‹ Questions de philosophie précédées des règles de la dissertation philosophique et suivies des sujets donnés aux concours, à la licence et au baccalauréat es lettresChapitre 7 sur 192 · SA NATURE ET SES CARACTÈRES · texte numérisé non relu

SA NATURE ET SES CARACTÈRES

passions de faire silence, à l’esprit de rester calme, il écarte l’imagination avec ses formes trompeuses ; il craint le sophisme habilement caché dans un raisonnement abrégé on trop rapide. Froidement il médite, il examine, il pèse les raisons et attend, pour décider, que la lumière se fasse. Il met en jeu tous ces procédés de la pensée réfléchie pour trouver la vérité, et, quand il l’a trouvée, c’est par eux aussi qu’il l’expose et la fait admettre.

III. En quoi elle diffère du discours. — La dissertation philosophique n’est donc point la composition oratoire ou le discours. L’objet de l'éloquence est la persuasion. Persuader c’est convaincre, sans doute, mais autant seulement qu’il faut pour persuader ; convaincre est le moyen non la fin. L’orateur traverse l’esprit pour aller au cœur et s'emparer de la volonté; son but est pratique. Ce qu’il veut, c’est obtenir non une froide adhésion, mais une décision, une résolution, un acte ou une détermination. Pour cela, il emploie le prestige des grandes et fortes images, les mouvements entraînants et pathétiques, tout, jusqu’au son de la voix; il exhorte, il presse, il tonne, il ébranle à la fois toutes les puissances de l’àme. Le philosophe se borne à exposer clairement et avec calme la vérité, telle qu’il l’a trouvée, en faisant repasser les esprits par les mêmes routes qu’il a parcourues, et en les conduisant au même terme, l’évidence , où il se repose, unique garantie de la certitude.

Nous savons ce qu’il y a de presque divin dans ce grand art de gagner les cœurs et d’entraîner les volontés ; mais la recherche et la contemplation de la vérité ont aussi leurs jouissances etleursavantages propres. « Il n’y arien de plus doux que la lumière de la vérité, dit Cicéron lui-même, le grand orateur: Nihil est verilatis lace dulcius. » (Acad., II, x.), Or. pour la faire luire dans l’intelligence cette douce lumière, il faut précisément que l’esprit soit dans une situation différente de celle où le met l’orateur. Il doit écarter les formes séduisantes qui souvent sont mensongères ; il ne doit se laisser ni troublerni émouvoir, mais rester maître de lui-même, impassible et réfléchi. L’orateur aussi doit instruire et démontrer; mais ce n’est ni pour la même fin ni de la même sorte. Que la conviction soit contenue dans la persuasion, elle n’est toujours pas le but. Elle l’est si peu et la différence est telle que, pour produire la vraie conviction, il faut précisément écarter les moyens les plus efficaces de la persuasion, ce qui touche et ce qui remue, ce qui nous

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plaît et ce que nous admirons ie plus : il faut se dégager de la séduction des images qui voilent la vérité en la montrant, qui souvent la masquent et la dérobent; suivre avec circonspection les mouvements calmes et réguliers de la pensée, non se laisser aller au torrent rapide des pensées et des paroles qui se succèdent dans le discours ; ne pas se laisser prendre à l'entassement des preuves ou à leur arrangement factice, qui ne laisse ni le moyen ni le temps de saisir les vices ou les lacunes d’un raisonnement; il faut contenir tous les mouvements impétueux de la pensée, qui troublent l’esprit et lui font prendre si souvent l’erreur pour la vérité, ou l’entraînent à un parti dont il aura peut-être plus tard à se repentir.

Ainsi la différence des fins amène la diversité des moyens chez l 'orateur et le philosophe, mémo en ce qui leur est commun, je veux dire le raisonnement. Comme l’un vise à la persuasion, l’autre à la conviction, ils sont loin de raisonner et de discuter de la même manière. L’un dispose savamment et avec art ses arguments, mais d’une manière un peu factice ; en habile tacticien, il sait les grouper quand ils sont faibles et dissimuler leur faiblesse. Le philosophe néglige ces moyens et ces artifices ; il n'y a pour lui qu’un moyen légitime, permis, celui qui met en évidence la vérité, ou qui apprend à la trouver par le chemin le plus court et le plus sûr; sa marche est à ciel ouvert. S’il dispose aussi avec art ses raisons, c’est afin d'assurer ses principes et de mieux saisir les conséquences ; il néglige ou rejette les arguments faibles. A moins d’être un sophiste, il signale Ini-même leur insuffisance ; il ne tend pas à la victoire, mais à la vérité.

IV. Ses qualités. — Les qualités ou les conditions propres à la composition philosophique ressortent de sa nature et de son but comme de ses moyens. Le premier mérite d'une dissertation sera, avec la clarté et la solidité des raisons, la méthode qui en est inséparable, qui les trouve, les dispose et les met dans leur véritable jour. Ainsi l’exactitude des faits ou des idées, la rigueur des procédés de démonstration ou de raisonnement, la finesse et la profondeur des analyses, une discussion régulièreet bien conduited’où jaillit àchaque pas la lumière, une exposition facile à saisir dans l’ensemble et les détails, la clarté et la précision du style, une élégance sobre maissoutenue, un ton calme et modéré, voilà les qualités qui serviront à juger une pareille œuvre et qui en fe-

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roat le mérite principal ; rien ne pourra les remplacer ni les suppléer. D’autres pourront s'y ajouter, mais jamais de manière à leur nuire ni a les affaiblir.

Les défauts contraires seront, avec l’insuffisance ou le défaut de solidité des raisons, la confusion des idées, l’absence de méthode, des analyses superficielles, une discussion incomplète ou mal dirigée, un style obscur ou diffus, ou brillant mais chargé d’ornements empruntés à un genre différent. Les saillies les plus ingénieuses, les mouvements les plus pathétiques, les images les plus frappantes, toutes . les richesses de la pensée poétique et les ressources de l’art oratoire ne pourront masquer ces défauts, ni compenser ces qualités; car eux- mômes sont des défauts reconnus et classés comme tels, dont par conséquent on ne pourra vous savoir gré dans ce genre de travail, et qui tourneraient contre vous.

V. Son utilité dans l’éddcation classique. — Un pareil exercice a-t-il son utilité propre et distincte, à côté des autres exercices destinés à développer les facultés du jeune homme dans un système vrai et complet d’éducation ? Le nier, ce serait nier l’importance des qualités que cet exercice doit nécessairement développer chez quiconque l’entreprend avec les dispositions nécessaires pour y réussir. Ce serait ne tenir aucun compte des défau's qu’il force en môme temps d’éviter. Il faudrait soutenir que la sagacité, la pénétration, la justesse de l’esprit, la rigueur du raisonnement, la réflexion, la méthode, sont inutiles au jeune homme ou qu'il les possède à un degré si éminent, qu’il n’a pas besoin de les acquérir; qu’il n’est pas non plus enclin aux défauts contraires, à la légèreté, à l'irréflexion, à la précipitation dans le jugement; qu’il n’a pas à lutter contre l’obscurité et la confusion ou le désordre de ses idées. Ou il faudrait montrer que d’autres exercices sont tout aussi capables de développer chez lui ces qualités et de corriger ces défauts.

Nous sommes loin de méconnaître ce que ces exercices, tels que la traduction et l’explication des auteurs, la narration historique, la versification ou la composition oratoire mettent dans l’esprit même à son insu. Nous savons combien ils contribuent puissamment à développer, avec la mémoire et l'imagination, les facultés logiques et réflexives. Nous ne contestons pas non plus aux sciences physiques et mathématiques leur rôle utile et leurs bons effets pour la culture de l’esprit, comme propres à développer le talent de l’ob-

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servation et du raisonnement, surtout dans le cercle particulier d’idées où elles observent et raisonnent. Mais après tout, et quoi qu’on dise, leur but spécial et direct n’est pas d’apprendre à raisonner ni à réfléchir; sous ce rapport, leur œuvre est très-incomplète et tout à fait insuffisante. 11 n'y a qu’un vrai et puissant moyen d’apprendre à réfléchir, c’est de réfléchir pour apprendre à réfléchir, de raisonner pour apprendre à raisonner, d’analyser pour s’exercer à l’analyse, de discuter et de disserter pour se former à l’art de la discussion méthodique, et cela sur les sujets qui sont les plus propres à ce genre de composition. Or, un seul exercice, dans l'éducation, a pour but spécial d’apprendre à discuter et à raisonner selon les lois et les règles de la pensée et du raisonnement : la dissertation philosophique. Lui seul apprend à observer les lois du raisonnement et à faire l’application des procédés logiques. La dissertation a cet avantage unique qu’elle exerce la pensée pour la pensée et sur la

?ensée; elle force l’esprit à revenir sur lui-môme, à étudier es opérations en les appliquant, à les vérifier par les résultats comme à contrôler les résultats par les opérations. Aucun autre exercice, soit littéraire, soitscientifique, entrepris dans un but différent, ne saurait lui disputer cet avantage, ni par conséquent la remplacer. Comme gymnastique intellectuelle, elle n’a, sous ce rapport, pas d'égale ni d’équivalent. Ajoutons que cet exercice porte sur des sujets que le jeune homme a le plus haut intérêt à avoir examinés par lui-même, et en faisant un sage emploi de sa raison, au moment où elle va être son guide, car ce sont les faits et les vérités qui doiventêtre la règle de sa conduite. Tout esprit cultivé, qni ajoui des bienfaits d’une éducation libérale, doit avoir réfléchi et être en état de raisonner juste sur ces questions. Et qu'on ne dise pas qu’elles sont trop hautes pour lui, puisque, je le répète, il doit y trouver les motifs de sa conduite et la règle de ses actions pour toute sa vie. Il y a plus, il doit être capable d'exposer ici la vérité et de la défendre quand il la voit attaquée. Autrement, avec tout son savoir littéraire ou scientifique, il restera désarmé contre le sophisme, qui se présente à lui sous toutes les formes, qu’il rencontre au dedans et au dehors, en luimême et dans ses passions, ainsi que partout autour de lui, dans la société, dans les livres, dans des productions littéraires sérieuses ou frivoles, dans l’histoire et dans les romans, dans les ouvrages en prose et en vers, dans les

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