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la vérité, et l'exposer avec méthode, c’est là l’essentiel sans doute. Mais l’expression aussi est nécessaire à la pensée; celle-ci reste imparfaite tant qu’elle n’a pas atteint sa forme propre et convenable (1). Toutes les qualités de la pensée sont visibles dans le langage, qui en reproduit aussi les défauts. Il y a, en outre, un tour particulier, un caractère original et propre de l’expression qui s’appelle le style, et qui répond aux divers modes comme aux objets divers de la pensée. Qui ne sait combien la diction et le style ont d’importance dans toute œuvre de l’esprit (2) T Aussi le mérite littéraire d’une composition philosophique est-il hautement à considérer. C’est sur cette partie, qui répond à l’élocution dans l’art oratoire, que nous avons donné de nouveaux avis.
Mais d’abord il convient d’insister sur l’importance «de cet objet et d’en montrer les difficultés.
La forme, je le répète, tient au fond et ne peut s’en séparer. La pensée elle-même n’est achevée que quand elle a revêtu son expression vraie ou adéquate. Autrement, elle n’est qu’ébauchée dans l’esprit, du moins n’a-t-elle pas subi sa véritable élaboration; elle est obscure ou vague et confuse, elle ne sait, non-seulement se communiquer, mais se définir et s’analyser elle-même. Il ne faut pas sans doute vouloir concentrer ses efforts sur l’expression indépendamment de la pensée et de son objet, non vocabulorutn opificem sed rcrum inquisüorem decel esse sapientem. {Saint Aug., Adv. Acad., II, u.) Un arrangement artificiel de mots et de phrases est une entreprise digne d’un rhéteur ou d’un sophiste. Mais le souci de la forme est imposé au philosophe comme au poète et à l’orateur (3).
(1) liane perfectam philosophiam semper judicavi quae de maximis questienibus copiose posset ornate que dicere. (Ojc., Tu* c., I, îv.)
{2; On tait ce que Cicéron dit des épicuriens qui ont négligé l’art d’écnre : « Quos non contemno equidem, quos nunquam legerim : sed quia profitentur ipsi illi qui eos acribunt, se neque distincte, neaue distribuée, neque elegantcr, neque ornate scribere. Icctionem sine ulia delectatione negligo... Quoniam quemadmodum dicant ipsi non laborant, cur legendi sint nisi ipsi inter se qui idem semiunt, non intelligo. »
Il leur oppose les socratiques, Platon, etc., dont les livres sont entre les mains de tout le monde, même de ceux qui ne partagent pas leurs doctrines. Il termine ainsi : • Xobis autem videtur quidquia litterismandetur, id commendari omnium eruditorura lectioni debere. »( T'use , II, ui.)
On peut être esprit judicieux et non un écrivain: mais quiconque nreud la plume et ac mêle d’écrire, doit être en état du faire honneur aux lettres ; « Fie ri pote. si. ut recte quis sentiat et id quod sentit police eloqui non posait. Sed mandare quemquam litteris cogitationes suas, qui eas nec aisponere, nec illustrare possit, nec delectatione. aliqua allicere lectorem hominis est intemperanter abutentis et otio et liber i s. » ( J’use.,
I, ni.) ""'““T»
(3) Au fond, que sont les mots, sinon les images des choses? Et ces
XXVIII DE LÀ. DISSERTATION PHILOSOPHIQUE
Presque tous les grands philosophes ont été de grands écrivains. Si le style de quelques-uns laisse à désirer, ce défaut est imputable autant à leur esprit et à leurs idées qu’à leur manière de les exprimer. C'est une erreur aussi de croire qu’il est plus facile d’écrire sur les matières philosophiques que sur d'autres sujets. Outre les qualités générales, le style en a de propres, qu’il est malaisé d’atteindre à un degré supérieur. Il faut donc s’évertuera bien écrire en philosophie, et cela dans l’intérêt même de la culture philosophique. Outre la préparation littéraire, qui est indispensable, vous avez de grands efforts à faire, des difficultés particulières à vaincre et des défauts d'autant plus difficiles à éviter qu’ils dérivent des pentes naturelles de votre esprit. C’est au point que, pour vous, l'invention est presque facile en comparaison. Difficillimum vero est invention expolire et expedite pronunliare. (Cic., Rhel. ad lier., II, ivm.)
Cela nous met dans la nécessité de nous étendre sur la nature du style philosophique et d'en énumérer les qualités.
Du sttle philosophique; ses qualités. — Le style, étant la forme même de la pensée, doit être approprié à sa nature et à son but, et en offrir les caractères.
Or, le caractère de la pensée philosophique doit être avec la vérité l’évidence, qui en est le signe et la manifeste à l’esprit. La qualité suprême est donc la clarté. Celle-jci est la vertu même du discours, dit Aristote. [Rhél., III, u. ) (1) Mais il y a ici une distinction à faire: de même qu’il y a deux sortes d’évidence, l’une vraie, l'autre fausse, la clarté douteuse et incertaine des sens, la clarté vraie et certaine de la raison, il y a aussi deux genres de clarté. Il y a un style qui parait clair, parce que les mots, empruntés au langage vulgaire , rappellent les choses communes et les présentent sous des images sensibles. Il peut être clair aussi de cette clarté diffuse qui se répand en détails, sans rien formuler ni préciser. Ce style, clair en apparence, est l’obscurité même, ou, si l'on veut, c’est la clarté des faibles, à qui tout ce qui est abstrait paraît vague et obscur.
images, si la vigueur des raisons ne leur donne de l’Ame et de la vio, t»’y attacher si fort, c'est être amoureux d’une statue.
« Cependant il ne faut pas plus condamner tout homme qui prend delà peine à polir, h relever par lY*clat des mots ce que la philosophie a de rude et d’obscur. Nous voyons de grands exemples de ces ornements dans Xéflophon, dans Cicéron, Sénèque, Plutarque et Platon lui- même. » (Bacon, de Atigm., liv. I, p. 54.)
(1) AiÇisiif i.otrr, «raprj intxc. (Rhét., III, fl, $ 1.)
Perspicuitas orationis somma virlus. (Quintilien.)