‹ Questions de religion et d'histoireChapitre 8 sur 17 · II. iO · texte numérisé non relu

II. iO

que nous avons sous les yeux. De tous les débats qui onl si vivement excité, puis si rapidement épuisé Tardcur intellectuelle de notre pays, il semble que la polémif|ue religieuse ait aujourd'hui seule conservé le don d'intéresser encore. La polémique religieuse a absorbé en elle seule, et concentré sur ellemême à peu près tout ce qui reste en France d'esprit de discussion. Elle a succédé à la politique et fait concurrence à l'industrie et à la guerre. I^e goût de disputer de tliéologie et de dogmatiser semble avoir à peu près gagné tous les esprits que les préoccupations matérielles ou la gloire militaire ne remplissent pas entièrement ; et ce goût ne se montre nulle part plus vif que dans la presse quotidienne. Fort réservée, très-prudente, très-pâle même sur tous les sujets qui, autrefois, alimentaient ses débats et snscilaient ses colères, la presse est restée en effet très-libre, très-hardie, très-bruyante sur tout ce qui touche à la religion. Les discussions religieuses sont devenues fréquentes et animées dans les journaux de tontes les couleurs. Chassée du terrain des affaires présentes, la presse s'est transportée avec, armes et bagages dans le domaine des idées éternelles. Elle y a déployé tout^on arsenal qu'elle craignait probable* ment de laisser rouiller. Elle a retrouvé là et la liberté ({u'elle regrette et la licence qu'on lui a si souvent re-

prochée ; elle a usé hardiment de Tune et de Tautre, sans que personne lui ait jamais fait sentir aucun des freins dont la législation nouvelle a muni le pouvoir. En matière religieuse, chacun a continué de tout dire sans contrainte.

Quel est le caractère général, et quels sont les résultats, sur Topinion publique, de ces discussions vives et répétées? Voilà ce que nous aurons, dans les pages qui vont suivre, la curiosité d'examiner. Nous y sommes enhardis par un motif principal : c'est qu'il nous semble que cet examen est de ceux auxquels un écri* vain laïque peut se livrer en liberté (pourvu que ce soit avec Tesprit de soumission qui ne doit jamais l'abandonner), sans être ni accusé ni tenté d'entreprendre sur le dépôt sacré, qui n'appartient qu'à l'Eglise seule. De tous les moyens dont l'Église fait usage pour propager la vérité, la polémique n'est assurément ni le premier en ordre ni le plus efficace. L'enseignement dogmatique donné du haut de la chaire, le ministère divin des sacrements, les appels directs à la conscience troublée des pécheurs, la douceur de consolations ineffables versées goutte à goutte aux âmes souffrantes, ce sont là les grands et les vrais moyens par lesquels la foi chrétienne fait son chemin dans le mondé ; ce sont là les trésors qu'il n'appartient qu'à l'Église seule d& distribuer. T^ polémique ne joue qu'un rôle très-*

secondaire dans cette conquête laborieuse des âmes, qui est l'œuvre élenielle de l'Église sur la terre. Mais à ce rôle si inférieur, les laïques, de l'aveu de l'Église même, sont souvent appelés à prendre part. Précisément parce qu'ils sont mêlés à un monde indifférent, précisément parce qu'ils ont à défendre dans ce contact leur foi sians cesse menacée, on pense qu'ils peuvent être parfois consultés avec avantage sur le choix des arguments et des armes, et que, placés aux avantpostes, comme des éclaireurs, ils peuvent donner un bon avis, dont l'autorité compétente fait ensuite ce qu'il lui convient. C'est en cette humblç qualité que nous croyons permis et utile d'examiner l'état présent de la polémique religieuse.

Et voici quel est, suivant nous, l'intérêt de cette recherche. Si la polémique n'est point l'instrument principal du progrès de la vérité chrétienne en ce monde, elle peut pourtant fournir des indices assez clairs pour reconnaître le point auquel ce progrès est parvenu. Suivant la nature des attaques auxquelles la religion est en bulle, suivant le degré de vivacité ou de hardiesse avec lequel ces attaques sont poussées, suivant l'accueil qui leur est fait par le puolic, — on peut assez exactement reconnaître si la religion est, dans un pays, en progrès et en déclin, — si les esprits sont poussés vers elle ou éloignés d'elle, — «i dans la lutte acharnée, à

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laquelle elle est condamnée, elle gagne ou perd du terrain. Le caractère de la polémique religieuse peut servir, à chaque époque, comme de thermomètre pour connaître le véritable état des sentiments d'un pays. Quand l'esprit public est favorablement disposé pour les vérités religieuses, les attaques des ennemis de la religion sont timides, détournées, indirectes ; la crainte du mépris ou de la répulsion générale en affaiblit ou en contient Texpression. Si elles deviennent, au contraire, fréquentes, animées, hardies, c'est un signe que ceux qui les portent se croient appuyés par les sympathies de leur auditoire. C'est ainsi qu'un coup d'œil jeté sur l'état des discussions religieuses peut nous apprendre si, en particulier dans notre France, le mouvement favorable qui portait les âmes vers la foi, — ce mouvement qui a peuplé nos églises d'une foule chaque jour croissante, qui a encombré le pied des autels et des chaires, — se continue, s'accélère ou se ralentit, et si les résultats heureux qu'il a produits sont en voie, de développement ou à la veille d'être compromis. C'est en étudiant le langage de la presse sur les questions religieuses que nous pourrons nous faire quelque idée des dispo^tions actuelles de ses lecteurs. Or il y a plusieurs sortes de presses parlant à divers publics. Examinons-les, interrogeons-les successivement, dût cette

recherche un peu longue aboutir à des conclusions qui nous contristent.

Nous rencontrons d'abord une presse rédigée par des écrivains délicats et destinée à un public d'élite. C'est la presse des beaux esprits et du grand monde littéraire. Elle a des organes quotidiens ou périodiques qui jugent et parlent de haut sur toutes les questions de littérature, de philosophie et d'histoire, et qui traitent môme volontiers, à ces points de vue généraux, tout le courant journalier des affaires humaines. Cette presse-là n'a jamais fait profession explicite de foi catholique. 11 y a peu d'années cependant son langage était, au sujet de la religion, non-seulement décent et poli (il n'est jamais autre), mais bienveillant et souvent empreint d'une admiration vive et sincère. Traitait-elle de métaphysique ou de morale, elle célébrait voloï)tiers ce trait de lumière inattendu qui tout d'un coup, il y a dix-huit siècles, répandit sur le monde la croyance en un Dieu unique et l'espoir d'une vie future : elle remerciait sans détour l'Église d'avoir conservé dans le sanctuaire, pendant les ténèbres du moyen âge, le flambeau de la lumière philosophique.

Se livrait-elle à quelque dissertation historique, T influence du christianisme sur radoucissement des mœurs et le progrès de la civilisation était un de ses thèmes favoris. En littérature enfin, dans les grands modèles du dix-septième siècle, elle aimait à admirer l'accord de la pureté de la forme et de la sainteté des convictions; elle pardonnait aux Pères de l'Église leur» incorrections grammaticales en faveur de leurs inspirations chaleureuses. En un mot, en tout genre, elle semblait dire à l'Église comme le roi Agrippa à saint Paul : Peu s'en faut que vous ne me persuadiez d'être chrétien. .

Qui pourrait ne pas reconnaître avec legret qu'à travers ses formes mesurées et la convenance de langage qui ne Tabandonne jamais, son ton à l'égard des catholiques est assez changé? Non-seulement elle ouvre aujpurd'hui avec empressement ses colonnes à toutes les réclamations passionnées, les unes vraies, les autres fausses, que suscitent sur tous les points du monde les actes ou les paroles des ministres de la religion* catholique; non-seulement, dans les protestations généreuses qu'elle fait entendre en faveur des opprimés de tous les cultes, elle paraît trop souvent oublier les évoques qu'on exile, les concordats qu'on viole et les ^lises qu'on dépouille; mais, même dans les questions générales , le côté le moins favorable à TÉglise

Catholique est aujourd'hui celui qu elle préfère regarder. On Tenlendra dire que toute philosophie moderne date de Descartes, rayant ainsi d'un trait de plume saint Augustin, saint Anselme et saint Thomas. Si elle discute des matières thcologiques, elle fera valoir avec complaisance tous les mérites particuliers des communions chrétiennes dissidentes que le seizième siècle a «éparées du troAc commun; elle insistera sur les plus tristes pages du moyen âge, et si elle ne renie ni Bossuet ni Fénelon, elle sera plus empressée que par le passé de leur opposer ou de leur associer Voltaire et Rousseau.

Tel est le changement qui s'est opéré sous nos yetix, depuis une date assez récente, dans la partie la plus considérable de la presse française, dans celle qui a le plus de retentissement parmi nous et le plus d'autorité à l'étranger. On dira, je le sais bien, que le changement est dans les paroles et non dans les sentiments ; que ce qui est avoué aujourd'hui était pensé hier, et qu'il n'y a pas grand regret à avoir pour des compliments du bout des lèvres qui cachaient une hostiUté sourde. Bien des gens pieux qui aiment la bataille diront môme qu'une inimitié franche leur convient mieux que des politesses captieuses. Nous aurions plus d'une observation à faire sur ces jugements absolus dictés par une humeur belliqueuse. Outre la repu-

gnance invincible que nous aurons toujours à accuser brutalement de mensonge des esprits si distingués et des gens de bien, nous croyons que ces manières de trancher hautaines ont l'inconvénient de méconnaître ie trait particulier de notre âge, je veux dire Tincertitude sincère où sont souvent les meilleurs esprits sur les dogmes catholiques et la mobilité naturelle qui en est la suite. Pour ma part, je ne crois pas légèrement aux hostilités acharnées et secrètes dont on nous parle : j'ai rencontré dans le monde bien plus d'incertains encore que d'incrédules, et le scepticisme de notre âge m'a souvent paru douter de lui-même encore plus que de T Évangile. Mais admettons pour un moment qu'un sentiment ardent d'irréligion ait animé dé tout temps les écrivains de la presse polie dont nous parlons, il resterait toujours à savoir pourquoi ils laisseraient entendre aujourd'hui ce qu'ils cachaient soigneusement hier. Évidemment, ce ne pourrait être que parce qu'ils croiraient être écoutés avec plus de faveur par le public auquel ils s'adressent et pouvoir parler plus,en liberté. Or ce sont les dispositions des lecteurs et non celles des écrivains qu'il nous importe de connaître. Admettons (je demande pardon de l'injure d'une hypothèse directement contraire à ma pensée) que tous ceux qui parlaient bien de la religion il y a peu d'années, sans en penser tout à fait comme des croyants,

fussent des hypocrites. Il y a un lieu commun qui dit que rhypocrisie est un hommage que le Vice rend à la vertu. Quand les hommages sont moins vifs et moins nombreux, c'est donc que la vertu a cessé d'être assez puissante pour les attirer.

Il reste donc avéré qu'il y a une partie du public français considérable , au moins par Tintelligence , sinon par le nombre, — la partie lettrée et polie, — à laquelle on pensait plaire naguère, en développant devant elle les mérites de la religion chrétienne, et qu on intéresse davantage aujourd'hui en insistant sur le thème contraire. Passons maintenant sans transition d'un extrême à l'autre : du ^ôle brillant delà société française descendons au pôle opposé. Abordons cet ordre de presse tout différent qui fait appel à la foule^ qui professe le dévouement aux intérêts des masses, et qui, en attendant, flatte et excite leurs passions. De la presse littéraire, passons à la presse révolutionnaire.

Celle-là se fait gloire d'avoir dans nos fastes une origine déjà ancienne. Elle est petite-fille de la presse de 1793, qui soutenait lesjacobinsàla Montagne; elle ne désavoue point cette descendance, qu'en toute occasion elle rappelle. Elle est la fille de cette presse violente de la Restauration, qui, ne se bornant point à défendre les institutions menacées, cherchait à attein-

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dre au-dessus d'elle la monarchie même et la religion. Il n*est point étonnant que cette presse-là n'ait nul goût ni pour la religion ni pour l'Église. Son hostilité est naturelle et ne doit pas surprendre. Naguère cependant nous avions vu cette hostilité momentanément suspendue, et l'Église était rentrée, d'une façon qui plaisait à certains esprits dans les bonnes grâces révolutionnaires. C'était le temps où les gens qui brisaient les trônes interrompaient le pillage des palais par des processions en l'honneur de la croix. C'était le temps des bénédictions d'arbres de la liberté; c'était le temps où des constitutions républicaines ne pensaient pouvoir mieux tire inaugurées que par des grand'messes dites en plein air par des évoques sur les places publiques; c'était le temps où l'on aimait à retrouver dans l'Évangile tous les termes de la- devise républicaine : la fraternité des fils d'Adam, l'égalité des rachetés du Christ, la liberté des enfants de Dieu. Nous avons vu ce temps; mais il est loin. Ouvrez aujourd'hui au hasard une feuille quelconque du parti révolutionnaire. Vous n'y trouverez plus, comme alors, des attaques adressées à toutes les puissances sociales. Mais tous les coups détournés prudemment du pouvoir temporel vont directement à l'adresse de l'Église. Tout ce que les organes de cette presse ou ne veulent pas ou n'osent pas dire à l'autorité qui dispose de la po-

lice, ils le tournent contre celle qui n'a que des ar mes spirituelles pour se défendre. Les prêtres ont hérité, en ce genre, de tous les outrages qu'on ne réserve plus aux gendarmes; et la religion, dans tous les débats, a pris la place de la propriété. Avec quelles aménités de langage cette polémique est poursuivie : c'est ce que tout lecteur peut savoir par lui-même, et ce dont il n'est ni nécessaire ni facile de donner une idée.

J'admets très-bien que le langage d'aujourd'hui est plus sincère que celui d'hier, et je confesse que j'ai très-peu de regret pour le mysticisme révolutionnaire. Mais ici revient pourtant aussi la même question, et elle se dresse avec une gravité plus menaçante. Pourquoi se taisait-on, pourquoi tlattait-on hier? pourquoi parle-f-on, pourquoi outrage-t-on aujourd'hui? Et à la même question la même réponse. C'est apparemment que les dispositions des auditeurs se sont modifiées, et que ce qu'ils voulaient voir bénir et respecter alors, ils trouvent bon qu'on le maudisse maintenant devant eux. Mais il ne s'agit point cette fois d'un petit cercle de lecteurs cultivés, cherchant dans les journaux le délassement de leurs affairesou le passe-temps de leurs loisirs. Le public auquel la presse révolutionnaire cherche et réussit trop souvent à plaire, ce sont ces masses populaires dont le travail nourrit et orne les grandes

cités. C'est dans les rangs de la foule ouvrière, c'est dans ses lieux de réunion et dans ses fétcs, que la presse révolutionnaire est attentive et habile à se glisser. C'est donc là, c'est-à-dire parmi les pauvres, les préférés de Jésus-Christ, et les privilégiés de lÉvangile, que la re- %'on, bénie naguère, a cessé aujourd'hui d'être populaire. Ces classes qui vivent à la sueur de leur front étaient touchées de l'inépuisable bienfaisance des âmes ^J*étiennes; elles honoraient le zèle et l'activité mo- "^te d'un clergé éloigné des passions politiques et *^^t concentré dans l'accomplissement de sa sainte '^'ssion. Elles protégeaient souvent les prêtres jusqu'au P'^d des barricades, et guidaient leurs pas parmi les '"^Vasses. ouvertes du sol. Ce sont celles-là à qui, au- '' ^^'hui, on espère plaire par des plaisanteries re- ^velées du Dictionnaire philosophiqm. Ou nous *^mes bien trompé, ou il y a là matière aux plus ^ ^ves et aux plus douloureuses réflexions.

ïlya enfin une troisième sorte de presse de qui,

J^>ir cause, nous ne pouvons pas parler trop à notre

^e, mais dont nous essayerons pourtant de dire

^^^dques mots : c'est celle qu'une adhésion très-vive

rattachée dès le premier jour aux institutions nou-

^Ues qui régissent la France. Celle-ci a dû à ce con-

^^urs donné à temps et maintenu avec persévérance le

X^rivilége d'échapper au silence et à la réserve obli-

19g »ES CAIICTEIES

galoîres pour les aatœs. Sfê sentiments loi donnent le ditNt de parler des afiaires ooonnles, de la politique dn jonr, de la paiiL et de h goerre, de h disette el des sobsislances^ des bodgets et des entrants. Elle n'a donc que peu de temps à perdre pour s'oocaper des iférités rriigieases. Elle éooote les dêliats rdigieox aTec Tair pre^ d'un homme dlÔtat qui n'a pas de loi* sir à donner aux méditations de cabinet. Elles*y m^ arec la réserve qui doit caradériser les dépo^taires responsables da ponT<Mr; mais, même dans ces paroles courtes et oflSdeUes, il est âôle d^peroevoir un changement tous les jours plus maïqnè. Au dâiut de la carrière qu^elle paroourt aujourd'hui, odte presse à qui appartiennent Tinfluenoe et la mode, comptait au nombre des ressorts principaux de la politique a laquelle elle est dévouée Falliance intime du dergé et de rÉglise. Elle Tantait volontiers cette alliance, et se montrait disposée à la cimenter par de grands sacrifices. Le Panthéon rendu au culte, le repos du Dimanche honoré dans le Moniteur^ n'étaient que le prélude d un plus brillant avenir, et an premier rang parmi les concessions qu'on prenait sur soi de promettre, figurait non-seulement pour l'I^lise le droit d'enseigner ses enfants en liberté (die en jouissait déjà ), mais un partage dans le monopole rétabli de rinstruction française tout entière. Peu à peu, par

une décroissance insensible, cette chaleur parait s'être, sinon éteinte, au moins grandement refroidie. Nonseulement ces journaux ne proposent plus de rien changer aux lois existantes dans une pensée de liberté ou de progrès religieux, mais les mœurs actuelles de la société française telle qu'elle est sont maintenant données par elle sans restriction comme l'idéal et Tarchétype de toute société civile. L'état présent de la France, où la religion cependant trouve encore bien des choses à regretter, est l'objet d*un enthousiasme qui va jusqu'à Tapothéose. Voilà ce qui ressort à chaque ligné de la discussion de cette presse sur toutes les questions intérieures. Au dehors les alliances qu'elle recommande et prône de préférence ne sont pas précisément celles des nations qui vivent le mieux avec l'Eglise. Enfin même quand cette presse appuie et honore TEglise, il semble que ses expressions reflètent moins la confiance d'un allié que la bienveillanceun peu hautaine d'un protecteur. C'est donc encore ici un changement de langage qui ne peut provenir que d'un changement d'humeur chez l'auditeur : et, quand on songe à quelle sorte d'auditeurs la presse dont nous parlons a pourbut de se faireagréer, à quelle hauteur ils résident, cela devient si grave, que ce que nous avons de mieux à faire est de nous taire pour y réfléchir plus à Taise. Voilà donc la triste conclusion à laquelle cet examen

162 DES CABACTERES

n'est pas impossible, nous le pensons, de répondre à cette question. Les causes d un cbangeœ^it'^i mena* çani sont diverses, les unes donnent du .cours des événements, de la nature des choses et des conditions mêmes de la vérité religieuse; d'autres dépendent plus directement de la volonté, des fautes et de l'imprudence des hommes. On pouvait combattre^ mais ncm prévenir tout à fait les unes ; les autres pouvaient être évitées, et leur effet peut encore être suspendu.

Des événements — un événement en particulier, qui ressemblait plus à un grand catadysmede la nature* qu'à une révolution ordinaire — * avaient puissamment contribué à pousser les âmes dans les voies de la religion. La révolution de Février avait été le plus efficace des prédicateurs de la réaction religieuse. En un clin d'œil, dans ce jour de terrible mémoire, toute une société s'était abîmée comme au son dune trompette lugubre» Toutes les existences brillantes ou modestes qui se croyaient assurées sentaient trembler sous leurs pas le roc qui les portait ; et en même temps des hommes jusque-là résignés aux labeurs d'une condition pénible se sentaient dévorés du feu de convoitises inconnues. Tout ce qui était élevé s'apprêtait à tomber, tout ce qui souflre, prétendait à jouir; c'était un cri général d'angoisse et de cupidité ; c'était une mêlée de surprise, de terreur et d'espérance.

L'âme humaine est ainsi faite, que la crainte et Tespoir sont deux sentiments religieux de leur nature, dont la prière est Texpression involontaire. Quand les hommes s'effrayent ou se promettent beaucoup de l'avenir, leur pensée se tourne naturellement vers le maître souverain, de qui l'avenir dépend et qui en a seul le secret. C'est ainsi qu'on vit, après les jours terribles de 1848, ceux qu'épouvantaient comme ceux qu*exaltaient les destinées nouvelles et mystérieuses de notre patrie se presser ensemble au pied des autels, les uns pour demander grâce du châtiment qui les menaçait, les autres pour associer les bénédictions religieuses au triomphe prématuré de leurs chimériques espérances: on les vit les uns el les autres, défenseurs et ennemis de l'ordre social, venir comme les Israélites aux pieds de Moïse, soit pour conjurer la fureur vengeresse des Philistins, soit pour demander le lait et le miel de la terre de Chanaan.

11 est assez simple que ces hommages intéressés se soient ralentis à mesure que se sont éloignés ou éclaircis les périls et les mystères de la situation qui les avait fuitnàtlre. L'ordre social, sans élrc sauvé, à beaucoup près, s'est pourtant un peu raffermi. Sur la surface mal refermée du volcan, de sa lave même, s'est formée une couche de sol encore brûlante et mobile, au travers de laquelle on entend le murmure des flammes.

11 n'en a pas fallu davantage pour rassurer des intérêts matériels, de leur nature aussi aveugles que timides. La soif de vivre et de gagner s'est rallumée dans toutes les âmes, comme en proportion de la peur qu'elles avaient éprouvée de mourir et de perdre. Redoutant moins de l'avenir et du ciel, elles n ont plus pensé qu'à jouir du présent et de la terre. C'est toujours la vieille histoire du proverbe : le danger passé, on a vite oublié le Dieu qu'on invoquait. D'autre part, les classes laborieuse^ et souffrantes, cruellement réveillées de leurs beaux rêves par le bruit du canon de la guerre civile, sont retournées, tiistes et dépitées, à leur rude condition. L'humeur est toujours injuste : elles avaient espéré le paradis sur la terre; elles reprocheraient volontiers à l'Église, qui en a les clefs, de ne l'avoir pas fait descendre du ciel à leur gré. Ainsi les craintes rassurées, les espérances déçues, s'éloignent d'un commun accord de la religion, auprès de qui elles ne se sentent plus pressées de venir chercher ni sécurité ni attrait.

Contre cet effet inévitable de l'ingratitude et delà légèreté humaine, il n'y a d'autres remèdes que la grâce de Dieu et les efforts de ses ministres. Nous autres, simples publicistes, nous n'avons que peu de choses à y voir ou à y faire. Mais, si c'est là la principale, ce n'est pas Mf la seule cause du mal que nous

déplorons. Il en est une autre qqi nous touche plus directement, et c'est de celle-là principalement que je veux parler, parce que c'est celle-là seule qui est du ressort des écrivains religieux.

A notre sens, en eflet, si le mouvement religieux se ralentit, c est à la manière dont a été conduite, dans presque tous les organes de la presse, la polémique de l'incrédulité et de la religion, qu'il faut rapporter ce triste résultat. Des deux parts, presque également, il semble qu'on se soit entendu pour déplacer arbitrairement le terrain du débat, pour dénaturer toutes les questions, pour substituer aux véritables problèmes des thèses oiseuses et qui ne servent qu'à jeter la concision dans l'esprit des lecteurs. De la part de Tincrédulité, cette confusion est volontaire : elle est le fruit d'une tactique naturelle et habile, et nous n'avons par conséquent pas plus à nous en plaindre qu'en guerre on né peut reprocher un stratagème heureux à un ennemi. Il est moins naturel, et nous avons le droit d'être plus choqué, que la presse religieuse s'y laisse prendre, et cest malheureusement, suivant nous, ce qui n'est que trop souvent arrivé. Cette erreur, si véritablement elle a eu lieu, est assez grave

pour qu'il vaille la peine de la découvrir avec franchise. Nous le dirons donc sans détour; c'est à la direction donnée à la défense de la religion par les écri-

vains qui s'en occupent principalement qu il feut attribuer la modification regrettable et déjà visible de Vesprit public. Ces écrivains sont des laïques comme nous, à qui le zèle ne peut tenir lieu d'autorité officielle, et qui, donnant d'ailleurs volontiers des conseils à leurs confrères, ne peuvent trouver mauvais de recevoir eux-mêmes des avertisôémertls du rnêriie genre. Nous ne nommons personne: les noms sont dans la bouche de tout le monde, et nous craignons jusqu'à Tombre des peisonnalités directes, Mais la pratique constante des chrétiens de tous les âges nous renseigne: quand, au sein de la foi commune, le malheur veut que des dissidences » élèvent et persistent, la vérité devient la dernière ressource de la charité : et, si ces dissidences ont éclaté et qu'il n'y ait pas moyen de les taire, il est bon de s*en expliquet* tout à fait, ne fût-ce que pour en faire connaître la portée et n'en pas laisser exagérer la profondeur.

Qu'on ne s'y trompe pas : le reproche que nous faisons à cette partie de la polémique religieuse contemporaine n'est pas cette inculpation devenue banale, qui porte uniquement sur Tâpreté de certaines form^ de discussion. Tout a été dit sur ce sujet, de beaucdul) plus haut que nous ne saurions parler : et, si les avis adressés à cet égard n'oat pas paru assez mérités pour être écoutés, ce lie sont pas les nôtres qui auraient un

meiUeor sort. Mais la forme est peu de chose pour les ^prits sérieux: c'est le fond qui est digne d'un véritable intérêt, et c'est dans ce fond des choses que réside <ui vice radical qui corrompt tous les efforts de la sin- <^téet du courage. Ce vice consiste dans une manière toute nouvelle de réfuter, ou plutôt de relever les al- 'd^es de l'incrédulité. Au lieu de défendre la religion "^ntreles calomnies des incrédules, comme un homme ^^ bien se justifie, en appelant à son aide la vérité et ^"^ innocence, on la défend comme un duelliste de P*H>fessi6n relève un démenti, sans se soucier d'éclai- ^^ son adversaire ou de rétablir l'exactitude des faits. ^^ substitue le défi à la défense. Je m'explique et me ^i^ comprendre.

Ce n est pas d'hier que les ennemis de l'Église ont

ï^^îs l'habitude de dénaturer la portée de ses dogmes,

^t de défigurer son rôle dans le monde et dans This-

*^ire. Oe n'est pas d'hier qu'ils nous représentent l'É-

' ^âise comme une sorte de divinité farouche, ennemie

" ^« toute. liberté et de toute lumière, insensible à toute

' ^^îséHQPrde, ne se plaisant que dans le sang et dans

' ^«s ténèbres; entretenant avec artifice tous les hommes

^lâiaDiS l'ignorance, et, quand ils essayent d'en sortir,

* \es brûlant en attendant qu'elle les damne. Ce n'est

^ passd'hierque^ pour appuyer ce thème audacieux de

quelque ombre de Vraisemblance, ils mutilent tous les

faits et confondent toutes les dates : ils imputent directement à rÉglise toutes les faiblesses ou tous le» vices des hommes qui Vont servie et des siècles qu'elle a traversés. Toutes ces ressources de la haine servie par les préjugés sont anciennes et connues. Il y a sous ce rapport une filiation directe et un air de famille entre les articles des jouniaux irréligieux d'aujourd'hui, les feuilles volantes qui partaient de Ferney au siècle deniier, les attaques des premiers réformateurs et les imputations que développait à la porte des amphithéâtres ou à la cour deDëce el de Dioctétien la liiétorique des Celse et des Hiérodès.

Ancienne est l'attaque, ancienne aussi la défense. L'Église, forledu bras divin qui la soutient, pouvait dédaigner ces calomnies : elle les a toujours soigneusement réfutées. A toutes les époques il y a eu des défenseurs de TEglise habiles et éloquents, appliqués à suivre patiemment et pas à pas tous les détours de l'incrédulité, à mettre à nu ses impostures volontaires, à dissiper le brouillard de toutes ses confusions artificielles. Maintenant dans un juste équilibre la largeur et la sévérité du dogme chrétien, ces écrivains ont toujours pris soin de montrer à côté de la juste intolérance de l'Église pour l'obstination et le mensonge sa miséricorde pour le repentir et Terreur involontaire ; à côté des humiliations qu'elle inflige à l'orgueil de la

i^i^n humaine, les encouragements qu'elle prodigue ^^^ lettres, aux arts et à tout ce qui orne et féconde l'intelligence. Dans l'histoire ecclésiastique, ils ont ^ loujoure attaché du prix à distinguer Tœuvre de Dieu d® celle de l'homme, et l'Église de ses instruments. ^'^ avocats qui ont ainsi, à toutes les époques, instruit ^^ procès de l'Église devant le sens commun et la con- ^ence humaine se sont appelés Justin, Origène, ^ssuet, Pascal. De nos jours, leurs traditions ont ^^ouvé encore d'excellents héritiers. On les nomme les apologistes de la religion chrétienne. Ce mot d'apologie ^e les embarrassait point. Ils ne rougissaient point de ïiaire prendre à l'Église devant le siècle le rôle d'un accusé devant un tribunal. Cette attitude d'un accusé innocent, intrépide et paisible, affrontant son juge sans le braver, c'était celle de saint Paul devant Lysias et Festus, de saint Pierre à la synagogue, e£ du Sauveur devant Pilate !

C'est pourtant ce procédé, conforme à toutes les traditions de l'EgUse, qui s'est vu tout d'un coup tombé en disgrâce et en défaveur auprès de la polémique religieuse, de ces derniers temps. Se justifier des inculpations en démontrant qu'elles sont fausses,, répondre aux reproches en faisant voir qu'ils ne sont pas mérités, cela parait aux polémistes de nos jours une manière de faire timide, mesquine, bourgeoise. Cela

n'est, à leur gré, ni assez fier ni assez chevaleresque i Se justifier, fi donc ! Il y a une autre manière de s'y prendre qui est de bien meilleur goût et a plus grand air. C'est d'accepter, sans y regarder, tout ce que disent vos adversaires, de prendre leur thème comme ils l'ont composé, leurs assertions comme ils les apportent , et de dire hardiment que tout cela est vrai, mais que tout cela est bien et doit être ainsi ; en un mot, au lieu de se défendre des accusations, la nouvelle méthode de polémique est de les avouer et s'en faire honneur. Vous dites que FÉglise est intolérante et impitoyable, amie des supplices et ennemie des lumières. Nous ne le nierons point : nous dirons, au contraire, qu'elle est telle et qu'elle fait bien d'être telle ; nous le soutiendrons visière baissée et lance en arrêt, et qui persistera à penser le contraire sentira la force de nos poings.

Tel est l'esprit, sinon le langage, d'une trop grande partie de la polémique religieuse contemporaine. J'ai hâte de justifier et en même temps d'éclaircir encore cette assertion : je n'y ai malheureusement que trop de facilités ; les preuves ne sont que trop abondantes. Il suffit de prendre à la suite les trois ou quatre prindpaux thèmes que Tincrédulité affectionne. On sera surpris de voir qu'ils sont exactement les mêmes que ceux qu'accepte et défend cette polémique religieuse témê-

raire dont nous parlons. On sera étonné de trouver, au travers des injures réciproques, une similitude de dires ®' d'assertions entre les ennemis de l'Église et ses nouveaux champions, si parfaite de tout point, qu'un spectateur indifférent se demande souvent pourquoi ces S'cns se disputent et ce qu'ils se contestent les uns aux autres.

Ab Jove prineipium. Qu'il soit permis de commen- ^^ par la philosophie. Nous ne resterons pas longtemps dans ces questions abstraites , qui communiï^^ïit pourtant plus facilement qu'on ne le pense avec ^ ï^éalités pratiques de la vie ; mais c'est toujours par cB^^ qu'il faut débuter, parce que c'est d'elles que tout oécoule. Une des prétentions favorites delà philosophie Irréligieuse, c'est, on le sait, qu'il existe un antago- ^^^tïie radical entre la raison et la foi, entre la faculté ^^ Vhomnte de connaître la vérité par lui-même et la *^^7ance qu'il pQUt ajouter à une vérité révélée par la ^«imunication divine. L'opposition de la foi et de la ^^ison est le grand thème de tous les adversaires philosophiques de la religion. Suivant eux, la foi à une révélation surnaturelle entraine l'abdication complète de toute liberté et de tout exercice de la raison liumaine,.et réciproquement l'indépendance de la raison ne peut exister que sur les ruines de la foi. On ne peut croire sans cesser de raisonner ; on ne peut être rai-

sonnablc sans être incrédule. 11 faut choisir entre deux procédés incompatibles et inconciliables ; ainsi raffirmenl presque tous les penseurs qui ne sont pas croyants.

Eh bien, cette opposition de la foi et delà raison, si chère à la philosophie incrédule, ne Test guère moins à la polémique religieuse contemporaine ; car cette polémique croirait manquer à ses devoirs envers la foi, si elle ne se posait en implacable ennemie de la raison. Cette inimitié n'éclate pas seulement par un ton de dénigrement et d'ironie dont elle poursuit tous les efforts et tous les actes de la raison humaine, par les cris de triomphe qu'elle laisse échapper toutes les fois que la raison vient à faiblir ou à s'égarer. Non, il y a plus que tout cela : il y a des systèmes de philosophie réguliers et complets qui ne vont à rien moins qu'à refuser à la raison toute faculté de connaître même une ombre de vérité en dehors de la foi, à lui ravir par conséquent toute liberté, toute force propre, à ne lui laisser qu'une existence asservie qui équivaut au néant même. Ce sont ces systèmes que la polémique religieuse affectionne et protège de son crédit. Périodiquement condamnés par l'Église, ces systèmes renaissent toujours de leurs cendres à la faveur de quelque subtilité et de quelque réticence, et viennent alimenter les sophismes^ de la polémique. En un mot, toutes les fois que ce&

. nouveaux champions de TÉglise parlent de la raison, on dirait qu'ils voient passer une ennemie qu'ils menacent du geste, et sur laquelle ils se précipiteraient si nne main prudente ne fermait sur eux la grille du sainctuaire.

Ainsi, sur ce premier point, sur l'antagonisme fon- ^^nnental de la foi et de la raison, il y a accord entre le thème des incrédules et le thème de la polémique reli- 8*^\ise contemporaine. Les uns, il^st vrai, exaltent la ^ison aux dépens de la foi; les autres donnent à la foi P^lir marchepied la raison écrasée ; mais, sur le fait "^ôme de l'antagonisme, l'accord est complet.

Cet accord va nous cçnduire plus loin qu'on ne ï^^nse, car les idées ont rapidement leurs conséquences ^5ins le domaine des faits. Nous vivons, en effet, en ^rance, depuis soixante ans, dans une société dont on t^eut dire sans exagération qu'elle est ou du moins Qu'elle prétend être tout entière l'œuvre de la raison «Xumaine. Rompant avec (outcs les traditions du passé, la France, dans un jour fameliif, entreprit de refondre ^s institutions et ses mœurs d'après un idéal philosophique. Pour accomplir cette tâche, elle ne demanda ni leçon ni modèle à aucune autorité divine ou humaine. La société actuelle est le fruit de cette entreprise hardie, terriblement troublée, toujours obstinément reprise. Malgré la mobilité de sa surface, celte sociiHé a

i74 . DES CARACTERES

pourtant au fond des points fixes qu'on appelle d'un nom qui a servi de mot d'ordre à bien des combats; on les nomme principes de 1789. Ces principes ne sont assurément pas des découvertes aussi nouvelles que le prétendent leurs trop exclusifs admirateurs; ils n'étaient ni sans analogie dans Thistoire du monde, ni sans précédents dans la nôtre. Un mélange souvent incohérent d'éléments divers se cache sous l'ampleur vague d'une seule dénomination. Beaucoup d'innovations supposées ne sont que les dogmes de l'Évangile et les habitudes d'une société chrétienne transformées en abstractions philosophiques. On néchappe point à l'influence bienfaisante du Christianisme, quand on a eu le bonheur d'y naître soumis, et les hommes de 1789, par la générosité des sentiments qui les animaient, étaient plus chrétiens qu'ils ne le pensaient, et empruntaient souvent à leur mémoire les idées qu'ils ne croyaient tirer que de leur raison. Au fond pourtant tous les principes de 1789 ont un trait commun et distinctif : ils ont tous été théoriquement conçus avant de passer en exécution pratique; ils ont tous été des idées avant d'être des lois ou des faits; ils sont tous rationnels. En ce sens, la société de 1789 peut être appelée la fille de la raison.

S'il y a, comme on le dit, une opposition radicale entre la foi et la raison, il doit y avoir une hostilité

DE LA POLÊmQUB RELIGIEUSE ACTUELLE. 175

iiYécoDciliable enUe la société présente et TÉglise; 'luUe paix ne peut exister entre ces deux représentants àe deux ennemis acharnés. La société de 1789 est donc nécessairement Tennemie de l'Église, et réciproquement. 11 faut choisir entre Tune et l'autre. Nul ne peut se flatter d'être membre à la fois et de la société spirituelle des chréliens, et de la société temporelle des Finançais; il faut se décider : qui n'assemble pas avec l'uxie doit disperser avec l'autre.

Cette conséquence est très-avidement accueillie par ^Us les écrivains incrédules ; il n'en est pas un qui ne ^ fasse plaisir d'établir une opposition radicale entre ^ i^eligion chrétienne et toutes les suites de la révolu- ^Oti française. Us opposent F un à l'autre, point par P^înt, les articles du credo chrétien et ce qu'ils nom- '^ent Yévatigile des principes de 1789. Écoutez-les : ^^Ëglise est la rivale implacable de la société nou- ^^Ue , qu'elle attaque tantôt à visage découvert , ^ntôt par de sourdes insinuations; nulle union ^^est possible entre ces deux forces rivales; l'une ^présente les débris et les rancunes du «passé, l^aptre porte en soi le trésor des progrès et des espérances de l'avenir.

Vous croyez peut-être qu'en entendant déduire cette ^^nséquence avec un mélange de haine et de joie, la (lolëmique religieuse va être avertie de modérer un

raisonnement qui donne un si grand sujet de triomphe dans le camp de ses adversaires. Que vous connaissez mal la hardiesse de sa logique! Sans la moindre hésitation, cette polémique accepte dans toute son étendue, poursuit dans toutes ses applications l'hostilité de la société moderne et de TÊglise. Pour elle, toute la société moderne est venue au monde excommuniée; son origine rationnelle est une tache qu'aucun baptême ne peut laver. Tout est mauvais, antichrétien, anticatho' lique dans les principes de la société moderne; la révolution française et la religion catholique sont les deux pôles opposés du monde, et Fanathème prononcé en bloc et en masse est chaque jour poursuivi en détail. Lois civiles, réformes économiques ou charitables, développement industriel et scientiflque, mouvement de la Uttérature et des arts, tous les éléments, tous les ornements de la société moderne, sont successivement passés en revue et sacrifiés. 11 n'y a de grâce faite, je ne sais pourquoi, qu'à des institutions politiques de création récente, qui portent pourtant la date de 1789 inscrite sur leur fronton principal : c'est là la famille de >^oé exceptée du déluge et recueillie dans l'arche. A celte inconséquence près, tout est condamné et tout doit périr.

Je n'exagère pas, je ne juge pas, je raconte ce nouvel et complet accord des presses religieuse et incré-

DE LA POLÉMIQUE RELiGlEtTSE ACTUELLE: i7l

dule. L'une et Faulre semblent s'entendre pour enfermer comme dans un champ clos la société modeiTie et l'Eglise. Puis elles prennent parli et se font tenants d'armes pour Tun ou l'autre des combattants. Mais, en leur qualité de témoins, elles règlent les conditions du duel, et des deux parts on est convenu que la lutte doit être à mort.

Il y a un point en particulier où cet accord est encore plus parfait que sur tout le reste. Au premier rang, parmi les principes de 1789. il en est un auquel toutes nos constitutions, depuis soixante ans, ont rendu hommage. C'est la liberté religieuse, la liberté du culte et de la conscience. La prétention de la philosophie irréligieuse est que cette liberté, si profondément enracinée dans les mœurs françaises, est sa conquête propre, son titre de gloire personnel, le gage de la victoire qu'elle a remportée sur la religion. Elle se vante d'avoir arraché la liberté religieuse à rÉglise vaincue et domptée, et de la lui imposer chaque jour comme le poignard sur la gorge, bien qu'elle se débatte et murmure. Elle soutient que l'Église ne peut jamais accepter de bonne foi une liberté qui lui conteste le dépôt exclusif de la vérité, et que le dogme catholique doit être le cauchemar de tous les amis de la liberté de conscience. Uincrédulité a longtemps et beaucoup parlé sur ce

ton-là; la nécessité de Tintolérance civile dans TÉglise a été une des thèses qu'elle a le mieux réussi à populariser. Sous combien de formes diverses ont circulé dans nos mains, même sur les bancs du collège, les histoires de la Saint-Barthélémy, de l'Inquisition et de la révocation de Tédit de Nantes ! Simon de Montfort, Torquemada, Calas et Sirven, terribles justiciers et intéressantes victimes, que vous avez fatigué de

% bonne lieure nos oreilles enfantines ! Mais dans tout ce que rincrédulilé nous a répété, prêché, lu ou fait lire, je n'ai pas souvenir d'avoir rien rencontré de si net, de si bien articulé que ce qu'on peut voir tous les jours dans les colonnes de la polémique religieuse contemporaine. Cette polémique a tranché tout débat

, du premier coup par un procédé expéditif. Elle a déclaré dogmatiquement que Texercice de l'intolérance civile était un article de foi pour tout catholique, et Texislence de la liberlé religieuse une hérésie. L'Église châtie les hérétiques par la force quand elle peut, où elle peut, tant qu'elle peut. Si elle les tolère quelquefois et quelque part, c'est comme on supporte un mal temporaire, en ne songeant qu'à s'en débarrasser le plus tôt possible Mais elle ne peut nulle part accepter la liberté religieuse comme le principe durable d'une société chrétienne. L'intolérance est de droit dès qu'elle est possible. Contre elle, aucun laps de temps ne près*

DE La polémique UELIGIEUSE ACTUELLE 17»

dit, aucune proinese n'engage; témoin Louis XIV et ledit de Nantes. Voilà, nnalgré quelques incertitudes de discussions récentes et difliciles à suivi-e, la théorie que professe chaque jour celte polémique religieuse. Qui n'en convient pas avec elle est hérétique lui même, et mérite tous les châtiments qu'il ne veut pas infliger à ses semblables. A cette déclaration catégorique, il ïi'y a plus rien à ajouter ni à répliquer.

H y avait enfin une vieille calomnie, dont l'incrédu- Uté elle-même rougissait, et qu'elle n'aventurait plus ÎQ à voixfbasse. Cette calomnie consistait à représenter l'Église comme l'alliée naturelle de toute tyrannie, ^t l'adversaire né de toute liberté publique, C^est ce 9^'on appelait autrefois, dans les cabarets, la conju- '^^tion des rois et des prêtres. Mais c'était là un dicton ^^eilli et suranné, que les mieux avisés n'osaient plus ^*épéter. C'est la polémique rehgieuse nouvelle qui l'a ^^suscité. C'est elle qui, dans un jour d'orage, s'est empressée de proclamer, de son propre mouvement, le divorce solennel de la religion et des libertés nationales. On aurait parfaitement compris qu'en pré- ^nce d'un des plus grands changements d'esprit pul)lic dont les hommes aient jamais été témoins, en \oyant la France abdiquer si facilement des libertés si périlleu sèment conquises, des écrivains religieux se fussent sentis pris d'un peu de dédain pour les pas-

480 1)ËS CARACTÈRES

sîons mobiles de la politique, et détachés des institutions qui passent, se fussent exclusivement consacrés aux vérités qui ne passent pas. On aurait compris également que sur des points douteux comme sont toujoui^ ceux de la politique, ils eussent réclamé pour euxmêmes, et accordé à leurs amis le droit de penser comme ils l'entendaient, et laissé chacun se livrer en liberté à ses espérances et à ses regrets. Mais la polémique religieuse ne s'est pas bornée là, c est du haut du tribunal de la religion qu elle a excommunié la liberté. C'est comme un dogme qu'elle a prêché le pouvoir absolu. Toutes les garanties de liberté individuelle et politique sont également proscrites par elle comme des fruits de l'orgueil humain ; toutes les règles préservatrices du droit public sont abandonnées, y compris celles mêmes qui n'ont jamais péri dans l'ancienne France, au milieu de nos plus grands éblouissements monarchiques. On avait reproché à Bossuet d'accorder aux races royales une délégation trop complète de l'autorité divine ; mais que dirait Bossuet du régime du bon plaisir séparé du droit divin ?

Arrêtons-nous ici, bien que cette riche matière ne soit pas encore épuisée. Voilà donc quatre propositions bien définies, également acceptées par la presse incrédule et par la polémique religieuse actuelle. L'Église est Tennemie de la raison , de la se-

c'élé moderne, de toute liberté religieuse et poli-

^'^ue; ces quatre points sont accordés de part et

" ^utre ; l'incrédulité les affirme : la polémique reli-

8^^^ use, loin de les contester, les développe et les am-

Plife.

Cet accord, pour le dire en passant, nous explique ^^ des phénomènes les plus curieux de la situation pré- ^^nte, et dont j'ai eu longtemps quelque peine à me ^^ndre compte ; c'est le soin que la presse incrédule ^^et à populariser et à faire connaître au public les Organes principaux de la polémique religieuse. Cette polémique ne voit pas pratiquer à son égard cette tactique du silence si bien connue par les journaux de tous les partis ; au contraire, toutes ses attaques un peu \ives, tous ses articles un peu saillants, sont soigneusement reproduits par toute la presse incrédule. Grâce à ces obligeantes communications, il n'est guère de cafés en France où ce nouveau genre de polémique religieuse ne soit,connu. Quand cette polémique se vante donc du nombre deses lecteurs, elle est trop modeste, il y a en quarante à cinquante mille qu'elle ne compte pas. Ce sont tous ceux de la presse irréligieuse qui sont tenus régulièrement au courant de ses faits et gestes. Le prolit que la presse irréligieuse peut trouver à prêter ainsi bénévolement à son adversaire son immense publicité est maintenant assez facile à com-

182 DES GARAGTÈUBS

prendre. Elle y trouve, en éflet, la confirmation de (oui ce qu'elle prétend, et 1 . démonstration de tout vm qu'elle avance. L'Église catJiolique y est peinte exactement sous les couleurs qu'elle lui prête. Au bas des articles qu'elle reproduit, elle peut inscrire uniformément la formule de l'ancien droit criminel : nous avons maintenant l'aveu du coupable; habemus confitenlem reum. Que lui importent les qualiûcations blessantes dont cet aveu est accompagné? Pour tirer une confession utile de sa partie adverse, quels outrages un bon avocat ne sait-il pas braver*? D'ailleurs, elle ne craint pas de demeurer en reste, à Tinjure elle saura répondrepar l'injure ; mais, sous ses plus vives diatribes, il semble toujours qu'on entend percer le sifflet d'un rire sardonique. Elle n'est pas si en colère qu'elle en a l'air; car elle sait bien que les attaques qu'on lui porte lui font moins de mal que de bien. Pour ma pari, quand j'assiste à ces luttes journalières de la presse incrédule et de la polémique religieuse violente, je crois voir une éternelle répétition d'une des plus plaisantes scènes de notre comédie : c'est Chicaneau qui frappe au hasard ; c'est l'Inlimé qui reçoit les coups et qui en dresse procès-verbal pour se les faire bien payer.

Le calcul de la presse incrédule, en effet, n'est pas si faux: en mettant hors de doute, par les aveux

dénies (le son adversaire, que l'Eglise est rennemie

<^ommune de la raison, de la société et de la liberté,

die rallie à la cause de l'irréligion, elle éloigne du

drapeau de la foi tout ce qui ne partage pas au même

^^gré celte inimitié systématique.

Or il y a sans doute parmi les amis de la raison de ^^^ intelligences présomptueuses qui pensent tout sa- ^*^ir et veulent tout décider par leur propre sens. Ces ^^isonS'là sont les adversaires naturelles de TÉglise. n'y a pas de regret à les voir s'éloigner; mais toutes ^^ sont pas faites ainsi. Il y a aussi des raisons ti- *nides et modestes qui doutent, qui cherchent, qui ^^pèrent. Il y en a qui, dans le naufrage des convic- *^ons de leur jeunesse, ont conservé comme un tré- ^^r une démonstration de l'existence de Dieu qui les * ^ appe, une croyance à l'immortalité de Tâme qui les ^rouble à la fois et les, console : celles-ci souvent ne demanderaient pas mieux que de s'adresser à l'Église pour savoir ce que ce Dieu qu'elles aiment déjà a pu dire à cette âme dont elles sont inquiètes. Mais, quand on commence par leur demander de s'anéantir elles-mêmes et de sacrifier le peu de vérités qu'elles croient posséder encore, elles s'effrayent et se regimbent.

Il y a parmi les amis de la société moderne des gens tout éblouis de ses progrès matériels et de ses .

184 DBS CARACTÈRES

prindpes démocratiques, pour qui le dëveloppeinent de l'égalité et de l'industrie tient lieu de toute autre espérance, et qui révent un paradis humanitaire résultant du partage des propriétés et 'du perfectionnement des machines. Ces utopistes n*ont rien à faire avec les promesses spirituelles de TÉvangile. Mais il y a aussi des gens paisibles qui pensent, dans leur humble sens commun, qu'après tout Tœuvre du temps, surtout quand elle dure et se consolide, est toujours l'œuvre de Dieu ; que les sociétés passées avaient leurs défauts et leurs faiblesses comme la nôtre, et ne méritent pas tant de regret ; et que ce qu'un homme de bien a de mieux à faire en ce monde, c est de vivre en se conformant à la fois aux institutions passagères de chaque pays et aux lois étemelles de la conscience. Il y a de bons pères de famille qui veulent élever leurs enfants de telle sorte qu'ils ne soient pas trop dépaysés dans leur temps et dans leur patrie. Ceux-là iraient volontiers à l'église pour y apprendre k désirer le ciel; mais, si c'est pour y regretter le moyen âge ou Tancien régime, ils sont beaucoup moins tentés d'y entrer.

11 y a parmi les amis de la liberté religieuse des hommes à qui toutes les opinions sont indifférentes, qui professent que toutes les religions sont également bonnes, c'est-à-dire également fausses, et qu'il faut les laisser vivre en paix comme des superstitions inno-

centes, sauf à mettre le holà par un peu de police, si fiiles se querellent ou s'animent trop fort. Ceux-là désirent la liberté religieuse par mépris pour la vérité. Mais il y en a d'autres qui pensent que l'homme étant "n esprit et la religion une affaire de conscience, la ft>ï*ce matérielle est habituellement déplacée dans les ^^Pports de Tun avec Tautre. Il y en a qui pensent que Dieu peut se passer d'hommages parjures et sacrilèges ^ï*rachés par la peur à la faiblesse. Il y en a qui esti- "^^nt assez la vérité pour croire qu'elle peut encore Sorcier et gagner les cœurs à elle seule, même quand ^^1^ n'est pas aidée par la police. Ces amis de la li- "^^rlé religieuse admirent la religion forte de sa seule ^Bjesté; la religion armée jusqu'aux dents et suivie ^^ gendarmes les fait fuir.

11 y a enfin parmi les amis, vrais ou prétendus, des

libertés publiques des révolutionnaires d'habitude et

^es factieux de profession, qui délestent toute aulorité,

^éme celle de la loi, qui ne veulent se plier à aucun

joug, et qui ne reconnaîtront jamais par conséquent

même le joug léger de l'Évangile. Mais il y a aussi des

gens prudents, méfiants si l'on veut, qui s'aperçoivent

qu'aucun homme n'est infaillible en ce monde, pas plus

les souverains que les autres; — que le fardeau de la

toute-puissance est trop lourd pour une pauvre tête

humaine, — et qui n'ont envie de permettre à per-

sonne de puiser dans leur bourse à discrétion. Ces natures difficiles s'inclineraient peut-ôlre devant Dieu, mais n'aiment point à se courber devant un homme,, à moins que cet homme ne représente la loi, et pour la représenter ne commence par l'observer luimême.

Qui oserait dire que tous ces amis de la raison, de la société et de la liberté sont nécessairement les ennemis de l'Église? qui ne les voyait même, il y a peu d'années, s'approcher de nous tous les jours, avec une bienveillance marquée? qui ne les voit s'éloigner aujourd'hui? Et à quoi faut-Jl s'en prendre, si ce n'est au langage qui leur fait croire que, pour entrer dans l'Église, il faut qu'ils renoncent à des attachements qu'ils regardent comme légitimes, et qu'ils fassent amende honorable de sentiments que non-seulement ils ne se reprochent pas, mais qu'ils tiennent à honneur d'éprouver? A coup sûr, s'ils étaient déjà parmi nous, s'ils avaient goûté l'air libre et pur qu'on respire sous les arceaux de nos cathédrales, s'ils avaient connu l'Kglise dans l'exercice de sa vie divine et de son ministère sacré, ce ne serait pas le langage plus ou moins imprudent d'une polémique toute laïque, sans autorité d'aucun genre et d'aucun ordre, qui aurait la force de détruire l'œuvre de la grâce dans leur cœur : ils pourraient être attristés, humiliés, impatientés; ils

^e seraient pas ébranlés. Mais ils ne sont pas encore

entrés dans l'Eglise, ils sont sur le seuil, hésitant en-

^«"e s'ils le franchiront, entendant de loin les sons

"^i'monieux de nos cantiques, respirant, avecla brise

^^i les apporte, le parfum de nos sanctuaires, séduits

"^jà^ mais encore inccrlains; et voilà que se dresse

"Gvant eux cet écriteau : Vous qui entrez ici, renon-

^^z à tout usage de la raison et à tout amour de

^^ literie. Étonnez-vous qu'ils ne passent pas plus

^ve^rit!

A.însi s'éclaircissent nos rangs, ainsi se grossissent ^^Uxde nos adversaires; ainsi s'arrête et se détourne ^^ tleuve qui coulait vers nous; ainsi se prépare contre ^ Veligion une des réactions les plus redoutables ^^' elle ait encore eu à affronter. Car cette fois ce ne ^^ront pas seulement les mauvaises passions et les préi^gés, ses adversaires naturels, qu'elle aura à com- *^^ltre. On se sera arrangé de manière à mettre contre ^Me des idées justes et des sentiments nobles; on aura ^éuni contre TÉglise dans une formidable coalition, ^on-seulement le sophisme des esprits faux, mais le Raisonnement des esprits sensés; non-seulement l'orgueil des ambitieux, mais la dignité des gens de bien. On aura mis ensemble, en un mot, dans cette lutte les bons et les mauvais sentiments du cœur naturel de Tbomme. Ce sera une réaction de toute la nature con-

ISS DES CAEACTËEES

tre la grâce, de toate la raison contre la foi, de toute la société contre TEgiise.

Elle en triomphera, qui en doute? maïs comment et à quel prix? Ce sera d*abord et a^ant tout en continuant d'être ce qu'elle est aujourd'hui, et ce que nous tous, simples laïques qui nous agitons autour d'elle, ne Tempécherons jamais d*ètre, l'instrument de la puissance de Dieu sur les âmes et le canal de ses bienfeils. Cette fois encore elle dominera la \o\x des passions conjurées par les accents de la prière et le murmure des actions de grâces qui s'échappent des lèvres de ceux qui souffrent. Biais ce sera aussi quand les écrivains qui la défendent retourneront aux anciennes traditions de l'apologie chrétienne, et rétabliront dans leur assiette véritable toutes les questions que l'incrédulité déplace artificiellement, et que la polémique religieuse nouvelle a eu le tort d'accepter toutes faites de ses mains. C'est une œuvre à laquelle le plus humble des écrivains religieux peut se proposer de concourin

On ne sera pas surpris de nous l'entendre dire, en. effet, car toutes les traditions de ce recueil, étrangères

aux exagérations de da(e récente, la ligne qu'il a toujours suivie et qu'il se propose de tenir encore, nous autorisent à faire cette déclaration. Sur aucun des points que nous venons de développer, nous n'acceptons les questions comme Tincrédulité les pose. On nous a conseillé de marcher contre l'ennemi : c'est le devoir de tout chrétien de combattre les ennemis de la foi; mais, pour livrer bataille, nous croyons que la première et essentielle condition, c'est de ne pas suivre soti ennemi sur le terrain qu'il a préparé lui-même, et où il dressé toutes ses embûches. Décidé à combattre l'incrédulité, nous ne voulons lui laisser le choix ni du lieu ni des armes.

Et premièrement nous n'admettons en aucune manière l'antagonisme qu*on se plait à établir entre la foi et la raison. Nous avons peu de mérite à le dire aujourd'hui après la sentence si forte et si récente qui vient de trancher tous les débats. Nous recevons cette sentence avec d'autant plus de reconnaissance que nous ne Tavons pas attendue. Nous n'avons jamais pu voir aucune contradiction entre l'existence de la raison que la foi reconnaît et sur laquelle elle s'appuie, et Texistence de la foi que tant de raisons illustres ont honorée et chérie. La raison et la foi ont vécu en paix pendant bien des siècles et sous bien des régimes différents : il n'est survenu entre elles aucun sujet de querelle qui leur

190 DES CABÂCTÈtlES

rende la viiî coniinuue moins tucile. Qu'il existe chez rhonime des facultés naturelles capables de concevoir le vrai, d'admirer le beau, de rendre hommage au bien; qu'à l'aide de ces facultés un certain nombre de hautes vérités puissent éclairer notre intelligence; que sur leurs ailes, bien que tremblantes et promptement fatiguées, nous puissions nous élever jusqu'au pied du trône de Dieu, non-seulement la foi ne le conteste pas, mais elle le proclame; et, quand la foi s'adresse à ceux qui ne la connaissent pas, ou qui, après l'avoir goûtée, la méconnaissent, c'est àTévidence et à l'honnêteté de leur raison qu'elle fait appel. Quand l'objet éternel et divin de la foi chrétienne s'est montré sur la terre, il s'est laissé donner par le plus chéri de ses disciples le nom de la raison même.

Ce n'est donc pas, à nos yeux, sur l'existence ni sur la puissance de la raison qu'il y a matière à discussion entre la philosophie et la religion. Mais voici où la discussion s'engage, et où nous ne craindrons pas de Taborder. Si ce n'est pas la puissance, c'est la toutepuissance de la raison que la foi conteste. \l\\e ne nie pas que la raison puisse quelque chose, mais que la raison puisse assez — assez non-seulement pour satisfaire l'ardente et inépuisable curiosité de l'homme, non-seulement pour faire entendre sa voix pure audessus du concert des passions — mais assez pour

DE LA POLÉMIQUE RELIGIEUSE ACTUELLE. llil

'ious révéler sur les conditions de notre nature dc- ^^ue, sur le passé de notre race, sur les devoirs prétérits de notre vie, sur la destinée future de notre âme, ^^s connaissances indispensables à raccomplissement "^ idi fin divine à laquelle tout homme aspire. Celle insuffisance de la raison est générale et n admet poinl " exception. La raison n*est suffisante ni pour le faible ^* le petit, dont elle ne saurait éclairer Tignorance; ni P^Ur le sage et le grand, dont elle nourrit rorgueil. ^ïi-seulement elle est souvent faussée et obscurcie, non-seulement la lumière qu'elle répand est trop sou • ^'^ni vacillante comme la main qui la porte; mais, alors 'Hêrne qu'elle a toute sa portée et toute sa puissance, elle ^^nneure encore au-dessous des conditions de la desti- '^^e surnaturelle et des besoins présents de l'homme. *^^Ur conduire les pas d'un fils d'Adam vers le piel, il *^vil une étoile que ne peuvent discerner ni le regard du P^lre, ni le télescope de Newton. (]ette insuffisance de ^^ raison justifie et explique en môme temps l'existence ^Une révélation qui lui est étrangère. Elle fait la nécessité morale de notre foi. C'est pour combler ces lacunes, ^'est pour apporter à la raison ce qui lui manque, que la foi fut donnée à l'homme par la bonté divine, et que l'Église en garde le dépôt. Si la raison était pleinement suffisante, la foi serait inutile, et Dieu, qui n*agit point sans cause, n'eût point fait à l'homme un don superflu.

Telle est, pour nous, la vérité tout entière, ni exagéiée par esprit de contention, ni atténuée par lâche complaisance. Sans doute Dieu a des ressources infinies dans sa miséricorde, et nous ne les limitons pas. A ceux à qui il n'est pas donné de pouvoir connaître la foi, il sera tenu compte par la justice divine de leur insurmontable ignorance. Mais pour ceux qui peuvent en recevoir la lumière, la foi est, ici-bas, dans Fétat présent de Thomme, l'indispensable complément de la raison. C'est donc, entre elle et laiaison, non une question d'existence, mais une question de limites. *

11 y a une philosophie qui conteste directement cette insuffisance de la raison ; il y a une philosophie qui pense que la raison sait tout ce qui se peut savoir, et qu'en dehors d'elle il n'y a que des impostures dangereuses ou des contes innocents. Cette philosophie est l'ennemie déclarée de la religion, et tout écrivain chrétien est tenu de la combattre sai^s relâche. 11 y a aussi une philosophie moins décidée, qui ne s'explique pas sur cette insuffisance de la raison, 'qui tour à tour semble l'admettre et la contester, qui dirait volontiers que la foi est nécessaire pour le commun des hommes^ les femmes, les enfants et le peuple, mais que la raison, raffmée par l'éducation et l'étude, peut suffire à un petit nombre d'élus de l'intelligence. Cette philosophie est, suivant les temps, les jours et même les

''^ures, Tamie discrète ou Tâdversairc polie de la re- ''o'on. Tout en gardant avec elle les inénagemenls î^'on doit aux opinions honorables exprimées en bon '^^gage, c'est notre droit et noire devoir de prier cette Philosophie de s'expliquer plus clairement et de la iaire sortir de sa réserve; nous devons lui demander ^^^-«nettement ce qu'elle pense d'elle-même, et si elle ^^t satisfaite de la part de vérité qu'elle possède. Car V^^s devons être francs avec elle si nous voulons qu'elle ^oît franche avec nous, et nous ne pouvons lui dissimuler que toute philosophie qui ne reconnaît pas Tin- Suffisance actuelle de la raison n'est pas chrétienne et ^^ saurait le devenir sans cet aveu. Aucune considérai-ion d'estime ou d'amitié personnelles ne peuvent rel^enir sur nos lèvres cette déclaration. Des compliïnents, des politesses, ne suffisent pas : la religion ne se paye pas de mots, et ne saurait souffrir qu'on réconduise, par voie de prétention polie,, du domaine qui lui appartient. Nous devons même ajouter que la réserve sur ce point capital est aussi peu philosophique que chrétienne. Car à quoi bon la philosophie, sinon à sonder la profondeur des besoins de l'homme, et apprécier la valeur de ses facultés?

Mais, ce devoir de franchise une fois rempli, notre tâche est finie; nous n'avons pas besoin d'aller plus loin et de nous complaire dans l'humiliation de la raî-

194 llES CARACTÈRES

son : noas ne sommes point ses ennemis, nous sommes ses défenseurs modestes, et, si nous osons ainsi parler, ses amis raisonnables. Nous croyons lui rendre un meilleur service en lui indiquant d*avance les bornes qui doivent limiter ses prétentions qu'en la laissant s'aller heurter dans une course aventureuse contre des barrières dressées qu*elle ne voit pas, mais qui Tattendent. Le langage des dirétiens sur toute raison qui cherche Dieu et le bien doit être celui d'une affection inquiète qui avertit et qui attend, non d'une haine qui outrage, encore moins d'une jalousie qui dénigre.

Poursuivons : ce que nous disons des rapports de la foi et de la raison, nous le disons par une conséquence toute naturelle des i*apports de l'Église avec la société moderne. Ici encore nous ne voyons rien qui nous oblige à reconnaître ces inimitiés mortelles, ces oppositions de principe dont on nous parle. La société moderne, née de la raison, nous offre exactement l'image de ce que peut cette raison humaine, quand elle s'affranchit de tout joug, et ne veut en dehors d'elle ni reconnaître aucune limite ni chercher aucun complé* ment. Nous l'y retrouvons donc tout entière avec ses éléments bons, sains, nobles en eux-mêmes, mais dépourvus à la fois de règle et de force, péchant tour à tour par défaut et par excès, manquant à la fois de stabilité et de mesure : tout y est extrême et précaire.

l)e grandes présomplions soutenues par de faibles efforts, des espérances sans borne promplement découragées, des alternatives d'abattement et d'emportement, de témérité et d'effroi ; des excès à contenir, des

lacunes à combler; rien à frapper d'un anathème ab-

solu et impitoyable; rien qui puisse se passer de la foi, mais rien non plus qui Texclue : telle est au naturel la raison de Thomme, et telle nous apparaît l'image de ia société moderne qui en est sortie.

Dès lors la parité est exacle. L'Église doit être pour In société moderne ce qu'est la foi pour la raison, non I* ennemie qui la combat, mais l'autorité qui la règle. I^es principes constitutifs de la société moderne doivent trouver dans les vérités de la religion, non la contradiction qui les condamne, mais le complément qui les achève et le Trein qui les contient.

Un exemple, un seul (car le temps et les idées pressent), mais décisif et saillant, peut éclairer d'une vive lumière ces généralités toujours trop vagues. Choisissez, parmi les principes qui portent en commun la date de 1789 et qui fondent la société moderne, celui qui résume tous les autres et qui a pénétré le plus avant dans la substance et comme dans la moelle de notre France. Je ne crains pas d'être contredit par personne en nommant le principe de l'égalité civile. Dans l'abaissement de toute distinction légale entre les

hommes, dans le droit acquis au citoyen de parvenir par mérite, par force de génie et même par coup de fortune, au premier rang, réside le résultat principal (et surtout le plus cher aux Français) de notre grande révolution. Est-ce donc ce principe-là qu'on trouve incompatible avec les dogmes de TEglise? Cela serait étrange : car alws TÉglise se serait singulièrement trompée depuis qu'elle existe, et elle s'y prendrait un peu tard pour se raviser. L'idée de l'égalité humaine n'est-elle pas, en effet, l'idée même du christianisme? N'est-ce pas des entrailles du dogme chrétien qu'elle est sortie pour se répandre sur le monde? La communauté de race, par suite l'égalité de droite et la solidarité de destinée entre les hommes, n'est-c^pas le dogme chrétien tout entier? Quelque haut qu(^ soit le rang où la société moderne place le principe d(5 l'égalité, elle ne relèvera jamais au-dessus de la source d'où le christianisme l'a fait descendre il y a dix-huit siècles, l/égalité, c'est le dogme et c'est aussi l'histoire de l'Église. C'est l'ÉgHse qui a fait finir toutes les grandes inégalités qui, avant elle, séparaient les hommes, les distinctions du vainqueur et du vaincu, du naturel et de l'étranger, du maître et de l'esclave. Dans les temps plus modernes, quand l'aristocratie de* la race se confondait avec la possession du sol, c'est elle qui a tendu la main à la lenlc émancipation des

DE LA POLÉMIQUE RELIGIEUSE ACTlIELLIf. 197

^'^^^s laborieuses ot agricoles, et, en attendant leur ^'ïvèi^iement commun 5 la liberté, c'est elle qui a facilité "^^ks ses propres rangs leur avancement individuel ^^^■^ss le pouvoir. Sa hiérarchie toujours ouverte, se ro- ^^''^^tant dans les rangs les plus populaires par la science ^^ par la vertu, a donné le premier exemple de ce î^^*on appelle de nos jours l'avancement démocratique ^^^ sociétés. Il serait étrange qu'elle fût brouillée à

^rt avec la société moderne parce qu'on fait aujour- ^ lui des ministres ou même des souverains, cofnme ^Vie-même au treizième siècle choisissait des papes.

L'esprit de FÉglise n'est donc nullement incompa- ^ille avec le principe de notre société moderne. Seule- ^Vient voici ce qui arrive : ce premier principe, cette passion de l'égalité à côté de leurs développements légitimes ^nt leurs excès et leurs violences trop bien connus, ï)ien que jamais trop redoutés parmi nous. Livrés à euxmêmes, ils s'emportent jusqu'à oublier les distinctions essentielles que Dieu, dans ses dispositions mystéxieuses, a établies entre les diverses destinées humai- Ties, et qui ont leurs racines plantées dans le fond de notre nature. Ils enfantent cette haine des supériorités légitimes, cette jalousie du pauvre contre le riche, de l'ignorance contre l'éducation, de la médiocrité contre le talent qui tour à tour bouleverse ou déshonore les peuples, ébranle les États par des chutes soudaines,

OU leur fait descendre une pente continue d'abaissement en confiant leur direction à des mains indignes. Contre ces excès que tout le monde sent, dont tout le monde se plaint, même ceux qui y concourent et qui en profitent, il n y a de contre-poids suffisant que celui de la religion. Seule, sans altérer Fidée primitive de Tégalilé humaine, sans laisser perdre de vue surtout la grande et définitive égalité qui attend tous les hommes au tribunal de Dieu, la religion chrétienne peut faire accepter ici-bas avec soumission, même aux amants de Végalité, ces diversités de fortune, de talent, de science, d'hérédité naturelle, qui en dissimulent momentanément l'apparence : seule elle peut conserver pur dans l'esprit des hommes le type de l'égalité, en en réprimant les écarts dans leurs passions et dans leurs mœurs.

Je suis très-convaincu qu*on pourrait prendre ainsi successivement tous les principes constitutifs de la société moderne, et qu'ils présenteraient tous le même spectacle. Tous seraient pleinement compatibles avec l'esprit de la religion ; tous auraient le même besoin de trouver en elle un tempérament et un contre-poids. C'est à présenter ainsi à la société moderne la religion non comme adversaire à craindre, mais comme une règle à recevoir et un frein nécessaire à subir, que doivent tendre, suivant nous, tous les efforts d'une

P^X^mique religieuse bien conduite. Même dans ces

^^^^mes, la voie est encore semée de bien des épines.

^ a bien des préventions à dissiper, bien des mal-

f *^^endus à éclaircir, bien des noirs souvenirs dont il :it chasser Tombre, bien des ressentiments dont il

^Xit éteindre le feu. Raison de plus pour ne rien enve- ^^mer par Tamertumé des paroles, et pour ne rien ^^^cagérer par un jeu puéril d'antithèse.

Ne laissons donc plus poser ici d'une façon générale ^^ n dilemme impérieux entre les principes de 1 789 et * ^s dogmes de TÉvangile : n'opposons plus même incessamment, contre les deux antipodes du monde mo- ^^dl, la révolution (je prends ce mot dans son sens pacifique, et comme l'expression d-un grand changement social accompli), et la religion : ces propositions absolues sont d'une simplicité fausse et étroite. Il ne s'agit pas de choisir entre les principes de 1789 et les dogmes de la religion catholique; il s'agit de purifier les principes par les dogmes et de les faire marcher de concert. 11 n'y a point de duel à soutenir : il y a une paix à conclure. Cela doit mieux plaire et moins coûter à des chrétiens.

Que si nous pensons ainsi de tous les principes de la société inoderne en général, que dirons-nous en particulier de celui qui nous touche de près et au vif, de celui qui, ^us le nom de liberté religieuse, a joué

200 DES eAR\GTËRBS

un si grand rôle dans la polémique de nos jours ? Laisserons-nous établir sans contestation que celui-là, du moins, est formellement, et sans distinction, réprouvé parla religion catholique? Admettrons-nous que l'Eglise ne peut s'accommoder de la liberté religieuse, et que c'est pour elle affaire de conscience et de foi d'exeraT l'intolérance civile quand elle le peut?

En vérité, nous éprouvons quelque embarras à répondre à cette question, non quç les raisons ou les paroles nous- manquent, mais la nature même de la proposition nous étonne, et plus encore la bouche dont elle part. Si c'est manquer aux dogmes de l'Église catliolique que d'accepter explicitement la liberté religieuse, quel est le catholique de France qui peut se dire exempt de ce péché? quel est celui qui peut jeter .aux autres la première pierre?

11 ne faut pas jouer sur les mots, en effet, ni se jouer des mots en matière si grave; la foi, pour les chrétiens, n'est point comme ces opinions humaines dont parler Pascal, vérité aujourd'hui, erreur demain, vérité en. deçà des Pyrénées, erreur au delà; la foi est la même partout, toujours, pour tout le monde, semper^ ubiqncy ah omnibus. C'est la vieille règle, qui elle-même n'a pas changé.

Donc, si la foi catholique est incompatible aved la liberté religieuse, elle l'était hier comme aujourd'hui.

^Vt*OTit signifié alors, pendant dix ans, les comités de liberté religieuse, les associations do liberté religieuse, ^^s pétitions de liberté religieuse, et toute une campagne entière faile, avec un éclat mémorable et une vivacité presque excessive, sous le drapeau unique de la liberté religieuse? Je sais qu'on répond qu'on demandait pour l'Église la liberté, faute de mieux, ne pouvant pas demander le pouvoir, et en réservant Tavenir et le principe. Soit; mais alors il fallait le dire, et surtout il ne fallait pas dire le coni Aire. Or c'est le contraire qu'on disait, à toute heure, sous toutes les formes, par toutes les protestations et les serments maginables. Quand des ennemis prétendaient que la liberté n'était pour les catholiques qu'un moyen d'arriver au monopole, que d'indignation! quelle colère ! Était-ce sincère ? était-ce joué? Hérétique ou menteur, voilà le dilemme où on enferme rétrospectivement le rôle des catholiques pendant dix ans.

De plus, si la liberté religieuse est incompatible en France avec la foi catholique, elle l'est aussi par tout ^ le monde. Elle l'est donc en Angleterre, elle l'est en Hollande, elle l'est en Prusse, elle l'est dans tous les pays où la foi catholique, trésor précieux conservé par un petit nombre, lutte chaque jour péniblement pour son existence et ses droits, tout aussi bien que dans ceux où elle dispose de la majorité des cœurs. Dès lors

voici la conséquence : il est du devoir des catholiques d'Angleterre et de Hollande, il est de leur foi et de leur bonne foi de bien prévenir les gouvernements protestants de leur pays que sils demandent la liberté, c est afin de prendre des forces tout à leur aise pour arriver, par la suite des temps, à une domination exclusive et intolérante. Leurs pétitions pour la liberté devront toutes être rédigées ou entendues de cette sorte : a Donnez-nous la liberté, afin que, quand nous serons devenus assez forts et assez nombreux, nous puissions vous la refuser. » Yoilà désormais le commentaire de toutes les pétitions que les catholiques, en tout pays, adresseront au nom de la liberté. S'ils ne le donnent pas eux-mêmes, on ne se fera pas faute de le donner pour eux.

Par une telle conséquence, la proposition même est jugée. Nous n admettons pas plus l'une que Tautre. Nous n'admettons pas que les catholiques aient trompé la France pendant dix ans, ni surtout, comme on semble le dire, qu'ils eussent le droit et qu'ils aient bien fait de la tromper. Nous n'admettons pas que la. France ait été dupe d'une trahison ni victime d'un guet-apens en donnant à de secrets partisans du monopole ce qu'elle croyait accorder à des amis désintéressés de la liberté : que d'autres se donnent à euxmêmes ce démenti et s'infligent cette flétrissure, s'il

leur convient, Thonneur de tous, celui de l'Église et c3e la religion, ne peut être intéressé dans les incertitudes de leur conduite et les fluctuations de leur conscience. Kn adhérant Spontanément et sans réserve, four l'avenir de leur patrie, à la liberté religieuse, les catholiques de France se sont conduits en conformité avec l'esprit comme avec Tintérêt de leur foi, avec les l)esoins de leur temps comme de leur pays. Ils en ont eu la récompense. Tous ceux qui ont le bonheur de professer la religion catholique n'ont pas pris à cette ^utte une part égale, dont tous n'approuvaient pas également tous les moyens. Des liens de corps ou de parti; des points de vue différents provenant de situations <)iverses, ont pu modifier leur conduite et leur langage : mais tous étaient unanimes sur le principe de la liberté, et autour de cette liberté conquise, tous ont J)u se réunir. Une loi mémorable — bien que trop, éphémère — éclatant symbole de liberté religieuse, portée par un ministre dont le nom est cher à tous les catholiques comme les talents sont connus de tous les Français, est devenue le gage de cette pacification sociale. Quand la liberté nous a valu un tel résultat, la renier serait le comble, à la fois, de l'ingratitude et de l'imprudence. Non, nous ne dirons jamais que cette liberté qui nous a donné tant de biens et qui a fait tous les progrès de l'Église depuis cinquante ans soit pour

nous un pis aller et un mal provisoirement nécessaire. Nous ne consentirons jamais à représenter à nos conci* toyens F Église, celle lendre mère qui a hori-eur du sang, comme une idole cruelle et désarmée, pleurant dans Tombre les victimes qu'on ne lui offre plus. Nous songerons au contraire, avec un indicible sentiment de joie el d'orgueil, que sur le sol de notre patrie la religion catholique, un instant ébranlée, s'est raffermie et propagée, comme aux jours des Apôtres, sans faire verser en son nom ni une goutte de sang ni une larme; et rien ne nous empêchera de suivre le mouvement de notre cœur, les habitudes de notre enfance, les conseils de notre bon sens, el de prendre, devant Dieu qui nous entend et devant la France qui nous regarde, l'engagement de respecter et de défendre la liberté religieuse. Sommes-nous obligés par cet engagement de proclamer d'une façon absolue el universelle le principe de la liberté religieuse, el d'en poursuivre partout l'application sans distinction ni des temps, ni des mœurs, ni de l'état des croyances et des populations? Sommes-nous obligés de méconnaître le bonheur qu'ont eu d'autres nations de pouvoir conserver l'unité de la foi dans leur sein ? Sommes-nous obligés surtout de passer condamnation sur l'histoire de l'Église, et de rougir du rôle qu'elle a joué au moyen âge ? Nullement : rintércM sérieux des questions présentes n'est

DE LA rOI.lilMIQllË RELIGIEUSE ACTUELLE. 205

înt engagé dans ces problèmes d'histoire et de

^rie ; les vraies, les solides libertés ne s'affermissent î ïit par des déclarations abstraites et philosophiques : ^t le cours des temps qui les enracine dans les ^^^urs. La liberté religieuse est, à nos yeux et parmi Xis, une liberté de ce genre : c esf un fait et un ^it acquis que nous acceptons sans réserve et dont ^^us profilons hardiment. Mais nous ne sommes nul- ^^:ment obligés de penser qu'elle fût ni possible ni ^^^sirable au même degré, dans d'autres temps>chez ^^*autres peuples, alors, par exemple, que dans le nau- ^^^*age de toutes les institutions civilisées, dans l'enva- ^Xissement universel de la barbarie germaine, l'Église ^^tliolique demeurait le seul pouvoir régulier, le seul ^représentant de l'autorité morale en ce monde. Sans '^ous croire engagés à défendre la mémoire de tous les Cavaliers, ni même de tous les prêtres du moyen ége, nous ne médirons jamais du pouvoir de l'Église à cette époque du mdiide ; nous tenons trop aux trésors de civilisation, de moralité et de lumière que ce pouvoir nous a conservés; nous savons surtout quel usage rÉglise en a fait pour tenir tête sur tous les points aux invasions brutales du bras séculier. Seul représentant de la conscience humaine au moyen âge, exerçant sur les consciences, de leur consentement presque unanime, une souveraineté absolue et comme une dicta-

906 BKS CARACTÈRES

ture armée, rÊglisc calholique les a défendues toutes en commun contic les attaques toujours renouvelées des pouvoirs humains. Elle a sauvé le domaine spirituel , c est-à-dire encore le domaine de la conscience, du danger et de l'humiliation de tomber sous le joug absolu d*un souverain temporel. Pour cette lutte qui remplit toute l'histoire du moyen âge, il ne fallait pas moins peut-être que les forces immenses dont elle disposait. Amis de la dignité delà conscience par tout le monde, que cette considéralion vous touche, car c'est pour vous tous que VEglise a combattu. Si elle avail^ faibli aloi'S ou succombé ; si Grégoire YIl avait obéi à. Henri IV au lieu de mourir à Salerne dans l'exil eL pour la justice, vous jouiriez aujourd'hui de toute la liberté de penser que peut exercer le saint synode de Moscou auprès de l'autocrate de Saint-Pétersbourg. Respectez le vieil athlète de la conscience humaine.

C'est à ce. point de vue d^, l'indépendance de la conscience vis-à-vis des pouvoirs humains que la liberté religieuse nous est particulièrement chère aujourd'hui, et que nous acceptons sofi complet développement. Nous n'y faisons qu'une réserve qui n'en est pas une, c'est que, sous l'apparence de proclamer une liberté de conscience générale et absolue, on ne préparera pas dans l'ombre l'oppression des consciences catholiques en particulier; c'est que la Hberté reli-

gîeusene sera pas le prélexle honnête d'une invasion subreptice de la loi civile sur le domaine commun de toutes les consciences. Or il faul avouer qu'il y a par *^ nnonde des manières d'entendre la liberté de conscience qui ne sont pas tout à fait rassurantes. Quand ïïous voyons de prétendus libéraux en qjatière de conscience dont le passage d'une procession catholique ^^ïXs les rues offusque les regards délicats, et qui in- ^^cjuent les lois de police pour les faire rentrer ; — ^^^ libéraux en matière de conscience que le nom ^ ^ne association de charilé effraye ; — des libéraux en '^^tière de conscience qui applaudissent a la dispersion ^^s couvents et à la spoliation des biens que la piélé ^^s fidèles a confiés à la charité des serviteurs de Dieu ^l des pauvres ; — des libéraux en matière de con- ^ience que la moindre résistance du clergé catholique 21UX arrêts des gouvernements irrite ; — des libéraux en matière de conscience qui trouvent bon qu'on impose de force un gouvernement irréligieux aux catholiques de Fribourg, et qui semblent croire que les exils arbitraires doivent être réservés aux évêques qui défendent leurs troupeaux, nous avons le droit de prendre quelque précaution pour préserver la liberté religieuse aussi bien des paradoxes outrés qui Tattaquent que des prétendus amis qui la violent en la proclamant.

90B DES CA&ICTERES

Oue dirons-nous enfin de la dernière incompatibilité qu'on prononce d'un ton magistral entre TÉglise et les libertés politiques? En vérité, avec la meilleure volonté du monde d'être modérés, nous n en pouvons dire autre chose, excepté que c'est la plus plaisante des chimêïres et la plus gratuite des inventions.

>'ons savons parfaitement que TÊglise a été constituée par son divin fondateur de manière à se prêter à toutes les formes po itiques sans s'identifier avec auctme : nous savons parfaitement qu'elle traverse, indépendante et neutre, les révolutions humaines, et s*élève non point à l'ombre, mais au-dessus des institutions les plus diverses. ?(ous savons qu'elle a supporté le despotisme impérial des Césars, pris part à lorganisation des souverainetés féodales, appuyé la monarchie tempérée des rois chrétiens, et qu'elle prospère aujourd'hui ^ur le sol républicain de TAmérique : secourable et bienveillante partout et pour tous, sans être solidaire de personne. Chrétiens d'ailleurs avant d'être libéraux, nous savons quel est Tordre de préséance qui doit régner entre nos diverses convictions, et nous ne nous donnerons jamais le tort risible de vouloir entraîner la religion dans la participation des fautes, des malheurs et des vicissitudes de la liberté. Nous \\c ibrons jamais de la religion un instrument de parti ; mais ce ridicule, qui n'est pas le nôtre,

DE LA POLÈNIQUE^RELIGIEUSE ACTUELLE. 20d

appartient en propre aux doclcurs, qui de leur autorité privée font prendre un parti à 1 Église dans nos î^ôrelles politiques (en ayant soin, bien entendu, que ^ Soit le parti du plus fort ), qui excommunient toutes ^^ formes des libertés modernes , et comprennent 'OU les les constitutions, tous les parlements, dans ^^ anathème commun dont ils n'exceptent que les journaux qu'ils rédigent eux-mêmes.

Ce serait perdre le temps que de discuter, au point

^ vue soit doctrinal, soit historique, une thèse si sin-

^^lière et qui ne supporte pas un moment d*examen.

^ ^ liberté n'est pas d'hier dans le monde, ni la reli-

n non plus ; elles n'en sont pas à leur première con-

*^^ssance; elles ont fait assez souvent leurs affaires

j^^ semble pour que des paroles imprudentes ne réus-

^sent pas à les brouiller sans leur consentement.

es se sont rencontrées déjà sur les places publiques

^•^^ villes d'Italie ou de Flandre, dans les états gêné-

^ux de France, dans les Cortès de Castille ou d'Ara- ^^n, dans les communes du Nord ou les municipalités * ^u Midi, sous la tente où les barons du roi Jean lui disaient signer la grande charte. Toutes les libertés du ^assé ont eu la religion pour protectrice et pour garantie. Assurément elles n'étaient ni régulières ni modérées; leur explosion était violente, leurs procédés brutaux, leurs ardeurs intermittentes, travern. * 14

210 DES CABAGTÈRES

secs de singuliers intermèdes d^arbilraire; elles ne se défendaient guère que la lance au poing ou derrière des créneaux. Mais, même sous ces formes violentes et agitées, la liberté politique n'était point repoussée par la religion. La religion ne trouvait pas mauvais que les hommes se crussent des droits et que les pouvoirs de la terre reconnussent des limites. Parce que la liberté de nos jours a des formes plus officielles et procède avec plus de régularité judiciaire, il serait étrange que cette régularité même lui nuisit aux yeux de la religion, et que les discours parlementaires fussent en moins bonne odeur auprès de TÉglise que les émeutes de Gand ou d'Anvers, ou les scènes populaires de Florence ou de Pise. Un orateur de chambre, en habit noir, est un être moins poétique assurément qu'un ar*> tisan de Gand ou un tribun des bords de l'Arno ; mais parce qu'il est moins pittoresque, ce n'est pas précisé ment une raison pour qu'il soit moins bon chrétien. Nous cherchons vainement aussi d'où viendrait cette préférence prétendue de l'Église pour les formes du gouvernement absolu. Quels services si grands lui ont donc rendus les souverains dans le monde? De quel périls l'ont -ils sauvée? Quel appui si secourable a*t-elle trouvé dans la volonté capricieuse des despotes?

S'il fallait à toute force la faire sortir ^e cette noble

DE LA rOLÉMIQtJE RELIGIEUSE ACTUELLE. 211

^fieulralilé qu'elle doit garder enlrc toutes les formes ^politiques, ce serait pour la liberté, à coup sûr, que nous réclamerions sa préférence, et par une raison bien simple. C'est que TÉglise a pour elle-même, pour son culte, pour sa doctrine, pour ses intérêts, pour tout son gouvernement intérieur, besoin de la plus grande somme de liberté qui soit au monde : liberté de prédication, liberté d'association, liberté de propriété, liberté de réunion et de culte ; l'Église a besoin de s'étendre dans tous les sens et de n'être gênée nulle part. Il faut que ses ministres aillent, viennent, parlent, agbsent; il faut que ses églises couvrent le sol, que sa voix ne soit pas étouffée, que ses chants montent au ciel. Toute contrainte lui est insupportable ; elle est comme Taigle, elle a besoin d'avoir l'espace autour d'elle pour y étendre ses ailes, et le ciel audessus de sa tête pour y regarderie soleil. De si hautes prétentions sont difficiles à accorder avec les inquisitions tracassières, avec les velléités curieuses du pouvoir absolu. La publicité des appels que l'Église adresse à toutes les âmes, le mystère de l'empire qu'elle exerce sur celles qui ont reçu la foi, cette force insaisissable et invisible qui circule autour des pouvoirs temporels, entrant dans des retraites, descendant dans des profondeurs où aucune police ne peut pénclrer; cette puissance aussi insaisissable que ralmosphùre,

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absolu comme il pourrait être de nos jours, comme on le fait ou comme il se fait, c est-à-dirc improvisé par Je hasard des événements ou le caprice de la multitude? que penser de ce pouvoir arbitraire qui peut naître, dans les sociétés désorganisées, du conflit des éléments sociaux et de la lassitude de l'anarchie ; d'un pouvoir que la nécessité crée, que la force maintient et que le hasard change? C'est à ce pouvoir mobile comme la démocratie dont il émane, inconstant comme la fortune dont il est en même temps le jouet et le favori, que Eglise confierait, sans crainte et sans réserve, toutes Ces saintes libertés dont l'exercice lui est nécessaire ! C'est à la bienveillance d'un tel pouvoir qu'elle ^*en remettrait pour son avenir I C'est pour ce gage incertain qu'elle renoncerait à toutes les garanties C|u'elle peut trouver dans les règles préservatrices cjuî constituent la liberté nationale ! Et si cette faveur menait à changer, si ce changement atteignait, soit la disposition, soit la personne du maître, si le pouvoir absolu d'ami de l'Église devenait ou son maître impérieux ou son persécuteur? On vous promet qu'alors on saurait braver le martyre. J'admire et je respecte infiniment cette résolution, qui doit être celle de tous les chrétiens vis-à-vis de toute force humahie menaçant les libertés de l'Église ; mais je ne crois pas qu'il soit du devoir d'un chrétien d'armer soi-même les mains

de Taulorité temporelle pour acquérir plus de gloire et de mérite en bravant ensuite la pesanteur de ses coups. Le martyre est une extrémité que je voudrais avoir le courage de subir; mais j'avoue ma faiblesse, je préférerais infiniment le prévenir. Quelques garanties de liberté commune à tous les citoyens, et dont j'aurais ma part, ne me déplairaient nullement dans cette occurrence. Je fais mes réserves d'avance. Si je suis jamais cité devant un tribunal pour y répondre de ma foi, je ferai grand cas de quelques garanties de liberté individuelle et publique. Je serais sensible à n'être arrêté que sur un mandat d'amener régulier, et par un gendarme en uniforme, au lieu d'être saisi dans mon lit, au milieu de l'ombre de la nuit, par le sbire d'une police inconnue. Je désire fort être interrogé dans les vingt-quatre heures au lieu de languir pendant des années dans une prison. Je tiens h avoir un avocat pour me défendre, un journal pour exposer mon affaire et plaider ma cause auprès du public; et je souhaite même qu'il y ait une tribune où quelques amis éloquents puissent émouvoir en ma faveur la conscience des honnêtes gens. Quel que soit le César de mon pays, si je dois comparaître devant lui, je me propose d'imiter saint Paul, et, par avance, je demande qu'on me conserve le droit de dire : Civis romantis sum.

Telles sont nos idées et nos convictions; tels sont,

suivant notre jugement, dans une exacte mesure, mais

"8i^s leur pleine franchise, les principes qui devraient

gotj^^erner, dans le conflit divers des opinions dont

'^^ V:t.s sommes témoins, une polémique religieuse qui

P'^^Tid souci de l'avenir de l'Église et se préoccupe de

^^^ périls. Notre ambition serait de les voir soutenir

f^X*des champions dignes d'elle, en distinguant tou-

•'^ Vars avec soin ce qui est facultatif et personnel dans

^^^ s convictions, ce que nous avons le droit de défendre

^^^ec énergie, mais ce que chacun a le droit de nous

^^ntcsler, de ce qui fait parlie de la foi catholique et ^ souffre pour des chrétiens ni transaction ni discussion. Nous savons à quoi ces idées exposent ceux qui ^ «ac professent, de quelles attaques contradictoires, de

^^uels feux croisés ils se verront l'objet. Tournée en dérision par les uns, leur foi sera mise en suspicion '^ar les autres. Une polémique qui goûte beaucoup les personnalités se donnera carrière, à son aise, sur leurs personnes. S'ils peuvent rendre quelques services à leur cause, si leur ligne de conduite est rigoureusement contenue dans ces règles infranchissables posées aux discussions par l'infaillible autorité qui les régit, c'est peu de chose que de tels risques, et toutes les censures humaines doivent leur être indifférentes. Ils auront pour eux, en dehors de l'Église,

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