de la psychologie classique sur ce chef capital qu'elle est (( métaphysique » .

Que la néopsychologie me permette de lui faire remarquer qu'elle est elle-même sous le coup d'une accusation identique de la part du positivisme et du matérialisme physiologique. En effet, Auguste Comte, Littré (qui a semblé varier

(1) V. p. 38.— Pour compléter l'exposition des idées de M.Durand (de Gros) sur les rapports de la métaphysique et des sciences positives, et montrer quelle liaison étroite il concevait entre les questions qui relèvent de l'observation ou de l'expérience et celles qui resteront toujours, selon lui, légitimement posées par la spéculation logique et ontologique, nous réimprimons ici le mémoire qu'il avait présenté au Congrès international de Psychologie de 1900, et qui a été publié déjà dans la Bibliothèque du Congrès (Alcan édit.). {J>/ote de VÉditeur.)

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PSYCHOLOGIE ET MÉTAPHYSIQUE

depuis^ Moleschott, Louis Bûchner, Huxley, Cari Vogt, ila^ckel, etc., sont formels sur ce point Pour eux, la psychologie n'a pas d objet ; c est une chimère des métaphysiciens, et le domaine qu'elle s'attribue n estqu une usurpation sur celui de la physiologie. U tU»n La jeune école supprime Vdme et lui substitue la conscisfice ; elle fait la plus large part à la physiologiedans le phénomène psychologique, et à l'observation « introspective » elle associe lobservation et l'expérimentation extraspective Mais rien n'y fait : être psychologue à un titre quelconque, c'est être métaphysicien.

Et j'ose dire qu en ceci le positivisme et le matérialisme physiologique ont raison : en y reliechissant, chacun pourra facilement s'en convam-

""^ En effet, la nouvelle psychologie, qu'elle soit d'origine anglaise ou d'origine allemande se sépare du pur matérialisme positiviste et physiolo- Lte par une scission profonde radicale : tandis que celui-ci ignore, méconnaît et repousse toute distinction entre robjet observé et le phénomène d'observation; entre l'objet senti et le phénomène de sensation ; entre l'objet perçu et le phénomène de perception ; autrement dit entre le phenomène objectif et le phénomène subjectif ou de conscience, la première proteste contre cette confusion grossière, et proclame l'autonomie de la psychologie en face de la physiologie.

. En fallait-il plus pour faire acte de métaphysicien ? Non certes, car le principe posé est de la haute métaphysique, c'est de l'ontologie.

Et maintenant demandons-nous ce qu'ont fait de plus les psychologues de la vieille école pour que leurs cadets — eux-mêmes atteints et convaincus de métaphysicisme. nous venons de le voir — les anathématisent pour la môme hérésie... Eh bien, les jeunes sont restés en arrière d'une étape sur la route de la métaphysique : voilà en réalité tout ce qui les sépare des vieux.

Oui, répétons-le ; la paléopsychologie ne diffère de la néopsychologie que d'une différence de degré en tant qu'il s'agit de leurs accointances métaphysiques. Toutes deux ont soumis le fait psychologique à l'analyse métaphysique ; mais l'une a gravi un échelon de plus que l'autre sur l'échelle de cette analyse. La psychologie réformiste se borne à soutenir contre le matérialisme pur et cru que sentir et être senti, percevoir et ôtre perçu, sont deux choses radicalement distinctes. La psychologie orthodoxe soutient le même principe, mais elle le pousse plus loin.

Distinguer le phénomène de conscience et l'opposer au phénomène objectif ne lui suffit pas : sous ce phénomène de conscience elle voit un sujet conscient. Elle estime qu'il ne saurait y avoir de sensation sans un quelque chose qui sente ;

PSYCIIOLOGTE ET MÉTAPHYSIQUE

qu'il ne saurait y avoir de perception sans un Quelque chosequi perçoive, etc.

' L'e\istence du sujet en face de l'objet une fois posée comme nécessité rationnelle, la vieille mé- Lhysique est partie de ce postulat pour spécul r sur la nature, les attributs, les propriétés de cette entité. En cela a-t-elle eu tort ? Non, à mon avis non, pas plus que le positivisme anglais eUa psychologie nouvelle, qui s'est msp.ree de lui sur L point, n'ont eu tort de soutenir, a 1 encontre de Comte, de Littré et des matérialistes de 1 école allemande, que le phénomène ^e conscience ne peut pas être ramené au phénomène objectf et Sre le fait psychologique et le fait physio olue quelque liés qu'ils soient fonctionnelle- S2nt il existe une irréductible différence de nature ou tout au moins de point de vue.

i jeune école soutient sa thèse en démontrant chose aisée, que l'état de conscience ne peut et e directement observé et connu que dans e par la conscience elle-même où cet état se produit et ;Xst absolument insaisissable . l'observa e«r du dehors autrement que par voie d indue ion, t supposition fondée sur l'analogie. Et pourtant auelque irrésistible que sa démonstration lu. annaraisse elle peut constater qu'un grand nomtî 7 rsistent dans le camp de l'intransigeance ™.t/rialiste Qu'elle se demande alors si cUcrême t s" -outre pas réfractaire à l'opinion "autrui au delà de la juste mesure en opposant,

comme elle le fait, une fin de non-recevoir pure et simple à la thèse de la psychologie classique, sous le prétexte que cette thèse est métaphysique.

On dira que la question soulevée n'est point matière à observation et encore bien moins à expérimentation, et qu'elle ne relève que du raisonnement pur a priori. A cette objection on peut répondre que les questions d'ordre logique et d'ordre mathématique sont exactement dans le môme cas, et que, pour être purement apriorique, cotte proposition que deux choses étant égales à une troisième, elles sont par conséquent égales entre elles, n'en est pas moins vraie et digne de toute confiance.

La vieille psychologie, comme toutes les vieilles sciences non régénérées par l'esprit scientifique moderne, a péché contre le grand précepte de méthode qui prescrit au chercheur delà vérité d'observer les faits, de les comparer et d'en dégager les lois qui les régissent. Mettant, comme on dit, le char avant les bœufs, elle a spéculé, elle a raisonné, elle a dialectique sur des faits imaginaires pour se dispenser de découvrir les faits réels.

Une telle marche était assurément vicieuse ; mais une science peut procéder irrationnellement sans que pour cela l'objet de ses investigations doive être déclaré chimérique. Quoi de plus incohérent, de plus cacophonique, en un mot, de plus

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j5Q APPENDICE l

anti-scientifique, que l'ensemble des doctrines médicales durant des siècles et jusque dans ces derniers temps ? Et pourtant l'étude des maladies e la recherche des moyens de guérison ne sauraient être taxées d'entreprise vaine et illusoire .

Pareillement pour notre bonne vieille psychologie : sa faute, ce n'est pas d'avoir fait do lu ™é aphysique, c'est d'en avoir trop ««"ve"» ^f P^^^' Llrément; c'est de s'être usée à résoudre des problèmes psychologiques sans en posséder au Lalable les données physiologiques essentielles Certes, j'ai aussi peu de goût que personne pour un certain genre littéraire ou oratoire spécial qui s'intitule psychologie. Volontiersje comparerais cette soi-disant psychologie à un moulin qui fonctionne à vide, c'est-à-dire sans blé sous ses meules, et qui dépense sa force «^o "ce etu c son outillage pour ne produire que du bruit. Mais je soutiens en môm^ temps qu'il est déraisonnable d'imputer à une science ce qui est seulement imputable à ceux qui la servent mal.

On va m'arrèter et me dire : « Mais la métaphysique est anti-scientifique par essence, et une science positive se corrompt et se stérilise en raison de la part qu'elle lui fait. La science doit donc éviter le contact de la métaphysique comme «ne contamination mortelle. »

Ce qui est pour moi inexplicable, c est que ce ne sont pas seulement de puis expér.mental.stes,

PSYCHOLOGIE ET MÉTAPHYSIQUE

mais aussi des philosophes qui émettent une opinion pareille. Alors je me demande quel peut bien être le sens caché et personnel qu'il leur plaît d'attacher à ce nom réprouvé de métaphijsique. Et ce qui met le comble à mon étonnement, c'est que, si je les ai bien compris, ils proscrivent sous ce mot la recherche des principes premiers et des lois générales, et môme toute spéculation, qu'elle prenne l'observation pour base ou qu'elle bâtisse en l'air. On va même jusqu'à poser en fait que l'esprit d'observation et l'esprit de spéculation, c est-à-dire d'induction et d'abstraction, sont incompatibles ; que la présence de l'un, chez un esprit, y décèle l'absence de l'autre.

Qu'il me soit permis de m'élever contre cette erreur dangereuse. Il me suffira pour cela de constater que, dans les sciences physiques (en mettant à part la Logique et la Mathématique, où l'observation proprement dite n'a pour ainsi dire rien à voir), l'Astronomie, la Physique, la Chimie, l'Histoire naturelle, tous les grands inventeurs furent de grands penseurs, et que chez aucun d'eux le génie de la spéculation ne le céda à l'esprit d'observation. Si mon dire était contesté, les noms immortels de Pythagore, d'Archimède, d'Aristote, de Copernic, de Galilée, de Descartes, de Newton, de Leibniz, d'Huyghens, d'Ampère, de Fresnel, de Van lielmont, de Lavoisier, de Guyton de Morveaux, de Dalton, de Faraday, de Linné, des Jussieu, de Cuvier, de Gcolîroy Saint-

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APPENDICE l

PSYCHOLOGIE ET MÉTAPHYSIQUE

Hilaire, de Lamarck, de Darwin, se porteraient

forts pour moi.

Toute science, grande ou petite, haute au basse, a sa métaphysique, cVst-à-dire sa théorie générale, sa partie relativement abstraite. Il n est pas jusqu'au calcul infinitésimal, déjà si absolument abstrait en lui-môme, qui n^ait sa métaphysique, témoin le titre d'un mémoire célèbre de Lazare Carnot, que Ton réussirait difficilement à faire passer pour un songe creux.

Que des psychologues spécialement doués pour robservation, l'expérimentation et les recherches de détail obéissent à leur vocation particulière, rien de mieux ; mais leur prétention d'accaparer à eux seuls l'atelier psychologique et d'en exclure les ouvriers de la pensée est pour le moins excessive.

La psychologie métaphysique soulève dos problèmes précis dont la légitimité me semble manifeste et l'intérêt puissant.

La Conscience (ne parlons pas de l'Ame) soutient des rapports évidents avec l'espace, et il n'est point permis de ne point tenir compte de ces rapports, si l'on veut pénétrer le mécanisme du phénomène psychologique dans sa profondeur et non pas se borner à en faire un examen superficiel.

La conscience, c'est-à-dire, pour être bien précis, le foyer des phénomènes psychologiques, a

une position dans l'espace et spécialement dans le cerveau, c'est un point acquis ; mais a-t-elle aussi une étendue? Eh bien, non: le lieu où se passe le fait intime de sentir, de penser, de vouloir, est un lieu inétendu. Et en voici une preuve bien simple et, à mon avis, bien convaincante : si le foyer conscient n'était point centralisé en un vrai point mathématique tel qu'est le centre du cercle ou de la sphère ; si la conscience était une chose répandue uniformément sur une surface d'étendue quelconque, en d'autres termes si elle était présente sur plusieurs points à la fois, à chacun de ces points correspondrait une conscience séparée et tout aussi distincte de ses voisines que l'est la conscience de Pierre de la conscience de Paul. Et par conséquent la conscience ne serait plus une identité consciente, une conscience, mais une multitude de consciences.

Ainsi, considérée dans ses conditions spatiales, la conscience est un centre géométrique dans toute la rigueur du mot. Dès lors ce n'est pas sans fondement que la psychologie spiritualiste soutient depuis des siècles que « l'âme est immatérielle », c'est-à-dire inétendue. Mais, partant de ce vrai et solideprincipe,ellesY'gareaussitôtdansune fausse voie : elle se hâte de conclure que l'esprit et la matière sont deux substances primordialement et radicalement distinctes, irréductiblesà l'unité. Telle est la grande erreur sur laquelle est assis le spiritualisme.

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La vraie solution, si je vois clair, la voici : la division de la matière étant poussée à l'infini par la pensée, la matière se résout en éléments inétendus et similaires, et ces éléments infinitésimaux de la matière sont des forces subjectives, c est-adire des foyers de sensation et de volition. Et u cette définition de la matière donnée par Faradey, «un assemblage de centres de force», une autre vient s'ajouter, qui n'en est qu'une précision plus grande : la Matière est un assemblage de centres de conscience.

Herbart est l'un des premiers fondateurs de la psychologie nouvelle ; il était néanmoins très spéculatif et se piquait de métaphysique. Son disciple, le grand physiologiste philosophe Johannes Muller, nous rapporte ainsi la tentative infructueuse du maître pour résoudre un bien beau problème de physiologie géométrique :

« L'hypothèse d' Herbart relativement aux mo- « nades et à la matière explique l'action de l'àme u sur la matière, sans que cettcàme soitelle-méme « matière, puisqu'il ne s'agit plus que d'un ôtre « simple agissant sur d'autres êtres simples. Mais ,, quand on cherche à expliquer la formation dans ,, la monade mentale d'idées d'objets qui occupent .. de l'étendue dans l'espace, en conséquence de « changements survenus dans des parties de l'or- « ganisme, et l'action de cette môme monade sur « des sommes entières de fibres organiques, on

tuA^iiâ.

PSYCHOLOGIE ET MÉTAPHYSIQUE

« rencontre des difficultés insolubles. Le problème « de tous les temps a été de concevoir comment (( Taffection des parties du corps occupant une « certaine position relative, par exemple celle des « particules de la rétine rangées les unes à côté « des autres, peut procurer à l'âme, qui est simple « et non composée de parties, la perception d'ob- « jets ayant de l'étendue dans l'espace et une forme yi particulière. »

Ainsi s'exprime Johannes Muller dans son Manuel de Physiologie, d'après l'édition française de Littré, t. II, p. 538.

Je crois avoir été plus heureux que Herbart et Jean Muller. Voici en substance ma solution du grand problème, qui a été exposée ailleurs en détail dans xa^sEssais de physiologie philosophique^

Pourlevcrladifficulté contre laquelle ont échoué

ces deux puissants esprits, il suffit de revenir à l'identification géométrique, déjà établie ci-dessus, de l'àme ou foyer de conscience au centre de sphère, et de se rappeler que celui-ci est lui-même une sphère infiniment petite qui, comme toute autre sphère concentrique, porte sur sa surface (infinitésime) /0M5 les points ç{\\\\ soit possible de déterminer sur la surface de la grande sphère englobante, celle-ci fût-elle le globe du Soleil ou de

Sirius.

Ceci nous amène en face d'une de ces antinomies qui sont comme une muraille infranchissable et

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ironique élevée devant l'esprit humain à l'extrême limite de la spéculation mathématique. Comment ! une petite surface, que dis-je, une surface infiniment petite, offre tous les mômes points qu'offre une surface déterminée, si grande soitelle, qu'offre une surface infiniment grande ! Mais alors c'est dire que les figures semblables sont nécessairement égales entre elles, c'est-à-dire que le plus petit est égal au plus grand ?

Quoi qu'il en soit,il est aisé de prouveret de faire toucher du doigt à n'importe qui que la surface d'une graine de moutarde que nous supposerons concentrique h la surface de la sphère solaire, aura un point homologue à opposer à chacun des points précis et distincts de cette dernière.

En effet, chacun des points de la surface du soleil est l'extrémité périphérique d'un des rayons de cette sphère relativement immense. Or tous les rayons de cette sphère ont aussi leur bout central, aboutissent au centre, y ont leur « pied », et cela en un point de ce centre parfaitement distinct ; de telle sorte que ce centre, bien que lui-même un simple point mathématique, a un nombre infini de points à opposer au nombre infini de points delasurfacedelasphèredéterminée et de la sphère

infinie.

Conclusion : la conscience ou àme peut être le miroir de l'univers entier et n'occuper nonobstant que l'étendue d'un point mathématique.

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