partie ce qu'on aurait voulu trouver de plus dans
le volume sur TEsthétique et la Morale. Et j'ajoute : le présent travail est comme un supplément aux Variétés philosophiques^ destiné à fournir le surplus d'explications réclamé.
Une chose me paraît indéniable, et mise en un dur relief par la crise actuelle des esprits (tout au moins en France, mais peut-être ailleurs aussi) : c'est que le gros problème du Devoir est subordonné à un problème encore plus gros, celui de la Destinée,
Que sommes-nous ? d'où venons-nous ? où allons-nous ? Cette triple question n'est pas moderne ; depuis que l'esprit humain a commencé à rétléchir, elle pèse sur lui comme un cauchemar. Les penseurs les plus subtils se sont escrimés contre elle, mais elle a été pour eux la lime d'acier où le serpent laisse ses dents.
Ce qui prouve, et ne prouve que trop, que la ter* rible énigme demeure toujours en suspens, que son mot, le mot vainqueur et sauveur, reste encore à trouver, et qu'au lieu de la solution poursuivie nous ne possédons jusqu'à présent que des opinions hypothétiques et contradictoires, c'est que ces hypothèses adverses continuent de se partager les esprits et, depuis un temps immémorial jusqu'à ce jour, conservent, toutes,leurs positions respectives les unes vis-à-vis des autres. Voici cependant que l'éternel conflit prend tout
à coup une tournure nouvelle,grâce à l'apparition de certaines doctrines scientifiques dans lesquelles l'un des partis en présence croit voir venir à lui un secours décisif, qu'il acclame avec l'allégresse du triomphe.
La Morale traditionnelle, et sa haute et puissante suzeraine, la Religion, avaient jusqu'ici devant elles deux grands adversaires : ce qu'on appelle (toutefois sans qu'on sache toujours au juste ce qu'on entend par là) le Matérialisme et l'Athéisme. Eh bien ! voici qu'à ces deux vieux compères en isme arrive le renfort de trois autres ismes^ tant nouveaux que renouvelés : le Déterminisme, l'Evolutionnisme ou Transformisme, et le Struggleforlifisme, Et ce trio, venant à la fois et brusquement ajouter son poids à celui des deux antagonistes de la morale, voilà que la balance de la Fortune paraît pencher décidément contre celleci ; et non pas seulement contre telle ou telle morale empirique et conventionnelle, mais même contre toute morale possible.
Ma conviction intime est que ces différents fléaux, d'ancienne ou de récente date, qui répandent la consternation parmi les moralistes, et non sans cause, puisent leur virulence dans une fausse ou trop peu exacte interprétation des faits dits positifs dont s*arment les doctrines moralicides. Cette conviction rassurante, je me suis donné pour tâche de la faire partager, d'en exposer les
motifs, d'en démontrer de mon mieux le bien fondé.
Dans mes Variétés philosophiques, la question ontologique et la question eschdtologique, auxquelles ont trait les deux si vagues, mais en même temps si puissantes croyances, ou incroyances, qu'on nomme matérialisme et athéisme, ont été l'objet d'une discussion approfondie, principalement dans les deux chapitres Vâme devant la science, et Dieu, les miracles et la science. 11 me restera donc ici très peu à ajouter sur ce sujet. Mais il me reste tout à dire sur ce qui touche au déterminisme, au transformisme et au struggle/orlifisme. Je vais d'abord ra'expliquer sur ces trois derniers points, d'une manière sommaire toutefois, mais en toute liberté et nettement. Enfin je terminerai par quelques considérations sur la question sociale. In caudaveneîimn.
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Ah ! qu'il serait temps d'en finir avec une confusion qui entrave et paralyse l'étude du plus grand des problèmes en nous empêchant d'en distinguer les deux faces opposées !
Ce problème des problèmes embrasse en effet deux questions fort différentes, et les confondre comme on Ta fait jusqu'ici, c'est se mettre dans l'impossibilité radicale, je ne dis pas seulement de les résoudre, mais d'en comprendre l'énoncé.
L'antonymie de s'piritualiste et de matérialiste est équivoque, elle a, selon le sens qu'on lui donne, une valeur tout autre, elle représente à la fois deux oppositions d'idées, où il est profondément erroné et grandement nuisible de n'en voir qu'une.
Vous êtes taxé de matérialisme pour le fait de ne pas croire à<( une vie future ». Il n'empêche que vous pouvez nonobstant être un strict spiritualiste au sens que les vrais métaphysiciens donnent à ce mot, c'est-à-dire au sens ontologique. Et réciproquement, vous pourriez, sans contradiction aucune, être ontologiquement parlant matérialiste,
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et avoir d'autre part une foi entière dans le spiritualisme eschatologique ou religieux.
C'est qu'en effet la spéculation métaphysique proprement dite se borne à rechercher si l'être conscient, l'ôtre subjectif, naît d'une certaine rencontre éventuelle de parties matérielles, ou s'il existe substantiellement par soi, c'est-à-dire indépendamment de toute combinaison spéciale de la matière.
Quant à savoir ce que renferme le mystère de cette crise physiologique qu'est la mort, si elle est une fin dernière et entière de la personne humaine en tant que telle, ou bien si, tout en dissolvant notre organisme visible, elle reste impuissante contre un organisme invisible (le « corps glorieux » de saint Paul ?) bien que nécessairement matériel, dont le premier ne serait que 1ère vêlement passager, et qui serait destiné à maintenir l'existence de l'homme dans un milieu nouveau et de nature correspondante, une telle question, je le répète, n'est point d'ordre métaphysique, mais d'ordre physique. Si, en effet, on pouvait admettre qu'elle constitue un sujet d'étude scientifiquement légitime, c'est de ce que j'appellerai volontiers une hijper physiologie qu'elle relèverait.
Cette question appartient aussi peu à la métaphysique (dans laquelle il faut voir une sorte de mathématique supérieure)que la question embryogénique, ou la question de l'origine et de Tévolu-
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tion phylogénique des plantes et des animaux. Comme ces dernières elle est une question de fait, c'est-à-dire d'observation, d'expérience. Et, cela posé, si la biologie, par une application rigoureuse à ce nouveau champ de recherches de la méthode expérimentale, en arrivait à reconnaître que, en dépit des préjugés « scientistes »> et de toutes les révoltes de notre raison prévenue, la mort ne met point fin à l'existence de l'homme en tant que personne humainement définie, et qu'en elle il ne faut voir qu'une crise d'évolution organique comparable à celle de la naissance qui, arrachant l'enfant du ventre de la mère, ne clôt sa vie intra-utérine que pour l'introduire dans une existence supérieure, plus vivante et plus lumineuse ; je dis que ce résultat immense, incomparable, trancherait sans doute le débat entre spiritualistes et matérialistes au point de vue eschatologique, mais ne déciderait rien entre eux quant au litige ontologique (1).
(1) Le passage ci-après d'un écrivain matérialiste contemporain montre que la distinction sur laquelle j'insiste en ce moment commence à être aperçue et admise par ce qu'il y a de plus éclairé dans notre soi-disant matérialisme scientifique :
« Le déterminisme », a écrit M. Hamon, « exclut nécessairement l'existence dans l'être de quelque chose d'immatériel. Il n'est pas en contradiction avec certaine forme du déisme, mais il est en opposition avec le spiritualisme. Aucuns y ont vu la preuve que c'était une doctrine fausse, car elle serait en contradiction avec des phénomènes entrés depuis peu dans l'ordre des examens scientifiques. Je veux parler de tous les phénomènes désignés sous les noms d'occultes, de spirites, etc. C'est là une objection qui ne porte point. Ces phénomènes, si tant est qu'ils
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Et, d'autre part, que le matérialisme ontologique, que je tiens pour une erreur énorme et des plus encombrantes, soit finalement jugé, condamné et exécuté, ce sera, à mon avis, un autre résultat scientifique infiniment salutaire et fécond. Il dissipera le brouillard qui nous empêche jusqu'à présent d'avoir une intelligence claire des phénomènes, de leurs rapports mutuels, et, — point capital ! — du rapport des faits appréciés avec Tagcnt appréciateur, l'esprit. En d'autres termes, ce résultat inaugurera la vraie physique, la vraie physiologie et la vraie psychologie. Mais cette solution métaphysique, pour glorieuse, lumineuse et resplendissante qu'elle soit, n'aura par elle-même aucune action directe sur les ténèbres du mystère eschatologique.
La conclusion qui se dégage de ces considérations sommaires, c'est que, dans l'éternel procès entre spiritualistes et matérialistes, une disjonction s'impose ; c'est qu'il s agit là de deux affaires bien distinctes, et qu'il convient par conséquent de les distinguer et de les traiter séparément, si l'on veut y voir clair et porter un jugement exact sur l'une et sur l'autre.
existent, ne sont pas en opposition avec le déterminisme... Si réellement ils existent, ils sont explicables et concevables par l'hypothèse purement matérialiste d'un mode nouvellement constaté de la matière. » A.Hamon {Déterminisme et responsabilité, 1 vol. in- 18. Paris, 1898, librairie Ueinwald).
Ce que je ne comprends pas et ce que, surtout,je n'admets pas, c'est que l'auteur solidarise le déterminisme avec le matérialisme. Rien n'autorise un tel rapprochement.
Je le répète, cette thèse a fait l'objet de plusieurs chapitres de mes Variétés philosophiques y et je pourrais par conséquent passer d'emblée aux parties vierges de mon sujet. Mais à ces discussions de mon dernier livre, où ont été mises en présence et contradictoirement examinées l'ontologie et l'eschatologie, quelques observations inédites d'un certain intérêt seraient à ajouter. Je les introduirai incidemment dans ce qui va être dit sur la grande question connexe, la question théologique, qui a été traitée aussi dans l'ouvrage précité, mais sur laquelle je crois bon de revenir brièvement.
De môme qu'il y a, ainsi que nous venons de le montrer, deux matérialismes et deux spiritualismes n'ayant guère de ^commun que le nom, bien que cette distinction essentielle échappe jusqu'à présent aux philosophes euxmêmes, il règne parallèlement un malentendu semblable dans la vieille dispute qui fait toujours rage entre ceux qui se proclament croyants en Dieu, et ceux qui se targuent d'athéisme. Oui, dans les deux conflits c'est la même équivoque qui plane sur la controverse et qui en fait un combat de nuit ; c'est-à-dire qui met aux prises des adversaires qui n'en sont pas, qui n'ont rien en réalité à démêler entre eux.
Nous l'avons fait comprendre, je l'espère, sedire
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spiritualiste ou matérialiste c'est ne rien dire de précis tant qu'on ne spécifie pas si c'est à titre ontologique ou à titre eschatologique. Eii bien ! tout semblablement, avantd'en venir aux mains, avant de se jeter les uns sur les autres à couteaux tirés, les soi-disant théistes et les soi-disant athées agiraient sagement en se demandant au préalable, de part et d'autre, si entre les deux partis il s'agit d'un prétendu Dieu-principe ou d'un prétendu Dieu-personne. Car le premier est une hypothèse ontologique et le second une liypothèse eschatologique, et entre ces deux ordres de questions la différence est comparable à celle qui existe, par exemple, entre la logique et la musique, entre Tacoustique et Tastronomie.
Je me suis déjà expliqué longuement et itérativement sur ce point dans les Variétés philosophiques, mais, je le répète, il est à propos d'y revenir, tant le sujet a d'importance et de gravité.
A l'origine de la croyance religieuse, en tous temps et en tous lieux, ce sont les morts, surtout les grands morts, les grands ancêtres, auxquels est appliqué le nom de Dieu (ou les mots étrangers regardés comme ses synonymes), et nulle part cette religion naissante ne connut d'autres dieux. Voilà ce qui a été affirmé par moi il y a trente et quelques années. Si les témoignages que j'ai réunis dans le temps à l'appui de cette thèse surprenante ne paraissaient pas probants, on n'a qu'à
consulter l'un des plus précieux ouvrages que nous devons à l?i plume aussi consciencieuse que savante d'un fervent apôtre du « matérialisme scientifique », à V Evolution religieuse du D' Le- TOURNEAU. Devant une autorité si considérable et si peu suspecte de tendances spiritualistes, tous les doutes tomberont.
Les seuls dieux primitifs, ce furent donc les chefs de la société humaine de « l'autre monde », — société et monde aujourd'hui pour nous très problématiques, mais dont la réalité ne faisait pas le moindre doute pour nos premiers ancêtres, pas plus d'ailleurs qu'elle n'en fait encore aujourd'hui pour les tribus sauvages de n'importe quelle partie du monde.
A ces dieux-hommes invisibles, la noire ignorance de rhumanité éocène attribuait un pouvoir souverain, non seulement sur leurs congénères d' (( ici-bas », mais sur la nature elle-même ; et les phénomènes naturels, ordinaires ou extraordinaires, normaux ou anormaux, étaient regardés comme autant d'effets directs de leur volonté et de leur toute-puissance. Et de là résulte, par un procédé idéologique assez simple, que lorsque la notion de cause se fait jour pour la première' fois dans l'intelligence humaine, l'idée s'en confond avec celle du dieu, et que par suite le mot dieu s'offre seul à l'esprit pour la représenter.
Et maintenant, lorsqu'au stade suivant de l'évolution de lapensée étiologique et critique, le pre-
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miersoupçon vient àquelques espritsquelesdieux, c'est-à-dire les hommes-« esprits », ne sont pas les uniques auteurs de tout ce qui se produit et se voit dans le monde, et que des agents d'un tout autre ordre pourraient bien y entrer pour une bonne part, sinon pour le tout ; autrement dit, quand se forme le rudiment de l'idée de cause naturelle, de cause matérielle, l'entendement ne trouve encore que cette inévitable expression de dieu pour la traduire ; et les puissances de la nature deviennent des dieux.
Ajoutons qu'il y allait aussi de la sécurité des physiciens vis-à-vis de la foi religieuse de ne pas susciter aux vieux dieux la concurrence profane d'une autre catégorie de causes qui ne seraient pointdieux: c'aurait été de l'impiété, et elle ne fut pas restée impunie.
Telle fut la genèse du polythéisme naturiste et mythologique, lequel n'est autre en réalité qu'un plan ébauché de physique générale présenté craintivement sous un déguisement anthropothéique.
Au stade supérieur de celle évolution de la curiosité et de la spéculation scientifique, quand la soif de connaître et de comprendre ne se sent plus suffisamment satisfaite par les explications purement physiques et qu'elle s'élève jusqu'au besoin métaphysique, alors, les causes secondes ne lui suffisant plus, l'esprit aspire à la cause des causes, à la cause première, à la cause absolue, à la cause unique. Et cette cause suprême, c'est alors
encore sous le masque protecteur du mot dieu que la philosophie la présente à la foule. Et de môme que cette foule, restée nécrolâtre, invinciblement nécrolâtre, n'avait consenti à accepter le dieu Ciel, la déesse Terre, le dieu Soleil, la déesse Lune, le dieu Vent, le dieu Feu, etc., qu'à la condition de faire subir dans son imagination à ces dieux nouveaux, sans âme et sans oreilles, une refonte anthropomorphique qui les ornait d'un visage humain et les animait de toutes les passions humaines, pareillement elle n'admit le dieu unique des métaphysiciens, le dieu substance, le dieu principe universel, qu'en défigurant et dégradant à son tour ce concept sublimede l'abstraction, jusqu'à le convertir en un personnage fantasmagorique qui cumulerait en lui les qualités de fabricant et de maître absolu de l'univers (1).
(i) Oa lit dans la Métaphysique d'Aristote le passage suivant, cité dans Larousse, article Mythologie :
« Une tradition venue de l'antiquité la plus reculée et transmise à la postérité sous le voile de la Fable, nous apprend que les astres sont des êtres divins et que Dieu embrasse toute la nature. Tout le reste n'est qu'un récit fabuleux, imaginé pour persuader le vulgaire et pour servir les lois et les intérêts communs. Ainsi on donne aux dieux la forme humaine... Si l'on sépare du récit le principe lui-même et qu'on ne considère que cette idée que toutes les essences premières sont des dieux, alors on arrive à une explication qui n'est pas sans vraisemblance : c'est que les arts divers et la philosophie [c'est-à-dire la science] furent découverts plusieurs fois et plusieurs fois perdus, et que ces croyances sont des débris de la sagesse antique... Hésiode et tous les théologiens n'ont cherché que ce qui pouvait les convaincre eux-mêmes, et n'ont pas songé à nous. Des principes ils ont fait des dieux. » A propos de cette citation d'une traduction française d'Aris-
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C'est ainsi que s'est opéré le passage de la mythologie polythéiste à la mythologie monothéiste des chrétiens. Quant à Jéhovah, dieu unique des Juifs (traduit par 6 xu/stoç dans les Septante et par domimts dOiTis la Vulgate), il joue, dans la Bible,
tote, je ferai une remarque, probablement inédite, à laquelle j'attache une réelle importance. C'est que c'est par erreur, et trahis par leur éducation de monothéistes chrétiens, que nos traducteurs des Grecs païens traduisent leur h 6sô;. pris absolument, par Dieu, sans article,atec lettre initiale majuscule, comme s'il s'agissait d'un nom personnel. Les auteurs grecs païens — et peut-être aussi les Pères grecs eux-mêmes — ne l'entendaient pas ainsi : ô Ôso;, pour eux, et deus pour les Latins, quand ces mots ne désignaient pas un certain dieu particulier du polythéisme, étaient employés, non point comme singuliers individuels, mais comme singuliers génériques ; non point comme noms propres, mais comme noms communs. Leur ô Bih; ou leur deus, au sens absolu, doit se traduire par les dieux ou la divinité', et être entendu génériquement tout comme les mots ô ave/3w7ro;, ô >ûxo; ; homo, lupus, dans lesquels nul ne s'avise de voir des noms propres, des noms personnels, des noms d'individus que nous appellerions en français Homme ou Loup, avec h ou / majuscules, et sans article. Comment nos auteurs monothéistes traduisent-ils donc ce dicton virgilien : Numéro deus impare gaudet ? Disent-ils par hasard : c Dieu aime le nombre impair » ? Non certes, ils verraient là une grave irrévérence. Ils s'accordent tous à traduire : « Les dieux aiment le nombre impair. » Ils sentent bien que la première traduction serait fausse et ridicule. Je dis que, quand ils traduisent ré hsh; de Platon ou d'Aristote et le deus de Cicéron ou de Sénèque par Dieu, leur interprétation peut sembler moins ridicule, mais elle n'est pas moins fausse. Quand ces philosophes polythéistes soutiennent avec véhémence l'existence de ce que leurs traducteurs modernes appellent Dieu avec majuscule, ce sont « les dieux » qu'ils ont continuellement en vue et sur les lèvres. On peut dire que, sur ce point spécial, tous les traducteurs chrétiens des auteurs païens sont de véritables traîtres. Dieu, en tant que nom propre, exprime la corruption chrétienne de I'q 0iq; métaphysique ou t Unité pure » des néoplatoniciens.
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le rôle d'un dieu national, le frère ennemi du Moloch phénicien.
En résumé, le Dieu unique des églises chrétiennes est non moins mythologique que le Jupiter, le Saturne et le Pluton des païens. C'est la substance abstraite, la commune étoffe de toutes choses transformée en un individu anthropomorphe, en un potentat suprême, par l'imagination enfantine des peuples, dupe d'une prodigieuse méprise. Elever des autels à un tel dieu , l'invoquer, le prier, est tout aussi absurde que les sacrifices, les invocations, les prières à l'adresse des forces et des phénomènes de la nature, que le populaire indien, hellénique et latin confondit, par une illusion que nous avons expliquée, avec les esprits des morts sous la dénomination équivoque de dieux.
Le Dieu unique en trois personnes du catéchisme qu'on nous a enseigné à adorer, et dont les nations chrétiennes les plus civilisées se disputent la protection les unes contre les autres dans un effréné dévergondage de ridicule rivalité (1), n'est pas autre chose au fond que la
(1) L'empereur Guillaume II, chef de l'église luthérienne de Prusse, a prononcé en cette qualité, pendant l'office divin, à bord du <v Hohenzollern » partant pour la guerre de Chine, un sermon dont voici la péroraison :
« Dieu puissant ! Grand maître des batailles ! nous élevons les bras pour t'invoquer. Protège la vie de nos enfants, mènenous à la victoire ! Nous recommandons à ta bonté les malades et les blessés ; sois leur consolation et leur force ! Cicatrise les blessures qu'ils recevront pour leur Dieu et pour leur pays ! Tiens-toi près d'eux dans leurs derniers combats, et endors-les
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trinité ontologique des trois facteurs essentiels de tout être déterminé : premièrement, la Substance pure, c'est-à-dire conçue abstraction faite de tous les phénomènes particuliers qui la manifestent ; secondement, les Phénomènes, ou manifestations de la substance dans lesquelles elle varie incessamment sans cesser pour cela d'être foncièrement identique à elle-même ; troisièmement, la Loi de cette variation phénoménale de la substance, et la Forme sans cesse renouvelée sous laquelle se montre ce Protée de l'Etre, autrement dit le Logos.
Ces purs concepts de la vieille pensée métaphysique, rincurable anthropomorphisme de l'imagination aryenne en a fait autant de personnalités réelles devant l'image desquelles les nations les plus éclairées s'agenouillent encore, saisies de respect et de crainte. Une telle aberration, ne craignons pas de le dire, est incomparablement plus humiliante pour la raison humaine que le fétichisme le plus grossier des plus grossiers sauvages.
dans leur dernier sommeil ! Dieu bon. Dieu juste, nous avons confiance en toi ! Conduis-nous, car c'est en ton nom que nous élevons les étendards ! Dieu magnanime, bénis-nous !»
La reine Victoria avait adressé une invocation pareille a son Dieu pour obtenir son appui dans la guerre infâme entreprise par elle contre les Boërs, ses coreligionnaires.
Le Dieu des chrétiens est ainsi transformé en un dieu national à lui propre par tout belligérant de la chrétienté, et les théologiens de la nation intéressée s'inclinent et approuvent !
Pauvre théologie chrétienne !
A cette énormité qui consiste à transformer un concept métaphysique en un individu personnel, en une personne, la théologie en a ajouté une autre tout aussi forte, mais inverse de la première, et comme destinée à lui servir de contre-poids : la métamorphose d'un personnage réel et historique, de Jésus de Nazareth, en une haute abstraction de l'ontologie, la Raison des choses, le Logos.
Pour les grands métaphysiciens, théologiens ou philosophes, Dieu ne fut jamais un Etre, mais une Essence.
On doit l'entrevoir déjà, la question sur laquelle on se partage en théistes et en athées, une fois réduite à ses termes essentiels, se fond dans celle qui s'agite entre spiritualistes et matérialistes et tourne dans un même cercle de quiproquos.
S'agit-il de la divinité-substance ? Dans ce cas le débat se renferme entre ceux qui opinent contradictoirement : !<> les uns, pour une substance fondamentale unique, laquelle, pour eux, est ce qu'ils nomment la Matière (ce sont les « matérialistes » vieux style) (1); 2° d'autres, pour une dualité de substances primordiales, qui sont l'Esprit
(4) Littré s affirme matérialiste moniste au sens vrai de l'épithète, quant il déclare que : « La science positive ne connaît dans le monde à elle accessible que de la matière et des propriétés de la matière » {La Philosophie positive^ revue, t. I, p. 21).
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et la Matière (ce sont les partisans du dualisme spiritualiste,(( les spiritualistes » au sens ordinaire du mot) ; 3^ d'autres encore, dualistes ainsi que les « spiritualistes », mais d une autre façon, tiennent pour deux principes premiers et coéternels, qui, pour eux, sont la Matière et la Force (1 ) (ils se sont donné le titre de monistes comme par antiphrase) (2) ; 4° d'autres enfin qui, de môme que les vieux matérialistes, posent en fait l'unité de substance, mais qui, au lieu de voir cette substance unique dans la matière, la voient dans l'Esprit (ceux-ci sont les «idéalistes » et les « pampsychis-
tes))).
Et maintenant, s'agit-il au contraire de la divinité personnelle ? La question cette fois se pose sur un terrain tout différent : elle est religieuse, et se rattache étroitement à celle de l'eschatologie,
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(i) « Kraft und Stoff » dans la langue de Louis Buchner.
(2) Les dualistes qui tiennent pour la Matière et l'Esprit (« spiritualistes ») et les dualistes qui affirment la matière et la Force (Moleschoff, L. Buchner, Haeckel, etc., bien qu'ils se prétendent « monistes ») sont beaucoup moins divisés en réalité qu'ils ne Timaginent. Que les premiers admettent que l'esprit est une force, ce qui n'a rien qui puisse leur répugner, et que les seconds consentent à reconnaître que toute force est esprit, — ce qui n'a rien dessentiellement contraire à leur dogme, — et les voilà d'accord.
L'entente devrait être non moins facile entre les deux catégories opposées des vrais monistes : que les matérialistes purs, ceux qui, comme Littré, ne voient que de la matière et pour qui les forces ne sont que des propriétés de la matière, se rendent à la démonstration rigoureuse des pampsychistes selon laquelle la matière n'est autre chose qu'un composé de forcesesprits, et les deux groupes des partisans de l'unité de substance n'en forment plus qu'un seul.
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avec laquelle on peut presque dire qu'elle se confond. Ainsi entendu, en effet, la foi en Dieu implique la foi au monde surnaturel et rentre par là dans le spiritualisme eschatologique.
Par une raison semblable, le matérialisme eschatologique, ou négation du surnaturel, englobe à son tour la croyance contraire, c'est-à-dire l'athéisme au point de vue religieux. Mais il n'existe pas un athéisme ontologique pour faire pendant au matérialisme ontologique et s'absorber à son tour en lui, car les matérialistes ont leur dieuprincipe, la Matière.
D'un autre côté nous devons faire également observer que le spiritualisme eschatologique n'implique pas logiquement le monothéisme eschatologique des chrétiens et de nos philosophes spiritualistes, puisqu'il n'y a aucune contradiction à croire à un « autre monde » et à « une autre vie » pour les hommes et les autres êtres vivants qui peuplent la terre, et à repousser, d'autre part, la croyance monarchique et autocratique en un être privilégié qu'on nous représente comme un despote suprême et universel. L'indépendance réciproque de ces deux opinions est démontrée par un exemple remarquable et piquant, celui du philosophe Schopenhauer, à la fois athée fanatique et fervent adepte du surnaturalisme (1).
(1) Dans sa traduction française de l'Essai sur le Libre arbitre, de Schopenhauer (Paris, 1900, 1 vol. in-18 de la Bibliothèque de philosophie contemporaine de Félix Alcan, p. 125
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La controverse sur l'existence et les attributs de Dieu reste ainsi empêtrée, jusqu^à l'heure actuelle, dans le gâchis produit par le détestable mélange de deux ordres d'idées disparates dont un quiproquo accidentel a fait un tout composite, hybride et monstrueux.
Oui, cette controverse auguste qui a rempli Fère chrétienne de son vacarme et qui a fait couler des ruisseaux de sang, n est, au fond, qu'une misérable escrime de coq-à-l'àne, où de nombreuses générations de penseurs se sont usées en pure perte. Quelle compassion de voir des intelligences telles que Descartes, Malebranche, Pascal, et Leibniz lui-môme, n'oser discuter sur la nature de la commune étoffe ou principe premier des choses qu en tremblant, ou feignant de trembler, à l'idée d'offenser Torgueil et de soulever le courroux du Maître de l'Olympe chrétien, pareils en cela à ce bon Socrate — un martyr de la libre
M. Salomon Reinach rapporte en note ce qui suit :
« Un peintre distingué «, dit-il, « M. Lunteschutz qui fut pendant de longues années un des amis les plus intimes de Schopenhauer. dont il nous a conservé un bon por rait a rhuile, me communique à ce sujet les renseignements suivants • « Dans le commerce familier, Schopenhauer parlait souvent de rêves, de somnambulisme de magnétisme et i ne cachait point sa crédulité à cet égard. Il m'a raconte aussi beaucoup d'histoires de revenants, dont il ne semblait pas mettre en doute l'authenticité, car il les racontait avec la plus Tande émotion... Pour ce qui est des prophéties, il n'y croyait pas moins fortement qu'à l'apparition des esprits. Je me sou^ viens au'un jour il me faisait remarquer que cette croyance à la divination se retrouve dans les traditions religieuses de tous les peuples et dans les œuvres de leurs grands poètes. »
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pensée pourtant! — qui condamnait l'étude des astres comme une témérité sacrilège, faite pour attirer sur Athènes et la Grèce entière la vengeance de ces « Grands Dieux » !
La question religieuse doit être nettement séparée de la question ontologique ; elle doit être considérée tout à fait à part, et traitée par une méthode tout autre que celle que comporte l'ontologie, je veux dire par la méthode des sciences d'observation, par la méthode expérimentale.
Jusqu'à présent le problème religieux tient en échec l'esprit humain, entrave le progrès intellectuel, moral et social. On a follement essayé de tourner cet obstacle par voie de prétérition ou de dérision. L'obstacle reste et barre la route ; et le problème non résolu n'empêchera pas seulement d'avancer, il va amener un recul dont on ne peut prévoir le termQ. Il y a donc urgence, urgence absolue à le résoudre à fond et définitivement, c'est-à-dire scientifiquement.
Et avant tout il faut tirer le sujet de l'équivoque demi-jour où la veulerie des philosophes s'est complue à le renfermer. Qu'est-ce que la Religion ? Ecoutons la réponse d'un professeur en philosophie de la Sorbonne, et des plus autorisés :
'< On confond en général la religion avec la croyance au surnaturel ; mais ce n'est là que la forme de la religion : ce n'en est pas Tessence...
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MATÉRIALISME ET ATHÉISME
L'essence de la religion n est donc pas le surnaturel, la croyance aux miracles ; mais l'amour de Dieu et des hommes. » Paul Janet {La Morale, 1 vol. in-8, Paris, 1874, p. 604).
Ce jugement est radicalement faux; pour le rendre vrai, il ne faut rien moins que le retourner de dedans en dehors.
Certes, comme dit Pascal, il est toujours permis de donner aux mots telle signification que Ton voudra, mais moyennant qu'on s'en explique nettement d'abord. Au contraire, aussi longtemps qu'on ne déclare pas changer la valeur usuelle des termes, on est tenu de les employer au sens convenu, ou de s'en abstenir.
Cela dit, passons en revue tout ce qu'on a appelé ou qu'on appelle encore religion : que rencontrons-nous de commun au fond de ces innombrables croyances si diverses, uniformément dites religieuses ? Une seule chose : la foi en Texistence d'un monde invisible peuple d'êtres invisibles analogues à Thomme, c'est-à-dire doués d'intelligence, de volonté et d'activité, et ayant pouvoir sur les êtres d'ici-bas.
Telle est la théorie religieuse universelle réduite à sa plus simple expression. Et la pratique religieuse, autrement dit le cuite, ramenée à son tour à ce qu'elle a d'essentiel, consiste, pour les croyants, à se mettre en communication, par un système de procédés ad hoc, avec ce monde et ces puissances surnaturels, dans le but d'en obtenir
la plus grande somme de bienfaits et d'en subir le moindre dommage possible.
La religion, affirme Janet, c'est l'amour de Dieu et des hommes. A la rigueur je puis, jusqu'à un certain point, comprendre sans explication ce que c'est que l'amour des hommes. x\lais « l'amour de Dieu » ? Ceci ne me dit plus rien,j 'attends qu'on s'explique.
En effet, qu'est-ce d'abord que Dieu ? et puis, qu'est-ce qu'aimer Dieu ? L'auteur s'abstient de tout éclaircissement à ce sujet, et je conviens que sa réserve est justifiée par la meilleure des raisons : il n'en sait pas plus que moi là-dessus.
Aimer Dieu, est-ce, comme d'aucuns le professent, être animé de l'amour du devoir, de l'esprit de justice et de bonté ? Mais, dans ce cas, la religion de Paul Janet n'est qu'un autre mot pour désigner la morale. Ce n'en est donc qu'un synonyme, et l'on pouvait d'autant mieux s'en passer qu'il est détourné de son acception ordinaire, qu'il constitue une superfétation et engendre la confusion.
Le Dieu qui partage avec les hommes l'amour de Paul Janet est-il, au contraire, le supposé créateur du ciel et de la terre et l'omnipotent régisseur de l'Univers? Le Dieu de Janet est alors un personnage occulte trônant dans un monde occulte. Et un tel Dieu n'appartiendrait pas à l'ordre surnaturel? Il n'en serait pas l'archétype,
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la quintessence, le nec plus ultra ? Et croire en ce Dieu, et 1' « aimer », et le prier, et l'invoquer, et l'adorer, ne constituerait pas une religion surnaturelle... ? Allons, cela n'est pas sérieux !
Mais peut-on supposer un seul instant que le Dieu que Janet propose à notre amour soit le Dieu principe, le Dieu substance universelle? En ce cas Tamour de son Dieu est chose aussi incongrue que le serait l'amour de Tattraction universelle, l'amour de Ténergie de position, l'amour du carré de l'hypothénuse, Tamour du parallélogramme des forces, ou d'autres objets d'affection de môme
espèce.
L'essence delà religion est ailleurs que dans ce mensonger et hypocrite compromis entre la philosophie et les croyances religieuses avec lequel nos déistes ont forgé leur Dieu artificiel, un Dieu hybride, imaginé pour ménager la chèvre rationaliste et le chou de la foi traditionnelle.
Un fait sans précédent se produit de nos jours : le spiritualisme eschatologique, autrement dit religieux, fait effort pour briser sa vieille coque fidéique et sacerdotale et pour entrer dans la vie libre et lumineuse ; en d'autres termes, pour se constituer à l'état laïque et scientifique. S'il y parvient, ce que je souhaite de toute mon âme, les conséquences en seront immenses. Ce sera la révolution la plus profonde, la plus rénovatrice et
la plus régénératrice dont le monde humain ait été le théâtre.
Si un tel résultat se réalise,
C'est l'âme humaine enfin soulagée d'un cauchemar de doute et d'effroi qui n'avait cessé de l'étouffer ;
C'est l'esprit humain émancipé de la tutelle du dogme, dont les lisières, après l'avoir providentiellement soutenu dans les premiers pas de son enfance, sont devenues pour lui des entraves, sans toutefois avoir perdu entièrement l'opportunité que leur donne l'immaturité de nos doctrines révolutionnaires ;
C'est le miracle réhabilité, mais en môme temps scientifié ;
C'est le surnaturel naturalisé et dépouillé par là de son prestige de terreur ;
C'est la prière justifiée, car, s'il est absurde de prier un Dieu être de raison qui ne saurait nous entendre, ou un Dieu suprême législateur de l'univers auquel nous avons l'impertinence puérile de demander de se déjuger à toute heure et de faire fléchir ses éternelles et immuables lois pour favoriser nos petits intérêts ounos petitespassions, en revanche, il est tout aussi peu illogique de présenter requête aux puissants du monde des esprits, si ce monde existe, qu'il l'est pour nous de faire antichambre chez les puissants de ce bas monde ;
C'est la clôture définitive et sans remise de tous les particularismes, exclusivismes et anathéma-
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tismes confessionnels, ainsi que de tous les monopoles de la révélation et du salut ;
C'est la consommation de l'unité religieuse par la science religieuse ;
C'est le vague et précaire espoir d'une autre vie devenu certitude scientifique :
C'estla valeur des biens et des maux de ce monde ramenée à sa juste mesure ; c'est apprendre qu'acquérir de la perfection intellectuelle et morale, c'est-à-dire de la richesse intérieure, intrinsèque, vaut incomparablement mieux que de tout sacrifier à l'acquisition des biens extérieurs, extrinsèques, et que préférer des plaisirs actuels médiocres et déprimants à d'ineffables jouissances à venir, est une
sotte affaire ;
C'est un trésor incomparable d'énergie morale, d'espérance et d'allégresse, de sympathie et d'harmonie, découvert dans la révélation scientifique d'une humanité invisible qui est le prolongement de l'humanité visible, et à laquelle cette dernière est indissolublement unie par les liens du cœur, parles liens d'une œuvre et d'une destinée communes, par une étroite solidarité.
Mais n'est-ce pas là se bercer d'un rôve insensé ? Quoi ! la mort respecterait l'identité personnelle de l'individu humain, alors que la vie elle-même ne l'épargne pas ? Car notre forme personnelle et distinctive, soit au physique soit au moral, s'al-
tère d'un jour à l'autre, d'une heure à l'autre, d'un instant à l'autre, s'altère incessamment. Que reste-t-il de ce que j'appelais ;>, moi, il y a soixantedix ans, dans mon je, mon moi actuel de la dernière année du quinzième lustre de ce que j'appelle mon existence? Transformation complète sous tous les rapports ! et entre les deux moments extrêmes de cette soi-disant mienne existence, je ne puis pas même découvrir trace de ce prétendu lien de la mémoire dont notre philosophie spiritualiste et moraliste, mise à quia, fait la dernière planche de salut pour son éternité de l'àme, ce lien dans lequel elle croit voir comme le fil ténu du collier de perles qui maintient celles-ci réunies !
Si nous traitons la question métaphysiquement, nous aboutissons à une découverte des plus troublantes : notre personnalité formelle n'est pas dans le passé, puisque le passé, c'est une chose qui n'est plus; elle n'est pas non plus dans l'avenir, qui n'est pas encore réalisé. Elle est donc tout entière dans le présent (1). Mais le Présent lui-même qu'est-il? Ah ! voyons un peu. ..Ce n'est pas autre chose que le point de partage entre les « d(Mix parties » extrêmes du Temps. Il n'est pas phis tôt, qu'il s'évanouit ; c'est une quantité infinitésime ; c'est un instant qui n'a pas plus de durée que le point géométrique n'a d'étendue.
(1) L'acte mental de la mémoire a beau nous retracer l'iman-e du passe : il n'en constitue pas moins en lui-même un fait présent, absolument présent.
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Soit dit en termes plus précis, V identité de la personne humaine est la différentielle de cette fonction du Temps que nous nommons la vie humaine,
A ces terribles objections, auxquelles on pourrait en ajouter de non moins fortes (1), je répondrai que les résultats les plus évidents de l'analyse rationnelle peuvent se heurter parfois à un fait positif qui les infirme ou du moins avec lequel ils paraissent inconciliables. C'est ainsi que Zenon d'Élée démontre par des arguments qui me paraissent péremptoires, et que d'ailleurs on n'a su réfuter que par l'injure en les qualifiant de sophismes, que le mouvement est mathématiquement impossible. Et l'expérience lui donne tort ! Parvenue à ses extrêmes limites, l'analyse mathématique et l'analyse métaphysique se voient arrêtées court par un mur, le mur de l'antinomie, laquelle antinomie semble bien impliquer nécessairement la synthèse conciliatrice, mais sous condition d'un développement cérébral supérieur, peut-être incompatible avec l'organisme humain actuel.
L'eschatologie scientifique, inaugurée dans ce dernier quart de siècle par une élite internationale de physiciens, de physiologistes, de pathologistes et de psychologues de première marque, a institué des recherches expérimentales dont les résultats
(1) V. mes Variétés philosophiques, p. 150 sqq.
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déjà acquis semblent confirmer Thypothèse religieuse dans ce qu'elle a d'essentiel (j). Ce qui est fait en tous cas pour donner à réfléchir aux plus sceptiques, c'est que les phénomènes « médiumniques » — pour employer un mot consacré, mais très mal formé — devenus des vérités matérielles indéniables, des « faits scientifiques », les adver-
(1) Je reçois les statuts de la Société internationale de l'Institut psychique, en voie de formation à Paris. L'Institut dont il s'agit a pour but l'étude expérimentale des « phénomènes décrits sous le nom de dédoublement de la conscience, de suggestion mentale, de télépathie, de lucidité, de médiumnité ». Je cite le programme, très remarquable, du nouvel établissement : il est daté du 11 mai 1900 et signé de M. le D' Pierre Janet, chargé du cours de psychologie expérimentale à la Sorbonue, etc., etc., qui prend le iitve âe Rapporteur,
Ce n'est pas tout : la pièce en question donne la liste des membres du « Comité de patronage ». Il comprend : 1 membres de l'Académie des sciences (MM. d'Arsonval, Bouchard, Cailletet, Duclaux, Marey , Edmond Perrier), dont plusieurs appartiennent au Collège de France ou au Muséum d'histoire naturelle ; 2 membres de l'Académie des sciences morales et politiques (MM. Liégeois et Ribot), l'un professeur au Collège de France, et l'autre professeur à une Faculté de droit, deux membres de l'Académie française (MM. Mézières et Sully- Prudhomme), plusieurs professeurs du Collège de France et des facultés ; 1 recteur d'Académie ; 3 membres (dont un particulièrement illustre) de la Société royale d'Angleterre, et enfin 10 professeurs de facultés étrangères.
Comme les temps ont marché depuis qu'on me lapidait pour avoir osé affirmer et théoriser les faits qui recueillent aujourd'hui de SI hauts suffrages ! Car il n'est pas un de ces faits merveilleux, alors conspués par les hommes de science avec un mépris unanime, et par eux aujourd'hui admis et considérés avec tant d'intérêt, qui n'ait été signalé, décrit et criliquement analysé à un point de vue scientifique dans mes trois ouvrages successifs: Electro-dynamisme t;t7a/ (Paris, 1855), Cours théorique et pratique de Braidisme (Paris, 1860) et Le merveilleux scientifique (Paris, 1894).
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saires obstines du spiritualisme eschatologique en sont réduits pour affaiblir le témoignage de ces faits, pour en atténuer la signification et l'importance, à s'efforcer de les faire rentrer dans d'autres faits dont, dans le fond, le caractère est tout aussi merveilleux, et que la science académique, il n*y a guère de cela que vingt ans, était unanime à repousser du pied comme un ramassis de sottises.
Oui, pour réfuter ceux qui concluent à la réalité probable des « esprits » et de leurs manifestations, le scepticisme scientifique — rendu d'autre part moins intraitable par les récentes découvertes de la physique électrique, les rayons de Uoctgen, le télégraphe sans iil — ne craint plus <Ie a'accrocher à la suggestion, à Thypnolisme» h U U'ilé" pathie, au « double », à la transmission de* |>CQS^c, à la seconde vue, à l'extériorisation de la sensibilité et de la motricité, autant de suppositions qui^ avant la grande révolution opérée par Gharcot. étaient pour tout le monde savant le comble de rimposture, ou de In démence.
Quelque révoltants qu'ils soient pour celte pauvre raison scientifique qui se donne de si cruels démentis à elle-mémo d'un siècle h l'autre, des faits d'observation et d'expérimentation qui nous sont garantis par des cautions tellosque sir William Crookos, Sir Russell Wallacc, Charles Richet, Lombroso, Zociner, Oliver U>dge, Ochorowics, le colonel de Rochas, Camille Flammarion^
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William James, Flournoy, Boirac, Fr. Myers, etc. méritent tout au moins d'être vérifiés. S'ils sont reconnus vrais, incontestablement vrais, et si « l'hypothèse spirite » peut seule les expliquer, et les explique pleinement, alors plus d'hésitation permise : la Question Religieuse est résolue. Et cette solution est le prélude de deux autres : celle de la Question Morale et celle de la Question Sociale. Ainsi soit-il !
Donnons un instant la parole à M. Pillon. La citation suivante est extraite d'un article critique *ur un ouvrage ayant pour titre U problème de la mort.
M Certes, les raiiiouuementHqui ont paru fonder solidement le spiritualisme philosophique n ont ]Kis, h nos yeux» la valeur que leur accordent ceux qui les ont produits. Mais si la critique a pu en découvrir cl en montrer la faiblesse, c est en atteijrnant du même coup, el plus profon<lément. les arguments sur lesquels s*appuie le matérialisme, c'est en minant toute idée de substance, ridée de la substance matérielle pUi.s évidemment encore que celle de la substance spirituelle. M. Bourdeau (rauteur de l'ouvnige analysé) ne s'cî^t guère occupé d*en suivre juîçqu au bout Icî^ progrès. File Tout conduit ji un idéalisme presque aussi favorable que le spiritualisme à l'espoir d*une vie fulure. Nous disons espoir ; car le problème de la
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mort ne peut certainement ôtre résolu que par Timagination et la croyance ; il est contradictoire qu'il le soit par la science positive et expérimentale. Nulle expérience personnelle de rautre vie n'est possible dans la vie présente ; nulle expérience de r anéantissement n'est possible dans cette vie ni dans Pautre. Si nous devons survivre, nous ne le saurons qu'après la mort ; si nous devons cesser d'exister, nous ne le saurons jamais. » [Année philosophique da 1894, article bibliographique sur Le problème de la mort^ ses solutions imaginaires et la science positive, par L. Bourdeau, in-8°, Alcan, éditeur).
L'argumentation idéaliste de M. Pillon, que j'ai cru inutile de reproduire ici, m'a paru excellente, et j'y ai applaudi des deux mains. Mais je m'inscris en faux et proteste énergiquement contre toute Ja série des propositions dogmatiques formulées dans le passage qu'on vient de lire.
« Le problème de la mort ne peut être résolu que par l'imagination et la croyance ; il est contradictoire qu'il le soit par la science positive et expérimentale. » Je suis ébahi de constater que M. Pillon a manqué à un tel point à sa circonspection philosophique habituelle en risquant des affirmations semblables. D'abord, quelle idée étrange que d'en appeler à l'imagination et à la croyance quand il s'agit de venir à bout d\ine difficulté qui résiste h l'analyse scientifique ! Estce que l'imagination et la croyance peuvent éta-
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blir une vérité quelconque,dans un ordre quelconque et sur un fondement quelconque ? Est-ce que l'imaginer et le croire impliquent le savoir? Estce que l'imagination et la croyance n'ont pas, au contraire, été de tout temps le champ inexhaustiblement fertile de l'erreur? II eût été plus raisonnable et plus net de déclarer tout uniment que le problème en question est insoluble.
Mais pourquoi insoluble? — Parce que, nous assure-t-on, il est contradictoire que le problème de la mort puisse ôtre résolu par la science positive et expérimentale.
Cette prétendue contradiction ne m'apparaît pas le moins du monde, et nul, je crois, ne la trouvera évidente. L'éminent auteur n'aurait pas dû, en tout cas, se dispenser de la mettre en lumière.
Il est vrai qu'il ajoute : « Nulle expérience de l autre vie n'est possible dans la vie présente... Si nous devons survivre nous ne le saurons qu'après la mort. »
De telles assertions sont purement gratuites, ce ne sont que paroles en l'air ; et elles ont en même temps le tort grave de tenir en bloc pour nuls et non avenus tous les documents, sans contredit si imposants et par leur masse, et par leur concordance universelle, et par l'autorité sans égale des visas historiques de toute provenance, sacrés et profanes, antiques et modernes, dont ils sont revêtus, qui s'accordent à affirmer ce que ce philosophe nie, et qui précisément n'invoquent
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à leur appui que des témoignages expérimentaux. Est-ce que toutes les religions qui existent ou ont existé ne sont pas fondées sur raffirmation d'im autre monde et d une autre vie"! Le but et la pratique de toutes ces religions ne consistent-ils pas à établir une communion, un commerce entre ce monde et le prétendu monde des morts, et est-il rien de plus authentiquement certifié qu une grande partie, tout au moins, des faits ou prétendus faits, dont l'histoire fourmille, qui témoignent en faveur du spiritualisme eschatologique universel ?
Et enfin, de quel droit M. Pillon ferme-t-il IV reille au concert d'attestations confirmatives que fait entendre toute une pléiade internationale de savants contemporains, qui compte dans son sein nombre de représentants autorisés, dont quelques-uns illustres, de cette « science positive et expérimentale » par laquelle jure notre auteur? Dans le môme recueil, M. Renouvier porte un jugement pareil (voir son Etude philosophique sur la^'doctrine de Jésus- Christ). Toutes les preuves historiques ou contemporaines dont se réclame la thaumaturgie, la théurgie et Teschatologie expérimentale sont pour lui sans valeur aucune ; il ne juge môme pas qu'il faille les discuter ; du moment qu'elles sont contraires à sa propre doctrine, elles ne sauraient être valables ; il leur oppose une fin de non-recevoir péremptoire.
Que les deux éminents néo-criticistes me per-
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mettent de leur faire observer que cette façon d'écarter les objections gênantes, pour ne pas avoir à refaire son siège, n'est peut-être pas rigoureusement philosophique. J'estime, pour ma part, qu'une semblable méthode de discussion appartient en propre à l'école de l'autorité, et que l'école du libre examen devrait tenir à honneur de la lui laisser tout entière.
Quand M. Pillon nous déclare qu'il faut être préalablement mort pour avoir le secret de la mort, il me semble entendre Littré nous répéter, sur le ton d'une autorité infaillible comme celle d'un pape, qu'il est interdit à la science de pousser ses investigations vers l'origine des choses, et donnera l'appui de son précepte cette raison triomphante : « L'origine des choses, nous n'y avons pas été ! » (^ . Comte et la Philosophie positive 2«édition, p. 107).
Nous n'avons pas non plus été à la lune, et encore moins au soleil et aux étoiles ; n'empêche que sans attendre d'avoir fait ce voyage, on se permet l'étude des astres, et que Pastrono'mie ne passe pas précisément pour une science chimérique.
Phénomène psychologique bizarre ! nos philosophes moralistes, s'intitulant spiritualistes, qui donnent pour sanction à la morale l'éternité de lameet une vie future où la vertu recevra finalement sa récompense et le crime le juste châtiment auquel il aura échappé ici-bas, ces mêmes
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hommes, par la plus absurde des inconséquences, se montrent en même temps les adversaires passionnés de toute tentative et de tout espoir de démonstration scientifique de cette « autre vie » et de cet « autre monde » sur lesquels repose toute leur éthique! (1)
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(4) V. appendice I à la fin du volume.
LE DÉTERMINISME
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Le Déterminisme, c est l'antique doctrine du fatalisme ou de la prédestination rajeunie par la biologie moderne.
La question de savoir si tout ce qui est, fut et sera se trouve prédéterminé absolument, ou s'il y entre une part de contingence, c'est-à-dire de hasard, et puis les questions connexes du libre arbitre et de la responsabilité, tout cela constitue, certes, l'un des problèmes les plus poignants et les plus redoutables que rencontre l'esprit humain. C'est encore là, si je ne me trompe, une de ces impasses infranchissables où paraissent devoir aboutir toutes les sciences dans leur suprême effort pour atteindre à la compréhension de leurs premiers principes, autrement dit une antinomie, un mystère.
Je ne viens pas ici avec la prétention de résoudre ce problème, peut-être insoluble ; mais je crois que, par la discussion, on peut rendre son obscurité un peu moins profonde et un peu moins effrayante : c'est ce que je me propose ici de mon-
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LE DÉTERMINISME
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trer à l'aide de quelques brèves considérations, sans mettre en mouvement Tattirail métaphysique et en me tenant, autant que possible, sur un terrain pratique et familier.
« Le présent est fils du passé et gros de l'avenir », dit le vieux dicton leibnizien. Oui, oui, tout effet, à quelqu'ordre qu'il appartienne, suppose de toute nécessité une cause qui lui soit antérieure et qui l'explique, intégralement, adéquatement.
Mais la volonté, objecte-t-on,n'a-t-elle pas pouvoir d'intervenir pour modifier le cours naturel des événements, tout au moins dans une certaine
mesure ?
Certes, la volonté est un facteur puissant qui joue un grand rôle dans les événements d'un certain ordre. Mais pour être les effets de notre volonté,ces événements n'échappent pas pour autant à la prédétermination. Pour qu'il en fût autrement,, il faudrait que nos volitions ne fussent pas elles-mêmes déterminées. Or mon entendement se refuse absolument à admettre qu'elles puissent
ne point l'être.
En effet, la volonté ne se décide dans tel ou tel sens qu'en vertu des motifs qui l'y sollicitent, et nos déterminations volontaires dépendent dès lors de nos motifs déterminants. Elles en sont la suite et la conséquence adéquate. Je ne connais rien qui soit pour moi d'une évidence plus limpide.
Les partisans du libre arbitre soutiennent qu'un acte de volition peut se produire sans que la volonté y ait été poussée forcément par aucun motif, ou du moins que, sollicitée par deux motifs contraires, elle pourra choisir librement, ce qui revient à dire qu'elle pourra résister au motif le plus puissant et céder au motif le plus faible. Mais c'est Jà évidemment une contradiction dans les termes ; car, que peut donc être le motif le plus fort ^ si ce n'est celui qui l'emporte sur tous les autres ? Le motif pour lequel la volonté se décide librement est donc malgré tout, le motif prépondérant, et c'est par conséquent le motif prépondérant, c'est-à-dire le plus fort, qui régit souverainement les décisions de la volonté.
On soutient encore que la volonté se détermine par elle-même, spontanément, librement, c'est-àdire indépendamment de toute influence extérieure. Maison ne songe pas que nos volitions se produisent seulement et exclusivement à propos de faits antérieurs venant tirer la volonté de son repos, et que ce n'est que dans les jugements portés par l'intelligence sur ces faits que la volonté puise les raisons de son choix entre les différentes considérations qui lui sont soumises et qui la sollicitent, chacune dans son sens à elle.
L'idée du libre arbitre a été conçue pour répondre à un besoin moral et à un intérêt social de
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premier ordre : on veut que la volonté soit libre pour que l'individu soit responsable.
Hélas ! il n*est que trop manifeste que le trouble et le mal sous toutes ses formes existent et régnent dans le monde ; mais on n'a pas réfléchi que ce mal actuel — qui souffre toutefois Texistence et môme Tamélioration croissante des êtres, le progrès — serait incommensurablement accru et porté au point de ne laisser subsister aucune vie, aucune organisation, aucun ordre, et de tout ramener au chaos absolu, si une loi souveraine et intransgressible ne venait le contenir dans une limite maxima. Or, cette limite protectrice serait franchie, cette barrière serait emportée si la volonté de chacun était à certains égards et à un degré quelconque afl'ranchie de toute loi, de toute nécessité, de toute logique ; car toute infraction à l'ordre universel serait pour lui un principe de destruction, et cette cause de destruction peut s'évaluer comme le produit de la somme de toutes les voiitions individuelles possibles de Tunivers par leur puissance moyenne.
11 est en effet à considérer que ce n'est pas seulement sur lui-même et contre lui-même que chacun pourrait user de son libre arbitre ; il pourrait Texercer également envers et contre autrui, et par conséquent l'on peut dire quela liberté effective — le pouvoir de faire ce qu'on veut — de chacun, serait traversée, paralysée, annulée par la liberté des autres en nombre infini.
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Le libre arbitre ne nous affranchirait de l'inexorable destin que pour nous ôter du même coup sa protection et pour remettre notre sort au hasard absolu, à une anarchie, à une anomie (a, vopç) incommensurables.
Si tout ce qui arrive est l'effet nécessaire de causes primordiales, éternelles et immuables, pourquoi alors nous mettre en peine de notre lendemaih, pourquoi vouloir, pourquoi délibérer, pourquoi agir ? Ce qui doit arriver n'arrivera-t-il pas infailliblement ? Et, d'autre part, pourquoi imputer à crime ses actes au malfaiteur, puisqu'il n'est que l'instrument du destin?
Je réponds : Le destin est soumis aux lois de la logique et de la mathématique, c'est-à-dire au souverain Logos. Le Destin règne et le Logos gouverne. C'est de la sorte que le destin sera toujours impuissant à faire que deux choses étant égales à une troisième, ces trois choses ne soient pas égales entre elles, que le carré de l'hypothénuse ne soit pas égal à la somme des deux carrés faits sur les deux autres côtés du triangle rectangle; que si je me précipite dans le vide du haut du clocher de Rodez, je ne sois pas tué et broyé par une telle chute ; que si le laboureur se refuse à ensemencer sa terre, il moissonne tout de même; que si on fait mal son lit on ne soit mal couché ; etc., etc. 11 est non moins incontestable que la raison et la volonté, quelqu'obéissantes servantes du destin
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qu'elles soient, sont en même temps pour lui des auxiliaires indispensables, et que raisonner, et puis vouloir et agir suivant la raison, font partie essentielle du mécanisme de causes et d'effets secondaires au moyen desquels s'accomplissent les éternels décrets du Fatum ou Providence (ce qui ne fait qu'un).
Faire usage de notre raison, de notre volonté et de notre activité dans le sens qui nous apparaît le meilleur, ce n'est donc pas restreindre ou méconnaître la souveraineté du destin ; pour le déterministe ce n'est pas se mettre en contradiction avec son principe.
Et par conséquent, le déterminisme n'autorise et ne justifie en aucune façon le pessimisme foireux qui l'invoque comme excuse de sa paresse, de sa veulerie, de sa lâcheté, et prétend se condamner à l'inertie ou se noyer dans le Nirvanah. Non, la foi déterministe n'entraîne pas comme conséquence logique l'indifférence et la passivité.
Le dogme déterministe étant posé, voyons quelle est, à mon sens, la conséquence rationnelle qui en découle pour la conduite. La logique enferme la conduite dans cette alternative: ou rester dans l'inertie absolue et attendre les événements sans bouger ni pied ni patte, ou agir d'une action pleine et entière en suivant les seules lois de la raison, comme si l'illusion du « libre arbitre » était une réalité. C'est aussi une illusion de voir les « propriétés de la matière » dans la ma-
tière, alors que, nous le savons aujourd'hui de science certaine, ces propriétés appartiennent, et appartiennent exclusivement, à la conscience. Et pourtant nous nous conduisons, et nous devons nous conduire, comme si l'apparence était conforme à la vérité.
Si le déterminisme devait condamner comme illogiques les grands desseins, les entreprises vastes et hardies, il devrait interdire pour la même raison, et avec la même force, toute délibération, toute résolution et toute action, de quelque nature qu'elles soient et quelle qu'en soit la portée, les plus triviales, les plus familières aussi bien que les plus grandioses.
Au déterministe intransigeant je demanderais qu'il m'expliquât pourquoi, ayant grand faim et se trouvant assis à une table bien servie, il ne reste pas les mains dans ses poches et n'attend pas pour se restaurer que le destin lui mette les aliments à la bouche. S'il est écrit de toute éternité qu'il dînera ce jour là, est-ce qu'il ne dînera pas quand môme, nécessairement, infailliblement, sans qu'il fasse pour cela le moindre effort, sans qu'il y mette aucunement du sien ? Et s'il est écrit au contraire qu'il ne dînera pas, que pourront tous ses soins et toutes ses peines pour échapper à cet arrêt fatal ?
Autre hypothèse : par mégarde vous venez d'avaler un poison mortel ; mais en même temps vous avez là sous la main un contre-poison ou un
LE DÉTERMINISME
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vomitif qui peut vous sauver. Allez-vous rester dans l'expectative etrabstention, laissant au destin toute la chargo d'exécuter ce qu'il a ordonné ? Pour le môme motif encore, allez-vous ne pas vous garer en voyant venir sur vous une voiture au grand trot qui ne peut manquer de vous écraser si vous restez en place ?
Mais non, dans aucun de ces cas le déterministe le plus déterminé ne se résout à faire le sacrifice de sa vie à son principe. Il raisonne, il veut, il agit. Imitons-le : raisonnons, voulons,