SUR LA DISCUSSION
Novembre 1854.
LETTRE AD liéDAGTEIJR DU CORRESPONDANT
Monsieur le Rédacteur,
Me permettez-vous de vous adresser sous une forme familière, que votre bienveillance autorise, quelques réflexions qui se présentent obstinément à mon esprit, et l'obsèdent, pour ainsi dire, depuis que je vois des hommes, égalementVeligieux et également distingués, se disputer sur Torigine de nos connaissances avec plus d'ardeur pour se combattre que de succès pour se convaincre réciproquement? Assurément, il ne saurait m entrer dans la pensée de traiter à fond cette grande
question, qui n*est rien moins que la philosophie loul entière. Je n'ai ni assez de présomption, ni assez de capacité, ni même assez de loisir pour entreprendre une telle tâche. Mais, Topinion d'un spectateur impartial du débat, qui le suit avec attention, peut ne pas manquer complètement d'intérêt. Et si, par un point de vue qui me semble avoir passé jusqu'ici inaperçu, on réussissait à dissiper quelque malentendu, et à faire tomber quelques préventions, ne fût-ce que chez un petit nombre de lecteurs, ce ne serait pas abuser tout à fait de la place que vous voulez bien m' accorder dans vos colonnes.
Nos connaissances, en général, et principalement nos connaissanceSi en matière philosophique, viennentelles du libre usage de la raison , ou de la tradition appuyée sur l'autorité? L'intelligence humaine a-t-ellela faculté de découvrir ou de démontrer un certain nombre de vérités religieuses ou philosophiques par ses forces propres et individuelles, par le $eul exercise des facultés de penser et de raisonwerque Dieu a' départies à tout homme? Ou bien, son rôle se'borne-t-il à recueillir, par la voie de l'enseignement et de l'éducation, les vérités dont Dieu, à diverses époques, et par des communications successives, a bien voulu faire l'objet d'une révélation, et qu'il a, depuis la venue de Jésus-Christ, confiées à la garde de l'infaillible autorité
de l'Église? Tel est, on le sait, le débat qui partage en' deux écoles opposées les philosophes chrétiens de nos
jours.
On sait également assez, ce semble, quels sont les principaux arguments employés de part et d'autre. Ceux qui tiennent pour Torigine rationnelle de nos connaissances philosophiques font valoir, d'une part, Texistence d'un certain nombre de vérités religieuses au sein des sociétés les plus» étrangères à la révélation chrétienne; de l'autre, le nombre et l'abondance des preuves purement rationnelles, purement logiques, nullement empruntées à l'histoire et à la tradition, qui établissent, par exemple, l'existence et Tunité de Dieu, sa nature infinie, sa toute-puissance, la spiritualité et l'immortalité de notre àme, l'exacte distribution des peines et des récompenses dans une vie à venir, etc. Ils s'appuient principalement sur cet argument qu^ls tiennent pour vainqueur, à savoir, qu'il feut bien que la raison humaine ait quelque force propre, indépendamment de l'autorité, puisque quand raatorité est mise en question, c'est à la raison qu'on s'adresse pour la rétablir, et que l'Église elle-même n'a jamais dédaigné (J'offrir à la raison des incrédules toutes les preuves logiques et historiques de la vérité etderinfaillibilité de sa mission.
Les partisans de la tradition, au contraire, expli-
(jnent l'existence dun certain nombre de vérités religieuses, chez toutes les nations, par le fait d'une révélation primitive commune à tout le genre humain, et dont la trace souvent efTacée, mais encore lumineuse, se retrouve, suivant eux, chez toutes les sociétés composées de fils d'Adam. Cette révélation primitive établie, ils triomphent également quand ils rencontrent quelque vérité chez les nations païennes, et quand ils y peuvent relever quelque grossière et choquante erreur. Suivant eux, si Cicéron, Platon ou Épictète ont eu quelques saines notions de morale ou de religion, c'était au souvenir des temps primitifs qu'elles étaient empruntées : ils les tenaient d'une mémoire confuse, et non d'une raison éclairée; Mais, en revanche, les odieuses et révoltantes absurdités du paganisme sont une preuve que l'intelligence humaine, bien loin de pouvoir découvrir la vérité, ne peut pas même la conserver, quand elle l'a reçue, si une autorité extérieure ne veille pour la garder. Enfin, les traditionalistes ont aussi leur argument vainqueur tiré de la natufe humaine : ils regardent comment les choses se passent dans le courant de la vie, ils voient que l'enfant arrive au monde dénué de toute connaissance, que l'éducation le saisit au maillot et lui apprend à peu près tout ce qu'il sait plus tard, que celui qui n'ap-
prend rien dordinaire ne sait rien, et ils en concluent quen matière philosophique comme en toute autre, et plus qu'en toute «autrCi Thomme est fait pour être enseigné, et reçoit tout de la bouche, de la parole d un maître»
^ntre ces deux points de vue sidivers, il y a pourtant, ce semble , un certain nombre de points accordés.
Les rationalistes accordent que les vérités religieuses découvertes par la raison ne sont nullement suffisantes à Thomme pour connaître et remplir la totalité de ses devoirs, servir Dieu et acquérir la béatitude éternelle, et qu il faut ajouter les connaissances révélées aux connaissances rationnelles, sous peine de rester dans rimpuissance de remplir la tâche imposée au fils d'Adam et au chrétien. Us conviennent que l'autorité divinement instituée et historiquement démontrée de rÈglise a droit à la soumission complète, absolue de la raison, pour tout ce qu'elle commande au nom de la révélation de Jésus-Christ. En un mot, tout en accordant une certaine puissance propre à la raison, ils ne la regardent ni comme suffisante, ni comme indépendante. S'ils ne faisaient pas cette restriction (audevant de laquelle ils vont de grand cœur), ce seraient des rationalistes philosophes, et non des rationalistes chrétiens.
En revanche, les traditionalistes, tout en refusant à
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la raison, pour résenrer à la tradition 1 origine de nos connaissances, ne vont pourtant pas jusqu'à nier complétonent l'usage et l'utilité de la raison dans les matières philosophiques et religieuses. Tous lui assignent un certain rôle, lui font une certaine part qui difl^re un peu d'un écrivain à un autre, qu'il est quelquefois assez difficile de saisir, mais qu'il serait injuste de ne pas reconiiaitre. Tantôt ils lui accordent la faculté de développer dans une mesure restreinte, et sous l'œil de l'autorité, les vérités transmises par l'enseignement; tantôt ils lui assignent pour tâche de faire un choix parmi les traditions confuses, les unes erronées, les autres vraies, qui sont l'héritage de l'humanité. Ce sont là des explications plus ou moins claires, plus ou moins satisfaisantes, mais qui ont toutes pour but de réserver au moins pour la forme les droits de la raison. Si les traditionalistes ne faisaient pas cette concession, à laquelle tous ne se prêtent pas avec une égale bonne grâce, ils se mettraient en contradiction avec des passages positifs de l'Écriture sainte, et tomberaient, sous les condamnations portées parFÉglise^ dans ce siècle même, contre un système de philosophie qui a eu une célébrité momentanée et une fin déplorable.
Avec ces restrictions faites de part et d'autre, il est convenu, ou du moins il devrait Têtre, que le débat est
libre, qu'on peut soutenir l'une ou l'autre opinion sans cesser d'être un honnête homme et un bon chrétien. Je ne veux pas dire qu'on ait tout à fait renoncé au droit de s'injurier réciproquement (il parait qu'il n'y a pas de bonne discussion sans cela), mais on est à peu près tombé d'accord de ne pas s'excommunier.
Le débat étant arrivé à ce point, ne serait-il pas possible de lui faire faire un pas en essayant d'établir une distinction entre la manière dont nos connaissances pénètrent en fait dans notre intelligence, et la manière dont, une fois reçues, elles s'y maintiennent, s'y défendent et s'y démontrent? N'y aui*ait-il pas lieu, à cet égard, de distinguer, comme on fait en matière juridique, entre le fait et le droite entre le développement chronologique et la condition logique des idées que conçoit notre intelligence? J'espère rendre cette pensée énigmatique très-claire par un exemple que je prends à dessein dans un ordre de faits tout à fait étranger à la philosophie comme à la religion.
Un enfant entre à l'école, ne sachant que juste ce qu'il faut pour profiler d'une leçon . Il assiste, à un jour de distance, à deux classes différentes faites par le même maître. La première est une classe de mathématiques, et la seconde une classe d'histoire. Dans la première, le professeur lui enseigne les propositions élémentaires de la géométrie : que la perpendiculaire
est plus courte que toute oblique ; que les trois angles d un triangle sont égaux à deux angles droits; que dans un triangle rectangle, le carré de Thypoténuse est égal aux carrés faits sur les deux autrescôtés, etc., etc.
L'«nfant écoute, apprend et retient.
Dans la seconde leçon, le professeur lui enseigne les origines de Fiiistoire romaine. 11 raconte la naissance de llomulus et de Rémus et les aventures de leur enfance, la querelle qui les divisa, la rhort de Rémus, la fondation de Rome, lenlévement des Sabines, la guerre qui s'ensuivit, la constitution du sénat et des cjornices, etc., etc.
Ici encore, comme la veille, Tenfani écoute, apprend et retient,* tout s'est passé à la seconde classe exactement comme à la première, et de la part du maître et de la part de l'élève. Enseignement d'une part, audition de l'autre, exercice d'intelligence et de mémoire, tout a été extérieurement pareil, et l'enfant sort le second jour avec deux ordres de connaissances qui ont pénétré dans son esprit exactement par le même procédé.
Mais y restent-elles longtemps au mènfie étal? S'y maintiennent-elles longtemps au même titre? Il est aisé de s'en assurer.
Je suppose que dans la nuit le professeur devienne fou, et qu'en rentrant en classe, le troisième jour, il
harangue ainsi les enfants : Mes amis, je me suis trompé et je vous ai trompés. Il n'y a pas un mot de trai dans les propositions que je vous ai données pour certaines : et c'est le contre-pied qu'il faut prendre. La perpendiculaire est la plus longue des lignes qu'on peut élever sur une droite; les trois angles du triangle sont égaux à trois et non à deux droits; les deux carrés des petits côtés du rectangle dépassent le carré de l'hypoténuse, etc.
Ou l'enfant n'a compris qu'imparfaitement la vérité qu'on lui enseignait, et ne l'a répétée que comme un écho, ou s'il l'a comprise et pénétrée, du premier coup il arrêtera le maître et lui dira : Cela n'est pas; ce que vous disiez l'autre jour est la vérité, ce que vous dites aujourd'hui est erreur et mensonge. Vous aviez raison tout à l'heure; vous avez tort à présent. — S'il n'interrompt pas le maître de cette manière, c'est que ou la timidité, ou un peu de confusion dans ses idées $'y opposent. Mais, s'il ne le fait pas, il a droit de le ftiire, et tout spectateur lui accordera, malgré son jeune âge, et sans nouvel examen, le droit de protester en faveur de vérités évidentes, contre des propositions qui révoltent le sens commun.
" Mais en serait-il de même si, à la classe d'histoire, le professeur entrait pour tenir ce langage : Je vous avais raconté l'origine de Rome d'après des renseigne-
ments que je croyais bons et authentiques. Depuis, il m'est tombé entre les mains un livre fort savant qui met en doute tous les récits que je vous ai faits. H nest pas certain qu*il y ait eu un homme du nom de Romulus, qu*il ait eu un frère du nom de Rémus et qu'il ait tué son frère. L'enlèvement des Sabines pourrait bien être un conte. Les choses se sont passées tout autrement que je ne vous les ai dites, et, mieux informé, je vais vous en faire un autre récit.
Est-ce que Tenfant aura le même droit de contredire le maître, et de protester contre son enseignement d'aujourd'hui en faveur de son enseignement d'hier? Est-ce qu'il aura une bonne raison pour maintenir, à tout venant, l'existence de Romulus et de Rémus contre les doutes et les contradictions que la lecture de Niebuhr, par exemple, aurait pu faire naître dans l'esprit du professeur? Assurément non : il y aurait, à le faire, sottise et présomption.
Voilà pourtant qui est singulier : les deux ordres de connaissances étaient pareilles hier dans l'esprit de l'enfant : tout était semblable entre elles; aujourd'hui elles ne le sont plus. Hier elles sortaient toutes les deux de l'enseignement du maîlre, pour entrer dans le cerveau de Télève. Aujourdhui il y en a ime qui a pénétré, pour ainsi dire, et que l'enseignement ne peut plus enlever, qui est devenue la propriété
TRADITIONALISTES ET RATIONALISTES. ill
personnelle et comme le droit propre de rcnfanl. L'autre est encore entièrement dépendante de renseignement qui Ta donnée, et qui peut la retirer à volonté .
Sortez des classes, entrez dans la société des gens instruits, dans le cours habituel du monde, cette distinction se poursuit, se maintient, se développe.
Tous tant que nous sommes, nous avons appris les mathématiques par la voie de renseignement, en lisant Euclide, Newton, Euler, et en suivant les cours de M. Liouville ou de M. Poisson. Je ne sache pas qu'il y ait, même à rAcadémie des Sciences, de savant qui prétende avoir découvert les mathématiques au lieu de les apprendre, et Pascal est un enfant sans pareil, pour avoir démontré, à lui tout seul, les plus élémentaires propositions d'Euclide.
Tous tant que nous sommes également, fussionsnous membres de l'Académie des inscriptions, nous avons appris Thistoire dans des livres ou de la bouche des professeurs. Il n'y a pas un de nous qui prétende avoir deviné, par intuition, l'histoire grecque ou l'histoire romaine.
Tous tant que nous sommes, par conséquent, nous avons appris les mathématiques et l'histoire de la même manière, par la voie de l'enseignement, par la tradition, si Ton veut, ex auditu.
Et cependant, quelle différence entre Tétai de ces deux ordres de connaissances dans notre intelligence I
Qu'on vienne nous dire que notre professeur nous a trompés, qu'on a mal lu le texte d'Euclide ou les manuscrits de Newton, et qu'un éditeur mieux informé va nous donner un coui^ de mathématiques tout nouveau, avec des propositions contraires à celles que nous avons apprises, le moins présomptueux d'entre nous répondra à cette proposition par un éclat de rire.
Mais qu'on vienne dire au plus savant des historiens qu'on a découvert un texte nouveau qui change toute la face d'un grand fait de l'histoire, vous le verrez aussitôt, plein d'une curiosité légitime, écouter, consulter, faire copier le texte en toute hâté, le faire venir à^ grands frais, et, s'il est vrai qu'il soit authentique et important, réformer, sans hésiter, toutes les idées reçues et contredire tous les systèmes historiques les mieux accrédités.
D'où vient cette différence? C'est, comme je le disais tout à l'heure, que, si toutes les connaissances entrent, en général, à peu près dans l'esprit par le même procédé, qui est celui de l'enseignement (je parle des connaissances ordinaires dans les esprits ordinaires), elles s'y maintiennent pourtant à des titres très-différents.
" est des connaissances que l'enseignement peut donner, mais qu'une fois données il ne peut enlever. ^'îe fois entrées dans l'esprit, ces connaissances-là s'y 8^81 vent, y adhèrent, s'identifient avec l'intelligence : ^'^f^ telligence les absorbe et s'en pénètre ; elles y de- Qï^^arent par leur propre force, par la vertu de lévide:i-^<^. En fait, elles sont entrées par la tradition : en ^''Ojl, elles demeurent par la raison. 11 est d'autres ^^*X naissances, au contraire, qui, après comme avant ^^^^ir-pénétré dans l'esprit, reposent toujours et uni- 9^^ Ciîment sur l'enseignement qui les a données. Celles- ^ ^ ^en fait comme en droit, dépendent de la tradition. ^u'Euclide l'ait dit ou non, je suis certain que les 'is angles d'un triangle sont égaux à deux droits. Itlais je ne suis sûr que Romulus ait vécu qu'autant 16 Tite-Live et Polybe ne m'ont pas trompé ou ne se m pas trompés eux-mêmes.
Ou je suis bien dans l'erreur, monsieur, ou cette distinction peut être féconde dans la querelle qui nous occupe. Elle permet de faire aux traditionalistes une ^^^Nicession qui peut satisfaire les moins exigeants d'entre eux : ou plutôt, elle permet aux rationalistes de s'approprier tout ce qu'il y a de vrai dans le système de leurs adversaires, et d'en fortifier leurs propres arguments. De l'ordre des connaissances profanes, transportons-nous maintenant, d'emblée, si vous
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le permettez , au sein même des vérités religieuses. Menons au caléchisme Tenfant que tout à l'heure nous suivions dans ses classes.
Le curé chargé de lui enseigner sa religion lui apprendra les vérités que voici : il lui dira d'abord qu'il y a un Dieu, et qu il n'y en a qu'un, que ce Dieu est infini, tout-puissant, tout bon, tout sage, et qu'il a créé le monde et tout ce qui est dans le monde, à com^ mencer par la race humaine dont l'enfant fait partie; que cette race humaine est composée d'êtres qui ont un corps périssable et une âme immortelle ; que ces êtres sont tenus de servir Dieu de toutes les lbrce& de leur corps et de leur âme et de pratiquer ses commandements; que, s'ils se conforment à cette règle, ils seront récompensés dans une vie à venir, et punis s'ils s'en écartent. *
Il ajoutera que ce Dieu, bien qu'unique en tant que Dieu, est pourtant composé de trois personnes que l'on nomme le Père, le Fils et le Saint-Esprit; que dette
race humaine est tout entière issue d'un premier homme nommé Adam et d'une première femme nommée Eve, qui ont eu le malheur de désobéir, pour le début de leur existence, aux ordres formels de Dieu;^ qu'en conséquence la condition physique et même la nature morale des hommes leun^ enfants, en est allérée; que c'est en raison de ce premier péché que tous
les hommes sont assujettis à un travail pénible, à des misères de diverses natures, et incapables de pratiquer entièrement les règles que Dieu leur a imposées; qu'en conséquence enfin, ils auraient été perdus sans ressources dans cette vie et dans l'autre si lune des personnes divines, le Fils, n'avait pris la nature humainepour expier les fautes de tous les hommes et leur rouvrir les portes du ciel.
Voilà deux ordres de vérités qui se trouvent, dans tous les catéchismes, par forme de demandes et de réponses exactement semblables; les enfants les apprennent et les répètent de même. C'est d'ordinaire, j'en conviens très-volontiers, l'enseignement, ou, si l'on veut, la tradition qui les leur met dans l'esprit.
Hais ici se reproduit ma question de tout à 1 heure; ces deux ordres de vérités, qui ont pénétré toutes les deux dans l'esprit par le même procédé, y restent-elles au même titre et dans le même état? Pareilles à leur entrée, sont-elles pareilles pendant tout leur séjour dans l'intelligence?
Oui, si le maître a enseigné machinalement la lettre du catéchisme; oui, si 1 enfant Ta répétée comme un perroquet; mais, si le maître a expliqué sa pensée et si l'enfant l'a comprise, voici la différence qui ne peut nanqucr d'avoir lieu.
L enfant saura qu'il y a un Dieu qui a créé le mondes parce qu'ayant vu que rien ne se produit dans le monde sans une cause, on lui aura encore appris à en conclure que le monde lui-même ne peut se passer de cause. L'enfant saura qu'il n'y a qu'un Dieu, parce que le monde n'a besoin que d'une seule cause pour exister, et que d'ailleurs tout dans l'ordre du monde révêle l'unité. L'enfant saura que ce Dieu est infini, tout-puissant, parce que, étant seul, il* n'est limité par rien; qu'il est tout sage et tout bon, parce que tout dans ses œuvres révèle la sagesse et la bonté. L'enfant saura qu'il doit lui-même obéir à Dieu, parce que le Créateur n'a pu mettre la créature au jour que pour l'exécution de ses volontés; il saura qu'il a une âme, parce qu'il distinguera la simplicité de sa pensée des rapports multiples et complexes du corps; il saura que cette âme est immortelle, parce qu'il ne voit pas qu'icibas elle remplisse tout ce à quoi elle est destinée, et qu'il n'est pas de la toute sagesse de Dieu de ne pas proportionner chaque être à sa fin, etc., etc.
Il est très-possible (et même très-vraisemblable) qu'il n'aurait rien su de tout cela, si on ne le lui avait enseigné. Mais, une fois qu'il a reçu ces vérités de la bouche du maître, il les croit, non pas seulement parce qu'on les lui a dites, mais parce que son intelligence a reconnu qu'elles étaient justes. Elles se tiennent de-
^tit d'elles-mêmes et par leur propre vertu, dans son ^'^telligence.
Hais qu'il y ait trois personnes en Dieu, et que ces
^*^<^is personnes se nomment le Père, le Fils et le Saint-
'^^3)rit; mais que le premier homme ait eu nom Adam,
^t la première femme nom Eve; que ces deux êtres
^^^it péché dans le paradis terrestre ; que le Fils de
ieu se soit fait homme en Judée dans la personne du
de Marie, qu'il ait souffert sur la croix pour les
^^^és des hommes, comment l'enfant sait-ii tout cela?
U le sait parce que le curé le lui a dit. Et le curé,
Ipourqùoi le lui a-t-il dit? Parce que l'Eglise le lui en-
Peigne. Et l'Eglise, pourquoi Tenseigne-t-elle? Parce
cpie cela est dans l'Écriture sainte. Et l'Écriture sainte,
^ qui le tient-elle? De Dieu même, communiquant
9vec les hommes par l'organe de Moïse, des Prophètes
et des Apêtres.
Ces vérités-là, par conséquent, ne reposent plus sur des raisons à elles propres : non-seulement elles ne sont pas entrées dans l'esprit de l'enfant par voie de découverte ; mais, une fois reçues, elles ne s'y maintiennent pas par leur force intrinsèque. Avant comme après renseignement, elles reposent toujours sur la foi d'autrui, elles dépendent toujours de la tradition. Ah ! sans doute qua^id l'enfant, de simple catéchumène, sera devenu chrétien parfait; quand il aura vécu
il8 TUADITIONALISTES ET RATIONALISTES.
dans la communion de ces vérités sainies; quand il' aura senti dans son cœur tout ce qu'elles donnent de consolation, de force et de lumière; quand il en aura, pour ainsi dirc,^exprimé tout le suc, il s'y attachera si fortement, la grâce de Dieu les lui insinuera si avant dans Fâme, qu'il croira souvent les avoir Tues, toilchées, goûtées lui-même, sans Tinleriltiédiaire d*aucuti enseignement extérieur. Il aimera si vivement Jésus* Christ, que peut-être croira-t-il l'avoir connu, et non pas seulement avoir lu sa vie dans des livres. Mais ce sont là des faits d'un ordre surnaturel et mystérieux, dont l'expérience intime et fugitive n'est sujette^ à ^cune analyse. Dans la rigueur scientifique, nous sommes obligés d'établir (et je dirai tout à l'heure pourquoi je n'y éprouve aucune répugnance) que les dogmes chrë* liens proprement dits viennent uniquement de l'enseignement soit scripturaire, soit oral, et qu'en ce sens la tradition est et demeure leur unique base.
Si Ténfiint, pour en revenir à notre exemple, se mettait à douter de la véracité de son curé, tout ce qui est dogme chrétien, dans l'enseignement du catéchisme, s'écroulerait du même coup : au lieu qu'il pourrait très-bien conserver, et nous en voyons tous les jours des exemples, toutes les vérités religieuses qui sont accompagnées de quelque démonstration rationnelle et philosophique.
Il y a donc, monsieur, en matière religieuse et philosophique comme en toute autre, lieu de faire une distinction entre les vérités que renseignement peut donner mais ne peut pas enlever, qui peuvent bien émaner, en fait, de la tradition, mais qui, en droite peuvent se démontrer et se défendre par la raison, et celles qui, en fait comme en droit, n'ont que la tradition pour fondement. Que si cette distinction est vraie, encore ici (et je ne vois pas trop comment on pourrait la contester), il en résulte deux conséquences importantes qu'il me reste à développer.
C'est, en premier lieu, que, quand bien même les traditionalistes auraient raison de rapporter à la tradition Torigine de toutes nos connaissances philosophiques et religieuses, nous aurions droit pourtant encore de diviser ces connaissances en deux ordres, de distinguer des connaissances rationnelles et des taan^xsis^Jite&iraditionneUes. Seulementces deux mots, au lieu de caractériser deux manières différentes d'acquérir des connaissances, caractériseraient deux états différents, que ces connaissances une fois reçues prennent dans notre intelligence.
C'est, en second lieu, que les rationalistes pour- Taient,^ avec avantage, abandonner la querelle interminable et inextricable de l'origine des connaissances humaines, querelle sur laquelle on disputera toujours
liO TRADITIONALISTES ET RATIONALISTES.
el on ne s*entendra jamais, pour porter le débat sur un meilleur et plus solide terrain, d'où il leur serait possible d'avancer tout aussi rapidement, mais plus sûrement, vers le but important qu'ils se proposent, et qui seul donne du prix à toute cette discussion.
Sans être disposé, en effet, le moins du monde à accorder aux traditio: alisles que toute vérité ait, même en fait, la tradition pour origine, sans refuser par conséquent à l'esprit humain toute faculté dinvention et de découverte, convenons pourtant, 'monsieur, qu'il est difficile de faire d'une manière exacte, dans la masse des connaissances de l'humanité, la part entre ce qui lui vient de la tradition et ce qu'elle a décou-vert par les forces de sa raison. Convenons qu'il est très-difficile, pour ne pas dire impossible, de déterminer à coup sûr quels seraient les germes de vérité qui pousseraient d'eux-mêmes dans le cerveau d'un homme qui n'aurait reçu aucune éducation. Demandons-nous à nous-même, la main sur la conscience, si nous pourrions là, tout à l'heure, distinguer parmi les choses que nous savons, parmi les idées que nous pensons, celles que nos pères, nos mères, nos maîtres nous ont apprises, et celles qui proviennent uniquement de notre labeur et de notre réflexion personnels. Comment le pourrions-nous? L'éducation, chez chacun de nous, a précédé d'abord, puis éveillé, enfin tou-
jours accompagné la réflexion. On nous a appris des mots avant que nous eussions des idées, on nous a montré des objets pour susciter nos pensées. Dès* le berceau, l'éducation était là pour apaiser nos cris, pour deviner et pour diriger nos instincts, pour veiller sur notre sommeil enfantin. Par cela i^ul que tout homme nait enfant et est élevé par ses parents, il se fait chez lui, dès le premier éveil de T intelligence, un tel mélange des choses qu'on lui dit et des choses qu'il pense, des choses qu'il apprend et de celles qu'il imagine, de tradition et d'invention, que, parvenu à un certain âge, le plus habile ne réussirait jamais à démêler cet inextricable croisement de fils. Et si nous ne pouvons faire ce départ en nous-même, parmi nos propres connaissances, comment le ferions-nous dans la masse générale des connaissances de l'humanité? Si nous ne savons pas bien Thistoire du développement de notre propre esprit, comment ferions-nous celle du développement de notre espèce tout entière? Il est si impossible de tracer, en fait, la séparation de ce qui vient de la tradition et de ce qui vient de la raison dans Fesprit humain, que, pour y tendre, on est obligé de se lancer dans les hypothèses qui n'ont aucun rap • port avec aucune réalité passée ou présente. La table rase de Descartes n'a jamais été l'image du cerveau d'aucun homme. L'homme de la nature, ce sauvage
12i TRADITIONALISTES ET RATIONALISTES.
sans idées, saiis parents et sans société . que le dixhuitième siëde affectionnait, n'a jamais erré même dans les forêts de l'Amérique. L'homme que nous connaissons, et que Dieu a fait, nait dans les bras d'une femme et boit le lait de son sein. Pour trouver un être qui ne dût rien à l'éducation, il faudrait en trouver un qui n'eût ni mère ni nourrice, et, par mal* heur, cet étre-là ne pourrait pas vivre.
Rien n'est donc plus obscur à déterminer que Torigine de nos connaissances, et c'est de cette obscurité que triomphent les traditionalistes. Tradition et raison, tout est en fait tellement enchevêtré dans l'intelligence humaine, que, si on ne regarde qu'au fait, il est très-aisé de les confondre. J'irais même plus loin encore dans mes concessions. Tout en demeurant trèspersuadé que les principales vérités philosophiques^ l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme, etc., sont essentiellement des vérités de raison «t non des vérités de tradition, j'accorde que je ne sais pas du tout si un enfant qu'on élèverait soigneusement, comme le voulait Rousseau, sans lui prononcer le nom de Dieu et sans lui parler de son âme, découvrirait à lui tout seul les perfections de l'être infini et la nature particulière du principe spirituel qu'il porte en lui-même. J'ai bien quelque peine à croire qu'un être intelligent assiste au lever du soleil dans le firmament et à son cou-
cher dans les flots, au cours régulier des astres dans cette voûte immense qu'ils sillonnent de lumière, sans qu'il lui passe par la pensée de s'enquérir de l'ouvrier étemel qui a attaché ces brillants pendules au-dessus de satête. J'ai quelque peine à croire qu'il ne distingue pas la chair et les muscles dont son bras est fait, de la volonté qui les fait mouvoir, et qu'en se mirant dans les yeux de sa mère il ne voie pas briller une âme à travers le feu de ses regards. Mais je ne réponds pourtant de rien- avec la courte et faible intelligence de l'homme; et en attendant, pour plus de sûreté, je tiens pour fort heureux "qu'il y ait un curé à la paroisse chargé d'enseigner au moindre pâtre qu'il est l'œuvre d'un Dieu, et une œuvre composée de corps et d'âme. Je remercie sincèrement l'Église catholique de jouer dans le monde intellectuel, pour ces vérités premières et sacrées, le rôle d'une nourrice auprès du berceau d'un enfant, et en particulier je m'estime fortuné d'être.né dans une de ces sociétés privilégiées qui puisent, à ses mamelles abondantes et toujours pleines, les sucs de toutes les vérités philosophiques et religieuses.
Et si je conviens que je ne sais pas ce qu'un homme penserait de Dieu et de son âme si, depuis sa naissance, pei*sonne ne lui en disait rien; à plus forte raison, je ne sais pas ce que le genre humain tout
entier en aurait pensé si, au berceau du monde, Dieu i'avail laissé sur la terre sans lui donner d*autre lumière que les lueurs de sa raison et les instincts de son cœur. Je ne sais de ce qui s'est passé au berceau du monde, pour le premier homme, que ce que m'en dit la Genèse, et rien de plus; et, comme elle ne me dit rien de très-clair sur cette question-là , je prends le parti de n'en rien savoir. Et le croiriez-vous, monsieur, cette ignorance ne me coûte pas le moins dû monde I 'Voici comment je raisonne pour m'en consoler. Je calcule que rien, en aucun genre, n'a pu se passer au berceau du monde, pour le premier homme, de la même manière que les choses se passent aujourd'hui. Le premier homme n'a pu apprendre ni à manger, ni à marcher, ni à parler, ni à vivre en un mot, de la même manière que nos enfants reçoivent aujourd'hui ces notions élémentaires. Le premier homme n'a pas été créé petit enfanl; il ne s'est pas essayé à parler par des syllabes inarticulées ; son corps ne s'est pas développé, son esprit ne s'est pas débrouillé par le long travail des années. Le premier homme, n'ayant ni père ni mère pour l'élever, a dû être créé adulte tout d'une pièce, avec ses organes développés et son intelligence en action. Le premier homme, par conséquent, a été un miracle vivant.
Où et dans quelles limites ce miracle s'est-il arrêté?
Dieu, qui a créé le premier hommes marchant, mangeant, parlant, Tp-t-il créé aussi philosophant? Lui a* l*il mis dans Tesprit, en même temps que les notions nécessaires pour soutenir sa vie matérielle, les connaissances primitives indispensables pour la direction de sa vie morale? Ou bien s'est-il réservé de Tinstruire peu à peu, par degrés, par ces communications directes et verbales qu'on appelle une révélation ? L'at-il créé adulte d'esprit comme de corps, ou s'est-il réservé de développer lui-même son esprit par des instructions paternelles? Lui a-t-il donné les notions primitives de religion et de morale à Tétat de science infuse, ou à l'état de science révélée? De grâce, qu'estce que vous voulez que nous en sachions d*une façon tout à fait certaine? Avons-nous des mémoires particuliers sur le paradis terrestre? L'une et l'autre supposition sont également inintelligibles et également miraculeuses : bien habile ou bien osé celui qui ferait un choix décisif et affirmerait que Dieu a dû faire tel miracle plutôt que tel autre.
Nais' précisément parce que ce qui s'est passé au berceau du monde est nécessairement un miracle, il n'y a aucune conclusion à en tirer pour le cours ordinaire et quotidien des choses. I^a condition du premier homme ayant été nécessairement différente de celle de ses descendants, on ne peut rien induire légi-
timement de cette condition primitive pour expliquer celle de l'humanité telle que nous la voyons. Agiter donc la question de savoir ce qui s'est passé, pour un iait quelconque, au berceau de Thumanité, c est soulever le problème à la fois le plus oiseux et le plus insoluble qui puisse occuper la dialectique d'un sophiste.
Pourquoi donc les rationalistes n'abandonneraientils pas, une bonne fois pour toutes, l'entreprise inutile de savoir quelle est, en fait, dans l'individu, et quelle a été dans l'humanité l'origine des connaissances? Pourquoi ne répondraient-ils pas à ceux qui leur proposent sur ce sujet des suppositions et des conjectures avec la sérénité dédaigneuse de Newton : Hypothèses non fingo? Ramenant alors leurs adversaires de cette région nuageuse des hypothèses sur la base solide de l'évidence et de la certitude, v(Hci, à mon sens, comment ils pourraient raisonner.
Par quelque procédé que nos connaissances entrent ou soient entrées dans notre intelligence, qu'elles viennent d'une découverte personnelle ou d'un enseigne* ment extérieur, peu importe, elles ne s'en divisent pas moins en deux ordres : celles qui portent avec elles leur propre démonstration, leur caractère particulier d'évidence, celles qui, si elles sont attaquées, peuvent se défendre par des preuves rationnelles et logiques; et celles qui reposent uniquement sur le témoignage
et la foi d' autrui, et qui, si elles sont mises en question, ne peuvent être détendues qu'en établissant la véracité du maître ou du témoin qui les a transmises. J'appelle les unes rationnelles et les autres tradition' nelles. Les mots n'ayant que la valeur qu'on leur prête, il faudrait être bien difficile pour m'empêcher de baptiser mes idées comme il me convient.
Dans l'ordre des connaissances traditionnelles, je place, par exemple, si nous parlons de connaissances profanes, toutes les vérités historiques, tout ce qui repose sur la constatation d*un fait; ^t, si nous par- Ions de connaissances religieuses, tous les dogmes chrétiens dont on ne peut donner d'autres preuves que la véracité des saintes Écritures et l'infaillibilité de l'Église.
Dans l'ordre des connaissances rationnelles, je place, entre autres, si l'on parle de connaissances profanes, toutes les vérités mathématiques , et, si l'on parle de connaissances philosophiques ou religieuses, toutes celles à l'appui desquelles on peut apporter une preuve, tirée, non de l'autorité ou de l'inspiration d'un livre ou d'une église, mais d'un caractère propre d'évidence ou de déduction logique.
Que les traditionalistes m'accordent seulement que e^e distinction est fondée, qu'ils m'accordent seulement qu'il y a des vérités philosophiques pourvues du
m TftAftlTI03ALlST£S ET &\TI05ALISTES.
même caractère d'éfidence^ oa déduites avec la même rigneor logique que les mérités mathématiques^ — quelle que soit, en biU TcHigine de ces Tërités dans le monde, — quand fl serait au'^si déoHmtré qu'il Test poi, que c^est une rérébtion primidTe qui les a mises en circulation, — pourru qu'ils contiennent qu'aujourd'hui, dans l'état présent des choses, elles peuvent être démontrées par la raison, peu m'importe, je les tiens quittes du reste : cette concession^à me suffit pour le parti que j'en veux tirer.
Pourquoi, en elXst, nous rationalistes, attachonsnous tant de prix à établir qu'il y a un certain ordre de Térités philosophiques et religieuses qui relevait de la raison et peuvent être ^ablies par elle? Serait-ce que par hasard nous aurions enrie de remplacer les catéchismes de paroisse par des écoles de philosophie? Serait-ce que nous conseillons à TÉglise de cesser d'enseigner pour se mettre à discuter? Serait-ce que nous avons assez de rautoritë et de la tradition, et que nous demandons qu'on mette à notre raison la bride sur le cou et qu'on la laisse errer en liberté dans les champs de la métaphysique? A Dieu ne plaise, en vérité! Nous savons parfaitement que le monde n'est point gouverné par la philosophie : nous savons très-bien la figure qu'ont faite les déesses Raison, mises sur des autels; et nous laissons à Yolney, à Cabanis, à tous les rô-
veurs du dix-huitième siècle, les catéchismes philosophiques, les catéchismes des droits de Thomme, les manuels du citoyen, etc, etc.
Mais voici ce que nous remanjuons et ce que je n'ai jamais compris pour ma part qu'un traditionaliste de bonne foi ne remarquât pas comme nous. C'est qu'il y a dans toute société, et dans la nôtre plus qu'en aucune, un certain nombre d'hommes qui, bien qu'élevés et enseignés par la tradition, éprouvent le besoin impérieux de soumettre cette tradition à un examen. Il y a un certain nombre de personnes, et c'est, hélas! à peu près tous les jeunes gens bien ou mal élevés entre quinze et vingt-cinq ans, qui, après avoir récité leur catéchisme dans leur enfance, après s'être ensuite approchés de la sainte table dans un état d'innocence qui n'était pas de la ferveur, et qui s'est rapidement terni au premier souffle du monde, à un moment de leur vie, au moment où la réflexion se développe et où les passions grondent, se demandent si tout ce qu'on leur a appris est bien vrai, sur quoi reposent les convictions qu'on leur a données, et quelle est la preuve des choses qu'on leur a dites ?
Ge n'est pas nous, rationalistes chrétiens. Dieu nous en préserve I qui ferons jamais naître de pareilles questions dans les esprits où elles ne se posent pas naturellement; ce n'est pas nous qui irons troubler la foi
Mb TIIADITIONALISTES KT RATIONALISTES.
simple et naïve, partout oii elle.se rencontre avec ce caractère enfantin, véritable marque de la prédilection divine. Mais ce que nous ne faisons pas, lesprit de riiomme est bien assez actif et assez curieux pour le faire à lui tout seul, et le diable assez malin pour le suggérer. Et quand une fois cette question est posée, elle ne lâche plus, elle ne laisse plus un jour de repos, et, coûte que coûte, il y faut répondre.
Or, s'il était vrai que la tradition fût non-seulement Tunique origine, mais aussi Tunique base, Tunique moyen de démonstration de toute vérité philosophique et religieuse, la réponse à cette question serait, il faut Tavouer, très-difficile.
Voici, en effet, un homme qui nous demande pourquoi il doit croire à Jésus-Christ, à l'Église, aux sacrements, à tout l'ensemble de la foi catholique. Nous. lui répondons sans hésiter que c'est parce que c'est la tradition de l'humanité , conservée et préservée par l'Église catholique. S'il se contente de cette réponse, tout est bien, et nous voilà hors de peine. Mais, s'il insiste et s'il demande pourquoi il doit croire que TÉglise catholique a la véritable tradition de Thumanité, et de qui elle tient cette tradition, nous serons bien forcés d'ajouter que T Église catholique la tient de Dieu même qui la lui a confiée, et la préserve par son inoven de toute erreur.
Alors, malheureusement, je le vois venir : Dieu, qu est cela? comment saurai-je ce que c'est que Dieu, et si Dieu dit vrai ?
Poussés dans ce retranchement, il faut en convenir, si nous n'avions que la tradition pour nous défendre, nous serions véritablement à bout de voie. Car comment oser l'invoquer ici, puisque c'est elle-même qui est en question ? Comment oser dire, d'une part, qu'il faut croire à la tradition parce qu'elle vient de Dieu, et qu'il faut croire à rexislcnce de Dieu parce que la bradition l'enseigne? Une pareille pétition de principe fara sourire le moindre écolier, et saint Louis avait un bien meilleur argument contre les hérétiques, quand il c(mseillait de leur passer son épée à travers le corps.
Mais, s'il existe des preuves de l'existence et de la nature de Dieu indépendantes de la tradition, s'il y a une manière de prouver que Dieu existe, qu'il est tout*puissant et tout bon, qu'il faut ci-oire tout ce qu'il dit et accomplir tout ce qu'il commande, oh! alors nous ne sommes plus embarrassés de répondre, ^ous établissons par un procédé rationnel et logique, qui n'emprunte rien à la tradition, le fait de l'existence de Dieu et les qualités de sa nature. Nous démontrons que Dieu est et que Dieu ne peut pas nous tromper ; et alors nous n'avons plus qu'une chose à faire, c'est
de faire voir qu'il a parlé à TÉglise et lui a confié le dépôt de la véritable doctrine. Dernière preuve qui peut être plus ou moins facile à fournir, qui peut donner lieu à plus ou moins de contestations, mais qui au moins ne renferme en elle-même aucun cercle vicieux et n'implique aucune contradiction.
Voilà, ce me semble, monsieur, pourquoi nous tenons tant à établir qu'il existe des vérités philosophiques qui ne dépendent pas de la tradition. C'est pour qu'elles puissent servir d'appui, à'aliquid iiiconcussum, comme disait Descartes, lorsque la tradition est mise eh doute. C'est pour avoir une réponse quelconque, une réponse qui ait le sens commun, à faire à ceux qui, ne se contentant pas de recevoir la tradition de confiance, demandent la preuve de sa véracité et de sa légitimité. Voilà pourquoi nous attachons un tel prix à trouver, à donner, à établir des preuves rationnelles et logiques de l'existence et de la nature de Dieu. C'est là que réside, suivant moi, tout le véritable intérêt du débat entre les rationalistes et les traditionalistes.
Mais, pour que ce résultat soit obtenu, est-il nécessaire de prétendre que ces vérités-là non-seulement ne dépendent pas en droit, mais en fait n'émanent pas de la tradition? Est-il nécessaire de prétendre que nous les avons découvertes par nous-mêmes, et que
'îoti^e premier père Adam les a imaginées, par les
propres forces de son esprit, au sortir du Paradis ter-
re^tye : Pas le moins du monde. Il ne s'agit nullement
"^ œ qui s'est passé dans notre esprit, et Adam ji'a
"^Xâ à voir dans cette affaire. Il s'agit de faire un rai-
^ XXuement qui convainque un incrédule, et voilà tout.
" ^^^ s'agit pas d'aller à la recherche de vérités incon-
'^^^j mais de défendre, par un moyen sûr, des vérités
^^^Xnues et menacées. ^
Si mes arguments rationnels en faveur de Texistence ^ Dieu satisfont l'incrédule à qui j'ai affaire, soyez *^* qu'il ne me demandera pas si c'est moi qui les ai ^^'A^eritées et de qui je les tiens. La manière dont j'ai ^1 mon éducation en ce genre lui est indifférente. Il gardera la valeur intrinsèque de mes raisonnements, ne demandera pas leur certificat d'origine.
J'ai donc droit de dire que, pour le parti que nous, ^^lionalistes chrétiens, nous prétendons tirer de notre ^*^tionalisme , la question de l'origine des connaissances est indifférente ; et, comme elle a déjà l'inconvénient d'être à peu près insoluble, si, par là-dessus, elle est inutile, en voilà, ce semble, plus qu'il ne faut pour avoir le droit de la laisser un peu de côté.
Ah ! si nous prétendions faire un autre et plus insolent usage des droits revendiqués de la raison ; si vous voulions, par exemple, nous en autoriser pour
prétendre qu'elle suffit aujourd'hui et qu'elle a toujours suffi aux hommes; — que dès lors toute communication entre Dieu et les hommes a toujours été superflue; — qu'il ne peut arriver par la voie de la tradition que de petits contes, tout au plus innocents et toujours mensongers ; — qu'il est honteux pour la raison de l'homme de s'incliner devant une autre autorité que l'évidence, alors nous aurions sans doute intérêt à soutenir que toute connaissance vraie émane de la raison seule. Nous aurions un besoin impérieux d'établir que la raison a pu, dès le premier jour, faire ses afTaires à elle toute seule. Mais, n'ayant aucune prétention de ce genre, il nous suffit d'avoir démontré qu'il y a un moyen rationnel de prouver Texistence de Dieu, sans que nous ayons besoin de nous enquérir si c'est de ce moyen-là ou d'un autre que Dieu s'est servi autrefois et se sert habituellement pour se faire connaître aux hommes.
Me demande-t-on maintenant, non plus si, en fait, en chacun de nous, la tradition devance la raison ou est devancée par elle; mais si dans l'exposition des vérités philosophiques, dans la composition d'un traité de philosophie, il faut donner le pas à l'une et à l'autre, il me semble que je n'aurai pas là-dessus de réponse absolue à faire, et que cela dépend essentiellement du but qu'on se propose et du public auquel on s'adresse.
L'auditeur, là-dedans, doit, ce semble, faire la loi à Texpositeur.
'Parlez-vous à un public chrétien, non-seulement de nom, mais de cœur et d'esprit, qui, enseigné dès l'enfance par le catéchisme, n*ait jamais laissé ébranler en lui-même par le doute les vérités qu'il a reçues par la foi ; à un public, par conséquent, qui soit disposé à vous accorder que la tradition existe et qu'elle est vraie : il n'y aura point d'inconvénient, il y aura peutêtre avantage, à partir des connaissances tradition-, nelles cl à réserver toutes les forces de la raison pour les développer et les féconder. Si je crois fermement à l'existence d'un Dieu unique et parfait, parce que ma mère m'a appris à bénir son nom, mon curé à l'adorer, et que je n'ai jamais mis en doute ce que ma mère et nnon curé m'ont appris, il y aura peut-être du temps perdu à me démontrer, par la voie logique, une vérité qui a déjà droit de bourgeoisie dans mon esprit. Je comprends très-bien qu'un chrétien parfait et soumis dédaigne et néglige les preuves rationnelles de l'existence de Dieu^ et, perdu dans la contemplation du Jéhoyah de la Bible et du Saint des Saints de nos autels, consacre toute l'énergie de son esprit, non pas à prouver, mais à pénétrer Dieu, si on ose ainsi parler, non pas à établir la preuve de son existence, mais à tirer toutes les conséquences sublimes qui découlent
de sa nature. Je comprends une philosophie dont la tradition est le point de départ pour des esprits chez qui la foi à la tradition est Tétat naturel et paisible.
Mais parlez-vous à un public qui, bien qu'élevé par la tradition, a pour habitude et pour parti pris de la mettre en doute : alors les conditions changent, et il faut de toute nécessité que la tradition, si elle ne veut pas être impunément lattaquée par le doute, se résigne . à se laisser démontrer par la raison. Si vous avez affaire à des gens qui ont résolu de ne rien croire de ce que leur ont enseigné leur mère et leur curé, appuyer Tcxistence de Dieu sur ces autorités respectables, ce serait précisément la comprometlre. Il faut ou ne pas leur parler, ou leur parler une langue qu'ils entendent. 11 faut ou ne pas entrer chez eux, ou passer par la seule porte qui soit ouverte. Là où la raison demeure 'seule, c'est à elle que la foi doit demander accès et passage.
Or quel est de nos jours, et dans notre société, l'état d'esprit du public? Quand on compose un livre de philosophie, a-l-on affaire à des chrétiens soumis ou à des sceptiques inquiets? à des gens qui admettent ou à des gens qui repoussent la tradition? à des gens qui croient avant de comprendre, ou à des gens qui veulent comprendre avant de croire? Je n'ai pas besoin, monsieur,
àe répondre à cette question, et elle décide en même temps à quel ordre de preuves, dans un livre de philosophie de nos jours, on doit donner le pas, ou des autorités traditionnelles, ou de démonstrations rationnelles.
L'un et l'autre d'ailleurs, dans une société ecclésiaslique hien réglée, peuvent et doivent exister con- ^^remment. Elles ne se nuisent en rien réciproque- "^^'^t, et je ne puis concevoir dans quel intérêt on voudrait supprimer Tune au profit de l'autre, ni quel hui on se propose en établissant entre elles des questions de préséance et de précédence. 11 y a, et il y a toujours eu dans TÉglise, l'enseignement des croyants ^^ l'enseignement des incrédules, l'enseignement des ^^Pi*îts soumis et l'enseignement des esprits curieux, ^^îieignement des enfants de la maison et l'ensei- ^^^ïïient des étrangers. Il y a, et il y a toujours eu le ^^'eloppement didactique des dogmes découlant ^^ïïime un fleuve des hauteurs de l'autorité catholique, ^ais il y a^ et il y a toujours eu à côté un chemin difficile, étroit et périlleux, pour gravir des bas-fonds ^u doute jusqu'à ces sommités majestueuses. 11 y a, et Il y a toujours eu la foi paisible, cherchant sous Tœil de Dieu l'intelligence des vérités qu'elle a crues sur parole, dont elle a aimé le reflet avant denvisager la lumière : Fides quxrens intellectum. Mais il y a, il y a
i:»« TRADITIONALISTES ET RATIONALISTES.
toujours eu à côté la raison inquiète, cherchant à talons, dans le demi-jour du sccpticisrtfie, sur des (races souvent fugitives, mais, pourtant reconnaissables, la voie qui conduit à la foi : Intellectus quxrens fidem. Les deux ordres d'enseignements ont existé dès le premier jour de l'Église, et ne se sont jamais quittés. Saint Paul n'enseignait pas de même le jeune Timotliée, bercé sur les genoux d'une sainte aïeule et d'une sainte mère, et le passant railleur et blasé des rues d'Athènes. Le même enseignement ne fit point sans doute la science précoce d'Athanase et la^oi tardive d'Augustin. Ces deux manières d'apprendre Dieu aux hommes ont toujours été nécessaires, et par conséquent contemporaines. On les voit commencer ensemble toutes deux dans l'Évangile, et j'imagine (j'ai bien le droit de faire aussi mes hypothèses) qu*elles se donnaient déjà la main à la porte du paradis terrestre. Admirable mécanisme de la raison et de la tradition : c'est la pompe aspirante et foulante qui tour à tour fait monter et descendre la rosée salutaire de la vérité. C'est l'échelle de Jacob, où toutes les vérités comme des anges, éclatantes de pureté et de lumière, vont tour à tour se rapprochant de la terre ou se perdant dans le ciel.
Je termine, monsieur, ce long exposé; car je ne voulais écrire qu'une lettre, et je me trouve avoir fait un
article. Uaîs je ne puis pourtant quitter la plume sans répondre à une pensée qui aura peut-être traversé l'esprit de quelques lecteurs, et sur laquelle je serais désolé qu'il leur restât le moindre doute. J*ai divisé nos connaissances philosophiques et religieuses en deux ordres, celles qui, bien qu'elles viennent habituellement d'un enseignement traditionnel, peuvent pourtant être maintenues, sinon découvertes, par un ordre de preuves logiques à elles appartenant, et qui n'empruntent rien ni à la tradition ni à l'autorité ; et celles qui, après comme avant leur entrée dans l'esprit, reposent uniquement sur l'autorité d'un témoignage réputé et démontré divin. J'ai rangé dans la première catégorie toutes les vérités qu'on nomme en général de religion naturelle, et dans la^ sccx)nde tous les dogmes chrétiens proprement dits. Quelques personnes pourraient penser qu'en affirmant du premier ordre de vérités qu'il demeure dans l'esprit par la vertu d'une évidence intrinsèque, je lui ai reconnu une supériorité sur le second, qui ne s'y maintient que par la force du témoignage. C'est au-devant de cette pensée que je veux aller, car rien ne serait plus éloigné de mon intention véritable; et je crois qu'il n'est pas difficile de faire comprendre à des chrétiens pourquoi cette faculté qu'ont les vérités de religion naturelle de s'établir dans l'intelligence comme dans leur domaine,
en devenant Tobjet d'une sorte d'appropriation personnelle, bien loin d'être une marque de supériorité et un titre de préférence, est, à mes yeux, le signe d'une véritable infériorité relative. J'aurai tout dit, en deux mots, en affirmant que, dans ma pensée, les vérités rationnelles sont au-dessous des vérités de tradition, de la même manière, au même degré et pour les mêmes motifs que, dans Vordre moral, les qualités naturelles, qui ornent ce qu'on appelle un bon caractère, sont au-dessous des dons surnaturels de la grâce qui font les élus et les saints.
Pourquoi, en effet, les vérités rationnelles, Texistence de Dieu, Timmortalitc de l'âme, la justice distributive d'une vie futui'o, elc, sont-elles si aisées à faire comprendre aux hommes, si promptes à prendre racine dans leur esprit? pourquoi apparaissent-elles revêtues d'un caractère d'évidence qui fait que toute intelligence, une fois qu'elle les a reçues (si elle n'est étrangement dépravée), les regarde et les défend comme son bien? Si je ne me trompe, le voici : c'est que ces vérités élémentaires sont du petit nombre de ces biens inférieurs qui, appartenant à la nature môme de l'homme, constituant l'essence même de l'être humain, ont été altérées sans doute et corrompues par la chute de nos premiers pères, mais n'ont pu pourtant nous être entièrement enlevées. Elles font partie
de Tapanage primitif de rhomme, et elles lui sont demeurées lorsque, comme la théologie nous l'enseigne,
il a été dépouillé, par sa faute, de toutes les grâces accessoires et gi*atuites qui enrichissaient sa pauvre et faible nature. Ces vérités-là ont été mises, une fois pour toutes, par la bonté de Dieu, sur la terre, pour y briller, même après le péché et dans le désordre qui Ta suivi, d*un éclat douteux, mais encore touchant, comme brille le soleil dans notre ciel si souvent couvert de nuages, comme Tarbre fleurit encore sur notre sol si souvent dévasté par Touragan, comme quelques sentiments purs d'amour filial et maternel font encore battre nos pauvres cœurs, si souvent souillés par rimpureté des passions.
Ces vérités-là sont donc les vérités humaines et terrestres par excellence, et voilà pourquoi elles s'établissent dans la raison des hommes et sur la terre comme sur leur domaine et dans leur patrie naturelle. Mais il en est tout autrement de l'auire ordre de vérités que Dieu n*a données que par grâce, à la suite et en vertu du plus prodigieux des effets de sa miséricorde et de sa bonté. Celles-là sont essentiellement célestes et doivent garder toujours les couleurs de leur patrie. Elles doivent rester toujours ici-bas comme des étrangères prêtes à s'envoler de celte terre où elles n'étaient pas faites pour descendre. I/homnie mortel n était pas fait
pour les recevoir : l'inlelligence humaine, dans ses conditions actuelles, n'était pas créée pour les comprendre. Il a fallu un miracle pour les lui faire connaître; il n'en faut pas un moindre pour les lui conserver : et ce miracle, c*est celui d'un témoin infaillible qui lès répète incessamment. A chaque instant l'esprit de l'homme est prêt à laisser échapper ce trésor; à chaque instant l'Eglise le ramasse et le lui présente. Ce sont des confidences divines qui éblouissent l'âme qui les reçoit, et, dans l'incapacité où la raison est de les comprendre, il faut que la foi se contente de croire à leur existence sur parole.
Ceci revient, au fond, à dire, monsieur, ce que tout le monde sait, c'est que la raison est devenue la propriété de l'homme, par une concession divine, tandis que la foi est le don toujours précaire et incessamment renouvelé de Dieu. Et il est si vrai que Dieu permet à l'homme d'user des vérités lalionnelles comme de sa propriété, qu'il ne les refuse pas môme à son ' ingratitude et à son orgueil. Dieu souffre qu'il en abuse, qu'il les dénature, qu'il les dépense pour ainsi dire en toute liberté. Sa justice paternelle ne refuse pas cette part de vérité môme au fils insolent qui ne la demande que pour aller, loin du toit natal, la prodiguer au hasard. VaU\\ da mihi portionem suhsiantix qux me contingit. Combien connaissons-nous, de nos
jours, de ces enfants prodigues de rinlelligence qui réclament ainsi d'un ton haulain les vérités ralionnelles comme la pari de connaissances qui leur appartient, et dont ils \eulent user librement, loin de toute tutelle prolectrice et de tout contrôle paternel î Nous ne \oyons pas que Dieu les leur retire sur-lechamp. Il les laisse s'éloigner, emportant avec eux celte part faible et chétive qui ne suffira pas longtemps à Tardeur de leurs désirs et qui laissera bientôt leur âme en proie, dans Texil et la solitude, aux tourments de la famine et de la soif spirituelles. 11 les laisse consumer, dans le délire de leur orgueil, ce fonds qu'ils croient inépuisable, et dont ils touchent si promptement le bout; gardant, dans le trésor du père de fîimille, pour les jours de l'humiliation et du repentir, cet autre ordre de vérités qu'il ne dislribue que par grâce, et qu'il n'a donnée personne ledroitdes'atlribuor comme son bien. Voilà comment il me semble que, sans porter aucune atteinte à T honneur des vérités de tradition, en leur conférant tonle la supériorité qui leur appartient sur les vérités de pure raison, on peut concevoir cependant qu'il est permis et même utile de les distinguer les unes des autres. Et en aidant à établir cette distinction, en essayant de l'appuyer sur un fondement moins chancelant que la question toujours douteuse de l'origine des connaissances, peut-être pour-
rait-on rendre un service égal à la philosophie et à la religion.
J*ai rhonneur d'être, monsieur le rédacteur, etc.