Questions de religion et d'histoire
Le manuscrit inédit ou du moins peu connu de Leibnitz, intitulé, à tort peut-être, Systema theologictirrij publié en 1844, traduit en français en 1846, a eu le privilège d'exciter à plusieurs reprises une discussion assez vive dans le monde philosophique et religieux. Coupable aux yeux de quelques personnes d'avoir contribué à lui donner une publicité plus étendue, Fauteur de ces pages éprouve le besoin de ré-
pondre une fois à des questions qui lui ont élc souvent adressées et à des reproches qui ne lui ont pas été épargnés. Ce n'est pas son travail personnel qu'il vient défendre.
La version du Systema tlieologicum et Tintroduction qui la précède sont des ouvrages de jeunesse, pleins. d'imperfections et de défauts, et dont Tunique mérite est d'avoir attiré sur Tœuvre du grand Leibnitz une attention un peu plus sérieuse qu'on ji'avait consenti à lui accorder jusque-là. Mais c'est sur le caractère même de ce livre, sur la place qu'il doit tenir dans la vie de son illustre auteur, sur les conséquences qu'il est permis d'en tirer, que nous ne croyons pas inutile de revenir. La discussion a porté quelques fruits, qu'il n'est pas sans intérêt de recueillir.
On sait, de reste, l'histoire de ce singulier ouvrage. Les incertitudes connues de la foi de Leibnitz, ses correspondances nombreuses avec les princes, les évoques et les savants catholiques, le prix qu'il parut toujours attacher à leur faire approuver ses opinions ; quelques paroles très-expUcîtes en faveur de raulorité du Sou • verain Pontife, insérées dans ses livres de droit public ; d'autres non moins claires, parfaitement conformes à la foi catholique sur certains points métaphysiques du dogme, avaient toujours exercé la critique
de ses biographes. Jusqu'à son dernier jour, les contemporains catholiques de Leibnitz avaient espéré sa conversion : ses coreligionnaires s'étaient souvent irrités de sa froideur. Un nuage planait sur la nature réelle et, il faut le dire, sur la sincérité de ses convictions religieuses.
La postérité était encore dans cette incertitude lorsque fut découvert, pour la première fois, au commencement du siècle, un ouvrage entier, écrit depuis la première ligne jusqu'à la dernière de la main de Leibnitz, et traitant spécialement de tous les points de controverse qui séparent les diverses communions protestantes de TÉglise catholique ; — un véritable traité de théologie, faisant la contre-partie exacte de la célèbre Exposition de Tévêque de Meaux : — le tout donné en termes positifs, comme le résultat dernier de ses recherches et l'expression de sa conviction personnelle. Ce travail très-étendu , d'un style pur, coloré et souvent ému, fort remarquable par la bonne disposition des parties et l'enchaînement des idées, conclut sur tous les points comme pourrait le faire un catholique de profession. Il faut trancher le mot : c'est une profession de foi de catholicisme. II y en eut rarement de mieux raisonnées et de plus éloquentes.
Tout se réunissait pour donner, aux yeux d'un pu-
blic sérieux, un véritable intérêt à ce document : la grandeur du nom de Leibnitz, la singularité d'une découverte si tardive, le mérite même qui s'y fait admirer. Leibnitz catholique, catholique «rdent et déterminé, et catholique posthume, cela valait bien, on en conviendra, en fait de curiosité, plus d'une des publications rétrospectives de nos jours. C'était au moins aussi intéressant que quelques lambeaux de phrases de Pascal, quelques notes irrégulièrement jetées sur du papier dans l'effervescence de la composition et Tamertume de la souffrance, et à l'aide desquelles on est parvenu à dénaturer un beau caractère et à défigurer un des monuments du génie humain. Dans un temps où la critique historique, pour le moindre intérêt d'érudition, ne fait pas difficulté de violer le secret déboutes les correspondances et même de profaner le repos de la tombe, — dans un temps où elle s*amuse souvent même à placer en regard, dans les ouvrages célèbres, les ratures et les corrections ; à montrer par conséquent au public ce que les auteurs ont voulu lui cacher, — un ouvrage entier de Leibnitz, écrit dans la plénitude de ses facultés, méritait assurément quelques instants d'attention , ne fût-ce que pour se donner le plaisir d'assister au travail intérieur d'un grand esprit.
Telle n'a pas été pourtant l'opinion des docteurs
protestants de France et d'Allemagne et même de quelques-uns des érudits philosophes. Le manuscrit de Leibnitz avait langui près de cent années dans la bi- ' bliothèque de Hanovre : il n'avait pas fallu moins que la i^onquête pour le tirer de Toubli. Quand il apparut enfin au grand jour, sa publication fit Teflet d une indiscrétion importune sur laquelle on ne pouvait trop tôt tirer le voile. Il fut convenu que le Systema theologicum était un jeu d^sprit de Leibnitz auquel les éditeurs et traducteurs catholiques avaient grand tort d'attacher la moindre importance. C'était une pièce sans valeur, dont ses auteurs mêmes n'avaient pas voulu tirer parti. Bien que son authenticité fût incontestable, on persista à lui refuser sa place dans les œuvres complètes du père de la philosophie allemande. Les protestants ne voulurent à aucun prix d'un Leibnitz catholique, pas plus que les philosophes d'un Leibnitz chrétien. La question, d'un commun accord , ne dut pas même être débattue.
C'est la conclusion uniforme des réflexions qui ont été consacrées au Systema theologicum en Allemagne par M. Grotesend, le bibliothécaire de Hanovre et l'éditeur des œuvres complètes de Leibnitz, et par M. Charles de Rommel, historiographe de la maison électorale de Hesse-Cassel, en tête d'une correspondance curieuse d'un des princes de cette famille avec
8 UN DEKNIER MOT
l'auteur de la Théodicée, — en France, par tous les rédacteurs de journaux protestants. M. Sayous a re- 'produit dernièrement le même thème dans son élégant ouvrage sur les écrivaim français hors de France, et plus récemment encore, avec moins d'urbanité et plus de hauteur. M. Waddington, dans les Annides du protestantisme français. Nous croyons savoir que Tan dernier, à Toccasion d'une thèse sur la religion de Leibnitz, soutenue en Sorbonne, à la^Facullé des Lettres, le Systema theologicum ne fut pas traité avec plus de considération par le président illustre delà séance et par les juges du concours.
Le Systema theologicurn (nous lui donnons ce nom à défaut d'un meilleur, et tout en reconnaissant qu'il a été arbitrairement choisi) existe pourtant. Il est incontestablement l'œuvre de Leibnitz. Il n'est pas moins certain que ses conclusions sont toutes conformes à la foi catholique. Dès lors, pourquoi Leibnitz l'aurait-il écrit, s'il n'inclinait pas véritablement lui-même vers le catholicisme? C'est assez l'usage des écrivains sérieux de mettre leurs pensées dans leurs écrits, et nous n'en connaissons guère aucun qui ait pris soin de développer, avec toutes les forces de son intelligence et tout l'éclat de son style, les opinions d*autrui. Nous ne pouvons donc nous empêcher de faire remarquer que c'est à ceux qui contestent Timportance du Sys-
tema theologicum à nous expliquer dans quelles circonstances, en vue de quel but, par quel intérêt, Leibnitz, seul entre tous, se serait donné ce singulier passe-temps. La charge de résoudre le problème, et, comme on dit en droit, le fardeau de la preuve, To/iu^ probandi, repose entièrement sur eux. Jusqu'à preuve du contraire, nous devons croire, cette fois comme les autres, que Leibnitz, comme tout le monde , en prenant la plume s*est proposé de faire connaître ce qu'il pensait. G est à ceux qui combattent cette conclusion si naturelle à nous donner les motifs de leur doute et quelque interprétation du rôle sans pareil qu'ils font jouer à un grand philosophe.
Les contradicteurs du Systema theologicum Tout bien senti. Us ont compris qu'avant de le rayer pour toujours du catalogue des œuvres de son auteur, il fallait expliquer le mystère qui couvrait la naissance de cet enfant, suivant eux illégitime. 11 fallait nous faire comprendre pourquoi Leibnitz avait pu consacrer tant de soin et tani de feu à la défense de convictions dont l'exposition seule est souvent pénible à des protestants sincères. Deux suppositions ont été mises en avant, et appuyées de textes puisés dans d'autres écrits émanés de la plume de Leibnitz. Nous allons les faire connaître Tune et l'autre et les discuter en toute impartialité.
La première explication a été proposée par M. Charles de Rommel, et elle est fondée sur un passage trèscurieux de la correspondance , par lui publiée, du landgrave de Hesse-Rhinfeld. Le landgrave Ernest était un cadet de famille » possesseur d*un petit apanage, militaire distingué autant qu'esprit original et curieux, grand amateur de controverses, et se plaisanta entretenir avec tous les savants d'Allemagne, d'Italie et même de France, une correspondance suivie sur les affaires de science, de religion et d'État. A ce titre , il aimait à se maintenir en relation constante avec le philosophe de Hanovre, qu'il n'appelait jamais que son plusqtie cher M. Leibnitz, Élevé dans un protestantisme rigoureux, et sachant tous les textes de la Bible par cœur, il s'était converti à la foi catholique, vers le milieu de sa carrière. Avec la ferveur d'un prosélytisme éclairé, il cherchait à amener à son église tous ses correspondants distingués, etLeibnitz plus que tout autre était l'objet de ses instances obstinées. Il avait cru remarquer dans les opinions de Leibnitz tant de penchant vers les dogmes de TEglise, qu*il s'étonnait souvent de ne pas lui voir faire le dernier pas. Cette surprise revient à chaque instant dans la correspondance publiée par M. de Rommel, et elle amène enfin, de la part de Leibnitz, une explication assez franche, qui a paru à l'éditeur indiquer la véritable origine du
Systema theologicum. Nous allons laisser parler les deux illustres correspondants dans leur français un peu germanique.
c( Quoy, dit le landgrave, mon autant si cher, comme c< quant et quant aussi très-savant M. Leibnitz, ne « prêtez-vous pas un peu de sérieuse réflexion et véri- « table application, que la contradiction et opposition « des deux parties est si gi^ande qu'avec Élie on peut c( dire : Pourquoy est-ce que vous clochez des deux c< côtés? Car si le grand Dieu d'Israël est le véritable « et unique Dieu, pourquoy ne le suivez-vous pas? Et c< si aussi à rencontre c'est Baal, pourquoy n'enfaites- « vous pas de même * ? »
A ces incitations si pressantes, Leibnitz réplique avec franchise. « Je dois encore répondre à ce que V. A. S. « dit très-véritablement, qu'on ne sauroit estre catho- « lique de la moitié... Aussi cela est-il fort éloigné de « mes sentiments; et pour m'expliquer plus distinct e- « ment, je tiens qu'on peut estre dans la communion (c intérieure de l'Église catholique sans estre dans « l'extérieure; comme, par exemple, lorsqu'on est « excommunié injustement par l'erreur ou par la ma- « lice du juge. Mais, afin que V. A. S. voie mieux que « je ne suis pas éloigné de ses sentiments..., tout de
* Leibniz und Landgraf Ernest von Hessen Bheinfeld, publié parCh. de Rommel. Francfort, 1847. li* vol., p. 5.
12 UM BëRKIER mot
€ même, je soutiens que celuy qui veul eslre un mema bre de TÉglise par cette communion intérieure doit « faire tous ses efforts possibles pour estre aussi dans « la communion extérieure de l'Église catholique visia ble et recônnoissable par la succession continuelle « de sa hiérarchie, telle que je crois être ce qu'on ap- « pelle la Romaine. Je dis bien plus ; sçavoir, que cette « hiérarchie qu'on y voit (sçavoir la distinction du a Pontife suprême, puisqu'il faut un directeur des « evesques et des prestres), est de droit divin ordinaire, « J*adjoute même que FEglise catholique visible est in- « faillible dans tous les points de créance qui sont né* « saires au salut, par une assistance spéciale du Saint- « Esprit qui lui a été promise. — Après toutes ces « déclarations, V. A. S. me dira, pourquoy donc ne « vous y rendez-vous point? Voicy la réponse. 11 peut « arriver que, dans l'Église, quoique infaillible dans a les articles de la foy qui sont nécessaires au salut, « quelques autres erreurs ou abus se glissent dans les « esprits, et eii exigeant le consentement de ceux qui « souhaiteroient estre ses membres et qui croient avoir « démonstration du contraire, on les met dans Timpos- « sibilité d^estre dans la communion extérieure tant « qu ils veuillent estre sincères... Pour en revenir à « moy, il y a quelques opinions philosophiques dont « je crois avoir démonstration et qu'il me seroit im-
« possible de changer dans Tassielte d'esprit eu je me « trouve, tandis que je ne verray pas moyen de satis- « faire à mes raisons. Or, œs opinions, quoiqu'elles fi ne soient point opposées, que je sache, ny à la sainte « Écriture, ny à la tradition, ny à la définition d'aucun « concile, ne laissent pas d'être désapprouvées et <c même censurées quelquefois par les théologiens et « l'école, qui s'imaginent que le contraire est de la a foy... Il est vray que ces opinions que les moines « condamnent seroient peut-estre approuvées et au « moins tolérées par les evesques et théologiens très- « pieux et très-éclairés : mais il n'est pas sûr de s'ex- « poser sur un peut- être, et il faudroit tâcher de le sça- « voir par avance. J'y ai songé bien souvent, et depuis « plusieurs années, mais je n'ay pas encore trouvé « d'expédient '. »
Ainsi le véritable embarras de Leibnitz, à ce moment de sa vie, le motif réel qui l'empêchait de faire une profession de foi explicite du catholicisme, c'était, non quelque attachement aux articles de foi protestants, non quelque doute sur la vérité et rinfailUbilité de l'Église catholique, mais la crainte qu'on ne lui demandât le sacrifice de certaines opinions personnelles sur des points de métaphysique. Il craignait les censures des
* Leibniz imd Lan dgr a f Ernest von Hessen Rheinfeld, li'^vol., p. 18-22.
i4 UN DERNIER MOT
écoles de théologie sur ses doctrines philosophiques, et il cherchait quelque expédient pour s'assurer qu'une fois entré dans le giron de TEglise, on le laisserait ^ exposer en liberté ses théories favorites. Deux ou trois lettres plus loin, il semble avoir trouvé cet expédient, car il écrit :
« Je connois plusieurs personnes de mérite qui dic( sent que, s'ils étoient nés dans TÉglise romaine, ils « n'en sortiroient pas, pourvu qu'on ne les empêchât « point de témoigner avec modestie ce qu'ils souhaite- « roient d'y être changé. Mais il ne s'ensuit pas que « ces mêmes personnes, étant nées dans une autre « communion, soient obligées d'entrer dans la Romaine. « Car on leur demanderoit une approbation expresse « des choses qui leur déplaisent, ou au moins on ne « recevroit pas leur déclaration là-dessus. Et quand « même ils y seroient reçus, ils seroient toujours plus « soupçonnés et on leur feroit bien plutôt une affaire « de leurs plaintes qu'à d'autres qui sont nés dans la <c communion romaine. Ainsi le plus sûr est de dé- « clarer bien expressément ce qu'on trouve à dire, « suivant le vers que V. A. S. allègue à l'occasion d'un c( autre sujet :
« Jurpius ejicitur quam non admittitur hospes. « Mais afin qu'une telle déclaration soit plus aisément
« reçue, on pourroil se servir d*une adresse innocentej ce en composant quelque écrit qui ne paroisse pas venir « d^un homme d'une atUre communion. Car ainsi on en M obtiendroit plus aisément l'approbation. Et voilà « mon expédient duquel j'ai fait mention autrefois. Mais « je supplie V. A. S. de n'en faire mention à personne... « car il demande du silence jusqu'à ce qu'on ait obtenu « la susdite approbation ^ »
Aux yeux de M. de Rommel, cet expédient n'est autre chose que le Systema theologicum lui-même. Pour faire passer plus aisément ses opinions philosophiques, pour leur assurer un accueil bienveillant auprès des docteurs catholiques, Leibnitz, dans la pensée de M. de Rommel, aurait imaginé de les exposer, comme si elles appartenaient à un catholique de naissance et de profession. 11 aurait dépouillé momentanément sa qualité suspecte d'hérétique, il aurait pris le masque d'un anonyme orthodoxe, pour gagner quelques esprits à ses théories métaphysiques. Le philosophe aurait consenti à laisser oublier, à déguiser même le protestant. Le Systema theologicum doit son origine à celle adresse innocente. La partie philosophique seule en est sincère : le catholicisme est un manteau d'emprunt, qui ne sert qu'à la couvrir.
* Leibniz und Landgraf Ernest von Hessen Bheinfeld, II' voL, p. 30, 37.
11 ne manque à la réalité de cette conjeclure que deux conditions importantes. Premièrement, le Systema theologicvm^ bien qu'entièrement catholique dans ses conclusions, n'est point censé écrit au nom d'un catholique de naissance. En second lieu, le Systema theologicum, bien qu'il contienne quelques allusions assez obscures à la philosophie leibnitzienne, n'est en aucune manière un exposé de cette philosophie. C'est un livre de controverse et non de métaphysique.
Ecoutons d'abord les premières paroles : Après avoir invoqué le secours divin par de longues et ferventes prières, mettant de côté autant quil est possible à rhomme tout sentiment de partialité; méditant sur les controverses qui touchent à la religion^ comme si jarrivois d'un monde nouveau^ étranger à toutes sectes et libre de tout engagement^ je me suis enfin ^ tout bien considéré^ arrêté aux points que je vais exposer et que j'ai cru devoir embrasser^ parce que rÈcriture sainte^ l autorité de la pieuse antiquité^ la saine raison elle-même et le témoignage des faits passés me semblent se réunir pour en insjnrer la conviction à tout esprit exempt de préjugés ^
C*est là sans doute un début grand, digne, plein d'onction et de piété. Mais ce n'est point ainsi, assuré-
• Systema theologicumt p. 3.
ment, qu'un fils de TÉglise commence à exposer la foi de sa mère. Bossuet écrivant son Exposition, les docteurs délégués par le Concile de Trente rédigeant leur fameux Catéchisme, n* auraient jamais imaginé de se donner comme des gens arrivés dun monde nouveau, étrangers à toutes les sectes et libres de tout engagement. Un catholique ordinaire se fait gloire d'avoir reçu sa foi et non de l'avoir découverte ; il ne se dit point étranger à toute secte, mais membre dune grande et glorieuse société qui Ta précédé et doit lui survivre, et dans l'immensité de laquelle son humble personne se perd. Un catholique ne se dit point libre de tout engagement, mais ènchainé à une autorité sainte. Un catholique ne pose point ainsi sa raison individuelle toute seule en face de la vérité religieuse : il l'abrite plus modestement à l'ombre d'une autoritéprotectrice, et aime à se confondre dans les milliers de docteurs de témoins et de Pères qui ont marché devant lui pour lui ouvrir la voie du salut. Le débutde Leibnitz est celui d un converti qui revient d'une longue et lointaine erreur, et non celui d'un enfant de la maison qui a sucé le lait de la vérité.
Par cela même, le début du Systema theologicum contredit formellement et détruit sans retour la supposition de M. de Rdmmel. Que voulait Leibnitz, en effet, dans riiypothèse prétendue? Quelles inquiétudes.
quelles prétentions éclatent dans les correspondances que nous venons de citer? Leibnitz voulait, avant tout et surtout, dépouiller sa qualité de converti. Son argument principal était celui-ci : On fait à un catholique non suspect et né dans le giron de l'Eglise des concessions, on a pour lui une tolérance dont on se montre plus avare pour un nouveau converti. On se méfie des opinions philosophiques, lorsquelles ont eu l'hérésie pour patrie et pour domicile. Il faut tâcher de passer pour un vieux catholique, dont la parfaite orthodoxie et rhumble soumission rie soient l'objet d'aucun doute, afin que la qualité de l'inventeur serve de passe-port à la découverte. C'était là Y adresse innocente dont il parlait. Et pour atteindre ce but, il aurait commencé par prendre précisément le langage d'un esprit libre, né hors de la foi catholique et la contemplant du dehors; mettant tout en question, par sa manière même de procéder ; ne prononçant pas même le nom de rÉglisc avant d'avoir établi par des preuves historiques, la compétence et l'étendue de son autorité; employant, en un mot, en toutes choses, les manières de faire du protestantisme, bien qu'il aboutisse aux conclusions catholiques ! Il aurait affiché, arboré pour ainsi dire, cette condition de catéchumène dont il craignait la défaveur ! L'adresse, ainsi employée, eût été, en effet, innocente jusqu'à la naïveté, et cçlui qui s'y serait laissé
prendre se serait seul montré plus innoœnt encore. L*hypothèse tombe ainsi dès les premières lignes et ne se relève pas davantage dans la suite du livre. Pour que le Systema theologtcum répondit, en efTet, à la pensée exprimée par Leibnitz dans sa correspondance avec le landgrave, il devait traiter avant tout des points de métaphysique particuliers à la philosophie leibnitzienne. Cette philosophie devrait faire le fond de Touvrage, et tout devrait se rapporter à elle. C'est précisément le contraire qui est la vérité. Sur les trois cents pages dont se compose l'édition française du Systema theologtcum, il n*y en a pas, tout bien compté, dix qui touchent à aucune question de philosophie pure. Sans doute un esprit essentiellement métaphysique comme celui de Leibnitz ne pouvait rien écrire sur des sujets élevés, sans remonter de degré en degré jusqu à ce qui était pour lui la source pure et cachée de toute connaissance humaine. leibnitz se sert en plusieurs passages d'expressions qui rappellent les idées favorites de la Théodicée et de la Monadologie. Pour faire comprendre le concours de la liberté humaine et de la prescience divine, il a recours à ce système de l'optimisme , qui était son œuvre de prédilection, et qui ne sauve la bonté de Dieu qu'aux dépens de sa puissance*. A propos de la présence réelle
* Systema theologicum^ p. tO et it.
du corps de Notre-Seigneur sous les espèces de l'Eucharistie, il rappelle qu il n a jamais fait partie de cette classe de philosophes qui font consister Tessence de la matière dans retendue, et que, par conséquent, la présence d'un même corps en plusieurs endroits ne lui cause pas la même répugnance invincible qu'à eux^ Mais ces* allusions aux questions de philosophie pure sont courtes, détournées, et souvent énigmatiques. Ce sont des parenthèses ouvertes et comme des renvois à d'autres livres de Faufeur. Les termes en sont si brefs, que, pour un lecteur non initié aux idées deLeibnitz, ils demeureraient parfaitement inintelligibles. Je mettrais volontiers au défi ceux qui ne connaîtraient pas la Théodicée de comprendre ce que Léibnitz veut dire, au début du livre, par la série des intelligences possibles et par la distinction des futurs contingents absolus ou conditionnels. Le traducteur du Systema^ qui a essayé dans quelques notes d'en donner aux lecteurs inexpérimentés quelque idée un peu claire, sait la peine qu'il lui en a coûté, et peut en parler en connaissance de cause.
Ainsi, dans le Systema theologicum^ la philosophie n'est qu'accessoire et à peine indiquée ; en revanche, la controverse purement religieuse , la controverse
* Systema theologicum, p. 'i09 et suiv.
prolestante, est le principal, et ce principal est développé avec une clarté, une abondance d'explications, de citations et de commentaires, une variété de distinctions, une subtilité de logique et enfin une chaleur d*âme qui ne sont ni surpassées ni presque égalées dans aucun autre des écrits de Leibnitz. La justification, la grâce, le culte de la Vierge et des Saints, TelTet miraculeux des sacrements, et en un mot tous les chapitres des Canons du concile de Trente, v(»ilà le fond du Systema theologicum ; ceux qui le lisent, j'en suis sûr, n'y verront pas autre chose.
Et cependant, dans Thypothése adoptée par M. de Rommel, la philosophie aurait été son but véritable I La religion n* était que le prétexte et Tapparencc; Leibnitz aurait écrit le Systema theologicum uniquement pour défendre et réhabiliter des opinions philosophiques dont il parle à peine ! Quant aux choses dont il parle en détail et avec soin, il ne s'en souciait seulement pas ! Il aurait procédé ici comme certains correspondants, qui mettent leur pensée véritable dans le post-scriptum de leur lettre. En vérité, il fait bon en être averti, pour le savoir; car V adresse que nous trouvions tout à Theure insuffisante, maintenant va trop loin et dépasse le but. Le masque est si bien ^ appliqué qu'il cache le visage à tous les yeux.
Ne poussons pas plus loin une discussion superflue.
Le Systema theologicum ne peut point être V expédient dont parle Leibnitz dans sa correspondance avec le landgrave Ernest de Hesse-Rhinfeld. 11 n en présente aucun des caractères; il n'en réunit aucune des conditions. Et, à dire le vrai, il est peut-être fâcheux pour Leibnitz et pour la vérité que Thypothèse de M. de Rommel ait si peu de fondement. Car si réellement Leibnitz n'eût été retenu hors du sein de l'Église catholique que par le petit nombre d'opinions philosophiques énoncées dans le Systema theologicum; si, pour le décider à franchir ce pas décisif, il eût suffi d'une approbation de quelques théologiens de renom accordée à cet exposé de sa foi ; si sa conversion n'avait tenu qu'à ce fil léger, de manière ou d'autre, nous en sommes sûr, ce fil serait rompu. A très-peu d'expressions près, moyennant quelques corrections insignifiantes, le Sj/s^ema theologicum eût été admis comme la profession de foi d'un sincère et éminent catéchumène, et une fois entré dans la communion des fidèles, l'Église eût laissé Leibnitz disputer à plaisir sur la nature et les conditions de la liberté en Dieu et dans l'homme, faire avec discrétion des raisonnements sur l'essence de la matière, comme elle a laissé Clément d'Alexandrie et Origène suivre Platon dans la région des idées, saint Thomas distinguer les genres et les espèces avec Aristote , comme
elle laissait, de son temps même, les cartésiens disserter sur la pensée et l'étendue, comme elle laisse, partout et toujours, les hommes bégayer sur les aperçus de la raison, pourvu qu'ils proclament avec elle, d'une voix forte et sonore, l'immuable Credo des vérités de la foi.
Ainsi la première explication donnée par les écrivains protestants sur la nature du Systema theologicum ne soutient pas lexamen. Passons à la seconde.
La correspondance du landgrave Ernest avec Leibnitz ne traite pas seulement de la conversion personnelle du prince ou du philosophe ; elle renferme encore des détails curieux sur ce projet de réunion de toutes les communions chrétiennes, qu'avait conçu Tempereur Léopold, avec le conqours du sage pontife Innoœnt XI, et dont lès négociateurs en Allemagne étaient Tévéque de Neustadt, Roxas, et Molanus, abbé protestant de Lokkum . Les bases de ce projet furent, on le sait, officiellement posées, et sur le point d'être acceptées par la cour de Rome. L'introduction du Systema theologicutn a fait connaître, par un récit très-rapide, comment de Tévêque et du prélat la conduite de la négociation avait insensiblement passé aux deux hommes de génie de la France et de TAllemagne, et le rôle de plénipotentiairesoflicieux qui fut rempli sans succès, au
nom des deux communions, par Bossuet et par Leibnitz. A celte époque de sa vie, de 1684 à 1690 environ, Leibnitz travailla sérieusement (ses biographes protestants en conviennent) à la réconciliation des sectes dissidentes avec rÉglise, et à la fin des grands déchirements religieux de l'Occident. Il imagina, il proposa plusieurs projets d'accommodement. 11 y eut là tout un échange de transactions diplomatiques avec l'appareil ordinaire de protocoles, de communications officieuses et officielles, de notes verbales et de notes écrites, et Leibnitz se montra très-savant et même très-pointilleux dans tout ce manège de chancellerie. Au dire des écrivains protestants (surtout en France), le SyHema theologicum ne serait pas autre chose qu'une de ces pièces de négociation. Ce serait un (entre autres) des projets d'arrangement imaginés par Leibnitz. Ce serait (on s'est servi, si je ne me trompe, de cette expression) Vultimatum des concessions que les protestants auraient pu faire pour le grand intérêt de leur réunion à l'Église. Il aurait été rédigé par Leibnitz, dans sa qualité officielle de négociateur, et non comme l'expression personnelle de ses convictions de chrétien et de philosophe. Ce serait un instrument diplomatique, et rien de plus. La négociation ayant échoué, l'instrument , qui n'avait pu recevoir de valeur que par une adhésion commune, est resté sans effet, et
Leibnitz, rendu à la vie privée et à ses instincts propres, n'a jamais songé à le tirer de Toubli.
Nous renouvellerons, à Toccasion de cette seconde conjecture, Tobservation qui a terminé nos réflexions sur la première. Nous regrettons sincèrement qu'elle n'ait pas le moindre fondement. S'il était vrai, eneflet, que le Systema theologicum eût été Vultimûtum des protestants du dix-septième siècle, rédigé par leur plus éminent représentant , la paix religieuse du monde ^ût été conclue sans difficulté. A Texception, en eflcl, de quelques allusions métaphysiques, dont nous parlions tout à l'heure, à Texception aussi de quelques opinions bizarres auxquelles assurément les protestants ne tiennent guère*, le Systema theologicum, c'est la foi*catholique tout entière, c'est en particulier l'ensemble des canons du concile de Trente, d'abord presque textuellement reproduits, puis éloquemment commentés. 11 ne manque rien a cet exposé de la foi catholique, rien que les opinions mensongères que les ennemis de l'Église, par esprit de parti ou par mauvaise foi, se sont de tout temps plu à lui supposer. Cet ultimatum prétendu d'un protestant n'est que le symbole même proposé par l'Église à ses enfants égarés ; et si Leibnitz jugeait qu'on y dût souscrire, c'est qu'il
* Notamment sur la polygamie, que Leibnitz regarde comme permise en droit n«iturel.
pensait que ce qu'on avait de mieux à faire était de se faire catholique sans hésiter. Nous doutons malheureusement que les protestants d'aujourd'hui se montrent sr conciliants, et celui qui signerait Yultimatum de Leibnitz ne resterait, je crois, pas longtemps dans leurs rangs.
Ainsi, pour notre compte personnel, nous ne ferions aucune objection à cette manière d'envisager le Systema theologicum. Cette conjecture ne lui ôterail, â notre sens, ni intérêt ni valeur. Mais c*est par respect pour la vérité historique que nous sommes obligé de la contester. La lecture la plus légère du Systema theologicum nous semble suflisante pour la détruire. Le Systema n'est pas plus une pièce diplomatique qu'un Hvre de philosophie.
On nous accordera sans peine, en effet, que pour qu'un document ait pu être produit avec quelque opportunité, dans une négociation engagée, il faut qu'on y remarque quelque allusion aux points délicats et aux incidents remarquables de cette négociation. Pour que le Systema theologicum^ par exemple, eût pu servir ^ultimatum aux plénipotentiaires protestants de 1684, il faudrait qu'il reproduisit d'une manière quelconque, même en les affaiblissant, en les atténuant le plus possible, les prétentions du parti protestant de cette époque. Pour qu'il ait pu figurer dans le débat, il faudrait
^\i on y trouvât quelque solution, ou du moiùs quelque tentative de solution des difficultés qui firent languir ^'abord, puis échouer, malgré de bonnes dispositions i*éciproques, le projet d'union religieuse. Pour que ce fttt là le protocole de la négociation, il faudrait qu'il y fût fait mention des questions débattues entre les négociateurs. Or c'est précisément cette mention qui manque dans le Systema theoloyicum. Non-seulement il n'y est fait aucune réserve des prétentions du parti prolestant, mais ces prétentions ne sont même pas indiquées. Les points sur lesquels porta tout Teffort des négociateurs et contre lesquels leur zèle vint échouer, sont traités incidemment, sans aucune attention particulière et résolus tous dans le sens catholique, sans même que la chose ait paru faire difficulté un instant dans l'esprit de l'auteur. Pour que cette remarque soit mise dans tout son jour, il suffit de comparer le langage de Leibnitz, diplomate et négociateur, avec celui de Leibnitz écrivant pour son compte et dans le silence du œbinet , les éloquentes considérations du Systema . Dans sa correspondance avec le landgrave, Leibnitz pose de la manière suivante les diverses conditions moyennant lesquelles, suivant lui, les protestants auraient pu être amenés à adhérer aux propositions de révoque de Neusladt. Il faut encore ici le laisser parler lui-même :
a II s'agit, dit' il, d'examiner si le schisme pburroit « être levé par les trois moyens suivants joints erisem- « ble : 1* En accordant aux protestants certains points a de discipline, comme seroient les deux espèces , le a mariage des gens d'église et l'usage de la langue « vulgaire ; 2° en leur donnant des explications sur les « points de controverse, telles que M. de Meaux en a « publié, qui font voir, du moins, de l'aveu de pluii sieurs protestants habiles et modérés, que des doc- « trines prises dans ce sens, quoiqu'elles ne leur pa- « roissent pas encore toutes entièrement véritables, ne « leur paroisseni pas damnables non plus ; 3** en remé- « diant à quelques scandales et abus de pratique dont « ils se peuvent plaindre et que TÉglise même désap- « prouve, en sorte qu'après cela, les uns pourroient « communier chez les autres, suivant les rites de ceux « où ils vont, et que l'hiérarchie ecclésiastique, et par « conséquent la dépendance du Pape, seroit rétablie... « à condition pourtant qu'on se soumettroit à ce que c( l'Église pourrait décider quelque'jour dans un concile « œcuménique nouveau autorisé dans les formes^ oii les « nations protestantes réconàliées entièrement par leurs « prélats et superintendants généraux tenus alors pour « evesques^ et même confirmés par Sa Sainteté^ aussi bieti « que les autres nations catholiques seroient représenta (^^5. Il faut rendre celte justice à monsieur Tevcsque
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« de Neustadt, ajoute Leibnitz, qu'il souhaiteroit fort « de disposer les protestants à reconnottre le Concile de « Trente pour œcuménique^ en leur montrant qu'ils « n'ont pas de raison d'y contredire. Mais comme il y « a des points oU il n*y a pas moyen de contenter les « esprits pour à présent, la question a été si, cela « nonobstant, ceux qui se trompent dans le fait, « croyant que le Concile de Trente n'est pas œcuméni- « que, et qui ne laissent pas de reconnoître Tautorité « de rÉglise et les promesses que Dieu a faites, et se « soumettent par conséquent à un Concile œcuménique « futur^ à l'exemple de la confession d'Augsbourg, « ne pourroient pas être reçus dans la communion de « l'Église*.»
Ainsi, réforme de quelques usages et de quelques points de discipline, suppression du célibat ecclésiastique, restitution de la communion sous les deux espèces, telles sont les conditions que Leibnitz regardait comme indispensables pour obtenir l'adhésion des protestants à la paix religieuse; et il y joignait, avec une insistance toute particulière , la promesse d'un nouveau concile œcuménique, devant lequel seraient portées toutes les questions dogmatiques pendantes
* Correspondance de Leibnitz et du landgrave Ernest. T. Il, p. 550 et 551 .
entre TÉglise et les protestants, en d'autres ternnes la suspension, sinon l'annulation du Concile de Trente.
Le Concile de Trente ! c était là, en effet, le grand adversaire, le grand objet de rininiitié persévérante du Protestantisme. Dès le premier jour, les protestants avaient refusé àe^ comparaître devant les Pères assemblés à Trente. Dès le premier jour, ils avaient élevé la prétention de faire asseoir leurs pasteurs élus et leurs docteurs spontanément institués à côté des évéques dépositaires de la tradition apostolique et canoniquement ordonnés. Ils avaient voulu prendre rang au Concile comme juges pour décider et non comme accusés pour se défendre. Cette question de forme, élevée au seuil du débat, et résolue d'après l'immuable tradition et le droit incontestable de l'Église, avait, suivant eux, frappé de nullité toutes les décisions de rassemblée. A leurs yeux, aux yeux de ceux-là mêmes qui, n'étant pas entrés en plein dans la voie du libre examen, reconnaissaient encore quelque autorité aux décrets de l'Église, le Concile de Trente, n'était qu'un concile partiel et partial, composé seulement d'une fraction de l'Église, dépourvu par conséquent de ce caractère universel et œcuménique^ qui aurait pu seul donner à ses décisions une autorité infaillible. Les Pères du Concile, en ne voulant pas admettre les docteurs protestants à discuter et à décréter avec eux,
s*élaient faits juges dans leur propre cause, et leur sentence se trouvait par là entachée de nullité.
Ainsi le rejet du Concile de Trente était devenu un point d'honneur pour les protestants les mieux disposés à la paix. L'appel à un concile nouveau était leur désir constamment exprimé, et on aurait troilvé, au dix-septième siècle, plus d'un docteur qui, tout en accordant que la doctrine de Trente était la véritable foi chrétienne, attendait, pour y souscrire, qu'elle eût été proclamée par un autre organe.
C'est contre cette prétention que vint échouer la négociation de l'évéque de Neustadt. Les protestants demandèrent obstinément, avant toutes choses, la convocation d'un nouveau concile où leurs ministres fussent admis sur le rang d'évéques réguliers. I/Église se refusa constamment à invalider les actes d'une assemblée régulièrement convoquée par son chef, et où avaient été appelés tous ceux des évêques légitimement institués qui ne s'étaient pas eux-mêmes mis hors de son sein en rompant les liens de l'unité et de la hiérarchie. Elle ne se montra pas plus disposée à recevoir dans une assemblée nouvelle des docteurs qui n'étaient à ses yeux que des laïques, puisqu'ils ne tenaient d'aucune tradition légitime le caractère du sacerdoce et de l'épiscopat. Entre ces deux prétentions contradictoires et inconciliables, il n'y eut pas moyen
de s'entendre. Toute la correspondance de Leibnitz et de Bossuet roula presque exclusivement sur cette difticulté. Nous venons devoir l.eibnitz affirmer que Taulorité du Concile de Trente était un point sur lequel il ny avait pas moyen de contenter les esprits pour le prissent, et un peu plus loin, il reproduit lui-môme, en son propre nom, la prétention des proléslanls. (Correspondance déjà citée, p. 188.)
Si le Systema theologicum est une des pièces de la négociation de 1684, cette question de Taulorité du Concile de Trente, qui fut le nœud de toute raffaire, doit y être traitée avec détail. On y doit, ou exiger, au nom des protestants, la convocation d*un nouveau concile, ou du moins demander des explications, des réserves, des atténuations sur l'aulorilé des décrets de Trente. S'il a existé un ultimatum protestant à cette époque, il a dû porter, comme premier article, la suspension du Concile de Trente.
Or que voyons-pous dans le Systema? Non-seulement pas une syllabe qui puisse infirmer l'autorité du Concile de Trente, mais ses décrets partout cités, partout commentés, son nom partout invoqué (p. 118). Il est appelé le saint Concile (sancta Sunndns) et sous vent le Concile tout court (p. 124). Des difficultés que les protestants opposaient à sa réception, pas un seul mol n'en est touché. 1/auteur a l'air d'ignorer qu'il y
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ait une difTérence à faire entre la dernière assemblée de l'Église chrétienne et les grandes convocations de Nicée,.de Constantinople, de Florence ou de Latran.La question est passée sous silence, comme si elle n'existait pas. Voilà certainement un étrange diplomate qui oublie ou ignore le fond même de la négociation qu'il veut conduire, et qui donne toute raison à ses adversaires sans avoir l'air de s'en apercevoir 1
Sur les autres points mentionnés par Leibnitz comme conditions indispensables de la paix, même silence, même adhésion tranquille à toutes les opinions catholiques. Les protestants réclamaient contre le céliba des prêtres, et le Systema prononce, sans hésiter, (jue le célibat, chastement observé^ est plus honorable que le mariage. Il n'ose pas même former un vœu explicite pour que l'Église se relâche de la rigueur de la régie en faveur des prêtres qui n'ont pas le don de la con tinence (p. 287). Les protestants auraient désiré qu'on rendit à la communion eucharistique la forme des deux espèces, et c'était là encore un des points de dissidence qui avaient le plus vivement agité l'Allemagne. Le Systema décide que le refus du calice n'est pour personne une juste cause de sortir de l Église (p. 219), terminant ainsi, d'un mot, la querelle qui avait ensanglanté la Bohême. Bref, partout où les protestants et TFlglise se rencontrent, Leibnitz, dans le