‹ Questions de religion et d'histoireChapitre 2 sur 17 · II · texte numérisé non relu

II

Syslema^ prend le parti de l'Église, et jamais avocat, il faut l'avouer, n'a plus complètement déserté sa cause et fait, à plaisir, les honneurs de ses clients.

Que si le Systema tlieologicum n'est donc Tœuvre ni d'un philosophe feignant des convictions religieuses pour faire agréer ses théories métaphysiques, ni d'un diplomate faisant, pour l'intérêt de la paix, des concessions qui dépassent ses opinions personnelles, qu'esl-il donc? 11 reste que ce soit tout simplement l'œuvre d'un homme écrivant comme tout homme éciil, pour iixer et éclaircir sa pensée et pour la -communiquer à ses semblables. Cette explication est la plus shnple, nous en convenons : ce n'est pas une raison pour qu'elle soit la moins véritable.

Où est la difficulté de supposer que le Syslema theoloyicum renferme tout simplement l'opinion de Leibnilz en matière religieuse? Est-ce qu'il y aurait entre Jes conclusions du Systema et les tendances générales de Leibnitz, ou une opposition, ou une différence telle, qu'il serait impossible de les concilier? Estce que, pour attribuer à Leibnilz la composition sincère du Systema theoloyicum^ il serait nécessaire de se figurer une révolution invraisemblable dans un esprit si ferme? Est-ce que le Systema nous présente un Leibnitz tout nouveau, parfaitement difi'éreiit de l'auteur de la Théodicée^ du correspondant de Bossuel,

d'Ârnauld, de Pellisson et du landgrave Ernest? Le Systema theologicum est-il une œuvre exceptionnelle, sans lien, sans précédent et sans conséquence dans la collection des écrits de Leibnitz? Tout au contraire : par les fragments de lettres mêmes que nous venons de ciler, on peut juger combien Leibnitz, dans ses discussions avec les catholiques, était près de leur concéder tous les points capitaux de leur symbole. 11 n'est presque pas une des opinions du Systema qui ne se trouve reproduite dans quelques fragments des écrits ou de la correspondance de leibnitz. Seulement ces opinions sont éparses, isolées, accompagnées habituellement d'une réserve ou d'un faux-fîiyant qui empêche qu'on n'en puisse faire sortir la nécessité d'une conversion immédiate. Dans le Systemay elles sont réunies, enchaînées, forment un système étroitement lié : elles sont exposées sans détours, et toutes les conséquences en sont franchement avouées, de sorte que le Systema ne diffère des autres écrits de Leibnitz que comme un homme embarrassé diffère d'un homme qui a pris son pai*ti, comme un homme indécis diffère d'un homme décidé. Le ton, la manière de dire, le style, assurément se ressentent de ce changement |des dispositions morales, mais le fond de l'esprit n'en est point altéré.

Ne sortons pas de cette correspondance du landgrave

36 UN DËUNIKU MOT

Ernest, donl on a prétendu tirer des armes si fortes contre la valeur du Systema theologicum : nous allons montrer sur-le-champ et par un très-petit nombre de citations, qu'il y faudrait faire peu de suppressions pour en fairô sortir le Systema theologicum tout entier. Nous ne pousserons pas cette comparaison très-loin ; elle nous entraînerait dans une critique complète des opinions de Leibnitz qui dépasserait les bornes d'un article déjà trop long. Nous toucherons seulenient quelques points capitaux.

Le Systema theologicum, dans toute la discussion sur la grâce et la justification^ se range entièrement du côté du Concile de Trente et de Bossuet, contre les confessions d'Augsbourg et de la Rochelle et contre Luther et Calvin. Il fait exactement la même part que l'Eglise a la liberté humaine et à l'action de Dieu dans le salut de l'homme. Mais Leibnitz, dans sa correspondance avec le landgrave, ne convient-il pas qu'à bien considérer le Concile de Trente^ il ny a guère de passages qui ne reçoivent un sens quun protestant raisonnable ne puisse admettre S et que les explications que M. de Meaux a jmbliées sur les points de controverse sont telles, que y de l'aveu de plusieurs protestants habiles et modérés, des doctrines prises dans ce sens^ quoiqu'elles ne leur parais-

* Correspond, de Lcibmlz el du Landg. t. il, p. 197.

SUR LA RELIGION DE LEIHNHZ. Ta

smi pas toutes entièrement véritables^ ne leur paraissent pas damnables non plu^ * ?

I^ Systema theologicum^ en reproduisant la doctrine de rÉglise sur le culte de la sainte Vierge et des Saints, eL sur la vénération des images, reconnaît que cette doctrine est pure de toute idolâtrie, et il se borne ù mettre en garde contre quelques abus, désapprouvés par l'Eglise même, et qui peuvent naitre de l'ignorance des peuples. Mais, dans la correspondance avec le landgrave, Leibnitz répète à satiété que la plupart des objections faites contre Fidolâtrie de Rome viennent de la pratique du peuple et non des dogmes %* qu on rassurerait les protestants en réprimant certains abus que VÉglise désapprouve^. H dit en termes formels : « Quant à l'invocation des Saints, sur laquelle V. A. S. ce s étend particulièrement, j*at;o?i^ quil ny a point de « précepte exprès^ ni de raison précise qui la prouve « mauvaise ni même qui la prouve inutUe; il n'y a que « des raisons quon lui peut opposer qui sont sujettes à « des répliques '... T espère qu'on arrivera à la réforme « d'abus assez publics que le Coticile de Trente même

* Correspond, de Leibnit% et du Landg.y l H, p. 330 el 33i « Ibid, p. 52.

' Ibid. p. 320.

♦ /Wi. V, p, 562.

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«r semble désapprouver, » Où sont, dans tout cela, la contradiction absolue et la différence notable ?

Le Systema theologicum attache à l'institution des sacrements le même effet matériel et miraculeux que la doctrine catholfiiue enseigne à y reconnaître. Il éta- * blit que les sacrements confèrent la grâce à Tâme par leur vertu propre, et non pas seulement, comme les protestants le soutenaient, par leffusion de la piété du fidèle qui les reçoit. Mais Leibnitz, dans sa correspondance, parait si pénétré de cette vertu matérielle des sacrements (qu'on appelle dans le langage de Técole Vopus operatum) , qu'il fait presque un reproche au Concile de Trente d'avoir trop tenu compte de l'intention et de la disposition morale du prêtre qui les administre*.

Le Systema theologicum entre dans de longs, savants, et parfois subtils développements sur la possibilité métaphysique du dogme de l'Eucharistie. Il affirme donc, sans hésiter, le mystère de la transsubstantiation. Mais il n'est pas sur ce point plus explicite que le correspondant du landgrave, qui accuse positivement la philosophie cartésienne d'avoir détruit la présence réelle^ et qui ajoute : « Je me suis appliqué quelque- « fois, et j'ai trouvé certaines démonstrations dépen-

* Correspond, de Leibnitzet du Landg., pass. et p., 197.

« dantes des mathématiques et de la nature du mou-

« vement, qui me donnent grande satisfaction sur ces

f* matières, et môme je crois qu'on en pourrait déduire

^ la possibilité de la transsubstantiation : ce qui est un

« grand point. Car elle semble (Vailt^irs assez conforme

« mix sentiments de V ancienne Église; il ny a que son

(( impossibilité ajiparente qui empêclie les personnes mé-

« ditatives rf'y ajouter foi *. » Or, quel connaisseur,

en rapprochant ces passages divers, ne reconnaîtrait

la touche du même maître et les couleurs du même

pinceau !

Enfin, et ceci est important et définitif, car nous louchons à la clef de voûte de la foi, le Systema theologicum admet, en toute matière religieuse, une autorité infaillible, représentée par l'Kglise universelle sous la conduite de son chef visible. Mais pourrait-il en dire plus que la lettre citée plus haut, et que faut-il de plus à un catholique, que ces paroles : a On doit faire tous « ses efforts pour être dans la communion extérieure « de rÉglise catholique, visible et reconnaissable par « la succession continuelle de sa hiérarchie, telle que « je crois être tie qu'on appelle la Romaine.. . Jadjoute « que VÊglise catholique est infaillible sur tous les points « de créances qui sont nécessaires au salut *. » Ces li-

* Correspond. deLeibnit% et duLandg.y vol. Il, p. 54. « Ibid. p. 29.

gnes n'équivalent-elles pas à une profession de foi catholique? Ne sont-elles pas autant et plus catholiques que le Systemq theologicum lui-même?

Mais nous voyons bien ce qu'on va nous dire. Si le Systema theologieum est Tœuvre sincère et la confession personnelle de I^eibnitz, pourquoi s'en est-il tenu là? Pourquoi cette pièce capitale a-t-elle langui, inconnue, cachée à tous les regards, parmi les manuscrits informes de son auteur? Pourquoi ne pas la mettre au jour? Pourquoi surtout ne pas mettre sa conduite en accord avec ses croyances? Pourquoi écrire en catholique et vivre, et surtout mourir en protestant? Nous le reconnaissons, cette difficulté est réelle et elle est tout entière à notre charge. Nous sommes tenus d'expliquer par quel motif Leibnitz, catholique d'opinion, est resté protestant extérieur jùsqu*au dernier jour. Nous acceptons le problème sans Téluder.

Mais ce n'est pas l'éluder assurément, que de le poser dans ses véritables termes et de le réduire à sa juste valeur. Le problème qu'on nous donne à résoudre et que nous acceptons, c'est de savoir pourquoi un homme, — un grand homme assurément , — mais un homme après tout, — avec beaucoup plus de génie, mais pas beaucoup plus de vertu que ses semblables, — n'a pas agi, dans unQ circonstance critique el solennelle, dans une détermination qui pou-

SUR LA RELIGION DE LEIBIfITZ. 41

vait changer toul le 0001*$ de sa vie, en conrormilé avec les inspirations de sa conscience ; — pourquoi il a parlé tout haut, autrement qu'il ne pensait tout bas; — pourquoi ira hésité à rompre avec des souvenirs et des préjugés d'enfance, avec des liens d'amitié et de patrie ; à s exposer à l'inimitié de ses coreligionnaires, à l'animositédes partis, aux critiques railleuses de l'opinion, à la défaveur de son souverain ; — pourquoi il a tardé à sacrifier une situation honorée, indépendante de toute règle, affranchie de toute autorité supérieure, pour embrasser le noviciat humble et pénible de la pénitence et de la soumission. Le problème que nous avons à résoudre est de savoir pourquoi un homme a tenu une conduite différente de ses convictions. En vérité, appeler cela un problème, c'est se faire ie la nature humaine et même de la nature des grands hommes une plus haute idée qu'elle ne mérite.

Leibnitz pouvait penser que, de tous les systèmes religieux, la foi catholique était le mieux établi sur. ses preuves historiques, le plus conforme à la liaison logique des idées, le plus approprié aux besoins de l'humanité. Il pouvait penser, avec sa raison supérieure et perçante, qu'il fallaitè T homme une foi pour aider son intelligence et une autorité pour régler sa foi. Mais, en pensant fout cela, il pouvait demeurer un philosophe fort épris de ses propres opinions, trouvant

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commode de promener son esprit tout à l'aise dans toutes les régions de la pensée, sans rencontrer nulle part une barrière pour l'arrêter, encore moins une sentinelle pour lui défendre le passage. 11 pouvait apprécier la nécessité générale de l'autorité, et goûter pour lui-même les douceurs d'une liberté sans limite.

Leibnitz pouvait penser que, pour VAllemagne sa patrie, le retour à T antique foi nationale était la véritable voie de grandeur et de salut. Il pouvait désirer ardemment (et il exprime souvent ce désir dans ses livres de Droit public) le rétablissement de l'ancien ordre social de TEurope, avec l'unité politique ^représentée par l'Empereur et l'unité religieuse par le Pape. Mais*, en pensant tout cela, il pouvait demeurer le secrétaire et le-confident d'un petit souverain protestant d'Allemagne, qui avait pris sa part des biens ecclésiastiques, dont l'électorat avait grandi dans les troubles de la Réforme, et qui aspirait à conquérir, en vertu de la succession protestante, le trône d'Angleterre, rendu vacant parla révolution de 1688.

Leibnitz, enfin, pouvait être attiré par un mouvement sincère vers la religion catholique, et en même temps se complaire dans cette situation intermédiaire qui a ses charmes particuliers, et à laquelle les for mes élastiques de la religion protestante se prêtent facilement; où Ton prend du catholicisme tout ce

qui est commode, en rejetant tout ce qui gêne; — où l'on est honoré, flatté, courtisé même par les deux partis, et où Ton s'attribue un rôle d'arbitre, dont l'orgueil fait assez son compte; — dans cet état d'esprit, en un mot, que le texte saint nous peint par ce mot du roi Agrippa : « Peu s'en faut que vous ne me persuadiez; » lequel n'est pas très-différent de cette autre parole : « Je voue écouterai une autre fois. » Avec des dispositions de cette sorte on peut écrire le Systema theologicum, vivre encore assez longtemps, et être surpris par la mort, avant de s'être décidé à rentrer tout à fait dans l'Église.

Leibnitz, en un mot, et aucun protestant sincère ne nous le contestera, pouvait être^ converti d'esprit, et non de cœur. Mais cette distinction, si importante, capitale pour le sort individuel de chaque âme, ne fait rien à la valeur intellectuelle ni à la portée d'un écrit. Si l'Église a eu le chagrin de ne pas compter Leibnitz lui-même parmi ses enfants, elle n'en a pas moins le droit de compter son jugement parmi les témoignages dont elle s'honore. A chacun sa part. A nous catholiques, l'autorité morale, théologique et philosophique de l'écrit de Leibnitz. A la conscience, à la mémoire de ce grand homme, la responsabilité do ses faiblesses et de ses inconséquences. Les lecteurs du Systema theologicum conservent le droit de

s*édifier de SCS rares beautés; les biographes et les historiens de Leibnitz auront à rendre compte des disparates malheureuses de sa conduite. Si nous avions ce rôle à remplir, nous n'hésiterions pas à dire que le Systema theologicum renferme la véritable opinion qu'entretenait Leibnitz lorsqu'il pensait aux questions religieuses, mais qu'il eut le malheur de n'y pas penser toujours, et de n'y pas penser assez sérieusement. Nous ne sommes pas encore au bout de la discussion. II nous reste à confesser que, d'après les correspondances de Leibnitz dernièrement publiées, sa tendance à se rapprocher du catholicisme, bien loin de devenir plus forte dans les dernières années de sa vie, parait, au contraire, s'être ralentie. Les dernières lettres de lieibnitz et du landgrave ne sont pas exemptes d'un ton d'aigreur, et on y lemarque un échange (Tinsinuations désobligeantes. Le landgrave s'impatiente de voir Leibnitz tourner pendant des années dans un cercle étroit de tergiversations et de faux-fuyants, et lui adresse, à ce sujet, des railleries assez piquantes. Leibnitz réplique en rejetant sur les catholiques la faute de la rupture des négociations. 11 reprend, en son propre nom, des arguments dont il paraissait , au début, avoir fait bon marché. 11 cherche, pour ainsi parler, des querelles au Concile de Trente, et même d'assez mauvaises querelles, car il lui reproche

d'avoir opposé des proiiibitians trop absolues au divorce et à la polygamie. La fin de la vie de Leibnilz parait, nous en convenons, avoir élé beaucoup moins catholique que le commencement. C'est le seul point sur lequel les publications nouvelles aient jrté d'importantes lumières, et nous nous empressQps de w reconnaître avec autant de regret que de franchise.

11 ne serait pas absolument impossible , nous le croyons, de déterminer les véritables motifs de ce refroidissement de Leibnitz pour les opinions de sa jeunesse et de son âge mûr ; mais ce serait par des considérations un peu générales, en jetant les yeux sur le caractère dos événements et le mouvement des esprits pendant le siècle où vécut Leibnitz, que Ton arriverait, suivant nous, à les apprécier justement. On pourrait montrer qu'ici encore Leibnitz, malgré la supériorité de son génie, n'a fait que se comporter à peu près comme la masse de ses contemporains, et qu'il s'est tour à tour éloigné ou rappi*oché de la religion c3tholique, suivant que le courafit général des idées autour de lui y portait ou en écarteit la faveur publique ; qu'il n a fait que suivre le flux om le reflux de l'opinion, qui, même dans ce temps de liberié restreinte et même sur de si hautes matières, exerçait déjà une croissante et presque irrésistible influence, leibnitz, vivement attiré vers le catholicisme dans sa jeunesse, et presque converti

4tf UN DERNIER MOT

au milieu de sa vie, s eo éloignant avec défiance sur ses derniers jours, représente assez bien le dixseptiéme siècle tout entier, ce siècle qui a commencé par une renaissance si brillante de sa foi , qui a vu éclore et mûrir tant de chefs-d'œuvre et tant de belles actions sous cette inspiration chaleureuse, et qui a pourtant fini par s'assombrir et se dessécher, et par préparer les voies au débordement de la licence et de rincrédulité qui l'ont suivi. Leibnitz assista à ces trois phases de croissance, d'éclat, et de déclin du mouvement religieux au dix-septième siècle, et son esprit observateur en ressentit, à chaque fois, une profonde impression.

Rien n'est éclatant, en eifet, rien ne dut paraître inattendu, dans l'histoire du monde moral, comme la renaissance de la foi cathohqueau dix-septième siècle. 11 y aurait tout un tableau à en tracer, et ce serait une manifestation nouvelle de ce qu'on pourrait appeler le don de la résurrection dans l'Église, de cette faculté • merveilleuse qu'elle possède de paraître descendre aii tombeau pour en sortir, et subir la mort pour en triompher. Ce mouvement est surtout admirable à suivre, lorsqu'on songe de quel point il était parti. Pendant tout le cours du seizième siècle, l'Église avait eu moins à soufi'rir de ses églises dévastées, de ses trésors dispersés, des membres entiers séparés violem-

ment de son corps, que d'une sorte de discrédit moral où elle était tombée devant les sages du monde.

L'Église catholique, dans Tâge des Kamus, des Ëslienne, des Bernard de Palissy et des Paré, semblait une doctrine vieillie, partage d'esprits faibles, repoussée et dépassée par Tessor rapide des progrès de Tespril nouveau. La mode des beaux esprits s'était prononcée contre elle. Une guerre d'opinion, de dédain et de ridicule, lui était déclarée, plus dangereuse que les insurrections des paysans et les usurpations des princes. Pendant qu'on la combattait sur les champs de bataille, on en niédisait dans les écoles, on en riait dans les boudoirs. Les dames de distinction aimant à raisonner de religion, par manière de passe-temps, entre deux divertissements de cour, et à recevoir les hommages des gens de lettres, passaient dans les rangs des sectes réformées, ou faisaient bon marché de la foi de leurs pères, si un reste de convenance ou une nécessité de position les y retenait. Marguerite de Navarre avait fait de sa petite cour béarnaise un asile d'érudils protestants. Sous l'influence de cet esprit du jour qui entrahie d'ordinaire toute imagination d'artiste, l'éloquence et la poésie avaient paru quitler l'Eglise qui avait été si longtemps leur maison paternelle, [)oui" émigrer sous des tentes nouvelles. La véhémence oratoire de Luther, la concision nerveuse du style de

48 UN DFiKNIER MOT

Calvin, n'avaient trouvé ni en France ni en Allemagne d'adversaires dignes de leur tenir tête. Les défenseurs de l'Église catholique, plus zélés qu'illustres, plus savants qu'éloquents, n'exerçaient que peu d'ascendant sitr la foule. Pour un observateur superticiel, l'Église catholique , pendant le seizième siècle, aurait pu ressembler, souvent à un vaisseau désemparé, dont aucun vent ne venait plus agiter les voiles.

Tel était l'état d'abaissement, et en quelque sorte d'abandon, où Dieu semblait avoir laissé tomber son Église, lorsque tout d'un cçup, dès les premières années du dix-septième siècle, on voit une vie nouvelle la parcourir et s'y réveiller. De grands saints, qui sont en même temps de grands hommes et parfois de grands écrivains , . y reparaissent. De toutes parts le génie et l'ardeur y rentrent. Le soleil des premiers jours va luire de nouveau. L'éloquence dorée d'un Chrysostome va se poser sur les lèvres de sahit François de Sales ; Milan reverra dans l'héritier de Borromée les vertus et la science de saint Ambroise. A la voix des Bérulle, des Olier, des saint Vincent de Paul, les rangs désertés des milices de la charité se remplissent de nouveau ; les solitudes se repeuplent ; la Trappe est baignée par les pleurs de nouveaux Pacôme et de nouveaux Macaire. 11 ne manque à Port- Royal que plus d'humilité et de soumission,

pour faire admirer au monde chrétien rérudition ressuscitée de Jérôme, à côlé de la sainteté des Paule et des pleurs pénitents des Aglaé. Partout les études chrétiennes se raniment, et, sur le fond inébranlable delà vieille foi, elles se renouvellent et se rajeunissent. Tandis que la langue sacrée conserve aux vérités dogmatiques leur caractère immuable et universel, dans chaque pays Tusage des langues vulgaires, heureusement employées pour la controverse, et acquérant, sous la main d écrivains catholiques, une fermeté et une vigueur inouïes, popularise et répand les trésors enfouis de fa science religieuse, et arme, comme à la légère, les défenseurs jusque-là un peu pesamment équipés de la foi . Une philosophie nouvelle, dont le principe assurément est discutable, dont les abus peuvent être dangereux, mais dont les intentions étaient droites et dont l'effet fut immense, donne à toute vérité pour base le consentement de la raison humaine. Avec son aide on peut élever un nouvel édifice de démonstration religieuse, dont chaque pierre est posée par la raison seule, qui est elle-même conduite de son plein gré et de son propre aveu à reconnaître son insuffisance pour conduire Thomme à la fin surnaturelle de sa destinée, et à demander à la Révélation son complément. Par cette diversion hardie, le protestantisme se trouva suivi sur son propre terrain,

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