DU STYLE PHILOSOPHIQUE XXIX
La plus haute clarté du langage philosophique peut paraître obscure aux esprits qui ne comprennent qu’à l’aide des sens et de l’imagination. La clarté diffuse n'est pas la clarté précise; la clarté du langage figuré n’est pas la clarté abstraite qui a besoin quelquefois de termes techniques et de formules.
1* II n’en est pas moins vrai que la qualité suprême, générale et absolue du style ou de la diction philosophique est la clarté. Joignez-y la précision, qui elle-même est la vraie clarté. Ces deux qualités, inhérentes à la pensée même, et qui passent de l’esprit dans le langage, ont pour complément Y exactitude et la rigueur, qui s'y rattachent comme marquant la parfaite correspondance du signe et de la chose signifiée, de la pensée et de l’expression.
L’obscurité, le défaut contraire, est souvent reprochée aux philosophes. Si elle a souvent son excuse dans les matières qu'ils traitent, il n’en est pas de même quand il s'agit de sujets plus faciles. Elle est toujours d’ailleurs un défaut (l), et ce n’est point par là qu’ils sont à imiter. Loin de là. « Efforçons-nous sans cesse par la clarté et la précision de bannir les termes faux, impropres, inintelligibles. » (Gœthe, Max.) — Le monde n’est-il pas assez rempli d'énigmes pour qu’on ne transforme pas en énigmes les choses les plus simples. (H., ibid.) En général, le style d'un écrivain est le miroir fidèle de son âme. S’il veut avoir un style clair, il faut que ses pensées soient claires. ( Id ., ibid.)
Ces deux qualités du style , la clarté et la précision , n’excluent pas les autres, l’élégance, la richesse, l’éclat, la vivacité, l’élévation, etc., qui peuvent même être nécessaires à certains sujets. Celles-ci doivent s’ajouter aux précédentes, mais ne jamais leur nuire.
2* Une autre qualité du style philosophique est l& simplicité, et elle est une conséquence de la clarté. Le style figuré montre et cache à la fois la pensée; entre elle et l’esprit il met une image, un objet sensible. C'est le style de la poésie et de l’éloquence ; non que le style philosophique doive écarter toute image et toute figure ; mais le terme propre y domine; il doit être sobre de métaphores et de comparaisons. L’expression est ici abstraite comme la pensée; la formule et le terme technique s’y rencontrent. Il ne faut
(1) L’obaeurite de l’expres«ion est partout et toujours un mauvais «igné. Quatre-vingt-dix fois sur cent elle vient de l'obscurité de la pensée. (Scbopenbauer Parerga, t. II, p. 557.)
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pourtant pas réduire cette langue à une sorte d’algèbre. Il faut savoir régler l'emploi des formules comme des images, et en écarter l’abus.
3® Ce style doit être calme et tempéré. Les mouvements oratoires et les élans poétiques ne conviennent pas à l’expression de la pensée réfléchie. Le langage de la passion n’est pas celui de la raison; la passion éblouit et trouble l’esprit ou le séduit. Ce sera un style égal et tempéré : eequabile et temperatum oralionù genus, comme dit Cicéron. (De O//., I, i.)
Est-ce à dire qu’il devra être uniforme et monotone, que la force, la vivacité, l’énergie, la variété en seront bannies? Non; mais ce doit être une force calme et contenue, toujours maîtresse d’elle-même et qui ne s’emporte jamais, t^ui calcule tous ses mouvements. Il doit y régner une gravité douce, qui rappelle le caractère à la fois sérieux et calme de la pensée philosophique. Cette douceur passera dans le discours, et une certaine sérénité se répandra sur l’ensemble. Ce style sera soigné, toutes les expressions en seront justes et bien choisies; une élégante simplicité en éloignera les termes vulgaires qui produisent de l’effet aux oreilles de la multitude. Il devra aussi être libre et facile, dégagé d’entraves. La marche cadencée du vers, la contexture savante, le nombre et l’ampleur de la période oratoire lui siéraient mal. Par sa facilité, il se rapprochera de la conversation, mais sans en contracter la négligence et la familiarité. Ce sera un entretien plutôt qu’un discours, mais un entretien entre les doctes. Cicéron exprime très-bien toutes ces qualités du style philosophique. Mollis esl oratio phiiosophorum el umbratilis; nec sententiis ne c verbis inslructa popularibus ; nec vincta numeris, sed soluta liberitis. Xiiul iralum habet, nihil invidum, nihil atrox, nihil miserabile, nih.il aslutum : casta verecunda virgo, incorrupta quodam modo, itaque sertno potiusquam oratio. (Oral., XIX.)(1) Il signale les défauts qui proviennent de sa confusion avec le style oratoire; il rappelle à quels esprits ce discours s’adresse, la nature calme des sujets, son but, qui est d’instruire et d’éclairer , non de capter des suffrages. Neque nervos, neque aculeos oratorios ac foreuses habet. Loquuntur philosophi cum doclis , quorum sedare animos rruüunt
(I) Cicéron caractérise aussi très-bien CO style : « NitiJum quoddam genus est vorburum et leHura, sed palestræ magis et olci, quam hujus civilis turbee oc fori. > (De Orat., I, xvm.)
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quam i ncitare;sic de rebus placatis ac minime turbulentis, docendi causa non capicndi, loquuntur. (Ibid.)
Leibnitz résume ainsi les qualités principales du style philosophique : « Dicendi ratio naturalis et propria, simplex et perspicua, et ab omni detorsione et fuco libéra, et e medio sumpta, et congrua rebus et luce suajuvans potius memoriam, quam judicium inani et nasuto acumine confondons. » (De Stylo philosophico .Xisolii, Dutens , IV , p. 45.) Suivant lui, les mérites essentiels sont la. clarté, la vérité, Y élégance, et il indique les moyens de les obtenir (1). C’est aussi le point sur lequel nous devons insister.
Par quels moyens peut-on acquérir ces qualités, éviter les défauts voisins ou contraires, en s’exerçant à la dissertation philosophique?
Le moyen de donner à son style la clarté précise, qui en fait ici le mérite principal, c’est celui qui est contenu dans la maxime connue : Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement. Il n'y a pas ici de précepte particulier. Votre expression est obscure, confuse ou diffuse, c’est que votre pensée elle-même n’est pas claire, qu’elle est vague, que vous n’ètes pas parvenu à la débrouiller, à la démêler, à la définir. Accoutumez-vous donc à lui faire subir cette élaboration complète qui l’amène à la clarté précise. Soyez très -difficile avec vous-même. Pensez la plume à la main, révisez, raturez, effacez; vingt fois sur le métier remettez vot>le ouvrage. Le moyen est rude, mais il n’en est pas d’autre. C’est le secret de quiconque veut bien écrire soit en prose, soit en vers. La prose philosophique, je dis la bonne, ne se compose pas autrement que la prose oratoire , historique , etc. La clarté et la précision surtout, qui sont ses mérites essentiels, sont à ce prix. Croyez que ceux qui vous servent de modèles n’ont pas eu d’autre recette. Quant aux défauts contraires, l’obscurité et la diffusion, ils ne naissent pas seulement de ce que, n’ayant pas d’idées nettes, nous n’avons pu employer les termes propres qui les désignent, mais de ce que nous n’avons pas su les arranger et les distribuer dans notre esprit. Le
(1) Très in unrversum laudes orationis mihi videntur, clantas veritas et eUyantia... Clara est oratio cujus omnium vocabulorum significationes notæ Bunt... Claritas non est verborum iantum sed et c<msfi^^f^onis...Clari-
teti «eu notitiæ signification!* duo ritia opposite sunt obscurites et ambiguitea.
Termini igitur technici cane pejus et angue fugiendi sunt.Porro terminis technicis, m dixi, plane carenaum ab iis que cavendumest, quoad ej m fieri potest. Fieri autem 6emper non potest prolixitatis causa qu» oritura eat pi utendum esset semper vocabulis popularibus. (Ibid.)
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défaut d'ordre et d’arrangement logique des idées se traduit dans la construction des mots et des phrases et dans la contexture du discours tout entier. L’ordre, c’est le moyen d’abréger et d'éviter les répétitions , d’éoarter les mots inutiles, d’être net, clair, précis. Lucidus ordo, eloquii nitor ' sont presque synonymes; l'un, du moins, est la conséquence de l'autre.
Nous n’insisterons pas sur ces préceptes, qui sont partout ; mais, en ce qui est spécial à notre sujet, nous reviendrons sur cette clarté diffuse, que nous avons dit plus haut être ici un défaut très-commun. Elle tient non-seulement à ce que l’esprit ne sait formuler sa pensée sur chaque point, mais à ce qu’il est incapable d'embrasser son objet dans une idée générale qui domine l’ensemble. C’est le caractère que vous devez vous attacher à donner à votre travail, et qui fera le mérite principal de l’exposition. Ce caractère rejaillira sur le style ; sans cela, tous les détails sont clairs, l’ensemble ne l’est pas. C'est que la pensée générale n’est pas clairement indiquée ou qu’elle est mal suivie. On voit ici combien le fond et la forme sont liés étroitement. Tous se tient dans un tel travail : la conception, l’exposition et le style La nécessité d’abstraire seule nous force d’en parler séparément
In vilium durit culpee fuga, si caret arte. (Hor.) Les défauts sont voisins des qualités. La rigueur mène à la sécheresse, la précision à la concision, qui elle-même souvent devient de Y obscurité. Si nous rappelons ces défauts à propos du style philosophique, c'est qu’ils sont en quelque sorte plus inhérents au genre et plus difficiles à y éviter. En ce qui concerne l’abus des termes techniques et des formules, il est des remarques qui peuvent être utiles.
Toute science a sa terminologie. La pensée philosophique se résume dans des formules; mais il faut en savoir faire usage et en régler l’emploi. Il y a, en philosophie, des termes consacrés. Les commençants eux-mêmes doivent savoir s’en servir, mais avec sobriété et intelligence, non à tout propos. Nous leur dirons donc : Ne visez pas à la formule, n’aspirez pas à rédiger votre pensée en aphorismes, le ton sententieux vous irait mal ; avant de resserrer votre pensée, apprenez à la développer. Quant aux termes techniques, servez-vous de ceux qui sont réellement consacrés et généralement reçus. N’ayez pas la prétention d’en inventer vous-mêmes, ce qui serait barbare et ridicule. Les
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grands philosophes seuls ont le droit d’inventer des mots. Encore doivent-ils le faire avec mesure... Ainsi servez-vous des termes à la fois les plus usités et les plus propres à rendre la pensée : Opéra danda est ut verbis utamur quam usitatissimis et quam maxime aptis , id est, rem declarantibus. (Cic., de Vin., IV, xx.) Lorsque vous avez recours aux formules et aux termes techniques, préparez-les et évitez-en la répétition. Autrement, vous serez soupçonné d’aimer le jargon métaphysique et scolastique, fort commode pour dispenser à la fois de penser par soi-même et de savoir écrire (1). Si vous voulez être clair, ne faites pas non plus de phrases trop longues, enchevêtrées et entortillées; mais évitez d’être trop bref, saccadé, d’une rapidité qui sent la précipitation, qui cache le vide des idées, et qui, d'ailleurs, contraste avec la gravité de la pensée philosophique. Soyez simple, mais évitez la vulgarité, la familiarité et les négligences. Ce qu’il faut ici, avec la correction, c’est une élégante et noble simplicité. On ne peut trop insister sur ce point si peu compris des jeunes gens, la simplicité. C’est ce que le jeune homme conçoit et apprécie le moins ; il croit que c’est la qualité la plus facile à atteindre. Il ne voit pas que de toutes les qualités du style c’est précisément la plus difficileet la plus rare. Pourquoi? C’est que précisément elle est ici la perfection. On confond le simple avec le commun, le facile et le naturel avec la négligé. Voilà pourquoi les élèves tombent si souvent du style ampoulé et tendu au style plat et incorrect. Qu’ils sachent que c’est l’antipode du simple; et, s’ils en doutent, qu’ils essayent d’imiter la simplicité de Descartes, celle de Pascal ou de Leibnitz ; je ne dis pas celle de Platon ou de Xénophon, ces écrivains inimitables.
Ce style n'exclut pas la métaphore et les autres figures. La diversité des sujets, d’ailleurs, amène la diversité des styles (2). Mais en général, la métaphore trop fréquente, l’image et les autres figures, soit de mois, soit de pensées, ne doivent pas usurper la place du terme propre et de l’exposition régulière et simple. Evitez donc l’entassement des figures ; les faux modèles ici ne vous manqueront pas et peuvent vous séduire. En fait de figures de pensée, la forme
(1) On peut penser comme un grand esprit et parler comme tout le monde. (Schopenhauer.)
(?) Il ne faut donc pas prendre à la lettre ce que dit Hobbej : « Philosopha vera, orationis non modo fucum, sed etiain fore ornnia ornamenta ex profesao rejicit. »
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interrogative ne doit pas être trop fréquente. On interroge quelquefois parce qu’on ne saurait répondre ; mieux vaut dire la raison que de la demander. Cette forme doit être réservée plutôt à la discussion. Soyez calme et que votre style soit égal, mais craignez la monotonie et l’uniformité. Comment se préserver de ce défaut ? En variant habilement l'expression, en donnant un tour facile, libre et vif à la pensée, à votre style une certaine animation intérieure, qui vient du mouvement même de la pensée, de l’intérêt que vous prenez à la vérité et que vous savez inspirer aux autres. Quel’on sente circuler partout cette vie intérieure, etrayonner cette clarté, quiyient du dedans. Vous tiendrezainsi l'attention enéveil; vous préviendrez l'ennui et la fatigue, tout en restant calme et sans viser à 1’eiFet. Il en sera de même si l’on vous suit facilement, si vous avancez vers le but lentement, mais sûrement.
Point de ces transitions brusques et imprévues qui sont du genre oratoire. Ne craignez pas de marquer le lien logique qui unit toutes les parties et forme les articulations du discours, mais faites-le brièvement. Evitez les locutions banales : Mous avons dit, nous dirons maintenant, « présent; etc.
N’épuisez pas votre pensée sur chaque objet, laissez quelque chose à l’intelligence du lecteur, évitez les répétitions. Neque diulius quant salis sil in eisdem locis commoremur, neque eode/n idenlidem revolvamur. (Cic. , Rhel. ad lier., II, xvm .) Ceci est facile quand les idées sont disposées avec ordre, mais impossible autrement.
Quant aux qualités accessoires du style philosophique, et qui s’y rencontrentaccidentellement, la richesse, l'élévation, l’éclat, il n'y a point de préceptes à donner, car elles viennent du talent. Nous nous bornons ici à une remarque générale.
Ce style, en conservant les qualités qui le distinguent, doit se modifier selon les sujets. Le langage ne peut être le même quand il s’agit d’une analyse logique ou métaphysique, ou d’une vérité morale et religieuse à exposer ou à défendre. Il varie aussi selon le genre de lecteurs auxquels on s'adresse, selon qu’il s’agit de formuler les vérités de la science ou de les propager. Ici, le mélange des qualités oratoires et des qualités logiques et philosophiques peut être nécessaire, mais la diction doit toujours conserver son caractère propre et ses conditions essentielles.