I. DD POSITIVISME
QUESTION I
Du principe qui sert de base an positivisme . — Examen de ce principe.
Plusieurs causes expliquent l’apparition de cette école et la faveur dont elle jouit auprès d’un grand nombre d’esprits, le discrédit où sont tombés les systèmes nés de la spéculation, le progrès des sciences physiques etnaturelles fondées sur l’observation et l’expérience, l’affaiblissement des croyances morales et religieuses, la préoccupation des intérêts matériels, etc. Nous ne pouvons nous livrer ici à un examen complet de la doctrine positiviste et de ses nombreuses variantes; nous voulons seulement appeler l'attention sur quelques points généraux, en particulier sur le principe qui lui sert de base et sur la méthode qui y est généralement suivie. Nous nous bornerons à indiquer quelques-uns de ses résultats.
La conception fondamentale du positivisme est celleci : La science a pour objet unique des faits et des lois (1). La recherche des causes ou des principes doit être renvoyée à la spéculation métaphysique qui, sur ces points, agite des problèmes insolubles. L’homme no peut rien savoir de l’origine et de la fin des choses ; les causes premières lui échappent. Dieu, l'âme, la matière, la substance des êtres, sont des objets placés hors de la portée de notre intelligence. La philosophie elle-même, qui s’est toujours occupée de ces questions, doit y renoncer. Longtemps séparée
'1) La science est un catalogue de lois ayant pour préface une analyse des lait*.
des sciences, elle doit aujourd’hui s’en rapprocher. Sou rôle se réduit à enregistrer et à coordonner les lois que chaque science particulière a pour mission de découvrir ; elle en fait lasynthèse comme elle opère la synthèse de toutes les sciences. Pour ce qui est de la métaphysique, cette science, vouée à la ^cherche des causes, doit être exclue du domaine scientifique et philosophique. Si elle a eu sa raison d’être aux âges précédents, où elle a eu à lutter contre les dogmes, elle a fait son temps, et son œuvre est achevée; elle doit disparaître à son tour avec la religion, qui a eu aussi son rôle. Toutes deux doivent faire place à la science. Celle-ci; dont le règne définitif commence à s’établir, doit remplacer à la fois les dogmes religieux et les systèmes métaphysiques.
Quelle est la valeur ou la légitimité de ce principe ?
Tout le savoir humain se réduit-il à connaître les phénomènes de l’univers et les lois qui les régissent? Le reste, dit-on, est chimérique et ne peut fournir matière qu’à de vaines hypothèses. La science humaine est enfermée dans ce cercle qu’elle ne peut franchir.
Doit-on admettre cette maxime comme fondement d’une philosophie nouvelle? Los sciences elles-mêmes les plusexactes et les plus positives doivent-elles ériger cette proposition en axiome? C’est ce qu’il nous paraît impossible de soutenir avec raison. On ne peut l’essayer sans méconnaître les lois de la pensée humaine et se donner à soi-même un perpétuel démenti.
Sans doute, la recherche des faits et des lois a de quoi déjà satisfaire, à un haut degré, la curiosité de l’homme; elle le récompense magnifiquement de ses travaux dans la science. De cette connaissance qu’il n’acquiert elle-même qu'à des conditions très-difficiles, à l’aide des méthodes d’observation et d’expérience fécondées par le raisonnement, il tire de grands et sérieux avantages. Mais est-il vrai que ce travail lui suffise ? Pourra-t-il l’accomplir sans qu’il s’y mêle de ces notions et de ces principes que l’on voudrait exclure totalement du domaine des investigations scientifiques ? Le savant qui veut n’être que savant pourrat-il conduire ses recherches sans être guidé par ces notions ?
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S'il iie veiit jias donner lüi-riième une solution quelconque aces problèmes, leur restera-t-il complètement étranger? rie subira-t-il pas à son insu l’influence deà idées ou des opinions que d’autres ont émises à ce sujet? Mais quand on voudra faire plus, si l’on vient à formuler les résultats dans chaque science et dans chaque ordre de sciences, surtout à les coordonner pour en former cette science plus haute et plus générale qu’on appelle la philosophie, pourrat-on ne pas aborder ces problèmes et ne pas les résoudre? n’en viendra-t-On pas à créer soi-môme tout un système où ces questions seront résolues? Voilà ce qu’il faudrait examiner et discuter sérieusement. Nous ne pouvons surtout cela qu’appeler l’attention, en recommandant à tout esprit sage de faire lui-même avec impartialité cet examen.
Contentons-nous de quelques réflexions sur l’impossibilité de cette entreprise et les contradictions auxquelles elle entraîne ses auteurs ou ses partisans.
1° Il est juste que la science s’enquière d'abord de la nature des êtres, des faits et des lois qui expriment cette nature, que pour cela elle ôbserve et qu'elle expérimente, puis qu’elle en induise les lois et les dégage de ces phénomènes. Nous reconnaissons que cette marche est la seule qui soit sûre et légitime. C’est la méthode qui depuis trois siècles a fait faire aux sciences qui ont pour objet la nature de si nombreuses et si belles découvertes. Mais cela étant admis, est-il vrai qu’on ne peut aller plus loin ? sera-t-il défendu de demander si ces faits et ces lois elles-mêmes no sont pas l’expression ou la manifestation de certaines causes qui agissent ainsi régulièrement et qui produisent ces phénomènes? Kst-il démontré qu'il soit tout à fait impossible de pénétrer la nature de ces causes, d’induire de leurs effets et de leur action ce qu’elles sont et de les distinguer d’autres causes qui n’agissent pas de même et se manifestent différemment ? Une pareille interdiction paraît peu conforme au bon sens et à la raison ; mais, de plus, elle est contredite par les faits eux-mêmes. C’est méconnaître la loi même de l’esprit humain qui lui impose cette nécessité. Toujours, quand il a connu un fait et sa façon constante do se produire, c’est-à-dire sa loi, il remonte à la cause et se
demande ce qu’elle est. On a beau répéter sans cesse que toute notre science des causes se réduit à connaître des faits qui se succèdent, que la cause d’un fait est un autre fait antérieur, qui est la condition ou l'antécédent du premier, qu’il s’agit simplement de déterminer les circonstances au milieu desquelles celui-ci se produit, il est facile de voir combien cette assertion est fausse. Elle-même est le fruit d’une théorie systématique qui ne peut se justifier et qui a été cent fois réfutée.
L'esprit humain qui n’a pas desystème, consulté là-dessus résiste et ne se rend pas. Il persistes ne pas confondre ces notions, l'antécédent d’un fait et sa cause véritable. Quand même celle-ci lui échapperait et fût-il condamné à l’ignorer à jamais, il n’en continuerait pas moins à croire que la cause qui produit un fait et le fait qui le précède sont deux choses différentes. Si l’on est convenu d'appeler cause un fait qui en précède constamment un autre, cela n’est vrai que de la cause physique, non delà véritable cause, qui n’est pas seulement ce fait antérieur, mais bien le principe actif, qui engendre et produit le fait apparent et subséquent. Celui-ci est la vraie cause, la cause efficiente. Que l’on dise que dans la nature les causes nous échappent, quelcseffets seuls nous apparaissent ou se révèlent à nous, je l'accorde ; mais encore est-il que l’esprit qui va des faits aux lois ne confond pas ces faits ni ces lois avec les causes qui les produisent. Celles-ci, il les nomme des agents ou des forces; les lois ne sont que leur manière constante et régulière d’agir.
2° Reste à savoir s’il en est ainsi partout, et s’il en est absolument de môme dans l'ordre moralque dans l’ordre physique. Quand il s’agit des actes humains et de la cause qui les produit, peut-on, sans tomber dans l’absurdité la plus palpable et sans commettre les plus étranges méprises, soutenir encore avec quelque vraisemblance que nous ne savons absolument rien de lacause? Cette cause, c’est nousmêmes. Peut-on dire que tout se réduit à observer des faits ou des actes qui se succèdent sans que l’énergie causatrice se révèle et se manifeste et que nous puissions rien savoir de ce principe? On le dit et on l’affirme parce que c'est là le système; mais le prouver est autre chose. Ici, on a contre
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soi le bon sens et la conscience qui protestent contre un pareil système et le déclarent d’abord absurde, puis révoltant. Ce qui est très-clair et très-positif, c’est que la conscience humaine saisit une cause qui n’est pas simplement l’antécédent des faits dont elle est le théâtre, niais qui les produit, cause active, énergique, intentionnelle et libre. Ici, l’énergie de la cause, ses actes et la cause elle-même nous sont donnés. Voilà ce qu’aucun savant ne peut nier, sans renier le bon sens; ce serait donner un démenti à la première des facultés humaines1, au sens intime, sans lequel les sens et l'observation extérieure ne sont rien qu'iliusion et mensonge. Ici, le système que nous combattons est convaincu d’être faux. Sa proposition fondamentale est inexacte: Il n’est pas vrai que tout le savoir humain se réduise à connaître des faits et les lois qui les régissent. Il y a plus, l’esprit humain en possession de cette cause, par un procédé naturel et irrésistible de la raison, conçoit que, dans la nature elle-même, les phénomènes ou les effets sont produits par des causes inconnues sans doute en elles-mêmes, mais qui ne sont pas seulement des lois. Il va plus loin encore; il conçoit à l’univers lui-même une cause dont l’énergie incessante produit les êtres et les phénomènes que nous offre le spectacle de la réalité visible.
Telle est la marche de la pensée humaine, le procédé inhérent à sa nature. Voilà ce que disent les facultés humaines quand on les observe avec attention et sans aveuglement systématique.
Il est donc faux que la science puisse bannir totalement de son domaine la recherche des causes. Dans l’ordre physique l’entreprise est déjà difficile. Dans l’ordre moral, elle est totalement impossible. Il faudrait bannir de l’esprit humain la notion de cause, et, dans les recherches où il s’agit de l’homme et des choses humaines, faire abstraction de la cause qui nous est connue et qui est le principe des actes humains. Cette cause dont l’activité produit les œuvres de l’homme, se déploie de mille façons, sous mille formes diverses dans la vie individuelle et sociale. Son activité se ramifie partout ; elle rayonne dans toutes les directions. Morale, droit et législation, politique, art, science, his—
toire, partout c’est de la cause humaine qu’il s’agit et de ses actes libres. Il n’y a pas une des sciences morales qui n’en soit pénétrée et qui ne lui donne ce sens. Rien d'étrange et de chimérique comme de vouloir ici tout réduire à des faits et a des lois, sans s'occuper de l’agent lui-môme qui les produit, ou de la cause dont ils émanent, c’est-à-dire de l’homme lui-môme, qui en est l’auteur et le principe, évidemment la cause efficiente et réelle. Ici, ne parler ou ne vouloir parler que de faits antécédents, concomitants et subséquents, de connexions et de successions, est un langage ï iolent et inusité, un galimatias scientifique qui finit par être aussi fastidieux qu’il est inexact et inintelligible.
3° Ce que nous avons dit de la notion de cause, nous pourrions l’appliquer à toutes les autres conceptions de l’esprit humain que l'on désigne sous le nom de principes et qui à ce titre sont exclues également comme appartenant à la métaphysique : de la notion de substance , de celle d'infini, de cause finale ou de la fin des êtres, etc. On ferait voir qu'elles s’imposent à la science la plus positive, mais que surtout, dès qu’ou met le pied sur ce terrain des sciences morales, ou relatives à l’homme et aux choses humaines, il est impossible de ne pas les rencontrer partout et de ne pas s’occuper des problèmes qu’elles soulèvent. Les faits et les lois conservent leur importance dans ces sciences comme ailleurs. C’est par eux que l’on doit débuter; mais on ne peut s’y arrêter; bon gré mal gré, on est forcé d’aborder d’autres sujets. Ces principes, on les rencontre à chaque pas, on est obligé d’agiter et de résoudre les problèmes que ces idées suscitent. Il y a une métaphysique ou un point de vue métaphysique de chaque science comme une science métaphysique qui fait son objet spécial de ces idées et de ces principes. Cette science est donc légitime et conforme aux lois de la pensée.
Pour en revenir à la proposition fondamentale, le positivisme, qui a la prétention d’être une philosophie et non pas seulement une science particulière, nous paraît contradictoire. Prétendre que tout problème relatif à la cause et à la substance des êtres, à leur but final ou à leur destination, à leur fonction générale et particulièie dans le plan de la
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création, à l'harmonie des existences, doit être rayé de la science; affirmer que, sur l’homme en particulier, sur son origine et sur sa destinée, sur la substance et la cause qui le constituent, il est impossible de rien savoir, que toutes ces questions surannées doivent être renvoyées à la métaphysique, qui elle-même ne saurait les résoudre, c'est, selon nous , évidemment méconnaître la loi de la pensée qui impose à l’esprit ces questions et le force à en chercher la solution. Il est à parier que ceux-là mêmes qui émettent cette opinion ne s’y conformeront pas et enfreindront leur défense; ils no tiendront pas lenr gageure. Eux aussi se poseront ces questions et les résoudront à leur manière. Tous ces problèmes que la métaphysique aborde, agite, et bien ou mal essaie de résoudre, eux-mêmes les aborderont, les agiteront et leur donneront une réponse. Ils auront leur métaphysique : Naturam expellas furca, tamen usque recurret.
QUESTION II
Quelles raisons fait valoir le positivisme en faveur de son principe?
Sur quoi s’appuie le positivisme pour retrancher les questions métaphysiques du programme de la science humaine et de la philosophie? J’en vois deux qui peuvent se ramener à une seule.
1° Depuis que la raison humaine agite ces questions, elle n’a jamais pu en résoudre une seule; elle tourne dans le même cercle. C’est la réponse bien connue du scepticisme. Est-elle vraie? n’est-elle pas le résultat d'une vue superficielle? Une étude plus approfondie des systèmes donnerait peut-être un autre résultat. N’y aurait-il pas à constater quelque progrès même sur ces matières? En tout cas, c’est un point à examiner et qu’on ne saurait trancher en si peu de mots. Un savant ou un philosophe ne peut se contenter de cette réponse; il demande une preuve non extérieure, mais intrinsèque. Les esprits vulgaires, les ignorants seuls peuvent la trouver bonne, car ils ne sont pas difficiles; le savant veut d’autres raisons.
2° A l’appui de cette preuve, on en apporte une autre de la même sorte, et que l’on dit être aussi tirée de l’expérience. Elle consiste à envisager l'histoire, non en détail, mais en grand. Pour cela, on la divise en trois époques : théologique, métaphysique, scientifique. Or, on sait ce que valent de pareilles preuves. Quel est le système qui n’a pas cru trouver sa confirmation éclatante et irrécusable dans l’histoire? Y a-t-il une utopie, une conception paradoxale, une fantaisie absurde qui n'ait fait de son apparition sur la scène du monde le résultat d’une loi empruntée à l’histoire de l'humanité? Le positivisme ne fait ni plus ni moins que ce qu’ont fait avant lui le saint-simonisme, le fouriérisme et tant d’autres systèmes. Chaque école a pour elle l’histoire qu’elle fait, défait ou refait à sa guise. Rien n’est si facile, et celle-ci dépose complaisamment pour tous ceux qui veulent la consulter. Aussi chaque système a sa grande démonstration historique. 11 n’est donc pas étonnant que le positivisme ait la sienne. Mais l’histoire ainsi conçue, c’est l’histoire superficielle, systématique et fausse. Elle s’adresse aux ignorants qui sont le grand nombre et aux esprits légers. La véritable histoire est moins complaisante et plus récalcitrante; ce que le système a élevé, elle le détruit avec encore plus de facilité.
Si l’on veut appliquer, en effet, la critique à ces divisions, on voit combien elles sont arbitraires et vaines. Est-il vrai que l’histoire du monde ait marché dans le sens que veut la philosophie positiviste, que des dogmes l’esprit humain soit allé aux systèmes, et des systèmes aux purs résultats de la science positive? Les premiers ont-ils cédé la place aux seconds, qui eux-mêmes se sont retirés devant les découvertes de la science? Nullement. Ce que montre l’histoire, ce sont les religions s’épurant et se perfectionnant, mais coexistant avec les systèmes, et ceux-ci continuant à se développer en même temps que se multiplient les recherches scientifiques. Il y a une action incessante et réciproque, mais jamais de substitution ou de remplacement définitif.
De ces grands acteurs, aucun n’a disparu de la scène du monde, ni cédé sa place à l’autre ou aux autres. C’est donc
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un démenti que l’on reçoit de l’histoire, non une preuve. La religion s’en va, dit-on, et la métaphysique aussi; la science seule s’établit sur leurs ruines. Voilà ce qu’on répète. Cela est-il comme on le dit? Non. Tout au plus peuton , dans le moment actuel , signaler un affaiblissement dans les croyances et un point d’arrêt dans la production dos systèmes. Or, cela s’est vu à toutes les époques de scepticisme et de positivisme. Mais toujours celles-ci ont été suivies d’une renaissance. Qui vous dit qu’il ne sera pas de même de la nôtre? L'analogie l’indique. Pour affirmer le contraire, il faut non plus interroger le passé, mais s’emparer de l’avenir, se faire non plus historien, mais prophète. On invoque la loi de l'esprit humain; cette loi qu’il aurait fallu démontrer, elle est contraire. Toujours est-il qu’il faut en revenir à l’argument intrinsèque. Quant à la double preuve qu’on apporte, elle est aussi peu solide que superficielle et peu scientifique. On ne peut y voir qu’une seule chose : le système qui s’affirme lui-même et qui se donne le plaisir de se faire une histoire à son profit, et de se promettre un avenir que personne ne peut lui disputer.
S’il est une loi qui soit bien celle de l’esprit humain et que l’histoire assurément ne dément pas, c’est celle que nous avons dite, et non celle qu’on érige en axiome. En tout cas, que devient la démonstration? Elle se réduit : 1° au vieil argument du scepticisme qui, de tout temps, a nié la possibilité de la métaphysique, sauf à avoir la sienne; 2° à l’argument historique résumé faux et arbitraire du passé, anticipation de l’avenir, et aboutissant à une prophétie. Ce sont là, il faut l’avouer, des raisons peu posi-
fj vûq
QUESTION III
Le positivisme qui nie la métaphysique a lui-même sa métaphysique. — Ses contradictions à ce sujet.
Une autre pierre de touche pour reconnaître la fausseté d’un système, c’est que lui-même soit forcé d’abandonner son principe dans la pratique, et qu’il le contredise par son propre exemple. C’est ce qu’il est aisé de faire voir pour le positivisme.
Lui-même, en effet, ne peut pas ne pas agiter ces questions que d’abord il rejette; il les résout à sa manière, mais il les résout. En d’autres termes, lui-même a sa métaphysique. Il est vrai qu’il ne l’a pas faite; c’est un vieil héritage qui remonte à des siècles; et s’il ajoute quelques idées nouvelles empruntées aux derniers résultats des sciences, il y met peu du sien. Mais enfin, il a sa réponse à toutes ces questions tant do fois agitées par les philosophes et les métaphysiciens de toutes les écoles. Qu’on en cite une seule, vraiment importante, sur laquelle il n’ait pas son opinion toute faite et sa réponse toute prête. C’est là sa grandeur, si l’on veut, et le secret de l’influence qu’il exerce sur ses adhérents et ses disciples. Il n’en est pas moins en contradiction avec lui-même et avec son principe, qui lui commande de ne rien penser de ces choses interdites à la science.
Ses réponses, si l'on veut, sont négatives ; elles n’en sont pas moins des réponses. Il y a plus, comme il affirme le contraire de ce qu’elles nient, par là, il est très-positif et très-dogmatique. Ce sont bien des solutions aux problèmes métaphysiques agités de tout temps par les philosophes. Lui-même combat d’autres solutions qui lui sont opposées; il mêle sans cesse sa pol unique à sa théorie, et sa théorie sert de base à sa polémique.
Ainsi, les partisans de ce système vous diront qu’ils ne veulent rien savoir du commencement et de la fin des choses. Mais ils déclarent que le monde est éternel. Recourir à une cause première est inutilo, et, selon eux, cette cause n’existe pas. Tout s’explique par des lois primordiales et immuables. Admettre une cause première de tout ce qui existe leur paraît superflu; ils la rejettent comme une hypothèse que la science désavoue et dont elle n’a nul besoin. Ils donnent pour origine au monde et à tous les êtres qui le remplissent la matière et les forces qui l’animent. Ils appellent cela ne rien dire des principes et des origines. Ils avaient banni la substance, la voilà qui reparaît; c’est la matière elle-même dont les combinaisons forment la substance des êtres. L’esprit seul à leurs yeux n’est pas une substance. A cette matière, ils attribuent la force et des forces qui résident dans les éléments; elle a des propriétés
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innées. Et ils se moquent des formes substantielles! Ils qualifient do propriétés occultes la force vitalo et le principe vital. Mais ils donnent cette force aux molécules ellesmêmes et à la combinaison de ccs éléments. Le problomo des essences leur parait digne do la scholastique; ils no voient pas qu’ils le renouvellent en prenant part à la grande querelle qui divise aujourd’hui les naturalistes au sujet des espèces.
Ils nient la création et ils admettent une transformation incessante des êtres et des espèces en vertu de la loi du développement et du progrès. Toutes ces lois sont immanentes à la matière dont ils ne sont que des combinaisons. Ces lois sont fatales, immuables, éternelles. — Ils ne veulent pas que le monde soit le résultat d’un dessein ou d’uno pensée préconçue; ils bannissent partout les causes finales de la création; mais ailleurs ils parlent avec enthousiasme de l'harmonie du monde. Qui ne voit quo tout cela c’est faire do la métaphysique ? S’il n'en est ainsi, que faisaient Thaïes, Pythagore, Héraclite, Démocrite, Epicure, et, à une époque plus récente, Diderot, Helvétius et les encyclopédistes? — Quand, passant du règne inorganique au règne organique, ils arrivent à considérer les êtres vivants, on croit qu'ils no s’occuperont que des phénomènes do la vie et de ses lois. Mais non; ils affirment que la vio est le résultat do la matière organisée et de ses forces. Dites quo vous en doutez, ils vont vous déclarer la guerre et vous traiter do métaphysicien subtil, vouo au culte des entités, car vous croyez à un principe qui donne à la matière elle-même sa forme, qui l’anime et la vivifie. Eux savent, à n’en pas douter, quo la vie est le résultat de la matière organisée et do ses forces, qui sont des propriétés do la matière elle-même. Ainsi la vie est l 'effet, la matière la cause. Et cependant on a promis de ne rien préjuger sur la matière ni sur lo principe do la vie et do no s’occuper que des phénomènes. On l’a promis, mais on l’a vite oublié. — Enfin, quand on arriveà l’homme, continuant le système métaphysique en vertu duquel tout s’explique par la matière et ses forces, on déclare que tous les phénomènes de la vie, ceux de la vie intellectuelle et morale, la pensée, la volonté, etc., sont des effets de la ma-
tière organisée, des propriétés de la matière cérébrale, des fonctions du cerveau et de la masse nerveuse. La question de Trime est toute métaphysique, et on ne devait pas la débattre; la voilà résolue. C'est qu’apparemment ce n'était pas la question, mais la chose qu’on voulait exclure. Osez contester la solution, insinuez qu'il se pourrait qu’un autre principe de la vie et de la pensée fût nécessaire pour animer les organes et imprimer au corps lui-même son action, parlez d’une cause libre, qui se sent libre, qui se sert du corps, elle étant la vraie cause, lui l'instrument, votre opinion sera qualifiée de vieille invention métaphysique qui a fait son temps. L'âme est une entité; tout s’explique par le jeu des organes dont les facultés ne sont que des fonctions. — Les faits bien étudiés se prêtent-ilsà ces conclusions? On pourraity regarder de plus près. Mais le savant ne se perd pas dans ces subtiles analyses; il proclame le cerveau et la masse encéphalique la cause véritable de la pensée et de ses phénomènes. De sorte que c’est la métaphysique, une fausse métaphysique qui empêche qu'on n’étudie sérieusement les faits euxmêmes avant qu’on les explique. On n’étudiera que les faits et les lois, dit-on; on proscrira les causes et les hypothèses. Et ici ce sont les faits qu'on oublie, qu’on met de côté ou qu’on torture et qu’on dénature pour donner raison à une grossière métaphysique, celle qui veut que la matière et ses forces expliquent l’univers et l’homme, la vie dans toutes ses manifestations, là même où éclate l’action d’une cause ou d’une force intelligente et libre! Quoi qu’il en soit, c’est bien ici la métaphysique qui non-seulement réparait, mais qui partout ravage le champ des faits, s’installe à leur place et leur commande; c’est elle qui aveugle le savant et lui dicte ses arrêts, faussant à la fois la méthode et les résultats. Mais poursuivons.
On a déclaré la guerre aux causes finales. Or, déjà dans la nature organique, on est obligé de s’en servir et on avoue que souvent la nature semble agir comme s'il y avait en elle quelque dessein. Ce comme si introduit dans la méthode elle-même une certaine direction conforme à ce préjugé métaphysique et antiscientifique. Mais l’homme, au moins, agit d’après un dessein, car il a une volonté, et celle-
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ci se propose un but qui devient son motif et sa règle. Que faire? Il faut bien réintégrer ici la cause finale au moins pour les actions humaines.
Ainsi reparaît cette question exclue de la science, de la cause et de la fin intentionnelle des êtres : Que doit se proposer l’homme dans ses actions? Quels devoirs résultent de sa nature et de ses rapports ? Les devoirs que l’homme doit remplir comme homme et comme membre de diverses associations, de la famille, de l'Etat, de l’humanité, etc., sontautant de fonctions, de fins qui lui sont assignées, sans compter la fin suprême de l’humanité, à laquelle se rapportent toutes les autres fins et qui les résume. Car elle aussi la société humaine prise en général a sa fin vers laquelle elle tend et qui explique ses progrès. Mais tout cela est en parfaite et flagrante contradition avec le principe qui défend de s’occuper des fins, ou causes finales, comme étrangères à la science. Celle-ci n’a qu’à s’occuper des faits et des lois ; elle doit laisser les faits se dérouler et se succéder, suivre leur cours fatal et régulier.
Je n’en finirais pas si je voulais signaler d’autres contradictions non moins évidentes, demander compte de tant de phrases éloquentes ou pompeuses sur l'idéal de l’humanité, sa destination actuelle et future, le rôle de chacun de ses membres, celui des peuples, des gouvernements, etc., etc.
Je m’arrête, et, sans examiner ce que sont les solutions données à ces problèmes, j’ai droit de dire que ce sont là autant do réponses aux questions métaphysiques sur l’essence, la cause, la substance, la fin ou la destinée des êtres, de l’homme et de l’humanité, questions toutes proscrites au début, et déclarées insolubles. Ces solutions sont affirmées non pas même avec réserve, comme douteuses ou probables, mais comme certaines. Leur ensemble forme tout un système, autant d’articles du Credo positiviste. C’est un catéchisme nouveau, à mettre à la place de l’ancien. Lui-même n’est-il pas fort ancien ? C’est un point d’histoire de la philosophie à décider. La seule chose que nous avions à démontrer, c’est que ce système est en contradiction avec lui-même et avec son principe.
Qu’est-ce, en efftt, que tout cela, sinon manquer à son
programme et faire de la métaphysique, après avoir dit qu’on n’en ferait pas? Quand ou est entré soi-même dans cette voie et qu’on l’a parcourue tout entière, est-on bien %-enu à dire que ces recherches sont vaines et chimériques? Encore serait-il bien de convenir que l’on a pu se tromper soi-même dans ces solutions trop hardies si l’on ne voitpas qu'on ne fait que tourner dans les vieilles ornières où d’autres se sont traînés et peut-être égarés. C’est trop exiger d’un système qu’il fasse cet aveu.
Mais ne pourrait-on pas appliquer ici ce que Platon dit des sceptiques : * Impuissants qu’ils sont à ne pas mêler « dans leurs discours les idées et les mots qu’ils devraient « écarter, de manière qu’ils n’ont besoin de personne pour * les réfuter, mais, comme on dit, logent chez eux l’ennemi « et le contradicteur [le Sophiste ) ; » ou répéter le mot de Pascal : « Contradiction est mauvaise marque de vérité »? [Pensées.)
QUESTION IV
De la métbode positiviste, des divergences d’opinion dont elle est l’objet et de ses équivoques.
En inscrivant sur son drapeau : Méthode expérimentale, le positivisme espère rallier à lui tous les savants. Il croit avoir pour lui tous les hommes libres de préjugés, pour lesquels la science seule fait autorité. Par là, il prétend en finir avec les dogmes et avec les systèmes.
Il est loin pourtant d’avoir mis fin aux débats que soulève la méthode entre les savants.
Les positivistes eux-mêmes ne sont pas d’accord entre eux sur la manière d’appliquer leur méthode. Nous nous bornerons à éclaircir quelques malentendus et à préciser les points sur lesquels régnent encore aujourd’hui l’équivoque et la confusion.
1° La méthode expérimentale peut-elle s'appliquer à toutes les sciences, aux mathématiques, comme aux sciences physiques et naturelles? Pour les sciences exactes, on a toujours admis une méthode rationnelle distincte de la méthode expérimentale et où se fait remarquer la puissanco
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du raisonnement à priori. Si l’expérience y confirme les vérités que découvre ou démontre la raison, celle-ci y a toujours joué le rôle principal. Le procédé à priori a gardé le pas sur le procédé à posteriori ou expérimental. En cela, ces sciences sont jugées indépendantes do l’expérience. Les savants eux-mêmes l’ont cru jusqu’ici. Est-ce un préjugé dont ils doivent revenir? Le positivisme l’affirme. Pourêtro positiviste, il faut nettement l’affirmer avec lui, car, il le déclare formellement, cette méthode elle-même rentre dans l'observation et l’expérience; les sciences exactes qui emploient la démonstration sont au fond des sciences expérimentales comme les autres. Elles n’en diffèrent que par le degré d’asbtraction, comme étant plussimpleset plus générales. Mais , quoiqu'abstraites, toutes les vérités qu'elles démontrent ou d'où elles partent ne sont que des faits généralisés, des inductions ou des déductions dont la base est l'expérience.
Voilà ce que dit le positivisme. Mais, pour être son historien fidèle, il faut ajouterqu’il ne paraît pas avoir produit des raisons suffisamment convaincantes. Ses adversaires parmi les philosophes tiennent bon et ne se sont pas rendus. Il est des savants, et des plus éminents, qui ne sont pas non plus de cet avis, et qui tiennent pour la méthode à priori. Le débat donc subsiste, adhuc sub judice lis est. Le positivisme n’a pu encore aux yeux de tous réaliser son équation de la méthode scientifique et de la méthode expérimentale.
2° Les sciences physiques et naturelles, peuvent-elles se passer tout à fait du procédé à priori? L’hypothèse n’y joue-t-elle pas un rôle secondaire, mais indispensable? L’expérience elle-même n’est-elle pas sans cesse guidée par des principes empruntés à la raison ? Ni ces suppositions ni ces principes ne doivent usurper la place des faits, et décider des vérités, mais ne servent-ils pas à les découvrir? Le positivisme doit le nier ou il doit montrer comment ces principes et ces hypothèses sont eux -mêmes sortis de l’expérience. Il s’efforce de le faire et s’y emploie de son mieux; mais il ne paraît pas non plus y avoir réussi. Il n’a guère convaincu que ses adeptes. Des savants du premier
ordre, précisément des inventeurs, quoique non métaphysiciens, résistent et proclament eux-mêmes la nécessité des notions à priori dans la méthode expérimentale.
3° Si des sciences qui ont pour objet les phénomènes de l’ordre physique ou naturel on passe à celles qui s’occupent des faits et des vérités de l’ordre intellectuel et moral, on ne peut pas ne pas remarquer certaines divergences d’opinion entre les positivistes relativement à la méthode ellemême. Ce point surtout mérite d'être éclairci; car il est d’une importance capitale. On nous permettra de nous y arrêter et d'insister fortement afin de ne laisser subsister aucune équivoque.
Les faits moraux ou de la pensée, les actes de l’esprit et ses opérations, les facultés mentales, voilà des faits, et sans do’ute de la plus haute importance. Sans eux, les sciences morales n’existent pas ou ne reposent que sur une base hypothétique. Eh bien! tous ces faits relatifs à la nature intellectuelle et morale de l'homme s’observent-ils de la même manière et par la même faculté que les faits relatifs aux corps ou aux objets du monde extérieur? Est-ce par les sens et les instruments dont on se sert pour augmenter leur portée qu’on doit les observer, les constater, les analyser, les décomposer, les recomposer, les comparer, saisir leurs rapports, leurs ressemblances et leurs différences, étudier leur mode constant et régulier d’action et leurs conditions d’exercice, découvrir les lois qui les régissent? De même que c'est avec ses yeux et ses mains que l’on observe, que l’on soumet à l’expérience un phénomène physique, la pesanteur, la chaleur, l’électricité, la lumière, est-ce aussi avec ses mains et ses yeux qu’on observe ou qu’on expérimente quand il s'agit de l’un de ces faits dont nous avons parlé? Comme on étudie un minéral, une plante, la structure du corps humain, en appliquant ses sens à ces objets, étudie-t-on de même une faculté mentale, la mémoire, l’imagination, la raison, ou le raisonnement, une idée, un jugement, etc. ?
Le savant lui-même qui ne s’occupe pas de ces faits n’a pas le droit ici de se taire ou de dire que cela ne le regarde pas. Si, par une modestie peut-être dédaigneuse, ou par tout autre motif, il soutenait qu’il n’a pas à s'expliquer là-
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dessus, qu’il n’a pas ou ne veut pas avoir d'avis et qu’en tout cas il garde le sien pour lui, cela ne serait ni vrai ni franc. Car si, d’autre part, il dit et répète qu’il n’y a pas d’autre méthode légitime que celle qu’il emploie, qu’elle seule est la méthode scientifique et que toute autre méthode est hypothétique et vaine, il dit précisément ce qu’il prétendait ne pas dire, et il affirme ce qu'il ne voulait pas décider. Il nie cette méthode qu’il dit ne pas connaître et dont il ne vaut pas s’occuper; il la nie en l’excluant de la science. On conçoit donc notre inquiétude et notre perplexité, et aussi notre insistance, qui n’a de notre part rien d’inquisitorial. Notre motif et notre but sont de dissiper une équivoque et d’éclaircir un point pour nous d’une importance souveraine. Est-il vrai que la méthode scientifique soit tout entière la méthode d’observation par les sens, celle qu’emploient l’astronome, le physicien, le chimiste, le naturaliste ? Cette méthode doit-elle être aussi employée dans l’étude de l’homme intellectuel et moral, dans cette science qui s’appelle biologie et qui so continue parla sociologie ? Cette étude, jusqu’ici dévolue aux philosophes, aux métaphysiciens, ou aux psychologues, aux moralistes, etc., est-elle oui ou non une étude scientifique? ou les naturalistes, les physiciens, les chimistes et les astronomes ont-ils le monopole de l’expérience qui seule fait la science? La philosophie qui emploie cet autre mode d’observation et d’expérience qui se fait par la conscience doit-elle être considérée comme étant en dehors de la science par cela même qu’elle emploie un procédé qui n’est pas physique, mais, dit-on, métaphysique, qui, par conséquent, n’a rien de commun avec les procédés véritablement scientifiques?
Quand on proclame très-haut comme un dogme scientifique cette formule : la science se fait par l'expérience, on doit en expliquer le sens. Savants, professeurs, écrivains, orateurs doivent sortir du vague où ils se tiennent, se prononcer nettement et ne pas se cacher derrière une équivoque.
Sur ce point, je le répète, les positivistes sont divisés. Les uns n’admettent que l’observation des sens ; les autres y ajoutent la conscience; mais ils transportent dans l’étude de l’âme toutes les habitudes de l’observation externe. Sous
prétexte de psychologie, ils font de la physiologie, de la chimie, de la mécanique. (V. suprà, p. 57 .) En cela donc ils se rapprochent et au fond la méthode est la même. Quant au vrai positivisme, il est très-clair et très-net sur ce point. Il déclare que la méthode expérimentale n'admet pas d’autre source d’information que le témoignage des sens. C’est par les sens que nous savons tout ce que nous pouvons savoir de la réalité. Le raisonnement ne fait qu’abstraire, ou généraliser les données des sens, ou en déduire ce qu’elles contiennent à l’origine. C’est donc par les sens et par l’observation sensible que doit se faire la science de la vie, celle des faits de l’ordre intellectuel et moral, comme celle des faits physiques, chimiques, etc. Le même mode d’expérimentation doit s’y appliquer. Ils en di lièrent non en nature, mais par leur plus grande complication. Et c’est parce qu'on ne l’a pas fait jusqu’à présent, que les sciences morales, ou biologiques et sociologiques , sont restées en arrière des sciences physiques, retardées ou empêchées qu’elles étaient par les procédés métaphysiques. La psychologie elle-même, qui emploie l’observation intérieure, n’est pas une science. Elle n’est qu’une branche ou un rejeton de la métaphysique qui a fait son temps. La vraie science de l’homme, la biologie, a pour base l’anatomie et la physiologie. C’est uniquement dans les organes, par l’étude des organes, que doit se faire la science de l’homme, base de toutes les sciences morales. Le cerveau et ses dépendances, ou le système nerveux, doit livrer le secret de l’homme moral ou intellectuel tout entier. Le reste est hypothétique et chimérique.
Ceci au moins est clair et positif. La question ramenée à ses véritables termes peut être traitée et discutée.
QUESTION V
De l’étude du cerveau et du système nerveux comme base de la méthode positiviste.
Nous croyons pouvoir mettre au défi le positivisme de montrer comment, avec cette méthode, on parvient à connaître un seul fait, une seule loi de l’ordre intellectuel et moral, com-
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ment, en faisant usage des procédés et des instruments dont le savant dispose pour étudier les objets sensibles, on peut réussir à observer et à soumettre au contrôle de l’expérience les phénomènes de la pensée, les opérations de l’intelligence et de la volonté, les faits de la sensibilité, comment on obtient une notion claire, exacte et précise des facultés humaines, de leur nature, de leurs conditions d'exercice, do leurs fonctions et de leurs rapports, etc.
Le savant, dit-on, les étudie dans les organes. Mais où voit-on la pensée dans les organes? L’organe de la pensée, c’est le cerveau. Qui a vu dans le cerveau ou dans le système nerveux un seul des actes de l’esprit? En étudiant le cerveau, on étudie les conditions matérielles ou organiques des faits de la pensée, mais non ces faits eux-mêmes. Pas un seul ne s’y montre et ne s’y voit. Il n’en est pas un qui se soit rencontré jusqu’ici sous le scalpel de l’observateur le plus patient et le plus sagace. On a donc beau répéter : « C’est dans le cerveau qu’on étudie la pensée, » cela est faux. Ce qui est vrai, c’est que depuis qu’on étudie cet organe, depuis Hippocrate, Aristote et Galien, aucun des phénomènes de la pensée n’a été découvert par cette méthode. Espère-t-on faire mieux ? Qu’on le fasse ; mais on ne le tente même pas. On se borne à dire et à répéter que c’est le cerveau qui pense, ce qui est non pas seulement préjuger la question, mais la changer. Car il ne s’agit pas de savoir quelle est la cause ou le principe de la pensée, et si c’est le cerveau qui la produit, mais bien de déterminer scientifiquement ce qu’est la pensée elle-même, ce que sont tous ces faits qui s’y rapportent : sensations, affections, passions, actes de l’esprit, facultés, etc.
On répète, et avec raison, ce sont les faits qu’il faut d’abord observer et connaître. Or, ce sont là aussi des faits, et il faut les connaître avant de rechercher quelles sont leurs conditions organiques. Autrement, vous manquez à votre méthode et vous la violez en annonçant que vous allez la suivre. Faites voir comment on observe et on connaît ces faits en étudiant le cerveau et ses dépendances. Montrez-nous leur forme, leur poids, leur couleur, leur nombre, etc. Mais, non, je le répète, pas un seul des faits
dont il s’agit ne s’aperçoit et ne se constate de cette façon et par ces procédés. Quand on interroge sur eux le cerveau, le cerveau est muet. Et pourtant, c’est dans ce livre que l'on prétend savoir lire. Ce livre, il est plein de caractères qu’il serait curieux et important de pouvoir déchiffrer, car c’est lui qui renferme le secret de la pensée et de toutes les opérations de l’esprit. Là s'élaborent ces étonnantes mer- • veilles du génie humain dans les arts, dans les sciences et partout où ce génie se déploie. Eh bien ! ce livre, -il est fermé pour l'observateur qui le regarde à l'intérieur comme à la surface. Tous ses caractères sont pour lui autant d’hiéroglyphes cent fois plus inintelligibles et indéchiffrables que ceux qui couvrent les monuments d’Egypte. Observez avec soin toutes les parties du cerveau, examinez avec attention toutes ses circonvolutions, découpez-le ou déplissez-le, interrogez toutes ces fibres de la matière grise ou de la matière blanche, pesez, mesurez, analysez. Que voyez-vous? Pas même la plus petite trace d’une opération de l’esprit.
Il y a plus ; pénétrez à l’intérieur, visitez avec soin l’organe ou ses organes, attachez-vous à chaque portion comme à l’ensemble de cette machine si savante et si admirablement compliquée. Quand vous aurez vu, touché, regardé attentivement, rien, absolument rien ne vous sera connu de la nature des faits qui se produisent dans cette partie du corps humain qui est le siège ou le théâtre de la pensée ; vous ne saurez rien du drame intérieur qui s’y joue. Pas un des acteurs ne se sera montré à vous et ne vous aura dit son nom, ne vous aura révélé un seul mot de son rêle. Tout cela est obscur, muet et s'obstine à garder son secret. Admettez, si vous voulez, avec Gall et son école, qu’à chaque partie du cerveau est attachée une faculté, une fonction, une inclination spéciale ou une force, comme il dit, je le veux bien ; mais la faculté, la force elle-même, qu’est-elle ? C’est elle qu’il faudrait avant tout connaître? C’est elle qu’il faut d'abord saisir, puis décrire, analyser, comparer avec une autre et avec les autres, dont il faut connaître la loi et la fonction dans la vie intellectuelle et morale. Voilà ce que doit faire à son tour la biologie. Sans cela, vous n’avez rien. Vous n’ôtes pas même en état de découvrir le
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siège de cette faculté ni ses conditions organiques. Vous êtes même exposé à prendre telle faculté pour une autre et à éprouver, comme cela est arrivé à Gall, les plus mortifiantes mystifications. Mais, je le répète, pas un de ces faits, pas une de ces facultés ne se révèle à l’observateur le plus habile et le plus attentif, qui veut étudier ces faits avec sa méthode d’exploration et d’expérimentation sensible ou positiviste. Telle partie du cerveau est affectée à la mémoire, telle autre au jugement, une autre à l’imagination ou à la volonté. Très-bien ; mais d’abord, ditesnous, ou plutôt montrez-nous ce qu’est la mémoire, le jugement, le raisonnement, ce qu’est l’idée, ce que sont les différentes idées, les conceptions de l’intelligence humaine, etc. Le cerveau interrogé sur tout cela n’en dit absolument rien. Il y a plus, il se trouve qu’il n’y a aucun rapport, visible du moins, entre ce que l’anatomiste ou le physiologiste constate dans les faits relatifs à cet organe ou au système nerveux tout entier, et les faits d’autre sorte dont il s’agit et dont les faits visibles après tout ne sont que les conditions organiques et matérielles. Aussi, vous passeriez toute une éternité à contempler le cerveau humain et d’autres cerveaux, comme des crânes de toutes sortes, que vous n’en seriez pas plus avancé sur ce dont nous disons qu’il s’agit, sur la nature, les caractères et les véritables lois des phénomènes de l’ordre intellectuel et moral. Du livre que vous feuilletez et où vous croyez pouvoir lire, vous n’auriez pas épelé une syllabe; de la langue dont vous croyez posséder la clef, vous n’auriez pas pénétré le sens d’un seul de ses caractères. On aime à connaître la demeure des personnages célèbres (font on a entendu parler, surtout de ceux pour qui on a de la sympathie, qu’on vénère ou qu’on admire ; on se plaît à visiter les meubles de leur appartement, à connaître tout ce qui leur appartient ; mais on voudrait encore plus les voir eux-mêmes et contempler leur figure, avoir des détails sur leur caractère, leurs habitudes, les choses relatives à leur profession. Est-ce aux poètes et aux romanciers qu’il est donné de les connaître et de les décrire? Vous oubliez que c’est d’une science qu’il s’agit et que la science se fait à d’autres conditions.
Cela est refusé à l'observateur positiviste, s'il n’est qu’anatomiste ou physiologiste. Pour employer une comparaison qui a déjà, je crois, été faite, il n’est que le concierge de la maison qu’il fait visiter en l’absence du maître ; encore, ne connaît-il pas ce maître lui-même qu’il n’a jamais vu, je dis vu de ses yeux, ni touché de ses mains.
Il est des gens qui se contentent de peu. Si on leur montrait les organes de l’intelligence, ils se tiendraient pour satisfaits. Ce qu’ils savent par eux-mêmes de l’intelligence et de la pensée leur suffit ; ils n’aiment pas à s’embarquer, avec Platon, Aristote ou Descartes, sur l’océan sans rivages de la métaphysique, comme ils disent. Celle-ci et tout ce qui y a trait leur répugnent. Aussi, quand on leur aurait montré, nommé, désigné tous les organes affectés à l’esprit et à ses facultés, ils s’en retourneraient chez eux fort contents, ne demandant pas autre chose. Mais tous les esprits ne sont pas de même trempe. Il en est d’autres, en fort petit nombre, il est vrai, qui sont plus curieux ou autrement curieux. Ceux-ci veulent qu’on leur fasse faire ample et intime connaissance précisément avec ces faits que les autres dédaignent. Ces mômes facultés, et tous ces faits de l’esprit humain, dont on parle tant, ils veulent qu’on les observe et qu’on les étudie à fond et en détail, comme on fait pour les organes eux-mêmes; qu’on les distingue, qu’on les étudie sous toutes leurs faces, dans leurs vrais caractères, qu’on les compare, qu’on les classe, etc. Si Platon, Aristote ou Descartes se trompent à leur sujet, qu’on refasse à son tour leurs analyses, qu’on reprenne un à un et dans leur ensemble tous ces faits dont la biologie promet aussi de faire têt ou tard l’étude, comme elle le doit, mais sans beaucoup se hâter, et que tout cela le savant positiviste le fasse avec sa méthode.
Voilà ce qu’ils disent. Ce sont des gens incommodes, mais sérieux, qui ne se laissent pas payer de vaines promesses et qui surtout haïssent les équivoques.
Bref, c’est la machine et toujours la machine qu’on étudie sans vouloir, dit-on, s’occuper d’autre chose, parce que cette autre chose, c’est de la métaphysique. On va donc vous la démonter, en compter tous les rouages et
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tous les ressorts. Cela môme, y réussit-on ? Hélas ! euxmômes le savent. Mais, en attendant, ils ne vous apprennent absolument rien que ce que sait le vulgaire le plus ignorant des opérations intimes de la force intelligente qui anime cette machine, qui sent, qui pense, qui veut par son intermédiaire. C’est même, dit-on, la machine qui pense. Soit. Mais c’est trop se presser, car ce n’est pas en ce moment de cela qu’il s'agit. Il est de fait que pas une idée, pas une sensation, pas un acte de volonté n’apparait à l’observateur de cette machine, qu’aucun fait de ce genre n’est connu, décrit, analysé et sérieusement étudié dans sa nature et dans sa loi par cette méthode. J’en conclus que cela ne sé peut faire par cette méthode qui cependant se proclame la seule, la vraie méthode scientifique, et qu’il y en a une autre.
Si l’on en croit, en effet, la vieille métaphysique, il y aurait à cela une raison toute simple, c’est que l’on observe avec les sens, et que tout cela échappe aux sens et ne se révèle qu’à la conscience. Vous vous servez, dit-elle, d'une faculté quand il faut en employer une autre. Vous voulez voir et toucher ce qui no se voit ni se touche pas, et pourtant se voit et se connaît très-clairement et très-certainement par l’œil de l'esprit ouvert sur lui-même et qui s’appelle le sens intime ou la réflexion. Vous mettez un instrument d'acoustique à votre œil et un microscope ou uu télescope à votre oreille. Ce n'est pas ainsi, je pense, que vous faites quand vous appliquez votre méthode là où elle est légitime et compétente.
Voilà ce que dirait la métaphysique; elle pourrait bien n’avoir pas tout à fait tort. Mais nous oublions qu’elle a fait son temps et qu’elle ne doit plus être écoutée. Elle ne rend plus d’oracles; c’est au positivisme à faire entendre les siens.
■QUESTION VI
Dn procédé à priori on hypothétique dans la méthode positiviste. — Des emprunts du positivisme.
I. Ne pourrait-on pas dire que cette méthode qui prétend ne s’appuyer que sur l’expérience et qui rejette tout procédé à priori, suit elle-même souvent le procédé qu'elle condamne ? C’est ce qui lui arrive toutes les fois que n’ayant pas suffisamment étudié les faits de l’ordre intellectuel et moral, ou les ayant observés à travers le prisme trompeur du système positiviste, elle entreprend de les comparer avec les faits correspondants de l’organisme dans l’homme ou chez les animaux. La science des rapports du physique et du moral, voilà, on le sait, sa grande affaire. Cette préoccupation se remarque dans tous les travaux des écoles contemporaines. De telles recherches sont, sans doute, du plus haut intérêt; mais elles supposent comme première condition que l’on aura fait une analyse exacte, approfondie, complète des faits de la pensée et de tous les autres faits qui s’y rattachent ou qui appartiennent à la nature intellectuelle et morale de l’homme. Sans cela, la méthode que l’on suit est purement hypothétique; on marche en avant, mais à tâtons. C'est un aveugle qui en conduit un autre; tous deux vont cheminant sur le bord des précipices.
Or, qui pourrait dire qu'il en est autrement pour la plupart de ceux qui suivent cette méthode? A peine si l’on s’est enquis de ce qu’est la pensée, de la nature de ses opérations et de ses facultés, et l’on se hâte d’étudier le cerveau. On le dissèque, on le pèse, on mesure son volume, on le compare à d'autres cerveaux, on compte ses circonvolutions, on interroge chacune de ses fibres et celles du système nerveux. On compare des crânes à d'autres crânes. On interroge les ossements et on sonde les cavernes. D’autre part, on prend les idiomes et les faits de l’histoire, on étudie les races, les religions, les mythes et les grandes époques de l'humanité. Tout cela est d’un haut intérêt sans
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doute, et l’on ne peut que louer les savants qui se livrent à ces recherches. Mais cela suppose qu'ils ont entrepris et mené à bonne fin un premier travail, que le secret de la pensée et des opérations intellectuelles leur a été dévoilé. Peut-on dire que cette tâche ait été suffisamment remplie par leâ métaphysiciens ou les psychologues de cette école ? Eux-mêmes ne se sont-ils pas trompés? N’ont-ils pas été dupes des préjugés métaphysiques qui avaient cours dans les écoles antérieures? Ne dit-on pas bien haut que toute cette science de l’homme intellectuel et moral est à refaire?
S'il en est ainsi, tant qu’elle ne sera pas faite et bien faite, le procédé que l’on suit est de ceux que Bacon appelle une anticipation (anticipatio naturæ, IVou. Orgr.). Autrement on ne peut que sourire et se demander si c’était bien la peine de proscrire avec tant d’éclat une méthode que l’on suit soi-même et qui n’est autre que le procédé hypothétique ou à priori.
II. Un autre fait curieux à constater et qui ne peut échapper à l’observateur le moins impartial et le moins attentif, ce sont les emprunts que le positivisme fait à la méthode contraire.
Et, en effet, quelque dédain que l’on professe pour cette science de l’homme moral ou de l’esprit appelée psychologie qui se fait par la conscience ou par la réflexion, on est condamné à recourir sans cesse à ce qu’ollc enseigne des sensations, des passions , des idées, des actes de l’esprit et de ses facultés, comme des principales notions de l’entendement humain. On s’enquiert alors de ce qu’a émis sur ces sortes de sujets quelque auteur ancien ou récent. Rarement ce sera Descartes ou Platon, mais très-souvent Bacon, Hobbes, Gassendi ou Locke et Condillac, Helvétius, Hume ou quelque autre. Il le faut bien, car on est sans cesse ramené vers ces faits; on les rencontre partout sur son chemin. Le positivisme doit avoir son idéologie qui doit remplacer la métaphysique ; comme il doit avoir sa logique, sa morale, son droit naturel, sa politique, son esthétique, sa philosophie du langage. S’il n’a- point et ne peut pas avoir de théodicée, il a non-seulement ses dogmes, qui la remplacent, mais une analyse et une critique des
idées fausses et des sentiments qui mènent à croire en Dieu. Or, dans toutes ces parties du système interviennent sans cesse les faits de la pensée et de l'ordre moral. En logique, il lui faut être non-seulement logicien, mais aussi psychologue; il le faut, pour parler des formes diverses de la pensée, des idées, du jugement et du raisonnement, de la nature et des sources de nos erreurs, de la légitimité et de la portée de nos connaissances, de la manière de diriger nos facultés, etc. La science du langage, avec ce que la logique lui montre des liens de la pensée et du discours, reproduit les principaux actes de l’esprit. Dans la morale, qui tout entière roule sur nos actions et leurs mobiles, on ne peut se dispenser de s’étendre sur les penchants, les inclinations, de parler du libre arbitre et de la volonté, de l’idée qui doit lui servir de règle, etc. En sociologie, comment traiter de la société et de ses membres, de leurs droits, de leurs devoirs, sans décrire les instincts et les sentiments qui font de l’homme un être sociable, et même sans approfondir cette qualité d'être libre qui lui confère toutes ses prérogatives? On ne peut non plus s’abstenir tout à fait d’approfondir ces notions du droit, du juste et de l’injuste, et de remuer tous ces sujets, sur lesquels ont tant disputé les métaphysiciens ou les moralistes de la Grèce et de Rome, et ceux des siècles modernes, voisins de nous ou contemporains. Que faire, alors? Le positiviste est obligé de refaire lui-même et à nouveau toutes ces analyses, et encore, pour n’avoir pas l'air trop dogmatique, d’v joindre la discussion. Il le faudrait pour l’honneur et la solidité de sa doctrine. En général, il n’aime pas à débattre ces subtilités; les faits eux -mêmes ici lui paraissent subtils. Il leur préfère d’autres faits plus conformes à sa méthode. Pour ceux-ci, quand il en parle, il se borne à des généralités où, soit dans les analyses, soit dans Id théorie, il ne se montre pas trèsoriginal On le voit trop, refaire cette science n’est pas son affaire, et ne parait pas être son ambition. S’adressera-t-il à d’autres savants? Le savant ici, c’est l'anatomiste et le physiologiste. Mais ceux-ci, à leur tour, ont d’autres soucis et d’autres occupations. Trop de grands travaux leur sont tombés sur les bras, où le savant est plus à l’aise et sur son
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terrain et qu’avec sa méthode il peut exécuter. Il s’agit pour eux de la détermination des conditions organiques ou matérielles de ces phénomènes. Ils disent que leur science n'a pas d’autre objet, que de cela seul elle s’occupe, en attendant qu’elle y ramène ces faits eux-mêmes et leurs lois, comme ils le promettent. — Cela n’empêche pas la philosophie positive de procéder à l’édification de tout le système et de le bâtir de toutes pièces. Avec cela, elle déclare qu’elle ne sort pas des faits et de leurs lois. C’est ainsi que se fait la science de l'homme dans la biologie par le positivisme. Pour la sociologie, elle aura d’autres auxiliaires, la philologie comparée , \’ histoire.
Qu’on observe cette méthode à l’œuvre dans ceux qui la professent et qui la suivent, on verra qu’il en est bien ainsi (1). On est riche ou on se dit riche en expériences sur l’homme physique; sur l’homme moral et intellectuel, on est pauvre et réduit à une extrême indigence. Alors, que fait-on ? D’abord, on promet de ramener plus tard les faits et les lois de l’hotnme moral aux faits et aux lois de la physique, de la chimie, etc. En attendant, on se contente de l’opinion vulgaire; mais, comme elle-même ne suffit pas, on en revient à ces subtiles analyses des faits de la pensée, telles que les ont faites les philosophes d’une certaine école. On croit pouvoir aussi s’en référer au langage, ce miroir de la pensée, dit-on, miroir faux et trompeur qui ne donne pas la pensée elle-même, car le langage est vague et confus, rempli d’équivoques et chargé de métaphores ou do termes impropres. N’importe, on s’en sert comme on se sert de l’histoire, miroir aussi de la pensée universelle, qui alors montre aussi tout ce que l’on veut. On fouille dans les fables de la mythologie ; on fait de l’ archéologie , de la philologie comparée; chacun d’annoncer et de vanter ses découvertes.
Encore une fois nous sommes loin de déprécier ces re-
(1) Notre critique s'applique surtout ici aux positivistes français. Quant au positivisme anglais, il y aurait beaucoup à dire sur la valeur des travaux psychologiques de ses représentants. Nous devons avouer que jusqu’ici nous n’y avons rien trouvé de bien neuf, oui n§ soit une répétition ou un commentaire des écrits de Hobbes, de Locke, de Berkeley, de Bentham, etc.
cherches; mais toujours est-il quo les faits eux-mêmes do la pensée, les conceptions de l’esprit et ses facultés, tout cela reste à étudier de nouveau et avec la méthode nouvelle qui devrait le faire pour ne pas manquer à ses promesses.
Mais le monument tarde à paraître. En attendant, on débite imperturbablement ce qu'ont dit, à peu près mot pour mot, les métaphysiciens des siècles passés, Démocrite, lié— raclite, les Sophistes, Épicure, Locke, Condillac, Helvétius. On y joint aussi ce qu’a dit Kant et même un peu Hégel. Tout cela se rajuste comme il peut au système; mais cela fait-il une science de l'esprit humain et de ses lois?
Ce n’était pas la peine d’afficher de si grandes prétentions à la nouveauté et à l'originalité, et de fonder une méthode qui devait produire de tels résultats.
Tous ces anciens systèmes qu’il fallait laisser dormir, à quoi bon les réveiller et les ressusciter? Ces vieux maîtres qui ont enseigné en d'autres temps à leurs disciples tant de choses absurdes ou fausses, jointes à tant de bagatelles, pourquoi leur rendre aujourd’hui la parole? A quoi bon exhumer pour les rendre à la lumière ces vieilles erreurs et ces vieilles hypothèses? Si on le fait, il faut au moins respecter les auteurs et ne pas tant non plus médire de leur méthode. Or, on répète jusqu’à leurs termes techniques, leurs maximes et leurs formules. Il eût mieux valu ne pas toucher à ces doctrines. Mais quand on n’a rien à soi, il est difficile de s’abstenir du bien d’autrui, surtout si ce bien aujourd’hui est à tous. La morale ne défend pas ces larcins qu’explique la nécessité. Celle-ci n’a pas de loi; c’est une excuse. Mais cela discrédito une méthode et fait tort au système.
III. Une observation importante vient confirmer ce qui précède.
La plupart des philosophes dont on emprunte les analyses n’étudiaient ni le cerveau ni le système nerveux. Plusieurs, quoique très-versés pour leur temps on anatomie et en physiologie, Aristote par exemple, no savaient pas môme que le cerveau fût l’organe et le siège de la pensée (Aristote la plaçait dans le coeur). Platon faisait du foie le miroir qui reflète les passions. Mêlant à l’observation des sens beau-
Masdhy^goglej
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coup de leur imagination, j’en conviens, ils faisaient làdessus bien des hypothèses; mais cela ne les a pas empêchés , en suivant la méthode d’observation intérieure ou de réflexion, de faire sur les phénomènes de la pensée et du monde moral d’assez belles découvertes. Le positivisme lui-même le reconnaît puisqu’il se les approprie quand elles ne contredisent pas son système. Ils n'en ont pas moins bien décrit ces mêmes facultés, ces passions, ces affections, ces idées et ces sentiments, cette volonté que l’on cherche à ramener à des faits physiques et que l’on prétend devoir être soumis aux procédés de l’observation sensible. Or, comment y sont-ils arrivés? précisément par cette méthode que l’on dit être contraire à la vraie méthode expérimentale et positive. C’est en suivant l’autre méthode, celle qu’on préconise, qu’ils se sont trompés. Car eux-mêmes aussi l’ont souvent employée. C’est ce qu’a fait Descartes dans son traité des passions qui est un traité de mécanique. De même quand il logeait l'âme dans la glande pinéale, il suivait une méthode analogue à celle de Gall et de Spurzheim observant les protubérances du crâne. Comment expliquer qu’ils aient si bien rencontré quand ils suivaient une route qui devait les égarer et qu’ils se soient égarés quand ils étaient sur le chemin qui conduit à la vérité? Il y a là un problème que n’a pas résolu le positivisme et qui ferait douter de l’efficacité et de la légitimité de sa méthode.
QUESTION VII
De quelques résultats de la méthode positiviste. — Le positivisme est-11 le matérialisme ?
Que le matérialisme résulte de cette méthode, c’est ce qui ne devrait être contesté par personne. Toujours le vieux système est sorti de cet axiome : Tout vient des sens; il n'y a de vrai que ce qui tombe sous les sens.
Je ne m’imposerai pas la tâche inutilo do le démontrer. Ce n’est pas non plus ici lo lieu de combattre ce système. Mais je veux dissiper encore quelques équivoques qu’on ne
rencontre pas sans étonnement dans la bouche ou sous la plume des partisans avoués ou secrets de la doctrine positiviste.
1° La science positiviste, dit-on, n'est ni matérialiste ni spiritualiste; elle poursuit sa route en dehors des systèmes, n’observant que les faits dont elle cherche à dégager les lois; elle ne préjuge rien des questions qui s’y rattachent. Aussi, quand elle étudie le cerveau et le système nerveux, elle laisse de côté la question de l’àme et du principe spirituel; c’est là un problème de métaphysique; elle l’abandonne aux métaphysiciens et aux théologiens qui agitent ces problèmes. La science s’occupe uniquement de déterminer les conditions matérielles des phénomènes intellectuels, sans rien décider sur leur principe.
Nous aimons à croire ce langage sincère. Jusqu’à quel point celui qui le tient peut-il se faire illusion à lui-même? C'est un problème psychologique que nous n’avons pas à résoudre. La logique seule doit être ici consultée. Voici sa réponse :
On a beau dire, d’un ton sévère et hautain, que la science poursuit sa route en dehors des systèmes, cela est faux : il y a un système contenu dans cette méthode. Exclure de la science tout fait qui ne s’observe pas par les sens et ne peut être soumis aux procédés d’observation et d’expérimentation sensible, déclarer étranger à la science ce qui ne peut être observé et constaté de cette manière et par cette méthode, c’est nier, au moins scientifiquement, sinon ces faits, leur nature spirituelle. On dit qu’on ne s’occupe pas des faits do l’ordre intellectuel et moral; mais on s’en occupe, au moins pour déterminer leurs conditions matérielles. Il est vrai qu’ainsi on ne les connaît pas, ou qu’on les connaît mal; maison croit les connaître assez pour affirmer qu’ils sont des propriétés de la substance cérébrale ou des fonctions du cerveau. Avec cela, on prétend n'ôtre pas matérialiste. Si le sujol n’était aussi grave, il y aurait de quoi sourire. On pose les prémisses, dont on laisse tirer la conséquence.
2° On varie un peu ce thème, et on dit : Nous ne sommes ni matérialistes ni spiritualistes. Qu’est-ce que la matière?
DU POSITIVISME
Qu’cst-ce l’esprit? Ces mots représentent des substances. Or, nous ne savons rien des substances. Le problème des substances, comme celui des causes, est en dehors de la science; il appartient à la métaphysique. On a donc tort de nous accuser do matérialisme. Nous professons ne lien savoir sur ces choses qui divisent entre eux les philosophes ou les métaphysiciens. Le matérialisme et le spiritualisme sont de vieux systèmes qui ont fait leur temps. Un des bienfaits du positivisme, c'est d’être venu mettre un terme à ces débats, fermer ces éternelles controverses qui roulent sur les substances et les causes. Les phénomènes et leurs lois, voilà tout ce que la science peut et doit connaître. Quand nous parlons nous-mêmes de la matière et de ses lois, nous ne faisons que généraliser les qualités que l'observation et l’expérience découvrent dans les êtres de la nature. La matière nous est aussi profondément inconnue que l’esprit.
Nous ne reviendrons pas sur ce qui a été dit plus haut sur ce sujet (Q. III). Mais nous voulons détruire l’équivoque cachée ici sous les mots et rétablir le vrai sens des termes qu’à dessein ou non on altère et on défigure.
Le matérialisme ne consiste pas à savoir ou non ce qu’est la matière, mais à nier que l'àme existe. Le nie-t-on? On le nie, puisqu’on affirme que la pensée, les facultés intellectuelles et morales, sont des propriétés de la matière organisée. Quand on dit que l’ârae n’est que l’ensemble des fonctions cérébrales, on affirme qu’elle est corporelle, ce qui équivaut sans doute à dire qu'elle n’est pas spirituelle. Professer cette doctrine -et oser dire qu’on n’est pas plus matérialiste que spiritualiste, c’est se moquer de ceux avec qui on discute. Un pareil abus des mots fait plus de tort qu’un aveu franc et net à ceux qui se croient obligés de recourir à ces artifices. Mais ce désaveu lui-même est à noter et n’est pas un des faits les moins curieux de l’histoire de ce système.
Vous dites que c’est le cerveau qui pense, que l’àme est une entité, un être métaphysique, inutile; que la pensée, comme la sensation, comme la volonté, est une propriété de la matière organisée. La matière non organisée ne
pense pas; organisée dans certaines conditions, elle pense. Ainsi s’expliquent chez tous les êtres les phénomènes et les lois de la pensée comme de la vie organique. Vous ajoutez qu’on peut affirmer tout cela, et n’êlre pas pour cela matérialiste; on croit rêver en lisant ces choses ou en les entendant dire. Se retrancher dans son ignorance des causes et des substances pour soutenir qu’on ne résout pas la question de l’immatérialité ou de la matérialité du principe pensant, cela mériterait de figurer dans les Provinciales.
La matière vous est inconnue dans ses éléments. Soit. Vous la connaissez cependant assez pour lui accorder certaines propriétés et lui en refuser d’autres; vous la savez douée du mouvement qui lui est inhérent, et vous niez son inertie. Vous savez qu’elle est animée et que la force n’en doit pas être séparée.
Mais si vous ignorez ce qu’est la matière, vous connaissez au moins les corps. Ceux-ci sont composés. Leurs éléments séparés ne pensent pas; combinés dans certaines conditions, ils pensent ou produisent la pensée. Voilà ce que vous dites. Et vous déclarez être étrangers à la question de l’âme et de l’esprit, et ne pas professer le matérialisme. Parler ainsi, c’est faire peu d’honneur. à la science qu’on représente, surtout au système qu’on professe et que l’on désavoue tout en l’énonçant aussi formellement.
11 est donc bien vrai que le positivisme, c’est le matérialisme; cela ne doit être une illusion pour personne. De plus, le principe admis, on voit se dérouler toutes les conséquences que la logique a toujours tirées du matérialisme; il ne peut en désavouer aucune. Ces conséquences, on les connaît, et il suffit de les rappeler. Les principales sont : 1° le scepticisme en spéculation; 2° le fatalisme et l’égoïsme en morale; 3° la négation du droit et de la liberté en législation et en politique; 4* l’ athéisme en religion.
DU POSITIVISME
QUESTION VIII
Coup d'œil sur les solutions données par le positivisme aux questions morales et sociales.
Mais ces conséquences, le positivisme se refuse à les admettre. Il les élude ou les renie. Il professe même hautement les maximes contraires. Il soutient que, sur la base positiviste, lui seul est en état de fonder la vraie morale comme la véritable science de l’homme et de la société. 11 a aussi un droit, une politique, une religion même et une esthétique à lui. Lui seul connaît la véritable histoire de V humanité. Il parvient ainsi à tromper les ignorants et les hommes qui raisonnent peu ou ne savent pas raisonner. À leurs yeux, il se pare des plus belles apparences. Il parle sans cesse des vertus et des vices, des devoirs et des droits de l’individu et de la société. Il se pose en défenseur de la liberté, et de toutes les libertés qu’il revendique avec énergie. Il veut dissiper les erreurs et les préjugés qui empêchent ou retardent le progrès en tout genre. Il annonce une ère nouvelle de régénération sociale et de bonheur pour l’humanité dont il se dit appelé à guérir les maux et à faire cesser les souffrances.
Nous ne pouvons examiner ici comment le positivisme s’y prend pour réaliser ce programme, ni voir ce qu’il y a sous ces mots et dans ces magnifiques promesses. Nous nous bornons à poser aux partisans de ce système quelques questions précises, en les priant d’y répondre, car, pour nous, elles forment autant d’énigmes et d’insolubles antinomies.
1° L’homme est tout entier le corps et ses organes; l’âme n’existe pas. Or, les organes sont dans un changement, un renouvellement perpétuel. L’intelligence humaine est soumise à toutes ces variations. Elle suit toutes les formes, toutes les modifications du cerveau et du crâne. Elle subit l’action des causes qui agissent à l’intérieur et à l’extérieur. Elle varie selon les races, le climat, le tempérament des individus, etc. Comment, avec cette diversité et cette va-
Habilité, peut-il y avoir quelque chose de fixe dans la vérité? Comment échapper au scepticisme?
2° Tous les actes do la volonté humaine sont déterminés par des lois fatales qui en règlent la succession, comme les lois qui régissent les phénomènes de la nature. Comment, avec ce déterminisme ou ce nécessitarisme (ce sont les mots dont on se sert), maintenir à l'homme sa responsabilité? comment môme lui reconnaître le caractère qui le distingue des autres êtres, la personnalité? (V. p. 80 )
L’homme obéit à ses penchants. Ceux-ci déterminent sa volonté. Il y a deux sortes de penchants, les uns personnels ou intéressés, les autres impersonnels ou désintéressés. La morale consiste à refouler les uns et à faire prédominer les autres. 1° Comment cela se peut-il si l'homme n’est pas libre? 2° Dans le cas d’opposition de ces penchants, pourquoi faut-il préférer les derniers aux premiers? Où est la loi qui l’ordonne et en fait un devoir, qui commande certains actes et en défend d'autres? Pourquoi faut-il obéir à cette loi? Comme toute loi elle est fatale et nécessaire; à quoi bon alors des conseils ou des préceptes?
Qu’est-ce que la conscience dont on parle et qu’on invoque sans cesse? Que signifie ce mot dans ce système? Que signifient l’obligation morale ou le devoir, la distinction du bien et du mal, du vice et de la vertu, l’approbation et la désapprobation, la sanction morale, le remords, etc.? Comment rendre compte de ces idées et de ces sentiments, en un mot fonder une morale sur ces deux bases, le fatalisme et Yégoïsme?
3° Que sera la science sociale à son tour, ou la sociologie? La société se compose d’individus. Si ces individus par euxmêmes ne sont pas libres, pourquoi le seraient-ils vivant en société? Le droit a sa source dans la liberté. La loi civile a pour objet le libre exercice des droits de chacun. L’homme, dans çe système, n'a que des besoins et des intérêts; il n’a pas de droits. Assurer à chacun la satisfaction de ses besoins, lui procurer la plus grande somme de jouissances ou de bien-être possible, tel doit être l’objet unique ou premier de la science sociale. C’est aussi le but de la loi et des institutions; mais la liberté civile ou politique n’a ancun rapport
nu POSITIVISME
avec ce principe; elle-même ne peut être qu'un moyen ou un accessoire. La souveraineté du but, la nécessité sociale, voilà la loi suprême; elle doit rendre légitimes tous les actes, excuser tous les moyens. La forme de gouvernement est aussi chose relative. Qu’elle soit monarchique, aristocratique ou démocratique, peu importe, pourvu que les membres de l’association vivent heureux et que leur bien-être soit assuré. Ce système s’arrange de toutes les formes de gouvernement, du despotisme d’un seul comme de toute autre forme. La dictature même y est fort naturelle comme étant le moyen de briser les obstacles ou les résistances qui s’opposent au progrès. Qu’est-ce donc que cette république ou cette démocratie dont on parle tant et dont on vante sans cesse les avantages? Pourquoi ce zèle à revendiquer la liberté des peuples et des individus? Quand on parle de liberté dans ce système, ce n'est qu’un mot qu’on prononce. Mais on connaît la puissance des mots; l’adepte doit savoir à quoi s'en tenir sur le sens qu’il doit y attacher. Le fait est que partout l’homme est esclave dans cette doctrine. Nulle part il n’est libre. Il n’a, et ne peut avoir, ni conserver, le gouvernement de lui-même que sa nature exclut ou ne comporte pas. La servitude de l'âme amène à sa suite toutes les autres servitudes.
4° L’éducation doit, dit-on, être changée et renouvelée, mais sur quelles bases? Je laisse de côté l’éducation intellectuelle ou l’instruction, pour n’envisager que l’éducation morale. Quel en sera le premier principe? Aura-t-ello pour but le gouvernement de soi-même? Nullement. L’homme par sa nature n'est pas libre; il doit rester dans une éternelle enfance.
L’être humain n’étant qu'une machine ou un automate, bien régler les mouvements de cette machine doit être toute la préoccupation de l’éducateur ou du maître. L'art d’élever les hommes doit ressembler à celui de cultiver les plantes ou de dresser un animal. Mais apprendre à se régler soi-même et à se perfectionner par son propre fait, à intervenir dans son éducation, à se façonner, souvent à se refaire ou à se corriger, à combattre ses mauvais penchants, à se donner de bonnes ou de meilleures habitudes, cela n’a
pas de sens dans la philosophie positive; ou, si on l’y trouve, est emprunté du système contraire. L’abdication de soimême est la première conséquence du principe.
Cette éducation apprendra-t-elle à l’homme à se dévouer pour ses semblables et à se sacrifier pour eus? lui dira-telle qu’il doit mourir volontairement pour sa patrie, s’immoler pour l’humanité, voler où le danger avec le devoir l’appelle? On le répète; mais tout le système enseigne et prêche le contraire. Former les hommes à soigner leur corps, à jouir le plus possible de la vie, à faire leur fortune le plus vite possible et par tous les moyens, voilà quelques-unes des fins qu’un être intelligent doit raisonnablement poursuivre d’après les principes qu’affiche hautement la philosophie positiviste. Il en est d’autres que je passe sous silence.
Croira-t-on répondre en çitant des exemples d’honnêteté, de probité et de dévouement chez des hommes qui partagent et professent ces doctrines? L’argument est nul aux yeux du psychologue et du logicien. Cela proute, comme on dit, que l'homme vaut mieux que le système. La bonté du naturel, une éducation et des habitudes contraires ont maintenu chez lui cette heureuse contradiction. Mais faites que ces causes n’existent pas, laissez le système agir seul, non contre-balancé ni retenu par cos causes, et vous le verrez produire ses véritables effets. Faites, ce qui est le cas le plus fréquent sans doute, qu’il trouve dans la nature humaine et dans les circonstances où elle se développe des auxiliaires et un milieu favorables, vous verrez alors un peu mieux si les faits répondent aux principes et si l’expérience confirme ce que dit la logique.
C’est ce que Cicéron exprime très-bien en jugeant la doctrine d’Epicure, qui fut à Rome le pendant de celle que nous réfutons (1). « Celui qui détache le souverain bien de la vertu, qui le mesure sur l’intérêt et non sur l’honnête, s’il est d’accord avec lui-même, et si la bonté du caractère
(1) Cum intérim, illis ailentibus, C. Amafanius cxtitit rîicens: cuius libris editis commuta multitudo contulit se ad eamdem potissimum disciplinam : sive auod erat cognitu porfacilis, sive quod invitabatur illecebris blandæ voluptatis. Post Amatanium autem, multi ejusdcm œmuli rationis inulta cum scnpsisscnt, Italiam toiam occupaverunt. (Cic., Tusc., IV, ni.)
DU PANTHÉISME
ne prévaut quelquefois, et non interdum bonitate naturæ vincatur, ne sera jamais ni ami, ni juste, ni généreux. Etre brave et croire que la douleur est le souverain mal, être tempérant et regarder la volupté comme le souverain bien, est une chimère qui ne peut se réaliser. » [De Off., 1, 11.)
Je n’examine pas ce qu’est dans le système positiviste la religion de l'humanité, l’esthétique, l’arf, conséquents à ce système. Ce qui précède rend cet examen inutile.
Le positivisme proteste, mais la logique est inflexible. Que le philosophe positiviste s’exerce à résoudre ces antinomies. S’il y réussit, il n'aura, certes, pas inauguré, comme il dit, uno nouvelle philosophie, mais, à coup sûr, il aura créé une logique nouvelle.
Comment s’explique le succès du positivisme et la faveur dont il jouit auprès d’un grand nombre d’esprits? Les circonstances suffisent. Lui-même s’annonce comme un phénomène social, et il l’est en effet. La grossièreté d’un système, la facilité avec laquelle on le saisit, et l’approbation des ignorants, paraissent aussi être de solides appuis.
Quod et facile ediscantur et ab indoctis probenlur id illi firmamenlum esse disciplinée putant.
On peut ajouter : Sive quod erat cognitu perfacilis, sive quod invitabat illecebris blandæ voluptatis. (Cic., Tusc., IV, ni.)