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«6 DEHMERES PatEïlQTES SUR L'HTOLÉRAKCE
nemiede l^glîse catholîqne. En revanche, la liberté religieuse s'est montrée, de nos jotrrs aussi, son alliée ikièie et constante . CTest sons Fempire des idées chaque j^MSpr plss rèpemdues de la liberté relieuse, que les catholiques ont TU abaisser (fevainf eux, en Angleterre, tes barrières élevées par une révolution protestante, et que O'Conneïl a pw faire en! endresa voix puissante dans renceinte même qui avait retenti des mensonges furieui d'un Oafes. Mieux défendu par la liberté religkfise que par sa robe de pourpre et sa croix d'or, un prince dte VÉglise traverse aujourd'hui en paix les rues de Londres. A leur four, les calfrotiques ont rendu à 1* liberté reSgieuse les services qu'îb en recevaient. IVanciemies législations ont pu satis doute être conservées et appliquées, avec plus ou moins d'habileté et de prudence, dans des Keux où la reKgion catholique est lia foi comirrane et où la propagande protestante est une rare et artificielte importation' de la politique. Slais partoQl où il s'est agi de fonder d!es lois nouvelles au sein de populations mixtes, le principe de la liberté religieuse a reçu sa grande et l^trge application. Une rëvehition nationaiie, feite en Belgique a^ec le concours de tous les catholiques,, a fondé un des réarmes de liberté religieuse les plus étendus dont aucun peuple ait jamais joui, et, p«r un acte de sage modération que la vieille liberté d'Angtefevre n'eseratl imiter, on a vu
une nation presque toute catholique confier ù un souverain protestant réprouve de ses institutions nouvelles. En France, dans* la vivacité souvent excessive des anciens débats parlementaires, le côté libéral des questions religieuses était celui qu'affectionnaient et que défendaient avec une ardeur exclusive les orateurs ou les publicistes catholiques. Us s'y consacraient alors sans aucune des réserves et des exceptions que certains d'entre eux prétendent aujourd'hui y avoir apportées. S'ils y mettaient des resiriclions, elles étaient toutes mentales, et ceux qui les approchaient de plus près n'en entendaient pas souffler mot. C'est la liberté religieuse qui les a amenés triomphants sur la brèche, comme aussi sur les ruines d'une société en démolition. Honorant, dans leur victoire, les principes mêmes qui avaient fait leur force dans la lutte, ils les ont solennellement consacrés dans une loi dont on peut apprécier diversement les conditions, mais qui, par un^spectacle peut-être unique dans le monde, a réuni dans un même conseil, pour discuter les plus hautes questions morales, des évëques catholiques, des nriinistrcs protestants et des rabbins juifs.
Nous rappelons tous ces faits, et nous en passons bien d'autres, non pas pour les apprendre à nos lecteurs qui assurément ne les ont pas oubliés, mais pour rétablir le véritable état de la question, qu'on s'efforce
en vain d'obscurcir. Celte alliance de l'Église catholique et de la liberté religieuse est le fait dominant et nouveau de notre âge II est lié intimement à cette renaissance merveilleuse des croyances catholiques dans les cœurs dont nous sommes témoins tous les jours 11 signifie, non point que l'Église change de maximes avec les années, mais que très-sobre de théories abstraites et de principes généraux en ce qui touche le gouvernement temporel des sociétés humaines, élit, se plie à toutes les législations et s'accommode de tous les états de mœurs. Dans un temps où la société tout entière était organisée sur le privilège, FÉglise a usé du privilège pour Téducation morale du monde. Dans un temps et dans un pays où T égalité est la loi commune, l'égalité suffit à sa force d'expansion et au maintien de son autorité. L'Église ne demande rien à Tétat nouveau de notre société moderne, que d*êlre conséquent avec lui-même, de ne pas lui refuser à elle seule ^ la liberté qu'il donne ou du moins qu'il promet à tous. Cela même est une prière qui n'est pas toujours exaucée, et un but assez difficile à obtenir et assez loin d'être atlcinf pour valoir la peine d'être poursuivi.
Avec la meilleure volonté du monde, il nous est donc impossible d'attacher une importance sérieuse aux discussions engagées dans la presse sur le principe de l'intolérance religieuse. Dans le silence des débats
législatifs, dans les intermittences de la question d'Orient, défendre la révocation de TÉdit de Nanles peut être un moyen piquant de réveiller Tattention des lecteurs. Pour ceux qui condamnent cet acte, au contraire, ce peut être une occasion de rajeunir un thème usé. Mais tout ce bruit de conversations ne s'é lève pas jusqu'à la région des faits et des lois. Espérons qu'il ne lui sera pas donné de se faire entendre dans ce sanctuaire intime des âmes où s'opère, sous l'œil de Dieu, et dans la liberté de la conscience, la conversion morale d'une société désabusée.
A dire le vrai, nous ne sommes point élonnés que, de tous les actes de persécution dont il était possible de rappeler le souvenir, la révocation del'Édit de Nantes, soit celui auquel s'est attachée principalement la \)olémique paradoxale qui occupe en ce moment le public. Cet acte devait lui plaire entre tous; il a eu précisément, sur un plus grand théâtre, et avec des consé- ]ueqces plus désastreuses, le caractère que nous reprochons à la discussion intempestive d'aujourd'hui. Ce fut une entreprise gratuite, nullement justifiée ni par' l'entraînement des passions, ni par l'état des mœurs, ni par les nécessités du temps. Du très-grand au très-petit, si la comparaison est permise, ce fut un caprice du roi, comme le débat actuel est un caprice de journaliste. Entre tous les actes sanglants de la po-
litique, qui ont eu la nécessité, rarement pour excuse, mais toujours pour prétexte, la révocation de TÉdit de Nantes se fait remarquer par cette singularité qu elle a été conçue ,de sang-froid, entreprise de gaieté de cœur, sans passion comme sans motif, en pleine paix, au milieu de la soumission tranquille des peuples et de Tautorité illimitée du pouvoir. Il y a eu des actes plus violents, il n'y en eut jamais de plus arbitraires dans tous les sens du mot. Par une assez juste dispensationdu ciel, il n'y eneutjamaiç non plus de plus inutiles, même au point de vue, bon ou mauvais, où s'était placé son royal auteur. Comme il avait été sans cause, il est demeure san^ résultat. Quelle que soit la sentence que la conscience en doive porter, en voilà bien assez pour qu'il soit condamné sans remise, au tribunal de la politique.
. C'est ce défaut de motif réel et d'intérêt sérieux qui fait le traitdistinctifde l'acte persécuteur de Louis XIV. On ne le comprendra jamais mieux qu'en le comparant avec d'autres actes analogues qui Font précédé. Le sys- . tème de contrainte en matière religieuse a eu souvent dans le monde, sinon la complète justification de tous les actes qu'il a fait commettre, au moins des motifs appréciables et sérieux et dont tout historien doit tenir compte avant de porter sur le passé des jugements abstraits ot absolus. On s'imagine difficilement, par
exemple, ce qu'eût produit la liberté des cultes au moyen âge, dans un temps oùrÉglise représentait tout ce qui restait de justice.! même politique, de morale, même faum^iue, de lumière, méjnae naturelle, dans les esprits. En dehors de l'Eglise, au moyen âge, il n'y avait que le vice et la force. Dans TEgltse était Tunique protection des faibles, Vunique sanction des contrats, Tunique recours du droit contre la violence. Une excommunication pontificale était la seule menace qui pesât sur la tête de cette innombrable quantité de petits souverains, aux attributions mal définies, aux prétentions sans limites, ai^ passions sans frein, qui se partageaient le sol de TEurope chrélieime du moyen âge. Sans cette arme redoutable et toujours chargée, dont les bombes, traversant les Alpes, venaient éclater jusqu'au fond des forêts de la Germanie, dans les brouillards de la Bretagne, ou dans les glaces du Nord, nulle ombre tf équité n'aurait régné dans le rapport des maîtres et des sujets, nul respect du li 3n conjugal ou de Tâuiorité jpatenaelle n'aurait assuré le fepos des familles. Les lois civiles, mal étudiées, plus mal ajypliquées eacoi*e, étaient impuissanites à régler môme les relations dviles des l^omjxies. Les lois ecclésiastiques étaient swle$ assez H'.laires let ^confiées à des organes assez vénérés jpotwr se fali^ értM)uter au JsiiJlieu de la poussière des batailles eA4u ciiquelis des armures. L'É-
glisc faisait à elle seule, non-seulement la \ie spirituelle, non- seulement la règle morale, mais presque la police matérielle de la société. La liberté religieuse, en affranchissant les hérétiques du respect des lois de l'Église, aurait infailliblement porté atteinte à la seule autorité régulière, soucieuse du vrai et du bien, qui pût servir d'épouvanf ail aux oppresseurs et de refuge aux opprimés. Le pays d'Europe où n'eût pas régné Tautorité salutaire de TÉglisc serait devenu rapidement, non point Tasile de victimes persécutées, comme le soutenait la sensiblerie déclamatoire du siècle dernier, mais le repaire de tous les chevaliers du grand chemin chargés de rapine, de tous lès époux bigames, de tous les violateurs de la pudeur virginale et de la foi jurée, de tous ces hommes perdus, en un mot,
Que pressaient de ses lois les rigueurs légitimes.
Aussi, un de ces instincts de défense qui, chez les nations comme chez les hommes, sont impérieux, âpres, aveugles, et souvent cruels dans leur satisfaction, poussait les populations encore plus vite que les souverains, et les laïques beaucoup plus ardemment que les prêtres au châtiment des hérétiques : un hérétique qui n eût pas été condamné en concile aurait
été massacré en place publique. Et, chose bien remarquable! les condamnés eux-mêmes, qui réclamaient souvent contre Tapplication, ne protestaîenf guère contre la nature même de la sentence qui les frappait. On citerait bien peu d'hérétiques au moyen* âge qui aient réclamé le' droit de vivre indépendant et affranchi de l'autorité spirituelle. Ils sentaient euxmêmes qu'en le demandant ils se seraient mis au ban de la civilisation et de la morale. Ils soutenaient que la loi était mal entendue, faussement appliquée, que le tribunal était irrégulier, la défense opprimée, les juges contraints ou vendus, jamais qu'ils pussent former, à eux seuls, une petite société à part, en dehors du giron maternel delà grande société catholique. La loi qui atteignait Thérétique était reconnue par lui. Elle formait le droit commun du juge, de l'accusateur et de l'accusé.
Cet état de la société européenne était sans doute fort altéré, mais tous les cadres en subsistaient; et la mémoire en était vivante dans tous les esprits, lorsque la Réforme vint déchirer l'unité religieuse de l'Europe. La Réforme se plaça tout naturellement dans le même ordre d'idées. La Réforme non plus, à son début, ne demanda ni liberté ni tolérance. Elle entreprit (comme son nom même l'indique) de réformer VÈglise^ c'est-àdire encore de s'y substituer et de prendre, avec sa
place, les droits étendus même temporels, les prérogatives d'autorité exclusive et de contrainte matérielle que les lois du moyen. Age avaient reconnues au pouvoir ecclésiastique.. Biens, puissance, dignités, juridiction, la Réforme prétendit à tout, dans Tordre politique comme dans Tordre spirituel. Quand la Réforme acquérait la majorité numérique ou h force matérielle dans une (^^ nations de l'Europe, ou, ce qui était plus expéditif encore, quand elle convertissait un souverain par quelque motif bon ou mauvais, avoué ou secret, la conséquence presque immédiate était la proscription du culte catholique, et l'imposition, par voie de contrainte, d'une forme de culte nouvelle. L'édiafaud de Thomas Morus suivait de près la licencieuse apostasie du roi d'Angleterre, et il n'eût pas fait bon être catl^olique à Genève, sous le joug austère de Calvin. La religion nouvelle venue chassait partout de ses temples et de ses palais, par le fer et le feu, la mère antique et vénérée de la civilisation chrétienne. L'idée que deux cultes pussent vivre en commun sur un même sol ne passait sérieusement, à 1! exception d'un très-pet^it nombre de philosophes, par l'esprit de personne en Europe. D'un commun aveu, l'un devait céder la place à Taulre. 11 fallait se défendre eu périr. De cette attitude toute politique et bientôt guerrière que prit partout la Réforme, découlaient deux conséquences naturelles :
d'une part, les souverains, quand ils étaient déterminés à demeurer catholiques, avaient bien quelque raison de considérer les chefs réformés comme des rebelles, assez portés à mettre la main sur le pouvoir royal, pour en faire un instrument de propagande. Avouons que quand on apprenait en France comment Knox et Murray avaient traité Marie Stuart, les beaux-frères de cette reine infortunée avaient sujet de regarder avec méfiance le prince de Condé et Théodore de Béze. D'autre part, quand les populations entendaient dire que, sous Tempire de la Réforme, les vieilles cathédrales se dépouillaient des antiques ornements dont les avait enrichies la foi de nos pères; quand elles apprenaient que sur le passagq des reitres allemands, les croix étaient brisées, les sanctuaires forcés, les saintes images lacérées, les calices passaient de main en main dans l'impureté des orgies militaires, elles s'inquiétaient, non sans juste motif, pour le maintien de lepr propre foi, En tachant d'étouffer chez elles le germe de la Réforme, elles croyaient moins attaquer que se défendre, moins persécuter que prévenir, moins porter atteinte à la liberté d'aulrui que préserver la leur propre. Un vif sentiment d'inquiétude prévalait chez toutes les populations catholiques au seizième siècle : l'ardeur et la longue popularité de la Ligue en sont de grands témoignages, et celte inquiétude n'eût pas
été sans fondement, si Dieu en appelant le fils de Jeanne d'Albret au trône de France, au lieu de lui départir une âme sympathique et une sagacité intelligente, Teût laissé tomber sous le joug, ou des passions fougueuses de Henri VIII, ou de la sincère mais étroite ardeur d'Elisabeth. Il y avait, au seizième siècle, moins des persécutions religieuses que (suivant la très-juste expression populaire) des guerres de religion. C'était, de part et d'autre, la guerre avec son étalage de droit, son cortège de violences, ses alternatives de ruses, de combats et de massacres; et elle a duré jusqu'à ce qu'elle ait trouvé dans Henri IV son arbitre et pacificateur.
Ainsi s'expliquent, suivant nous, par des motifs, non pas tous également intelligents ni purs, mais sérieux et pressants, la rigueur et l'étendue de Tintolérance religieuse au moyen âge et au seizième siècle. Non assurément que nous prétendions rendre compte ainsi de toutle sang versé,ni que nous voulussions contre-signer de notre main toutes les sentences. Nous ne voulons point imiter ces historiens, comme en rencontre dans toutes les causes, qui se croient obligés et qui même se font gloire de prendre, d'un ton léger, la responsabilité des crimes et des violences du passé. Nous parlons de bon sens et de bonne toi. Nous essayons de faire comprendre aux gens sincères de notre âge les
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sentiments des gens de bien d'une autre époque. Si nous y réussissons, cela nous suffit : le reste doit passer au compte des vices et des égarements de Thumanité. Nous lâchons de faire rendre justice et hommage à saint Louis et à saint Pie Y. Nous abandonnons volontiers à la censure Simon de Montfort ou Biaise de Montluc, dont le nom ne figure, que je sache, dans aucun calendrier.
Mais que dirons-nous de Louis XIV et de la révocation de 1 Édit de ^antes ? Laquelle des deux explications qui rendent compte de la persécution religieuse, soit au moyen âge, soit a]u seizième siècle, s'applique à l'acte de 1685? Lequel des motifs que nous venons de faire comprendre lui a servi, je ne dis pas de raison, mais de prétexte? Nous osons dire que non-seulement on ne peut en alléguer sérieusement aucun, mais que Louis XiV eût été le premier à s'offenser qu'on lui supposât l'un ou l'autre.
Le royaume de France, au dix-septième siècle, n'était pas comme l'Europe chrétienne au moyen âge, une société livrée à l'anarchie civile, et qui n'avait d'autre recours pour en sortir, que l'intervention habituelle et quotidienne de l'autorité religieuse. Un pouvoir civil, le plus fort et le plus respecté qui fut jamais, disposant même d'une force qui avoisinait le despotisme et d'un respect qui ressemblait trop à l'adoration,
un pouvoir d'ailleurs animé d*un grand esprit de jus* ticc et sincèrement ami du bien, y faisait peser sur les désordres de toute espèce la terreur d'une répression salutaire. Sans doute ce pouvoir, plus qu'aucun autre, n'avait pas le don de se passer du concours de la religion. La religion lui était nécessaire, pour faire pénétrer jusque dans les âmes cette morale dont les meil* leures lois civiles ne peuvent répandre sur un peuple que Fécorce grossière et superficielle. Mais ce pouvoir, autant e( plus peut-être qu'aucun autre, avait pourtant la prétention de faire ses affaires lui-même et de suffire pleinement à maintenir les familles en paix, les relations des hommes dans la justice, et la société ferme sur ses bases. Quand il ravivait, par conséquent, quand il étendait le principe de Tintolérance religieuse, ce n'élait nullement pour chercher dans J'autorité ecclésiastique un appui pour sa faiblesse, ni une garantie contre ses écarts. Il eût été bien fâché qu'on lui prêtât une telle pensée. Sa susceptibililé jalouse s'en fût émue, la dignité de ses magistrats s'en fût offensée. Bien loin de rechercher le concours de l'autorité ecclésiaslique, la magistrature civile, suivant les inspirations de la royauté, n'avait alors d'auhe pensée que d'en prévenir les empiétements; et quand les grandsjuges partaient pour aller effacer, dans les montagnes de l'Auvergne ou du Vivarais les derniers vestiges des
institutions féodales, eelui qui leur eût proposé d'emporter avec eux, pour leur prêter secours, une bulle d'excommunication papale, celui-là eût essuyé le premier feu de leur indignation.
Le royaume de France, au dix-septième siècle, ne ressemblait pas davantage à la faible et vacillante monarchie des Valois. On n'y voyait plus des synodes de pasteurs, dans les grandes villes, simulant des assemblées politiques, des seigneurs protestants commandant les armées dans les campagnes, et, pour couronner tout cela, un héritier protestant sur les marches du trAne. Le roi Louis XIV pouvait demeurer tout aussi dévoué et même devenir beaucoup plus exact catholique, sans que sa couronne chancelât en aucune-manière sur sa tête. Les protestants ne Taisaient courir ni à son pouvoir ni à sa foi lombre d*un péril. Il eut été encore ici bien fàclié qu'on s'y méprit. Aucune pensée d'inquiétude personnelle ou politique ne traversa son esprit, quand il signa le bannissement de tant de sujets fidèles et soumis. A l'apologiste maladroit qui lui aurait prêté de pareils soucis, il aurait répondu sans doute avec un sourire de dédain, comme il fit une fois au roi d'Angleterre, proposant l'union de deux couronnes contre leurs ennemis extérieurs et inteneurs : « La proposition ne se peut faire, car le roi n'a pas d'ennemis dans son royaume. » Et il avait
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parfiailcment raison. Les protestants, pas plus que personne en France, en 1685, n'élevaient la hauteur de leur pensée jusqu'à Tidée d'une résistance quelconqiie contre Tautorité souveraine. Après la pri^e de la Rochelle et la soumission des places de sûreté, le protestantisme militant avait fini. Les souvenirs mêmes de la guerre avaient disparu avec les gages de la paix. Dans les troubles de la Fronde, pas une ville protestante n'avait remué*. Le duc de Rohan avait emporté
dans la tombe la tradition des seigneurs protestants, qui mêlaient des aspirations républicaines aux souvenirs féodaux. Les seigneurs du dix-sepliéme siècle avaient d'autres soucis. Au seizième siècle la mode était de résister, el on courait aux prêches; au dixseptième siècle, la mode était de plaire, on se pressait
* Cette tranquillité des protestants pendant les troubles de la Fronde a été remarquée par plusieurs historiens et méritait d'autant mieux de Têlre, que les instigations ne leur avaient manqué ni du dedans ni du dehors. L'histoire de la République d'Angleterre, de M. Guizot, contient une pièce qui donne sur ce sujet de curieuses informations. C'est un rapport d'un agent envoyé par Cromwell en France^ pendant les troubles de la minorité de Louis XIV, dans le but de s'informer du parti qu'on pourrait tirer de ces ngilationspour les progrès de la Réforme. L'envoyé informe son maître qu'il a trouvé les prolestants tranquilles, satisfaits de l'observation des édits, et ne voulant prendre aucune part au mouvement.
ET LA LIBERTE RELIGIEUSES. Kl
à FŒil-de-Bœuf. Turenne ni Schomberg ne rêvaient point les trophées de Coligny. I^es grandes dames protestantes se convertissaient avec éclat, après s'être donné le plaisir de faire disputer en champ clos les ineillem^ champions des deux causes. 11 y avait des conversions de tout genre : de caprice et de cœur, d'intérêt ou de conscience. Le protestantisme, en 1685. avait contre lui le sentiment populaire et la faveur royale, le nombre et le talent, la mode et la science, Télégance et Téloquence, madame de Sévigné et Bossuet. Il était humble, silencieux et désarmé.
Cette faiblesse qui, aux'yeux d'une politique sensée et généreuse, aurait ôté toute raison de le poursuivre, fui au contraire, dans ces conseils de Louis XIV, où Ion prenait souvent Tostentation pour la grandeur, le motif déterminant pour l'écraser. On considéra le protestantisme comme un vieil abus, comme un scandale administratif qu'il fallait faire entrer dans la règle, qui céderait de lui-même devant l'apparition de la volonté royale, et on pensa que la facilité du résultat ferait (c'était toujours là la grande affaire) éclater la puissance du Roi. Cela devait d'ailleurs simplifier Tadininistration et la ramener à Tunité. On avait fait un édil de commerce, un édit de marine, un édit de procédure; même un code noir, le tout tendant à l'ufiité dans les diverses possessions du Roi. On allait partout suppri-
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ai'Mxi des privilèges^ des coutumes, des diversiiés. Il allait de soi de faire aussi un édit de religion, dans le lu&me but et d'après la même pensée. La révocation de rÊdit de Nantes fut un acle dédié à ce goût de régularité souvent plus apparente que réelle, d'unitbrittàié plus encoi^e que d'unité, qui a été la faiblesse de tous les gouvernements de la France, depuis la monarchie jusqu'à la république, et depuis lx)uis XIV jusqu'il Napoléon.
C'est pour un motif si pressant que tout d'un coup, en pleine paix, on vit entreprendre une opération politique d'un genre inouï, qui if avait ni Tappareil de la justice ni l'excuse des einporlemenls de la guerre. Ce fut une sorte de chasse humaine qui tenait de la partie de plaisir et de la battue. Les soldats, les intendants, les populations se mirent, comme une meute animée, à la poursuite de familles satis défeirse. On iit un tarif des consciences d'hommes, comme de têtes d'animaux. On vit dans un pays que ne désolait aucun iléau, que n'envahissait aucun ennemi, que ne troublait aucune laction, qui se vantait de ses mœurs polies et de ses lumières brillantes, d^s maisons tout d'iui coup mises au pillage,, des femmes errantes dans les champs, ou saisies au fond des forêts des douU.urs de l'enfantement; des bandes de prisonniers, (rauiés la chaîne au cou d'un bout du royaume à l'autre; de vieux militaires
acoonpiés à des assassins sur les galères du Roi, sans que l^s cris* de tant de victimes pussent arriver, à travers les nuages d'encens et le concert assourdissant des flatteries, jusqu'aux oreilles de leur oppresseur.
Il n'y eut à tout cela d'autre motif qu'une manie d'obéissance et d'unité; cela est si vrai qu'encore aujourd'hui les^ défenseurs de Louis XIV n*en allèguent point d'autres. Il fallait, coâte que coûte, rendre à la France le bienfait de l'unité religieuse, et ceux qui ne voulaient pas rentrer dans cette unilé n'avaient qu'à quitter le royaume. Ce n'était pas payer l'unité trop cher que du sacrifice d'un petit nombre d'hommes qui rompaient l'harmonie des lois et des mœurs de leur patrie. 11 faut laisser Thonneur de cet argument à qui de droit. Il a d'ailleurs une physionomie révolu* tionnaire qui ne permettrait pas de le méconnaître. 11 appartient à Rousseau et se trouve 5 peu près textuellement dans le Contrat social. Seulement, Rousseau, plus conséquent, laissait la porte ouverte à qui voulait sortir. Les défenseurs de Louis XIV oublient que ses ordres interdisaient aux protestatits la sortie du royaume, en même temps que la pratique de leur culte. Les prolestants se trouvèrent, après la révocation del'Edit de Nantes, dans la même situation que les nobles en 1 793 : arrêtés, s'ils restaient; dépouillés, s'ils sortaient. Tous
les despotismes se ressemblent et ont la même logique à leur service. ,
Mais, en vérité, de quelle unité entend-on parler? ?'ous avons eu plusieurs fois ailleurs, et d'autres ont eu comme nous, l'occasion de démon li'er ce qu'il y avait de vain, d'extérieur, de superficiel dans cette unité trop vantée des lois et des mœurs, à laquelle tous les gouvernements de la France ont fait tant de sacri-' fiçes, pour laquelle ils ont imposé tant de contrainte aux habitudes et aux sentiments des populations, et qui a répandu sur notre société un aspect monotone, sans faire régner de véritable paix dans son sein. Lunité des lois n'est rien sans l'unité des cœurs. Le calme de la surface est trompeur, quand un bouillonnement confus s'agite, au fond. Quand le vent des révolutions s'est élevé, on a vu des royaumes formés, en apparence, de langues, de coutumes, d'institutions diverses, et qui se sont trouvés plus unis dans le sentiment de la loi et de l'honneur, que la France avec ses préfectures bien équarries, ses mesures et ses monnaies uniformes. Mais si cela est vrai en politique, que sera-ce en religion? L'unité religieuse véritable d'un peuple est un des plus beaux spectacles qui puissent arrêter l'œil de Dieu. 11 est beau de voir, au pied d'un même autel, tout un peuple prosterné, et s'incliner devant le même symbole, Tépée du militaire, la toque du magistrat et
le bonnet de laine du paysan. 3Iais c est à la condition que cette unité soit au fond des cœurs et non sur les lèvres; à la condition que personne, dans une telle foule, ne maudisse tout bas ce qu'il adore tout haut : car Dieu, pour le moins, n'est pas dupe des apparences; on ne se joue pas de lui impunément; il est le Dieu de la vérité et non du mensonge : Nolite decipi : deus non irridetur. I/unité religieuse apparente porte un nom bien repoussant dans le monde : on l'appelle l'hypocrisie ; TÉglise lui en donne im plus sévère encore : elle l'appelle le sacrilège.
L'abondance, la multiplicité des sacrilèges fut le côté le plus odieux de la révocation de l'Édit de Nantes. Les contemporains les plus zélés, les serviteurs les plus dominés par la volonté de Louis XIV, en frémirent, et les récils des catholiques du temps en paraissent encore émus. On vit arriver par centaines, par milliers, à la table sainte des hommes élevés à ne pas discerner le corps et le sang du Seigneur, dont la bouche, en s'ouvrant pour les recevoir, était prête encore à les méconnaître. Il y eut plus de sacrilèges dans cette persécution que dans aucune autre d'aucune époque; et par une raison bien simple. L'intolérance religieuse, au moyen âge, faisait peu de sacrilèges, parce que, comme nous le disions tout à l'heure, nul hérétique ne cjutestail ni les droits ni l'existence de l'Église, et
qu*on en cite à peine uii qui ait élevé un doute sur la réalité sainte des sacrements qu'elle distribuait. Aii seizième siècle, l'opposition était encore peu tranchée, les consciences incertaines et engagées faiblement dans rerrêur. Mais en 1685 les protestants étaient des populations entières, élevées en paix dans la Confession calviniste, l'ayant sucée avec le lait, attachées à tous ses dogmes avec la fermeté des traditions paternelles, la simplicité, nous dirons hardiment, l'innocence des croyances du premier âge. Leurs erreurs allaient droit à la négation de TÉghsc et portaient juste contre le sacrement de T Eucharistie. C'est dans la ferveur, dans l'intégrité de cette conviction, que des dragons les vinrent saisir pour les porter, étourdis et épouvantés, au pied de nos autels.
Le grand nombre des abjurations obtenues par ce procédé expéditif, qui scandalisait un peu, même les intendants de Louis XIV, fournit à ses apologistes modernes la matière d'une raillerie aussi agréable par le bon goût que par le choix du sujet. Ils plaisantent les protestants sur la sincérité des convictions qui cédaient ainsi à la prédication des garnisaires. Trois cent mille pourtant, heureusement pour la nature humaine, et malheureusement pour la France, firent voir ce que peut encore, même en dehors des grâces du martyre, le courage d'une conscience droite, décidée à ne trom-
per ni Bieu ni tes bomnies. II y en eut aussi beaucoup qui faîMirent devant les tourments et qui firent comme ces (Arélieiw du troisième sièdc que saint Cyprien oondamnaît, platgnaH, recevait en pénitence et ne nilhât pas. Mais en quoi la faiblesse des protest^mts exeuse^'-élte la politique peu scrupuleuse qui en profit hût? Parce qu'Hs n^artaient pas le courage du martyre, étaîM^e one raison pour venir leur imposer le crime du sacril^e? Weu se trouvait-il moins ofTensé par un mnsonge prémédité que par une erreur involontaire? Le beau sujet èe plaisanterie, que les angoisses de ^s boanèles, partagés entropies soucrs légîlîmes de h vie, f attacAli^nent au sol natal et la fid^té aux iiispifàiions de leur conscîemfe! Quand je îîs dans ftiistoire que des hommes, même des adversaires, •nf faffli devant d'effropbles déchirements de toutes les fibres du cœur, le moindre sourire ne sàuraîl pa^er s» tAes lêvues. Entre combattants de camps oppeeès, exposés souvent aux mêmes pcrîte, on se doit pins de 'ménagements et d'égards. Dans la pleine 1iherlë i t iipew & e , dtot il nous est donné de jouir, nous crminoiis d'avoir Tair d'en prendretrop à notre aîse, et nous prions humblement Dieu d'épargner ces redontaUes épiâtes & ta faible mesure dé fumiêre et de fin qu'il a daigné nous départir^ Allons sans crainte, avec les plus respectaMes auto-
rites de TËglise, jusqu'au bout de notre pensée i 11 y avait, sans aucun doute, parmi les protestants de 1 685^ des hommes qui n'avaient point inventé, mais reçu par éducation, leurs erreurs ; qui n'étaient pas les fauteurs, mais les héritiers de Thérésie ; il y avait de ces hommes qui, au dire de saint Augustin, a ne' doivent pas « être rangés parmi les hérétiques, parce qu'ils dé- « fendent un sentiment faux et mauvais sans opiniâ- « treté, et qu'ils cherchent la vérité avec foi, prêts à
« se corriger lorsqu'ils l'auront trouvée Il y avait
« de ces âmes simples qui pouvaient être instruites de « plusieurs vérités de foi qu'on a retenues dans les « communions séparées de l'Eglise et qui suffisent ab- « solument au salut. Ces hommes pouvaient, avec la « grâce de Dieu, mener une viepure et innocente; « Dieu ne leur imputait pas ces erreurs auxquelles « ils étaient attachés par une ignorance invincible. « Ainsi ils pouvaient appartenir à l'âme de l'Église avec « la &i, l'espérance et la charité*. » C'est cet état périlleux, mais innocent et méritoire même devant Dieu, qu^on leur fit quitter pour aller, entre deux escortes de gendarmes, manger et boire leur condamnation éternelle. On avait des Corneille craignant Dieu, ainsi que toutes leurs familles^ faisant beaucoup d'aumônes au
* Censure de la Sorbonne sur rÉmile.
peuple et piiant Dieu sans cesse. Leurs oraisons^ leur eharité montaient jusquau trùiie de Dieu. On aima mieux des Judas venant s'asseoir avec le prix du sang au banquet sacré, et mettant la main à la coupe pour trahir le Seigneur.
Et pourquoi? Pour quel résultat? Quand on s'émouvait un peu' à la cour de Louis XIV de ce spectacle de profanation, les esprits profonds du lemps, les petits Machiavels de religion et de politique, comme il y en a toujours, répondaient que les pères, sans doute, perdaient leur âme, mais que les enfants seraient élevés dans la vérité. On travaillait ainsi, au prix du repos, de la richesse, de la conscience même des générations présentes, pour le bien et la paix des générations à venir. Nous sommes, nous, Tune de ces générations qui occupaient la pensée charitable et prévoyante des politiques de la révocation de FÉdit de Nantes. la grande unité religieuse dont nous jouissons ! Ole calme profond des âmes ! la paix inaltérable des consciences! le beau spectacle de soumission et d'unité catholique que donnait la nation française, cent ans, à peu près jour pour jour, après la révocation de rÉdit de Nantes! On ne veut pas que nous disions que Tincrédulité philosophique du dix-huitième siècle ait été servie dans ses progrés par les persécutions religieuses et les spectacles lamentables du dix*
septième siècle. On ne veut pas que nous parlions des services que les protestants réfugiés ont^pu rendre à cette grande coalition dont le protestântistne fut râme;^ qui abreuva de dégoûts la vieillesse du grand Roi, et qui commença la décadence de la monarchie française. Soit; ne demandons pas compte à racle de Louis XIV des maux qu'il a causés ; mais qui peut nous empêcher de lui reprocher au moins teu\ qu'il n'a pas prévenus? A quoi bon persécuter, si ce n*êst pas pour empêcher 1 incrédulité de naître et de se répandre? A quoi bon bannir, confisquer, faire régner la terreur sur des provinces entières, si ce n'est pas pour déraciner chez un peuple les germes de la division, de Tinsurrection et de la révolte? A quoi bon les remèdes héroïques, s'ils n'empêchent pas le malade de mourir, sôit de Topération, soit de la maladie? Les politiques sci'upuleuses sur le choix des moyens ont le droit, quand eMes échouent, de s'envelopper de leur vertu et d'accuser la fortune ; les politiques qui sacrifient les moyens au but doivent atteindre le but. C'est la dure condition de la violence en politique, d'être condamné h réussir, sous peine d'être ridicule en même temps qu'odieuse. La révocation de TÉdit de Nantes n'a pas réussi.
Képétons donc hardiment que l'entreprise de lA)uis XIV, comme elle avait été sans cause, est de-
meurée sans résuUat. Ce fut un acte de bon plaisir à^ns toute la force du terme. Son excuse même est dans la simplicité, dans la franche candeur du despotisme qui l'inspira. Louis XIV était parfaitement accoutumé à régner sur les cœurs aussi bien que sur les actes de ses sujets. Il avait dès sa jeunesse dominé les imaginations , disposé de Famour des femmes, commandé au génie des poêles : il trouva tout simple de vouloir régenter aussi la conscience et les prières de ses sujets. Il pensait avoir le droit d'être en tiers entre Dieu et l'âme des Français. La religion catholique comme il la concevait, et avec la place qu'il s'y était attribuée, se prétait à cette prérogative imaginaire. Il s* était fait un catholicisme à sa mode, avec une station intermédiaire, un peu au-dessous de Dieu, réservée au Boi, et où devaient s'arrêter, avant de mpnter tout à fait jusqu'au ciel, les vœux et Tencens des sujets. Aussi la politique religieuse de Louis XIV a-t-elle tou< jours eu deux faces inséparables. Tune qui défendait l'Église catholique, et l'autre qui l'assujettissait. Il fal* lait que toute la France fût catholique, et que le catholicisme dépendit du Roi. C'était là le mécanisme à double compartiment qui, manœuvrant sans obstacle sur toute la surface d'un grand pays, devait faire battre dans la main royale le cœur de la nation tout entière.
n DERRIÈRES POLEllQUES SUR L'I!IT0LtmA5GE
Tout le monde a rranarqué, en effet, la angulière coincidence de date qui se rencontre entre la révocation de rÉdit de Nantes et les querelles hautaines, di]damatiques et religieuses, du i*oi de France envers le dief de ITglîse. Louis XIV était animé de ce grand zéJe contre le protestantisme, au moment même où, profitant d'une controverse dogmatique qui lui valait le' concours de son clergé, il déployait, par ses envoyés à Rome et par ses magistrats en France, tout Tappareil de ces prétentions excessives du pouvoir temporel, qu'aucun théologien d'aucun pays n*a jamais reconnues et que le gallican Fleury lui-même appelait les servitudes par opposition aux libertés gallicanes. C'était le moment où M. de Lavardin entrait dans la capitale de la chrétienté en vainqueur plus qu'en ambassadeur , en dépit de la défense du souverain et de rexcommunication du pontife , et menaçait de faire couper le nez et les oreilles aux agents pontificaux qui toucheraient à sa voiture. Le pape ain^i bravé était le courageux, le vénérable Innocent XI, qu'on s'était gardé de consulter sur la révocation de rÉdit de Nantes et qui, lorsqu'il en reçut la nouvelle, se borna à se jouer avec une douceur railleuse du déluge de flatteries que répétaient les courtisans en épée et en mitre, et de l'emphase des éloges que le roi se donnait à lui-même. Telle élait la double conduite de
ET Là liberté RELIGIEI sus. 93
Louis XIV. D'une main il persécutait les protestants, de l'autre il faisait la loi au Pape. Entre ces divers actes d'un même souverain, il y avait plus qu'une coin* cidence de dates. L'un était le contre-poid§, la contrepartie, le complément de l'autre. On voulait être aussi libre à Rome que maître en France. C'était le même système et surtout le même orgueil. Mais il y a là aussi plus que la vanité et les prétentions d*un seul homme. Pour ceux qui réfléchissent, ce rapport de dates et ce contraste de faits est une source d'abondantes et'uliles réflexions. On y voit à découvert un des principaux dangers de l'intervention trop active de l'État en matière religieuse. On y voit combien l'appui du pouvoir temporel, en matière de religion, est voisin de l'empiétement de ce même pouvoir sur la religion elle-même; combien le souverain, qui défend rÊglise par les armes, cède aisément à la tentation de l'asservir; combien enfin, dans de pareils traités, l'allié a de facilités et de prétextes de se faire maître.
C'est en effet une de ces règles de l'histoire, qui ont l'air d'une des lois de l'équilibre moral des peuples. Depuis Constantin jusqu'à Louis XIV, il n'est guère de protecteur armé de l'Église qui n'ait prétendu en même temps la dominer. Les prétentions du pouvoir temporel sur TEglise n'ont jamais été plus excessives et plus tracassières que dans le temps où l'intolérance
9i DERNIÈRES POLÉMIQUES SUR L'INTOLÉRANCE
religieuse a régné sans contestation. Elles se faisaient jour même dans le moyen âge, malgré Tascendani universel de Tautorité ecclésiastique et le prestige de la dignité pontificale. De temps à autre, le pouvoir temporel, habituellement soumis et intimidé, se relevait brusquement, forçait la porte du sanctuaire, mettait la main sur Tencensoir, arrachait la tiare ou la déposait à son gré sur la tête d une de ses créatures. Les Papes faisaient exécuter leurs bulles par les empereurs; mais les empereurs faisaient souvent ou défaisaient des Papes. C'était une alternative de services rendus et de violences exercées. On compterait, au moyen âge, encore plus de Papes morts en exil que de chefs de sectes . montant sur des bûchers. Ces mêmes rois, si grands justiciers de Thérésie, et fermes vengeurs de la foi, étaient sans scrupule, quands ils le pouvaient, les spoliateurs des biens et les oppresseurs des élections ecclésiastiques. On ordonnait le supplice des Albigeois, mais on voulait avoir les investitures des évêchés ou les richesses des Templiers. Le glaive du pouvoir temporel frappait à droite et à gauche; et TËglise, qui était censée en tenir la poignée, en sentit souvent le tranchant.
C'est que telle est la logique secrète des choses, qui se fait jour par l'organe des passions humaines. Quand on a la force, on veut aussi avoir le droit : quand ^n
ET LA LIUËRTI:; UELiGiEUSES. U5
court les périls, on veut recueillir les proliis. On ii'ubtiendra jamais d'un pouvoir temporel quelconque de tenir humblement à la porte de TÉglise^ comme un endarme attendant la sentence d*un magistrat pour Jl*exécuter sans la lire. Du moment où un souverain est :KTequi8 de risquer le sang de ses troupes et la paix de ^%on royaume, pour prêter main-forte aux décisions de l'$glise, il se considère, et non sans quelque apparence de raison, comme une partie intéressée dans les questions religieuses, et réclame son entrée et sa voix dans les conseils où elles se débattent. Puis ce conseil* 1er bardé de fer, amenant derrière lui la dernière raison des discussions humaines, ne laisse pas de jeter un poids incommode dans la balance des délibérations. .Une conduite plus soumise serait sans doute plus humble et plus chrétienne : mais que veut-on? La couronne royale inspire peu dîuimilité au front qui la porte; et, à la tète de bataillons armés, on pratique mal la vertu d obéissance.
C'est cet enchaînement naturel des idées qui avait conduit la royauté en France à établir, par Torgane des magistrats, une théorie à la fois d'intolérance et de domination complète, savante dans toutes ses parties. L'intolérance religieuse absolue en était la base, la gène ^on Tasservissement de TÉglise en était le résultat. Le pouvoir civil s'imposait le devoir de faire pratiquer
t6 DEHUIÈRES l*OLÊHI<}IJES SUR L'iSTOLÊllSCE
la religion par le p^iple; mais, pour que œ devoir ne fut ni trop ingrat ni trop périUeux a remplir, il s'attribuail le droit de régler lai même Tasage de la rel^pon entre les mains de ses ministres. Presque tontes les maximes parlem^itaires de droit ecdésiaslique, dans ce qu'elles ont d exorbitant et de justement réprëhansible, portent ce double caractère. On voulait Inen exécuter les arrêtés des conciles provinciaux, et, quand ils avaient prononcé une excommunication, mettre des r^ments à leurs ordres pour la faire respecter; mais<» pour ne pas troubler la paix publique au gré d'un petit nombre de prdats, point de concile sans autorisation royale. On voulait bien faire dépendre le mariage des citoyens de la bénédiction religieuse, et laisser sans étal civil les* hérétiques, dont la persécution ne réussirait pas à faire justice; mais, pour ne pas mettre les familles ù la merci d'un curé licencieux et intéressé, il y avait appel comme d'abus pour le refus de sacrements. Point d'eniérrement permis sans billet de confession; mais, de crainte "" de faire trop de scandale dans les populations émues, un arrêt de justice ordonnait aux prêtres de confesser ou d'absoudre. Ainsi se développait la théorie parlementaire, traitant la religion comme un mineur de .bonne maison, dont un tuteur éclairé défend et administre en même temps le patrimoine.
Ce système, non sans quelque valeur logique, mais tout inspiré, tout gonflé, pour ainsi dire, d'un sentiment exorbitant des droits du Roi, a eu son apogée le inéme jour et à la même heure où fut décrétée la révocation de rÉdit de Nantes. La négation de toute tolérance religieuse et le patronage ecclésiastique du Roi étaient en effet deux théories très-voisines dans Tordre des idées, très-semblables dans l'application, toutes deux violentes dans leurs effets, toutes deux empreintes d'an mépris ou du moins d*un oubli égal des droits de la conscience. Elles ont disparu toutes deux au souffle de la liberté religieuse. En essayant d'évoquer Tune de son tombeau, qu'on prenne garde que le bruit qu'on fait ne s'en aille aussi réveiller Tautrel
Mais nous oublions que nous ne parlons et ne voulons parler que du passé» Nous l'avons dit en commençant et nous le répétons. Nous ne supposons pas en effet que, dans l'esprit de personne, la moindre application présente, la moindre conséquence pratique paisse sortir 'd'une discussion pareille. Nous ne prêterons jamais à des coreligionnaires et à des contemporains un tel comble de démence et de chimère. L'alliance et l'appui du pouvoir civil étnient déjà bien périlleux quand ce pouvoir était respecté, quand ses armes étaient redoutables, quand son autorité morale se joignait l'effet de la contrainte matérielle, quand
ses coups portaient à fond et frappaient à mort sans résurrection . Les persécutions de Louis XIV. étaient odieuses, mais sérieuses. S'imagine-t-on, de bon compte, ce que serait une persécution de nos jours? S'imagine-t-on un de nos pouvoirs, tels qu'ils sortent, d'époque en époque, du creuset de nos révolutions et de l'urne du suffrage universel, un de ces pouvoirs qui suffisent à peine à Tordre extérieur et à la police matérielle d'un pays, qui peuvent tout au plus, suivant la parole de TËvangile, nettoyer le dehors de la coupe et du plat, entreprenant, avec quelques commissaires de police, aidés de quelques gendarmes, de régner sur les âmes et de dicter la loi aux consciences? Les imagine-t-on, eux qui peuvent à peine se faire saluer dans leurs rues et sur leurs places publiques, enseignant gravement à leurs sujets devant quel autel ils doivent s'incliner? Louis XIV était un demi-dieu quand il essayait de dogmatiser; la couronne royale répandait sur son visage tout l'éclat d*une auréole : quel est celui des gouvernants de nos jours qui puisse se vanter d'avoir un pouce au-dessus de la taille du commun des hommes? Le beau profit, quand on aurait joint quelques victimes religieuses à ce flot d'émigrations européennes qui va, qui vient, qui sort, qui rentre, et où les pioscrits de la veille sont à peu près sûrs d'être les souverains du lendemain I S*imagine-t-on surtout TE-
glise engagée, au hasard, dans une aventure de la sorte? Se (îgure-t-on celle aulorité majestueuse et sereme, qui a grandi depuis un demi-siècle de Tabaisse- ^^^t de tous les pouvoirs, de la faiblesse de tous les P^îs, de la déception de tous les principes, qui est ^ devenue l'asile commun de tous les blessés, soit des *^ttes civiles, soit des combats de la pensée, entreprenant, de concert avec des magistrats éphémères, Quelque mesquine persécution de police I Voit -on le ^sivire de Pierre s'embarquer sur la vague d'une réac- ^•^on passagère, pour être ensuite emporté loin du ri- ^'^ge au premier et inévitable reflux de la marée polî- * îque !
Les spéculations historiques ont leur prix et leur agrément; mais il ne faut pas qu'elles fassent perdre 1 ^e vue ni le temps où Ton vit ni le lieu où l'on parle, ^uand on s*est donné quelques instants ce délassement ^ui n'est pas sans péril, il faut laisser retourner chacun è sa tâche véritable, à l'œuvre laborieuse de la sanctification personnelle et de la défense sociale !