‹ Questions de religion et d'histoireChapitre 9 sur 17 · AUX · texte numérisé non relu

AUX

8im L*HI8T0IRS DE l'^GLISB ET DE l'eMPIRB AD QUATRIÈME 8IÊCLI

Novembre i85G.

Mon opinion est qu'un auteur qui ji soumis un livre ^n jugement public doit Tabandonner à son sort, écouler," sans s'étonner ni s'émouvoir, les critiques qu'il soulève, et s'abstenir même habituellement d'y répondre. Si le livre est bien fait, il, doit suffire à sa propre défense. Pour ceux qui le lisent, la justification est donc, en général, superflue ; et, pour ceux qui ne le lisent pas, ni la critique ni l'apologie n'ont grande chance d'attirer leur attention. Un auteur, d'ailleurs, doit s'estimer heureux quand il a pu intéresser ses

auditeurs à son sujet, mais il doit s^altendre que sa personne et surtout sa vanité leur seront toujours profondément indifférentes.

Depuis que j'ai fait paraître les deux premiers volumes d'un ouvrage intitulé : V Église et V Empire romain au quatrième siècle^ j'ai déjà eu plus d'une occasion (le mettre en pratique celte règle de conduite. Au milieu d'un accueil très-bienveillant, les attaques pourtant ne m'ont pas manqué. La netteté de mes convictions religieuses, la franchise, j'ose le dire, avec laquelle elles y sont exposées, me destinaient naturellement à en recevoir de divers côtés. ^Les uns m'ont reproché d'avoir osé confesser et démontrer, en plein dixneuvième siècle, ma foi à l'authenticité des Écritures saintes et à la vérité, des faits qu'elles rapportent; d'autres, qui admettent l'Évangile sans reconnaître l'Église, m'ont fait un grief de ma subordination filiale à l'autorité catholique. Je ne me suis ni plaint ni étonné de ces critiques ; heureux si elles pouvaient signifier que mon livre a apporté quelques forces nouvelles à l'appui de la cause à laquelle j'ai voulu consacrer tous mes efforts.

Je romps pourtant, par quelques paroles, le silence pour repousser l'attaque imprévue qu'a dirigée contre mon livre, dans le journal Wnivers^ le révérend Père abbé des bénédictins de Solesmes, dom Guéranger.

3fes raisons pour me départir un moment de ma règle préférée sont simples et concluantes.

Ce n*est ni la dignité considérable de dom Guéranger dans l'Église, ni la juste réputation qu'il s'y est faite, qui me décident à opposer quelques réponses à ses critiques. S'il ne m'eût adressé que des observations littéraires ou scientifiques, je les aurais admises avec i^'econnaissance ou vérifiées avec respect, mais sans entretenir mes lecteurs d*un débat tout personnel. Les i:"eproches de dom Guéranger vont beaucoup plus loin: ils m'atteignent par un chemin qui n'est même ]ias très-détourné, dans la foi qui nous est commune, et à tous les deux plus chère qu'aucune réputation ^'érudit ou d'écrivain. Je ne puis laisser planer même un nuage sur de tels sujets.

Dom Guéranger, d'ailleurs, veut bien trouver quelque mérite dans mes écrits; il me rend la justice de croire à la sincérité de mes intentions, et répète même cette assurance avec une certaine affectation, qui n'est pas précisément propre à faire partager sa confiance à ses lecteurs. Enfin, dans la critique qu'il m'adresse, il se rend à lui-même le témoignage qu'il a gardé les égards dus à un catholique, et observé tous les devoirs de la modération et de la justice.

Dès lors, voici ce qu'il e.st naturel de penser, et ce que doit conclure tout lecteur. Pour que dom Gué-

no RÉPONSE

ranger se décide à relever publiquement des assertions erronées chez un auteur dont T intention est excellente et secondée par quelque mérite, il faut que ces erreurs soient très-certaines. Les égards dus à un catholique exigent que les reproches qu'on lui fait soient appuyés par des preuves au-dessus de toute contestation ; si une phrase est susceptible également de deux sens, Texcellence reconnue des intentions commande qu'on Tinterprète dans le sens à la fois le plus naturel et le plus favorable ; et, si cette phrase est suivie d'une autre qui la commente et qui l'explique, la JM5/ic^ veut qu'on tienne compte de l'explication et du commentaire. Si on cite un passage en disant qu'il est entier^ la justice encore, et quelque chose de plus sacré, s'il est possible, exigent qu'on n'en oublie pas les phrases principales. Si on croit devoir accompagner la pensée de l'auteur d'un commentaire pour la traduire, la justice et la modération^ de concert, font un devoir que ce commentaire soit rigoureusement exact, et ne contienne aucune addition de nature à aggraver l'erreur supposée.

Le lecteur, connaissant le caractère du R. P. dom Guéranger et les sentiments qu'il professe à mon égard, doit croire que ces devoirs divers ont été remplis jusqu'au scrupule, et, dès lors, je dois être convaincu à ses veux, et de tout ce que dom Guérangei^

. ^'impute, et de bien d'autres choses que sa charité a dû déguiser.

Que si, par une préoccupation dont je ne m'explique

pBs lorigine, ces précautions scrupuleuses ont été

Pï'esque toutes et presque toujours négligées, sans voir

^sins de telles négligences autre chose que des omis-

^if)ns involontaires, je suis pourtant obligé de les dé-

^'^ontrer. Dom Guéranger lui-même ne peut trouver

•>na susceptibilité mauvaise, quand il s'agit de Thon-

^>eur et de la sincérité de mes convictions. 11 me per-

^•^ettra donc, j'en suis sûr, de le faire juge, en même

temps que le public, des lacunes et des méprises de

^a critique, sans oublier que je parle à un homme qui

^st mon supérieur par son âge et son rang sacerdotal,

:miais en sachant aussi qu'il n'y a rien au-dessus du droit

de la vérité et de la conscience d'un honnête homme.

Mon embarras pourtant, en abordant cette réfutation, est très-grand. Dans les trois articles qu'il a déjà consacrés à mon livre, et qui seront suivis de plusieurs autres si la proportion observée jusqu'ici est gardée jusqu'au bout, dom Guéranger m'accuse à peu près de tout et à propos de tout. Rien n'est si confus, si mélangé, si contradictoire même, j'oserai dire, que les reproches qu'il m'adresse. Dans le premier et le second article, je suis un chrétien timide qui, pour plaire aux philosophes, atténue les dogmes, dissimule et afTaiblit

les miracles, aime à donner â tous les faits évangéliques et ecclésiastiques un caractère naturel et une interprétation rationnelle. Dans le troisième, au contraire, je suis transformé en un ennemi aveugle de la raison, qui lui conteste même la puissance de démontrer Texistence de Dieu, et tombe ainsi sous le coup des libérales décisions de l'Église, si clairement conflrmées par un document récent. Tour à tour j'ai porté sur Tétai des populations antiques un jugement tellement sévère, qu'il ferait douter de la bonté divine; puis j'ai, au contraire^ poussé l'indulgence jusqu'à disculper complètement l'idolâtrie. De deux choses Tune : ou je suis coupable des choses les plus contraires, ou tout est bon pour m'accuser. Il me faudrait un volume entier pour faire justice de ces imputations opposées qui se neutralisent et se contrarient l'une Tautre. Les bornes d'un article et l'hospitahtè limitée qu'un recueil périodique peut accorder à une défense personnelle ne me permettent point de suivre mon respectable critique sur tous ces terrains divers. Ne pouvant décidément répondre à tout ce qui m'est attribué et à tout ce qui me menace encore, voici le parti que je prendrai : je choisirai parmi ces griefs le plus considérable, celui auquel dom Guéranger parait avoir attaché le plus d'importance et auquel il rapporte voloutiers tous les autres, celui qui lui semble à lui-mèmè caractériser le

AUX ATTAQUES DU R. P. GUËRAMGER. 2i3

'Qieux la tendance générale de mon livre. Je discuterai ^o grief successivement dans la forme et dans le fond , ^ t si je parviens à démontrer que la forme de mes pena été, involontairement, sans doute, mais cinielleent défigurée, et que le fond en est irréprochable, J *^urai donné à mes lecteurs la mesure de la confiance Qu'ils doivent prêter à toules les autres imputations; J^ les aurai mis sur la voie de la source même des er- ^*:*«urs où est tombé dom Guéranger ; et j'aurai le droit /être cru d'eux, quand je leur affirmerai qu'il me seait aussi aisé de me défendre de tout le reste. Ceux [ui auront la patience de consulter mon ouvrage sup- X^léerout d'ailleurs d'eux-mêmes à ce que je n*ai ni le loisir ni l-espace de démontrer. Il n'y aura jamais eu ^e plus légitime application de Tadage ancien : Ab uno disce omnes.

Venons donc à ce point capital qui fait le fond du second article. Il est si grave, en effet, que si j'ai débuté dans mon livre comme dom Guéranger le prétend, tout mon livre doit s'en ressentir; la source empoisonnée doit répandre son venin dans tout son cours.

Suivant dom Guéranger, en racontant à grands traits, dans mon discours préliminaire , la propagation du christianisme dans le monde, je Tai dépouillée du caractère surnaturel et miraculeux que tous les écrivains chrétiens lui reconnaissent. Je l'ai racontée comme un

fait tout simple et facilement explicable, produit naturel des passions humaines et du cours régulier des événements, et je suis arrivé, ce sont ses termes, qu'il émet avec douleur, à formuler un avis, qn*un historien déiste pourrait accepter ^ tout en demeurant dans son incrédulité à regard de la révélation chrétienne.

Si cela est vrai, dom Guéranger n'a qu'un tort, c'est de ne pas qualifier plus hardiment une telle opinion. Si j'ai parlé~^mme Gibbon, je ne suis pas plus chrétien que lui. Dom Guéranger n'a besoin, pour le dire, ni de ménagements, ni de détours, ni de politesses. Mais voyons comment j'ai parlé.

Toute la démonstration de dom Guéranger se concentre dans un passage d'environ cent lignes, qu'il extrait d'un discours de deux cents pages. Voyons ce passage, mais faisons ce que dom Guéranger a cru faire et ce qu'il n'a pas fait : voyons-le tout entier.

a Par une raison analogue^ aucun respect mal entendu ne doit nous empêcher d* étudier de sang-froid, dans les commencements de FÉglise, le secret des ressorts qui ont préparé la merveille de son développement et de son triomphe *. Les écrivains chrétiens, prosternés dans un louable sentiment d'adoration, ont trop souvent semblé croire qu'on méconnaîtrait la divinité de l'œuvre

> J'hrase non citée par dom Guéranger.

AUX ATTAQUES DU R. P. UÉRAMGER. tib

àii Christ et même de sa personne, si tout, dans rétablissement de lÊglise, ne se montrait également surhumain, mystérieux, inexplicable. En suivant les profilées de la foi, ils insistent, non sans raison, sur la disproportion constante des moyens mis en œuvre et des effets obtenus; ils aiment à contempler le géant du christianisme étendu à terre par la fronde du berger. Moîtis ils comprennent, et plus ils admirent; moins ils Peuvent attribuer à l'homme, et plus ils rapportent à "îeu: ils se plaisent dans leur surprise, et leur respect ^^ï*ait altéré si leur intelligence n'était confondue.

^ Nous ne contestons ni la beauté touchante ni la Justesse partielle de ce point de vue, qui a fourni aux défenseurs du christianisme la matière de leurs plus éloquentes démonstrations. Nous regretterions pourtant de nous y placer exclusivement. Ce serait négliger un des caractères principaux, et qui n'est pas le moins divin, de la religion chrétienne, je veux dire son accord avec les lois de l'histoire et les conditions de la nature humaine. Le christianisme n'a point été un accident inattendu dans la destinée de l'humanité ; il s'élève, au contraire, comme un point culminant dans la suite des siècles. Avant lui, tout y mène; après lui, tout en découle. Ce n'est donc point offenser le christianisme ni méconnaître son autorité divine que de rechercher et de mettre en lumière toutes les causes qui

3^ BÈPOMSE

ont préparé et servi sa marche. Si la main qui Ta fondé est la même qui dirige de toute éternité le cours des événements, elle a dû les disposer pour se prêter à son passage. Si la vérité que le christianisme a révélée est un rayon de cette vérité universelle qui repose dans le sein de Dieu, elle a dû reconnaître comme son bien et absorber en elle-même toutes les vérités imparfaites dont les systèmes philosophiques se disputaient les lamibeaux souillés. Si le christianisme est venu pour apaiser la soif des âmes, les peuples, ces troupeaux altérés d*âmeSy ont dû tressaillir et se précipiter à son approche. Ainsi, mœurs, philosophie, état politique et moral des sociétés antiques, tout a dû servir à seconder ses progrés, et tout peut servir à les comprendre ^ Dans son intérieur même^ dans t organisation de f Eglise^ il est permis d'admirer la sagesse et la profondeur des combinaisons^ Cunion d'une force de résistance invincible et d'une force élastique d'expansion^ un mélange d'autorité et d'indépendance^ d'élection et de hiérarchicj qui réalise et dépasse le type des plm savantes constitutions politiques; car lÉglise est une société d'hommes queDieu lui-même a pris la peine d' organiser: il n'est donc point étonnant qu'il en ait fait la plus solide, la mieux pondérée des sociétés de ce monde, ha

* Ici s'arrête la citation.

touche de V ouvrier se fait reconnattre au jeu parfait de l'ifM.strumentj à Vaccord inconnu quil en sait tirer. Ainsi, doL99^ ïhistoire du christianisme , cest souvent par la P^'^fection de Vœuvre humaine qu éclate linteroention diwVi-e ; nouvelle sorte de prodige qui ouvre à la réflexion ^^ rhistorien une vaste perspective^ et qui se trouve en P^^ faite conformité qpec la nature d* une religion dont le i^'9%dateur un^ dans une double nature^ fut à la fois le ^i-eu suprême et rhomme idéal. »

Dom Guéranger veul-il me permettre de lui deman- ^^r pourquoi, en annonçant que ce passage était en- Her, il a cru devoir en retrancher la première phrase et lés trois dernières? Sans doute, il a pensé qu'elles n'étaient pas nécessaires pour former un sens complet; mais je m'étonne qu il n'ait pas vu de quel intérêt il était pour moi, vu la gravité de l'accusation qu'il se croyait forcé d'émettre, que ces diverses phrases fussent conservées dans leur entier. La première de ces , phrases, en effet, emploie le mot de merveillCj et la dernière de prodige^ en parlant de ce fait même de la propagation du christianisme, que dom Guéranger me reproche d'avoir présenté comme un incident tout naturel, ne contenant aucun genre de merveilleux en luimême. On y voit aussi des propositions comme celleci : ]jȧ\\se est une société d'hommes que Dieu lui-même a pris la peine d'organiser^ et le fondateur du christia-

nîkme fut à la fois le Dieu suprême et V homme idéal; — et ces deux propositions ne sont point assurément de celles qu*un déiste signerait sans cesser d'être incrédule. Puisque dom Guéranger était persuadé de la pureté de mes intentions, il avait là une belle occasion d'en convaincre le public par le fait, au lieu de lui en donner si souvent sa parole. Pourquoi Ta-t-ir négligée? Je ne sais pas; mais la vérité, qui n'offense personne, proclame qu'un passage n'est pas entier quand il y manque la tête et la fin.

Après avoir cité le passage, citons aussi le commentaire :

«Selon notre historien, dit dom Guéranger , les ^rt- « vaim chrétiens^ à la tête desquels il faut placer saint « Augustin et saint Jean Chrysostome, suivis de tous « les théologiens, orateurs et controversistes de tous les « temps, sur la question de la propagation du christia- (( nisme, séduits par la beauté touchante du point de « vue qu'ils ont tous choisi, n'ont pas vu que ce point de « vue n'avait (\\\\MiQ justesse 'partielle. Ils se sont per- « suadé à l'unanimité , faute sans doute d'avoir lu Gib- * « bon, quel'élablissement delà religion chrétienne avait « dû être et était en effet mj/s^m^MX', surhumain, inex- « plicable; que moins on pouvait attribuer à Ihomme, « dans ce fait capital, plus on était en droit de rapporter (( à Dieu : en sorte que, par l'effet de cette mystique

*^ préoccupation, ils ont négligé un des caractères priu-

** ^ipaux et qui ri est pas le moins divin de la religion

^ chrétienne^ c'est-à-dire, son accord avec les lois

^ €le rhistoire et les conditions de la nature humaine,

«< La simplicité avec laquelle de telles assertions sont

^ émises a de quoi confondre. M. de Broglie a les vues

^"^ les plus droites ; mais comment peut-il avoir ignoré

^ 3 tasqu'ici que le sentiment unanime des Pères et des

^^ théologiens constitue un tel degré de certitude, qu'on

^ Tie pejit aller' à rencontre sans encourir la note de

^ témérité?»

Dom Guéranger est surpris de ma simplicité. Ma Surprise, à moi, est toute différente. Je ne puis reveïiîr de cette préoccupation étrange qui fait qu'en croyant traduire la pensée d'un auteur pour la rendre plus claire, on lui fait dire à peu près le contraire de ce qu'il a très-clairement professé. '

Où dom Guéranger a-t-il vu, et où le lecteur qui lit mon passage verra-t-il que j'aie reproché aux écrivains chrétiens d'avoir dit que la propagation du christianisme était un fait surhumain, mystérieux, inexplicable? Où a-t-il pris que j'aie traité ce point de vue de préoccupation mystique? Sur quel fondement a-t-il imaginé que je conseille à des écrivains chrétiens de lire Gibbon pour se rectifier et s'éclairer?

J'ai dit ceci, et rien de plus. On aurait tort de croire

que touîj dans la propagation du christianisme, soit également surhumain, mystérieux, inexplicable. En français cela veut dire: Il y a dans la propagation du christianisme un caractère mystérieux et surhumain dont aucune explication ne rend compte. Il y a aussi un autre caractère qui est moins mystérieux, moins surhumain, dont il est plus aisé de donner une explication, quoiqu'il y ait encore dans celui-là même du mystère, du surhumain, de Tinexplicable. Le mot égdement a toute celte force. On a raison d'étudier et d*admirer

le premier caractère : on auil'ait tort de méconnaître et de négliger le second. Tournez, pressez, torturez les phrases, mettez-les devant, mettez-les derrière, et je défie d'en faire sortir un autre sens que celui-là.

Où est donc mon tort, él qu'ai-je dit de téméraire? Est-ce qu'il faut penser que tout dans la propagation du christianisme est également mystérieux,' surhumain, inexplicable? Quoi ! tout, tout sans distinction? Quoil dans un fait qui a duré trois cents ans et a couvert le monde, où il y a eu des jours de ferveur et des jours de corruption, des conversions et des apostasies, des persécutions et des temps de paix ; dans un fait qui est l'histoire même du monde civilisé pendant trois siècles, tout est mystère au même degré, tout^st miracle, et rien ne s'explique ! Toutes les conversions opérées durant ces trois siècles ont été aussi miraculeuses

^ue ceUes de saint Paul sur le chemin de Uamas I Kon, dom Guéranger ne veut pas me faire dire une "leile absurdité!

Mais, va dire peut-être dom Guéranger, ce que je vous reproche, c'est précisément d'avoir prêté ce non-sens aux écrivains chrétiens qui vous ont précédé, et de les accuser d'avoir méconnu, par un point de vue trop exclusif, un des caractères divins du christianisme. Il . , est téméraire de vous poser seul contre eux tous, et dé prétendre avoir vu le premier ce Qu'ils n'ont point vu. D'accord : si le léger, très-léger reproche, disons mieux, si la remarque innocente que je me suis permise sur une tendance générale des écrivains chrétiens s'applique à tous sans distinction, et à tous leurs écrits sans exception ! Mais ici encore, où dom Guéranger at-il vu dans mon texte cette prétention arrogante et cette généralité hautaine ? Sur quel fondement encore vient- il m'opposer saint Augustin et saint Chrysostome, dont je n'ai point parlé, à qui rien dans mon langage ne fait la plus légère, la plus lointaine allusion ? Aire que les écrivains chrétiens ont trop souvent semblé céder à une tendance, est-ce dire que tous l'ont toujours suivie 7 II me semble que c'est dire implicitement le contraire. 11 me semble qu'il est difficile de laisser une plus large porte aux exceptions, et il faut qu'elle soit haute et large, en effet ; car il faut qu'elle laisse passer

dans toute la majesté de ses mouvements et dans toute Tampleur de sa pensée Fauteur du Discours sur Vhistoire universelle^ sous rinvocalion duquel, dès mes premières paroles, j'ai mis mes humbles essais : ce grand Bossuet, qui m'a toujours paru avoir établi dans le plus juste équilibre ce mélange d'humain et de divin qui fait le caractère de la propagation du , , christianisme ; car il n'a pas craint de nous montrer en même temps la main d'un homme fermant à Rome le temple de Janus, et la main de Dieu faisant luire l'étoile sur la cabane de Bethléem !

Je n'ai donc rien, absolument rien dit de ce que dom Guéranger a cru lire. D'où vient son malentendu ? D'un procédé dont il n'a pas pesé sans doute les dangereuses conséquences dans l'interprétation des textes. Il a négligé dans ma pensée toutes les restrictions et tous les correctifs. Dom Guéranger ne peut ignorer pourtant que ces petits mots, en apparence ineffënsifs et insignifiants, ont pourtant dans leur volume imper-' ceptible la vertu de changer complètement le setis des phrases. En les mettant de côté, on s'expose aux plus fâcheuses méprises. Si, par exemple, un écrivain dit que Jésus-Christ n'est pas seulement Dieu, en retranchant le mot seulement^ dom Guéranger va-t-il penser qu'un chrétien, dont la droiture est parfaite, a émis un avis qui ne convient qu*à un déisteî Si je disais que les

^ï*itîques, même les plus pieux, sont trop souvent en* ^lîïxsàdénaturerlestextes qu'ils citent, aurait-il le droit ^^ croire, ce qui serait parfaitement faux, que je n'ai J ^Xïiais rencontré de critique à la fois exact et orthodoxe ? ^^ n'ai pas besoin d'insister, dom Guéranger comï^**^nd lui-même combien ce procédé serait inique et *^ ^^iirrait devenir dangereux, quelle carrière il ouvreaux

lations charitables et aux dénonciations officieuses.

S'étant ainsi complètement mépris sur ma pensée incipale, il n'est pas étonnant que le commentaire (taillé qu'il donne de chacune des phrases de mon issage ne soit lui-même qu'une longue méprise. Pour ^^ster cependant dans cette erreur, qui prend l'air d'un )^ arti pris en se prolongeant, on est vraiment étonné de ^^ préoccupation qui a été nécessaire, des idées qu'il a ^allume prêter, des ignorances qu'il afallu me supposer, fies contorsions pénibles et singulières qu'il a fallu imposer à toutes mes phrases. J'en donnerais au long le spectacle vraiment curieux, si je ne voulais borner cette aride discussion de textes et si de plus hautes considérations ne m'appelaient. Voici cependant deux ou trois échantillons, qui permettront de juger du reste.

J'avance, par exemple, cette proposition : Que le christianisme s élève comme un point culminant dans la suite des siècles^ et qu^ avant lui tout y mène^ comme après lui tout en découle. Celle pensée a, j'ose dire, une phy-

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sionomie assez orthodoxe, qui fait hésiter un instant dom Guéranger. Imaginez comment il la comprend, a Si M. de Broglie, dit-il gravement, veut dire... que a pour les esprits éclairés des lumières de la révélaa lion, l'apparition du christianisme dans le monde a est le fait culminant des annales humaines, tous les a enfants de FÉglise font profession d'être d'accord « avec lui sur ce point. » — Assurément c'est cela que je veux dire, et il n'y a point d'autre sens possible à ma phrase.

« Mais, ajoute dom Guéranger, s'il prétend que le a Christ n'avait qu*à se manifester, comme il l'a fait, « dans l'humilité et dans la souffrance, pour que le a monde tombât à ses pieds ; il se trompe gravement.» -*- A coup sûr, si j'ai dit cela, j'ai eu tort. Mais si je ne l'ai pas dit du tout, je ne me suis pas trompé du tout.

Or, pour l'amour de Dieu, quel rapport y a-t-il entre cette phrase : Le christianisme est un point culminant dans la suite des siècles^ et cette autre, que dom Guéranger lui substitue : Il a suffi, à Jésus-Christ, etc., et quel nuage faut-il avoir dans l'esprit pour les confondre l'une avec l'autre?

J'émets encore cette pensée : « Si la vérité que le « christianisme a révélée est un rayon de cette vérité « universelle qui repose dans le sein de Dieu, elle a dû a reconnaître comme son bien et absorber en elle-

« même toutes les vérités imparfaites dont les sys- « tëmes philosophiques se disputaient les lambeaux « souillés. » Dom Guéranger ne trouve pas cette phrase suffisamment claire, et littérairement, peutêtre, il a raison. Mais tout lecteur ordinaire et non prévenu, j'en suis. sûr, en comprend le éens naturel. Gela veut dire que toute vraie philosophie est nécessairement d*accord avec le christianisme, que toute vérité ' philosophique y est nécessairement contenue, et que, par conséquent, le peu de vérités imparfaites et souillées que le monde connaissait avant TÉvangile a pu servir, aux démonstrations de la foi chrétienne, de préparation et d'appui.

Dom Guéranger passe à côté de cella interprétation toute simple, mais il en va chercher une qui certainement ne serait venue à Tidée de personne. Il me demande si j'entends « que les écoles philosophiques se « sont fondues dans le christianisme dés qu*il a paru o ici-bas, en sorte que le quatrième siècle aurait eu le « bonheur de jouir du touchant spectacle que Ton pro- « met pour notre temps, Talliance de deux sœurs im- « mortelles célébrée par M. Thiers? »

Tout le monde ne saisira peut-être pas rà-piH)pos qui a amené ici le nom de H. Thiers. Hais je ne crois pas que personne approuve le mode d'interprétation libre employé par dom Guéranger.

Voilà pour l'exactitude, quant à la forme, de Timputation qui m'est faite par dom Guéranger. Le lecteur en jugera. Maintenant, je le sais, la forme n'est pas tout. Ce que je n'aurai pas dit, j'aurais pu Tinsinuer; ce que j'aurai craint d'exprimer, j'aurais pu le faire entendre. Ceux qui me font l'honneur de me connaître savent pourtant à quel point l'insinuation est étrangère à mes habitudes. Je tâche de comprendre cette. figure de rhétorique quand je la rencontre ; mais je ne l'emploie et je ne Timité jamais. Dom Guéranger n'est pas obligé de me rendre cette justice. Voyons donc jusqu'au fond et en toute franchise quelle a été ma pensée tout entière.

. La nature, du sujet ne comporte ici aucune assertion tout à fait impérieuse et absolue. Dire que tout e3t miraculeux, sans distinction, dans la propagation du christianisme, serait insensé ; dire que rien ne Test, serait impie. Tout est donc ici question de degrés et de mesure. Ai-je péché contre cette mesure? ai-je méconnu le miracle dans la propagation du christianisme? Dans aucune de mes paroles, assurément, nous venons de le voir. L'ai-je omis dans le cours de mon discours? Pas davantage. En quoi consiste, en effet, ce très-grand miracle, comme la plupart des théologiens l'exposent? Dans la faiblesse des premiers auteurs d'une si prodigieuse révolution, et dans la grandeur

âes obstacles qu'ils rencontraient ? Us étaient douze contre le monde, et contre un monde ennemi et mé- ])risdnt. Je crois avoir dépeint cette faiblesse aussi vivement que je la conçois, lorsque je montre Jésus- Christ sur la montagne de Galilée, n'ayant autour de lui que douze hommes sans armes, et leur promettant cependant toute puissance dans le ciel et sur la terre S et lorsque j*ai fait voir plus loin les premiers chrétiens rejetés de leur synagogue, pauvres, isolés, se présentant sans défense aux ressentiments populaires *. Ai-je méconnu la grandeur des obstacleis ? Mais j'ai employé dix pages entières à exposer toutes les résistances et tous les scandales que les premiers chrétiens soulevaient par leurs vertus même au sein des populations païennes'; et j'ai fini par montrer la puissance impériale s'armant contre eux tout entière des derniers efforts du patriotisme romain. Tout cela n est-il pas assez en saillie et assez évident ? Ce serait alors la faute de lauteur, et non celle du chrétien. Tout ce que je puis dire, c'est que, si je n'en avais pas dit assez, il n'en aurait rien coûté à Tordre de mon raisonnement d'en dire davantage. Il est des reproches qu'on peut encourir précisément parce que la tranquillité de la conscience ne

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permet pas de les prévoir. Et j'avoue que, lorsque jemeplaisaisà représenter toute rÉglisedéjàconstituée entre Jésus-Christ mourant et les douze pécheurs qui Tenvironnent, tout le dogme déjà fondé sur le mystère des mystères et le miracle des miracles ; quand jopposais incessamment ce germe planté par la main divineà Tunité factice et composite de l'empireromain, tout entier à Témotion de ce grand spectacle, l'idée que je pouvais attribuer le triomphe - d'une telle Église à une cause humaine quelconque n'a seulement pas traversé ma pensée, et je croyais le fond de mon cœur assez éclatant à tous les yeux pour préserver ma foi d'une telle injure.

Maintenant, à côté du miracle que la puissance de Dieu seul explique, j'ai indiqué au développement de rÉglise des causes que je ne nommerai pas natu< \relles (car ce mot rendrait mal ma pensée, et je ne Tai pas prononcé), mais que j'appellerai plutôt providentielles, parce qu'elles résultent des facilités que la Providence divine avait préparées dans le gouvernement général du monde à l'œuvre qui était fe but et la fin de l'humanité tout entière. Ai-je excédé la mesure dans ce tableau? Non encore ; car, d'une part, je n'ai consacré à ces causes historiques du développement de l'Eglise littéralement que les deux pages que dom Guéranger a citées. Tout le reste de mon discours est

employé à des considérations puisées dans un tout aatre ordre d*idées. Puis dom Guéranger lui-mérae ma fait, en ce genre et d'un seul coup, toutes les concessions que je lui demande. Il m'accorde que la propagation du christianisme a été puissamment servie par la réunion du monde civilisé, sous Tunique empire de Rome. G* est la seule cause naturelle, il est vrai, qu'il reconnaisse à cette propagation merveilleuse. Grand merci, je ne lui en demande pas davantage. La réunion du monde sous la domination de Rome, c'est en effet Thistoire entière des premiers siècles de Fère chrétienne. Dire que cette réunion a profité au christianisme, c est dire plus éloquemment que moi que toute l'histoire y a concouru. 11 n'est pas une des causes que j'ai indiquées comme ayant dû se^ cofider la marche du christianisme, et que dom 6ué-> ranger m'a si rudement contestées, qui ne soit au fond contenue dans ce seul fait : la réunion de l'em*» pire romain sous une même domination. C'est grâce à œtte unité romaine, en effet, à cette paix romaine^ comme on l'appelait, que, les peuples divers vivant dans d'habituelles et amicales relations, et leurs communications étant devenues rapides et quotidiennes, les saints prédicateurs de l'Évangile purent se porter si rapidement sur les divers points du monde^ s*y répandre, se le diviser, pour ainsi dire, sans ceâser de

rester unis entre eux par des liens étroits et fraternels. Croit-on que si, comme deux siècles auparavant, l'Orient eût été séparé de Tltalie par des mers infestées de pirates ou des populations grecques animées d'un souffle de résistance, il eût été si facile à Pierre et à Paul de passer incessamment de Jérusalem à Rome, du berceau de la foi îi sa capitale nouvelle? Croit-on que, dans la Gaule des druides et des bardes, saink: Pothin et saint Irénée eussent aussi facilement port& renseignement de saint Polycarpe que dans ces villes savantes, élevées à l'imitation de la civilisation romaine par les fils de Vercingétorix admis dans le sénat de Claude? Pour ma part, je n'ai jamais pu considérer sans émotion les grands vestiges de l'unité romaine, car j'y vois en quelque sorte les piliers de pierres posées sur le roc par la main de Dieu même pour y bâtir Tédifice de la foi chrétienne. Il y a un livre, en particulier, livre bien aride en apparence, tout composé de noms propres, souvent barbares, et qui m'attendrit toutes les fois que je le regarde. Il s'appelle Y Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem, C'est la suite de ces grandes voies militaires dont on rencontre çà et là dans nos campagnes les larges dalles arrondies, profondément sillonnées par les roues des chars, et qui se suivaient alors, sans interruption, de l'Atlantique à la mer Rouge, toutes couvertes d'étapes, de

chevaux, de maisons de refuge, toutes gardées par des serviteurs de Rome. Notre monde moderne, si fier de ses voies de communication, n*a rien vu de si grand; mais ce n'est pas là ce qui me touche, c'est ce nom de Jérusalem qui m'attire. Il me semble qye je suis là comme la route royale de l'Évangile prête à être foulée par ces pieds si beaux des messagers de paix, descendant de la montagne de Sion. Est-ce là le seul service que l'unité romaine a rendu à la foi chrétienne? Non, je ne fimrais pas si je voulais les énumérer tous. 11 faudrait parler aussi de cette lente élaboration du droit des gens surnommé par des générations chrétiennes la raison écrite, partant de l'étroit et jaloux droit quiritaire pour abolir successivement les privilèges de caste et de cité, les distinctions de citoyen et d'étranger, de vainqueur et de vaincu, et arrivant à proclamer Tégalité des hommes devant la nature presque au moment même où Jésus-Christ proclamait leur fraternité devant Dieu. Il faudrait parler encore de toutes ces écoles ouvertes depuis Athènes jusqu'à Tolède et de Trêves à Hippone, toutes par elles-mêmes, il est vrai, impuissantes et stériles, mais discutant sinon professant Tunité de Dieu et l'immortalité de l'âme, et préparant aux apôtres des auditeurs qui entendaient au moins le premier sens de leurs paroles. Il faudrait enfin faire remarquer que cette unité romaine, par sa

masse, dépassant et surchargeant la force d une seule autorité, prépara la décomposition qui la suivit, et que cette décomposition, ne laissa d'autres ressources à des populations amollies que de se jeter dans les bras et sous la règle protectrice de TÉglise. En sorte que, par un prodige nouveau, Rome, cette Rome païenne, la meurtrière des martyrs, servit pourtant rÉvangile autant par sa force que par sa faiblesse, autant par sa croissance que par sa mort. La grandeur de Tempire prépara Favénement du Christ, les malheurs de Tempire consommèrent son triomphe. C'est ainsi que j'entends que Tétat social et politique des sociétés antiques seconda les progrès du christianisme bien plus encore par la réaction de ses vices que la pente de ses vertus, par sa dissolution et ses misères plus que par ses prospérités.

Dom Guéranger a parfaitement raison de dire que ces faits sont à la fois naturels et surnaturels : ils sont naturels dans leurs détails, et surnaturels dans leur ensemble. 11 est naturel que Scipion ait vaincu à Zama et César à Pharsale ; il est naturel que Caïus et Ulpien aient fait des lois ; il est naturel que les écoles de Marseille et Lyon aient étudié les enseignements de Platon, puisqu'elles avaient appris le grec. Mais il n'est point naturel que tous ces combattants et tous ces penseurs, tous ces rois de la gloire et de l'intelligence,

'aient au fond travaillé que pour Jésus-Christ, et se soient trouvés, à un moment donné, sans le savoiir, drainés comme les mages au pied de la crèche. Il m'est point naturel que le lent enfantement de la grandeur romaint n'ait servi qu'à préparer Thumble et pur enfantement de Marie. Si cela est naturel, cela est naiùrel comme les cieux qui racontent la gloire de Dieu. Et, en effet, quand on s'élève à de telles hauteurs, il semble qu'on entend l'harmonie des sphères célestes ; il semble qu*on a l'avant-goût, les premières lueurs du spectacle réservé à la béatitude infinie, l'accord sensible et tangible de la raison et de la foi, de la grâce et de la nature. Je remercie dom Guéranger de ne pas m'interdire tout à fait ces pieuses jouissances de l'historien.

Et cependant je ne m'y suis pas abandonné avec passion : le croirait-on? je n'ai fait à peine que les goûter, et j'ai passé. Je sentais qu'un terrible maître m'avait devancé dans ces voies et ne m'avait rien laissé à dire. Je ne voulais point poser mes pieds profanes sur les traces de feu du Discours sur rhistoire universelle. Les causes de la propagation de l'Evangile, sur lesquelles j'ai appelé l'attention de mon lecteur, sont d'une autre nature. J'en ai développé deux en particulier. La première est la forcé de l'institution de l'Église au milieu d'une société politique en dissolution.

Cette cause-là est encore à mes yeux à la fois naturelle et surnaturelle : surnalurclle cette fois dans sa source, qui est Dieu même, le fondateur de l'Eglise; surnaturelle dans sa durée, qui est sous la garde de la promesse divine; mais naturelle souvent dans ses eflets? car il est conforme à la nature des choses qu'une association forte, réglée par une discipline sage, profite et s'élende dans des temps de dissolution sociale en raison de Tanarchie même qui l'environne. Dom Guéranger n'a pas dit un mot de cette cause qui remplit une partie du paragraphe cité par lui et au moins la moitié de mon discours, sans doute parce qu'il n'y trouvait rien à reprendre. Je le regrette, car il y aurait trouvé au moins une occasion de montrer qu'en ce point je n'avais transigé avec aucune théorie rationaliste. Mais, en général, dom Guéranger, qui dit du bien et du mal de mon livre, a toujours préféré affirmer l'un et démontrer l'autre (on a vu comment); en sorte qu'à la fin de sa critique le lecteur est en droit de penser que les reproches seuls ont des preuves et que les éloges sont des adoucissements donnés par la charité du juge à la vanité de Faccusé. Dire le mal qu'on croit, taire le bien qu'on voit, cela s'appelle faire la revue d'un livre avec modération et justice. Mais passons, je n'ai ni dm)it ni souci de me plaindre! Je raisonne et je me défends.

Il y a une autre cause que j'ai essayé d'expliquer de la rapide propagation du christianisme. Elle forme la seconde proposition incriminée par dom Guéranger dans le même article.

La propagation du christianisme fut secondée, suivant moi, dans le monde par le rapport de sa doctrine avec les besoins de Tintelligence et de Tâme humaines. 11 venait combler un vide cruellement senti ; ce qui explique , non, sans doute, complètement, mais en quelque mesure, la promptitude avec laquelle il fut accueilli.

Cette idée n*est point admise par dom Guéranger ; non assurément qu'il conteste les rapports secrets de la doctrine chrétienne avec les besoins de notre âme et de notre intelligence, mais il ne croit pas que ces rapports aient eu dlntluence sur les conversions, ni quMls aient pu exercer sur les païens un attrait qui les ait amenés vers Dieu. Il rappelle que Tétat d'abaissement et de souffrance dans lequel Jésus-Christ s'était 'montré, rhumilité de la condition des ministres qu'il s'était choisis, repoussaient Torgueil humain ; que les mortifications et les renoncements de tout genre qu'il imposait effrayaient les sens, qu'en outre, de très-bonne heure, les persécutions auxquelles les chrétiens furent en butte durent épouvanter la faiblesse humaine ; enfin, ces persécutions elles-mêmes, et l'ardeur avec la*

quelle elles furent suscitées par les populations païennes n'attestent-elles pas, dit-il, que le christianisme naissant inspirait plus de répulsion que d'attrait, et qu'il fallut un miracle extraordinaire de la grâce pour en triompher?

Ces observations sont très*justes, mais je ne vois pas qu'elles contredisent les miennes. Que la religion chrétienne ait inspiré des préventions, soulevé des répugnances, suscité des inimitiés très -vives, je ne pense pas l'avoir contesté, et j'ai même consacré, comme je l'ai dit, presque un chapitre entier de mon discours à expliquer avec détail par où le christianisme blessait les habitudes, les instincts et les sentiments des populations romaines, et si je n'en ai pas parlé dans la page même que dom Guéranger cite, c'est qu'en vérité' on ne peut pas tout dire à la fois. Mais le christianisme serait-il la première vérité morale qui aurait eu la faculté d'exciter entre les hommes d'un même pays, et souvent dans le cœur des mêmes hommes, un assaut intérieur de sentiments contradictoires, d'attraits et de répugnances, d%imitié et d'amour ? 11 me semble qu'avec le mélange de bien et de mal qui se remue au fond du cœur de l'homme, avec le combat de passions basses et élevées, avec cette lutte sans cesse renouvelée de la chair et de l'esprit, qui fait toute notre histoire intime, il n*est aucune

grande vérité morale qui puisse échapper à cette con- <3ition. Le christianisme, la vérité morale suprême et par excellence, Fa subie au plus haut degré. Il n'y eut jamais, dans le monde, de plus grand signe de contra- 4iictions; il n'y eut jamais de doctrine à la fois plus haïe et plus aimée, plus fortement repoussée, mais plus avidement accueillie, parce qu'il n'y en eut jamais qui foulât aux pieds plus rudement les mauvaises passions de la corruption humaine, mais qu'il n'y en a aucune non plus qui ait parié un langage plus doux et plus tendre à tous les nobles instincts, à tous les sentiments purs. Le christianisme est à la fois conforme et contraire à notre nature présente : il est contraire à toute l'œuvre du péché dans notre âme; il est œnforme à tous les vestiges que nous conservons encore en nous-mêmes del'œuvre primitive de Dieu. Le christianisme humiliait l'orgueil de l'homme, dom Guéranger^ raison ; il contristait ses sens, mais il lui offrait aussi des spectacles de dévouement qui le ravissaient, et un idéal de pureté auquel l'imagination humaine n'est jamais tout à fait insensible., La veille de la naissance de Jésus-Christ, Cicéron, un païen assurément, avait dit que, si la justice se montrait aux hommes, tous les cœurs se fondraient d'amour. J'ose penser que saint Jean à Ephèse, saint Paul à Rome, disons tout, Jésus-Christ à Jérusalem, purent paraître, à bien

des païens, réaliser la prédiction de Cicéron. Mais ce n'était pas là même le plus grand attrait du christianisme; sans quoi il n'eût fait que lutter de beauté morale avec toutes les doctrines philosophiques, et reffet de la beauté morale est toujours languissant. Son avantage particulier est qu'il avait des paroles même pour les faiblesses humaines, même pour le péché. C'était, il est vrai, une doctrine de pénitence annoncée à des hommes sensuels; mais c'était aussi une doctrine de pardon annoncée à des pécheurs. Dom Guéranger contestera-t-il que ce mot de pardon ait eu pour l'humanité souillée, inquiète, ne plongeant qu'avec terreur ses regards dans l'éternité, un attrait bien propre à l'émouvoir? Je ne sais, mais je m'imagine que, si nous voulons nous faire une idée de l'accueil que reçut le christianisme dans le monde ^ nous devons, nous autres faibles dans la foi, la cher* cher plus en nous-mêmes que dans l'histoire. C'est là que nous trouverons ce combat d'impressions diverses, cette résistance de Torgueil à la soumission, cette fuite des sens devant une doctrine d'austérité et de pénitence, mais aussi cet entraînement du besoin d'aimer qui nous pousse vers un Uieu qui fut Tamour même, et ce cri de détresse qui s'élève vers le signe du pardon. Les gens à qui parlaient les apôtres éprouvaient, je pense, ces mêmes contrastes et ces mêmes conflits.

li obstacle était bien plus grand, j'en conviens, mais l'atlrait aussi était plus vif. Il y avait des supplices à braver, mais il y avait les saints et les apôtres à imiter. Et, en définitive, ce fut l'attrait qui l'emporta; car enfin le monde s'est converti. Ce fut par la grâce, dit dom Guéranger. Ehl sans -contredit; mais la grâce agit, ce me semble, et par des appels intérieurs, et par des moyens extérieurs, par les sacrements, les prédications, les démonstrations de la foi. Dire que le monde s'est converti par l'attrait de la doctrine chrétienne, est-ce nier l'action de la grâce? Qu'est-ce donc que la doctrine chrétienne, sinon le plus puissant des instruments et le premier des dons de la grâce?

On s'explique, je pense, pourquoi la gravité des per^ sécutions subies par le christianisme ne me parait point difficile à concilier avec ce point de vue ; et, en vérité, est-ce sérieusement que dom Guéranger suppose que j'ai voulu passer ces persécutions sous silence, ou qu'elles sont sorties de ma mémoire! Est-ce sérieusement qu'il prétend que j'ai exposé le développement du christianisme dans le monde, comme un coup de baguette magique, comme un changement à vue d'opéra, et que je me suis représenté tous les rois de la terre s'inclinant devant le Christ à sa première apparition? Quel singulier historien je suis alors, et que je mérite peu les compliments que dom Guéran-

ger ma bien voulu Faire! En tout cas, si j'avais donné un pareil démenti à toute l'histoire, je n'aurais pas péché, au moins, par un goût excessif pour les choses naturelles. Mais j'ai consacré un chapitre entier de mon discours à Texposition des divers mptifs et des diverses passions qui inspirèrent les persécutions dirigées contre le christianisme; et, tout en cherchant à les faire comprendre, je n'en ai dissimulé ni Fintensité ni la violence. Seulement, je ne vois pas comment ce grand fait des persécutions empêcherait de penser qu'un puissant attrait entraînait les hommes vers le christianisme. Pourquoi les persécutions eurent-elles lieu, sinon pour arrêter des conversions trop nombreuses, pour compenser, par conséquent, par Teffroi des supplices, Tentrainement mystérieux de la grâce qui semblait pousser les hommes dans les bras de Je* sus-Christ? Si les conversions avaient été rares, égrenées, isolées, les persécutions n'auraient jamais eu lieu. Il y avait dans le monde romain bien des sectes obscures et austères qui ne furent point persécutées. Le démon du paganisme persécuta quand il se sentit menacé et déserté. Les persécutions n'empêchent donc point que l'on cherche à se rendre compte, en certaine mesure, des causes d'une rapide propagation, dont elles n'étaient que la conséquence.

Voilà ma pensée tout entière justifiée de tout soup-

çon, de toute arrière-pensée rationaliste. Je ne pousserai pas plus loin cette défense, et je ne reprendrai plus la polémique. Si les critiques que dom Guéranger me tient encore en réserve me font voir des erreurs véritables dans les pensées que j'ai cru pouvoir émettre, je les recevrai avec déférence : sur les matières de foi, où tout fidèle, et surtout tout laïque, a toujours à apprendre, j'ai proclamé que toute erreur involontaire serait de ma part amsitôt rétractée que connue. Mais des phrases qui, privées de leurs correctifs, séparées de ce qui les explique et les entoure, interprétées dans un sens arbitraire, prêtent à Téquivoque ou même à l'apparence d'hérésie, il peut s'en trouver à toutes, les pages de mon livre, et, j'ose dire, de tous les livres. Le nombre en peut être infini. Le lecteur est averti et me dispensera de réponses qui seraient interminables et superflues.

P. S. Depuis que ces feuilles étaient écrites et envoyées à l'impression, un qjjiatrième article du R. P. dom Guéranger a paru dans Y Univers du 16 de ce mois. Je ne puis résister à la tentation de montrer, une fois de plus, par un exemple frappant, les erreurs singulières où tomberait un lecteur qui ajouterait une foi entière aux commentaires de dom Guéranger. Il s'agit cette fois delà constitution hiérarchique de TE-

glise. J'ai consacré une dissertation entière à établir que les trois degrés ecclésiastiques étaient d'institution divine et de transmission apostolique (t. I, p. 415- 425). Je démontre en particulier, contre les protestants, que les apôtres mirent un évêque dans chaque Église (p. 424), et j'explique les obscurités de quelques textes par cette conjecture, que Tévêque put rester seul dans son diocèse avec des diacres, tant que les besoins de son troupeau n'exigèrent pas la présence de plus d-un ministre en état d'offrir le sacrifice divin. Enfin j'appuie ma démonstration sur le témoignage de l'Apocalypse de saint Jean, témoignage si fort, aux yeux des protestants eux-mêmes, qu'ils n'ont eu d'autre ressource pour l'expliquer que d'attribuer à saint Jean même l'institution de l'épiscopat.

Croirait-on que, par une inattention inexplicable, dom Guéranger néglige toute ma dissertation, et prend occasion de la dernière phrase pour supposer que j'ai attribué moi-même à saint Jean l'organisation ëpiscopale de l'Église? C'est-à-dire qu'il me prête textuellement Topinion que j'ai combattue I 11 est vrai qu'il la réfute lui-même par d'excellents arguments, accompagnés d'une réprimande sur mon ignorance théologique^ que j'aurais assurément méritée si j'avais dit le contraire de ce que j'ai imprimé.

DE

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