‹ Questions de philosophie morale et sociale [microform]Chapitre 6 sur 13 · AGISSONS · texte numérisé non relu

AGISSONS

Le Destin comble de biens et de puissance ceux qui veulent fortement et sont vigoureusement actifs ; et il laisse mourir de faim et de vermine les indolents et les paresseux. Nous changerons un mot au proverbe et nous dirons : Aide-toi, le Destin t'aidera !

11 nous reste à examiner ce second point particulièrement grave et épineux : le Déterminisme ne supprime-t-il pas toute responsabilité ?

Ici encore, je voudrais répondre brièvement mais aussi substantiellement que possible.

Deux sortes de responsabilités sont, il me semble, à distinguer: la responsabilité civile et la responsabilité pénale.

De la première s'autorisent, rationnellement

selon moi, le moraliste et le juge pour décider que la partie lésante devra indemniser la partie lésée. Si celui qui a fait tort à un autre, soit volontairement et méchamment, soit sans le vouloir, n'est pas tenu de le dédommager dans la limite de ses facultés, il n'y a plus alors de société possible, nous retombons dans l'état d'individualisme absolu, oii toute notion de solidarité, de réciprocité et de droit s'efface devant la raison du plus

fort.

La responsabilité pénale est celle sur laquelle se fondent les préposés à la défense de l'ordre social pour infliger des peines au malfaiteur intentionnel, pour le châtier, pour le punir, et venger sur lui, comme ils disent, la société outragée.

Maintenant, le raisonnement sur lequel on asseoit le principe de la responsabilité civile peut-il servir également de base à celui de la responsabilité pénale ? — La question est complexe et fort emmêlée ; ce n'est pas par un oui ou par un non sommaires qu'il est permis d'y répondre.

11 y a, sur le sujet qui nous occupe, d'excellentes choses dans un ouvrage de M. A. Hamon, Déterminisme et responsabilité (1 vol. in- 18, Paris, 1898), à côté d'autres que je n'approuve guère. Voici la conclusion de l'ouvrage :

« Nous estimons qu'il faut remplacer le terme de responsabilité sociale par celui de réactivité sociale, car le concept entendu sous le premier terme ne correspond pas à l'idée commune, clas-

LE DÉTERMINISME

LE DÉTERMINISME

sique, de la responsabilité. La réactivité sociale a pour produit nécessaire, au lieu des peines et des châtiments, un traitement préventif, une hygiène et une thérapeutique sociales, s'adressant, plus haut que l'individu-agent, aux causes mômes des actes dissonnants. Cette hygiène et cette thérapeutique sociales, nous ne pouvons maintenant Texposer, il nous faudra d'abord ensemble étudier les criminels, Tétiologie des crimes et voir les modes actuels d'action contre les délinquants. Alors seulement nous pourrons en connaissance de cause établir une hygiène et une thérapeutique sociales. Aujourd'hui il nous suffit d'avoir démontré que la responsabilité n'existe pas et que tous les êtres sont irresponsables. »

L'auteur me permettra de lui soumettre avant tout une réflexion : c'est que, en attendant qu'il formule les règles de son hygiène et de sa thérapeutique morales de la société, la santé morale de cette société commence par recevoir de sa propre main une sérieuse atteinte dans les graves paroles qui terminent son écrit. Le sentiment de la responsabilité personnelle est, pour ainsi dire, le frein de la locomotive sociale ; elle ne saurait s'en passer sans courir aux catastrophes.

Nous avons vu tout à Vheure que la logique déterministe ne peut conclure pratiquement à l'inertie ; les mêmes raisons font qu'elle ne saurait non plus conclure à l'abolition du sentiment de responsabilité, et qu'une hygiène morale bien en-

tendue prescrit au contraire de cultiver et de développer le plus possible ce sentiment, parallèlement à l'initiative personnelle et à la volonté. Oui, sans doute, je le reconnais (et comment le méconnaitrais-je, moi qui ai manié autant que quiconque l'effrayant pouvoir de la suggestion?), l'individu agit toujours actuellement en raison exacte des influences internes ou externes qui pèsent sur sa volonté. Mais le malfaiteur porte en lui un germe d'amendement moral, qu'il faut se garder de détruire. L'être vicieux et criminel est un malade, soit ; mais l'organisme malade, pour guérir, doit posséder un pouvoir de réaction, une réactivité, pour employer l'expression de M. Hamon, au moyen de laquelle les remèdes opèrent, et sans laquelle ils sont impuissants. Cette réactivité individuelle, c'est la conscience qiion a mai fait, et que mal faire entraîne très naturellement pour le malfaisant des conséquences mauvaises. L'ivrognerie, la débauche et tous les excès sont ruineux pour la santé, et le déterminisme ne juge pas cela irrationnel ; il trouve logique que si l'individu prend le parti de violer les règles de l'hygiène il soit rappelé au respect de ces règles par la souff'rance, par les conséquences, pour lui pénibles, de son tort. Pareillement, il est d'une bonne hygiène sociale que le membre de la société qui nuit à ses associés sache et éprouve que la société lésée réagit contre lui et que la peine est la conséquence de son méfait, de

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