‹ Questions de philosophie précédées des règles de la dissertation philosophique et suivies des sujets donnés aux concours, à la licence et au baccalauréat es lettresChapitre 8 sur 192 · SON UTILITÉ · texte numérisé non relu

SON UTILITÉ

pièces de théâtre et jusque dans les traités des savants. Il est exposé à en être dupe, à donner lui-même dans les plus folles rêveries, à accueillir les plus extravagantes conceptions, pourvu qu’elles soient revêtues de l’éclat du style ou d’un vernis scientifique, qu’elles soient appuyées de l’autorité de quelque nom célèbre dans la science ou la littérature.

VI. Réponse a quelques objections. — Pourtant, dira-t-on, vous êtes forcé d’avouer qu’on peut devenir éloquent, orateur, bon mathématicien, physicien habile, naturaliste distingué, savant jurisconsulte, médecin de renom, sans avoir étudié la logiqu'- ni s’être exercé au genre de travail que vous préconisez. — J’en conviens, comme je conviens qu’on peut être poète ou romancier sans avoir appris le grec et le latin, ce qui ne prouve pas que le grec et le latin ne soient très-utiles au poète et même au romancier, à l’un pour composer de plus beaux vers, à l’autre pour faire de meilleurs ou de moins mauvais romans; mais je soutiens qu’aucun homme sensé, voulant devenir orateur, savant, jurisconsulte, historien, médecin, ou même poète, ne doit dédaigner et négliger, comme homme d’abord, puis comme savant, poète ou orateur, ce qui est propre à développer son esprit, à lui apprendre à raisonner avec méthode et à s’exprimer de même, à donner à ses idées la forme la plus claire et la plus précise. Aborder les études spéciales sans avoir passé par cet exercice, c’est se condamner à une infériorité relative vis-à-vis de soi-même et vis-à-vis des autres qui auront su profiter de cet avantage. Que, d'instinct et sans connaître les régies de la logique ni s’être exercé à les pratiquer, on parvienne à se distinguer dans une spécialité quelconque, cela ne prouve rien contre la culture générale et régulière de l’esprit. La médiocrité ici est très-portée à s’appliquer modestement les privilèges du génie. Qui connaît d’ailleurs les rudes épreuves que le génie inculte, ou incomplètement cultivé, s’impose à lui-même pour suppléer à ce qui lui manque, épreuves où le talent grandit, où la médiocrité succombe ? Mais la médiocrité non exercée et ignorante, elle devient la nullité ou pire encore, quand elle aurait pu être quelque chose et tirer de sa moyenne un savant et un homme utile. Il faut donc renoncer à ce so-

fihisme rebattu qui prouverait qu’on a soi-même besoin de a chose dont on conteste l’utilité. La réponse est trèssimple : c'est que ce que l’on fait bien sans elle, on le ferait encore mieux avec elle, si l’on en était pourvu.

X DE LA DISSERTATION PHILOSOPHIQUE

Vil. Universalité de l’àri de raisonner. — La vérité est que d’aucun genre la logique n’est absente; elle seule donne de la vigueur & la pensée et la dernière poiissure au style, sans Duire à son éclat et à sa vivacité; la poésie elle-même l’observe jusque dans ses plus hardies métaphores. Aucune science n’est étrangère à ses règles. Elle fait la vraie force de l’éloquence, comme Démosthène en est la preuve. La dialectique de l’orateur est d’autant plus sûre d’elle-même et de ses effets qu’elle connaît mieux ses procédés et s’est exercée dans le champ qui lui est propre. L’éloquence, sans doute, sera toujours l’éloquence; elle a pourtant perdu une partie de son prestige et de sa puissance dans les âges modernes. Du moins est-elle obligée de se rapprocher de plus en plus des allures calmes et régulières de la discussion et des formes de la dissertation, sans que les deux genres risquent jamais de se confondre. Armé d’une habile et forte dialectique, un esprit médiocre et froid peut renverser en peu d’instants l'échafaudage du plus beau discours ou en détruire l’effet. De là, dans l'éducation libérale, la nécessité de façonner l’esprit à l’art du raisonnement, d’ajouter ses ressources au talent naturel, cultivé par d’autres exercices qui n’ont pas ou ont moins cette vertu, parce que leur but direct n’est pas cette forme du développement intellectuel.

Nous croyons donc avoir suffisamment établi notre thèse. Une considération plus grave s’applique aux matières mêmes sur lesquelles porte cet exercice si utile de la dissertation philosophique ; car son but n’est pas de nous apprendre à raisonner en général, mais à raisonner et à réfléchir en particulier sur les choses de l’âme et de l’esprit, et par là de nous mettre en rapport avec un autre monde et avec d’autres vérités qu’avec le monde matériel et avec ses lois. N'ayant pas à traiter ici cette question, nous la livrons à la méditation du lecteur (1).

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