MINISTRE DE ROUMANIE
Les déclarations qui suivent et qui émanent de M. Grégoire Ghika, ministre de Roumanie en France, Taudieu. 10
le plus français des diplomates étrangers accrédité à Paris, — puisqu'il porte à la boutonnière le ruban de notre médaille militaire, gagnée par lui en 1870, — exposent dans son ensemble la thèse roumaine, celle dont la Turquie est jusqu'ici la moins inquiète mais qui, pour cette raison même, peut servir au débat d'introduction.
— Bien que nos relations avec la Sublime Porte restent excellentes et que nous soyons de très sincères partisans du maintien du statu quo dans les Balkans, c'est notre devoir strict de faire tout ce qui dépendra de nous pour que justice soit rendue à ceux de nos congénères qui vivent, sujets du sultan, sur le sol de la Macédoine.
)) Gomme le disait récemment notre ministre des affaires étrangères, exprimant en cela le sentiment de notre pays avec une telle exactitude que je ne puis que reproduire la substance de ses explications, les Roumains de Macédoine forment dans la population hétérogène de cette province un élément de progrès pacifique et d'équilibre ethnique dont le rôle ne pourra qu'augmenter . Tous les témoignages concordent à reconnaître leur valeur morale et intellectuelle, leurs aptitudes commerciales et artistiques, leur correction politique et leur exact loyalisme. Et cependant le légitime effort qu'ils font pour affirmer leur individualité ethnique est et demeure exposé à des vexations de moins en moins tolérables.
» Cet effort, qui date d'assez loin, n'a pris corps qu'à une époque relativement réfcente. Longtemps, vous le savez, les préoccupations* d'ordre religieux ont constitué pour tous les chrétiens de Turquie l'unique manifestation extérieure de leur activité nationale. En ce temps-là, le patriarche grec était le seul représentant des nations chrétiennes de l'empire turc ; l'idée
LA (JUESTIUN MACEDONIENNE 147
hellénique et l'idée chrétienne se confondaient dans une seule et même expression. C'est ainsi que nos frères de Macédoine, les Koutzo-Valaques, ont, de longues années durant, vécu en étroite union avec les Grecs, conservant dans la vie de famille la langue roumaine, durable indice de rautonomie de leur race, mais parlant grec le plus souvent dans leurs rapports avec les étrangers, donnant même à la Grèce des hommes d'Etat, des historiens, des poètes.
» Lorsque la question macédonienne en vint à «a forme actuelle, lorsqu'en d'autres termes, les diverses nationalités s'opposèrent l'une à Tautre, cette situation se modifia. Et le réveil ethnique de nos congénères se manifesta d'une façon sensible. Ce réveil est aujourd'hui un fait accompli. Chaque jour apporte à notre nationalité de nouveaux éléments de vie. Partout, en Macédoine, des communautés roumaines se constituent. Partout leur activité s'exerce. Et Ton ne peut conserver aucun doute sur l'importance d'un mouvement qui, tout en gardant un caractère de parfaite loyauté dont les autorités turques devraient, semble-t-il, lui savoir gré, s'est généralisé avec une rapidité singulière.
» Les difficultés qu'il â rencontrées ont été cependant nombreuses et graves. Elles ont pour origine l'étrange aveuglement du patriarcat grec de Constantinople, qui se flatte de l'espoir d'étouffer le sentiment national chez les Koutzo-Valaques soumis à son autorité religieuse, et, pour cela, s'applique à confondre, au profit du panhellénisme, les obligations de la foi et les aspirations politiques, à mettre les premières au service des secondes, à créer une équivoque dont notre race est la victime. Cet état d'esprit du chef détermine celui des subalternes. Et tous les organes du patriarcat, depuis
i48 OCESTION D ORIENT
les plus hauts prélats jusqu'aux plus humbles de ses agents, multiplient à Tégard des Roumains les actes d'intolérance, d'injustice et de violence.
» Faut-il citer des exemples? rappeler les excommunications dont sont frappés les prêtres qui consentent à officier en roumain ? le refus des honneurs religieux à ceux qui, de leur vivant, ont manifesté des sentiments roumains? leur enterrement hâtif dans des lieux non bénis? les engagements de fidélité à la cause grecque qu'on impose aux Roumains, qui n'ayant pas d'églises (puisqu'on leur refuse l'autorisation d'en fonder) veulent participer aux offices dans les Eglises orthodoxes des communautés grecques reconnues par le patriarcat? l'interdiction enfivn faite ex cathedra aux Koutzo-Valaques d'employer la langue roumaine, « langue maudite », a déclaré un évèqùe, — alors que cependant les Canons de l'Eglise orthodoxe reconnaissent à chacun le droit de prier Dieu dans sa langue nationale ?
)) Cette situation est d'autant plus dure qu'elle est sans analogue. Vous savez, et je n'y insiste pas, que, depuis 187:2, les Bulgares sont détachés du patriarcat et ont leur Église propre. Mais, les autres orthodoxes, qui ont conservé l'obédience, restent, soit en Turquie, soit hors de Turquie, orthodoxes, tout en se servant, dans les prières, de leur langue maternelle. Seuls, les Roumains de Macédoine sont hors la loi, sans églises, astreints par l'intimidation et la violence à s'humilier devant le patriarcat grec, à cacher, comme une tare, leur langue, leur race, leurs sentiments.
» C'est là un abus intolérable et que rien ne justifie. Le seul argument du patriarcat, c'est que les Roumains sont partout en minorité et, partant, n'ont pas le droit de se constituer en communautés reh'gieuses. Mais, s'il
en est ainsi, pourquoi le patriarcat a-t-il reconnu à la minorité d'Uskub, ville où siège pourtant un évêque serbe, le droit de se constituer en communauté? Et qu'est-ce que ces dogmes ou prétendus dogmes, qui varient suivant les lieux, suivant les gens, suivant les temps?
» A prolonger, d'ailleurs, un pareil jeu, le patriarcat risque gros. Déjà on a vu une communauté roumaine de Macédoine passer à l'exarcat bulgare parce que celui-ci lui permettait de garder la langue roumaine. Quelque regrettable que puisse paraître en soi cette détermination, il faut avouer que le patriarcat en porte toute la responsabilité. A vouloir trop embrasser, il étreint de moins en moins. Et en faisant de son autorité religieuse l'instrument de la politique panhellène, il use et compromet cette autorité.. On n'ignore pas, d'ailleurs, que cette tactique imprudente lui a coûté dès maintenant plusieurs millions de fidèles, puisque c'est elle qui a provoqué, il y a trente deux ans, le schisme bulgare et la création de l'exarcat.
» Les Roumains, plus modestes» demandaient seulement au patriarcat de revenir à une notion plus exacte de son caractère, de se souvenir qu'il est et qu'il doit rester un pouvoir sacré et œcuménique. Force leur est de constater qu'ils n'y ont pas réussi et de douter qu'ils y réussissent jamais.
» Dans ces conditions, il appartient h la Sublime Porte de leur faire rendre justice. Si elle se dérobait à ce devoir, elle donnerait une prime aux agitateurs en décourageant ceux de ses sujets qui restent respectueux de la légalité. Aussi bien entre Tanathème des prêtres et les menaces des chefs de bande la patience devient de plus en plus difficile aux Roumains de Macédoine. Il importe donc que les puissances s'occupent
liiO OrESTION d'oUIENT
sans tarder de les défendre et d'améliorer leur statut. Le gouvernement roumain, qui fait ce qui dépend de lui en subventionnant les écoles roumaines de Turquie, est auprès des chancelleries l'avocat naturel de ses congénères. S'inspirant du programme élaboré à Muerzsteg, il estime que Faction qu'il demande en faveur des Koutzo-Valaques contribuera à affermir le static quo et à placer les diverses races sur le pied d'égalilé que les puissances ont jugé nécessaire. Il a donc la conviction que sa voix sera entendue, et que, dans l'application des réformes décidées, ceux qu'il défend ne seront pas oubliés. Et c'est pourquoi la raison se refuse à admettre que doivent se produire des complications plus graves que ne manquerait pas de déchaîner la prolongation des méthodes actuelles. »
II. — L\ THÈSE GRECQUE EXPOSEE PAR M. DeLYANNI, MINISTRE DE GrÈCE
On vient de voir sous quelle forme la politique hellénique se trouve en contradiction avec la politique roumaine. On trouvera ci -dessous l'exposé de la thèse grecque par M. Delyanni, ministre de Grèce en France.
-^ Quand on parle, dans la presse européenne, de la question macédonienne ou, plus généralement encore, de la question d'Orient, on commet souvent, m'a dit le ministre, une erreur contre laquelle, d'abord, il convient de protester avec la dernière énergie : c'est de représenter les Grecs comme les amis, d'aucuns disent comme les alliés des Turcs.
» C'est exactement le contraire de la vérité. Depuis 1453, notre race a été à la peine et, dans la lutte contre les Turcs, elle a toujours combattu au premier rang.
LA QUESTION MACÉDONIENNK 151
Sans doute, après une campagne malheureuse, nous avons dû, il y a sept ans, nous imposer par patriotisme une politique de recueillement. C'est le devoir de tous les vaincus. Et ils failliraient à la cause qu'ils défendent en ne le remplissant pas. Mais d'accord, mais d'entente, mais d'amitié, il n'y en a jamais eu, d'aucune sorte et sous aucune forme, entre Athènes et Conslantinople. L'incident de Smyrne, au mois de mai dernier, a prouvé que la courtoisie même n'était pas toujours observée, au moins d'un des deux côtés.
» Cela dit, qui est l'expression du sentiment unanime de la Grèce, la question macédonienne apparaît sous son véritable jour. Nous avons conscience d'être en Macédoine les représentants les plus actifs de Tidée chrétienne contre la domination ottomane. Et c'est à ce titre que nous demandons à l'Europe non pas sa bienveillance, mais sa justice, que nous protestons contre des mesures qui, en lésant nos intérêts, tendent, sans qu'on en ait peut-être conscience très nette, à faire le jeu des agitateurs bulgares, à soumettre à leur hégémonie des provinces qui sont grecques de race, de langue, de cœur, -^ et qui entendent rester telles.
» Nous disons que la Macédoine est ethnographiquement hellène. Nous pourrions nous en référer, à cet égard, à l'affirmation connue de lord Salisbury : « La Macédoine et la Thrace sont deux provinces grecques. » . Mais nous entendons ne rien avancer qui ne puisse être aussitôt prouvé. Et c'est à la statistique que nous empruntons nos arguments, statistique des habitants d'abord, statistique des écoles ensuite, la seconde vérifiant et confirmant la première. De plus, nous reconnaissons en toute sincérité, que notre argumentation ne s'applique pas au vilayet de Kossovo (chef-lieu Uskub;, dans lequel les Slaves ont des droits historiques
i:»2 QUESTION d'orient
et ethnologiques à faire valoir, et que nos revendications portent essentiellement sur les vilayets de Salonique.et de Monastir. Celte dislinction est pour nous affaire de loyauté et de clairvoyance .tout ensemble. Car c'est en prétendant faire un bloc des trois vilayets que les Bulgares justifient leurs ambitions. Si, au contraire, on met de côté, comme le veulent le bon sens et la bonne foi, le vilayet de Kossovo, nous pouvons établir aisément que l'élément bulgare représente, dans les deux autres, une minorité d'un tiers par rapporta l'élément grec.
» La statistique de 1904, telle qu'elle résulte des documents officiels, n'a pas encore été publiée. Je puis cependant vous en donner la primeur pour les vilayets de Monastir et de Salonique.
1° Vitayel de Salonique :
Saudjak Sandjak Sandjak Total,
de SaloDique. de Serrés, de Drama.
Musulmans . . . 194.573 126.573 95.756 416.902
Grecs 226.491 103.465 43.085 373.041
Bulgares .... 70.022 116.445 2.980 189. 4i7
Roumanisants. . 5,403 » m 5.403 Koutzo-Valaques
serbisants. . . 1.375 » » 1.375
Juifs 46.230 1.417 1.300 48.947
Divers 5.474 8.911 400 14.485
(Tziganes)
2<> Vilayet de Monastir :
Sandjak Sandjak Sandjak Total,
de Monastir. de Serfidji. de Coutza.
Musulmans . . . 82.037 53.146 81.932 2i7.H5
Grecs - 80.987 109.825 89.050 279.862
Bulgares 124.838 1.4G0 16.417 142.715
Roumains. ... 4.250 » 2.400 6.650 Koutzo - Valaques
serbisants. . . 11.673 » » 11.673
Juifs 4.200 » » 4.200
Divers. .... » w » »
LA QUESTION MACEDONIENNE
3** Total des habilanis des deux vUayels :
Musulmans 634.017
Grecs 652.903
Bulgares. . . . , • 332.162
Rouinanisants 12.053
Koutzo-Valaques serbisanl.s 13.048
Juifs :»3.147
Tziganes 8.911
Divers 5.574
» Ce sont là des chiffres significatifs. Toutefois, comme des statistiques, si soigneuses soient-elles, peuvent toujours être contestées, voici un autre critérium, plus sûr encore que celui de la langue ou de la religion. Ce critérium, c'est la statistique scolaire, perpétuellement vérifiable, expression exacte de la propagande pacifique d'une race et de la vitalité d'une nationalité. Voici, pour Tannée dernière, cette statistique.
1° Vilayet de Salonique :
I • Écoles. lastiluleurs Élèves.
ou inslilutriccs.
, Grecs ......... 521 787 32.534
Bulgares 319 493 9.544
Roumains 10 28 383
Serbes 21 52 583
S'' Vilayet de Monastir :
Grecs 477 670 27.40G
Bulgares 242 380 8.767
Roumains 39 117 1.619
Serbes 32 60 1.142
3^ Total pour les deux vilayets :
Grecs 998 1.463 59.640
Bulgares. , 561 873 18.311
Roumains 49 145 . 2.002
Serbes 53 112 1.725
» Si vous comparez les deux tableaux l'un à l'autre,
VOUS constaterez que Tinstruction grecque dépasse Vinstruction bulgare dans une proportion analogue à la prépondérance nuDQérique de la population grecque de la Macédoine sur la population bulgare, c'est-à-dire un tiers environ. C'est la démonstration de leur véracité. » Aussi bien la supériorité des Grecs n'est pas seulement numérique. Par leur culture intellectuelle, leur activité commerciale, leurs ressources économiques, ils l'emportent également sur les autres races. Parcourez les villes et les villages. A Monastir, à Serres, à Florina, à Krutclievo, à Nicausia, à Kastoria, partout vous constaterez qu'il en est ainsi. Dans tel district, sur 86 médecins exerçants, 8:2 sont Grecs, 4 Bulgares; sur 33 avocats, 3 sont Bulgares, 30 sont Grecs. Il en est de même pour les négociants, les banquiers, les artisans. Et notre prépondérance s'accentue tous les jours. On a prétendu parfois que cette prépondérance, notamment au point de vue scolaire, était due à l'ancienneté de notre propagande, à l'avance prise par nous sur les schismatiques, avant l'explosion du schisme. Pour répondre à cette objection, voici un petit tableau qui vous représente l'allure de plus en plus accélérée de nos progrès.
Ecoles grecques. Elèves.
» De cette situation les Bulgares se rendent compte. Et ils en concluent que, si l'ordre règne dans les deux vilayets de telle sorte que les lois naturelles puissent y exercer leur action, l'élément grec, par un progrès continu, 'l'emportera sur l'élément bulgare. Faut-il rappeler cette phrase de M. Sarafof, directeur du gymnase bulgare de Salonique : « Le pire ennemi du Bul-
LA QUESTION MACEDONIENNE 15:»
gare, c'est le Grec », ou celle-ci, plus frappante encore, de M. Kintschef, inspecteur des écoles bulgares de Macédoine : « Nous avons à compter en Macédoine moins avec Tislamisme qu'avec l'hellénisme. » De là à conclure que Ihellénfisme devait être combattu par tous les moyens, il n'y avait qu'un pas. On l'a franchi. Et c'est encore M. Sarafof qui s'écriait naguère : « La Macédoine n'a plus besoin de popes et de maîtres d'écoles serbes ou bulgares. Elle veut des armes et des honimes. » Ces armes et ces hommes, les comiladjis les ont introduits dans les deux vilayets. Ils servent à y terroriser les villages grecs, en les frappant à la tête, je veux dire en assassinant le prêtre, le maître d'école et le médecin, crimes que les autorités ottomanes laissent trop souvent impunis et contre lesquels, exaspérés, les Grecs macédoniens finissent par se protéger eux-mêmes en opposant des bandes défensives aux bandes bulgares qui les assaillent.
» Voilà, pour le côté bulgare, la démonstration de nos droits. Mais ce n'est pas tout. Et il faut répondre encore à d'autres prétentions, celles-là, plus récentes, je veux parler des prétentions roumaines. Vous savez comment ces prétentions se résument dans l'accusation portée contre le patriarcat œcuménique de Constanlinople de se faire l'instrument de la politique grecque et de traiter les Roumains de iVlacédoine soumis à son autorité religieuse avec intolérance, injustice et brutalité. Or, il faut bien le dire, cette accusation repose sur une équivoque. Il n'y a pas en Macédoine de Roumains. Il y a des Koutzo-Valaques. Et les Koutzo-Valaques, par leurs antécédents, par leurs mœurs, par leurs sentiments, par leur langue, qui n'est pas la langue roumaine, sont avec les Grecs et non avec la Roumanie. Sans doute, le gouvernement roumain, dans un des-
iTHi ol'E>TI()N 1) ORIENT
sein politique, dont Texécation est d'ailleurs intermittente, cherche à mettre la main sur eux. Mais les Koutzo-Valaques, dont beaucoup ont contribué de leur argent et de leur personne à la propagande hellénique, répugnent à cette main-mise.
j) Il y a, il est vrai, le? écoles roumaines, dont jo vous citais les chiflFres tout à l'heure. Mais ces écoles sont des créations artificielles, qui ne répondent pas à dos réalités. Ecoutez d'ailleurs comment, en 1901, un ministre roumain, M. Haret^s'exprimaitsurleurcompte dans un rapport au roi Charles : « Il est malheureusement vrai qu'après tant d'années de luttes, de dépenses consenties avec une si grande bonne volonté, les résultats obtenus ne sont pas en proportion ni des efforts ni des sacrifices... Nous avons beaucoup d'écoles et beaucoup d'instituteurs, mais pas d'élèves... Nos écoles de Macédoine sont en Tair, sans base solide, artificiellement soutenues par des boursiers pris partout où cela est possible... » Pourquoi, malgré l'habileté et l'énergie de l'initiative roumaine, en est-il ainsi? Parce que les Koutzo-Valaques sont des Hellènes qui prétendent rester Hellènes ; parce que, tandis que M. Haret, dans son rapport, parle de 124.000 Roumains de Macédoine, — et comment, si ce chiffre était exact, les résultats de .la propagande eussent-ils été si détestables? — il n'y a en réalité, dans les deux vilayets de Salonique et de Monastir, qu'une douzaine de mille de roumanisants contre plus de 600.000 Grecs. Que peut cette infime minorité, éparpillée en groupes négligeables, au milieu d'une population compacte hellène ou hellénisée? Elle disparaîtra nécessairement, absor-
* Dans une lettre adressée au journal le Temps, M. Haret a protesté contre l'interprétation donnée par M. Delj'anni de son rapport.
LA QUESTION MACEDONIENNE 157
bée parrélémentquirentoure. Et les Koulzo-Valaques, Grecs de traditions et de goûts, continueront à rester pour nous des frères très fidèles et très chers.
» Gela étant, vous concevez que la campagne menée contre le patriarcat ne nous semble pas très sérieuse. La vérité, c'est que, la base même d'une action réelle manquant aux Roumains, les populations koutzo-valaques étant presque toujours rebelles à la formation de communautés roumaines, le patriarcat se trouve être, dans sa résistance à la politique roumaine, d'accord avec la presque totalité de la population chrétienne. On lui reproche de ne pas laisser les Koutzo-Valaques prier en roumain. Si les Koutzo-Valaques demandaient vraiment à prier en cette langue, le patriarcat ne le leur défendrait pas plus qu'il ne défend aux Arabes orthodoxes de Palestine et de Syrie de prier dans la leur. Mais, je vous l'ai dit et je vous le répète, les Koulzo- Valaques, dont beaucoup ne comprennent pas le roumain, ne demandent pas cette autorisation. Ici encore, comme pour les écoles, il s'agit d'une action « en l'air, artificielle ». Et les « communautés roumaines », avec prêtre officiant en roumain, n'auraient, si on les constituait, pas de fidèles. On invoque l'exemple d'Uskub, où l'évêque est Serbe, mais où la minorité grecque est constituée en communauté. Ignore-ton que, dans cette ville comme ailleurs, c'est la communauté grecque qui préexistait et que, par conséquent, elle n'avait aucune raison de disparaître le jour où le patriarcat, prouvant ainsi son libéralisme, a autorisé la création de l'évêché serbe ?
» A toutes les accusations formulées, on pourrait opposer des réfutations aussi probantes. C'est ainsi que les prétendus refus d'inhumation en terre sainte se ramènent à des conflits de religion entre héritiers abou-
i:i« QUESTION DOHIENT
lissant à un ensevelissement en terre non bénie par ordre des autorités turques. C'est ainsi encore que les interdictions d'ouvrir des églises n'ont jamais été formulées. A Monastir, par exeniple, ce sont les Koutzo- Valaques qui ont protesté, auprès de radministralion municipale contre la création d*une église roumaine... Mais il est, semble-t-il, superflu d insister. Car, dès lors qu'il est établi que la politique roumaine en Macédoine manque d'assiette, que ce qu'on appelle ambitieusement la « nationalité roumaine » dans les deuxvilayets ne suffirait pas à peupler une petite ville, le reste ne lient pas. Kt le caractère factice de la campagne apparaît aussitôt.
» Les choses étant ainsi, que demandons-nous? que voulons-nous ? non pas seulement pour un avenir que nos rêves légitimes peuvent concevoir avec fierté, noais pour un présent malheureusement bien sombre ? Notre bon droit vis-à-vis des Bulgares d'une part, vis-à-vis des Roumains de l'autre, étant établi, sous quelle forme, dans les circonstances actuelles, peut-il en être tenu compte ?
» De ce qui précède, il résulte pour tout esprit non prévenu que les Grecs de Macédoine sont, plus que qui que ce soit, intéressés au rétablissement de l'ordre dans cette province. Nous souhaitons donc le succès des réformes. Et tout ce qui sera tenté pour rendre ce succès plus pronipt sera le bienvenu à Athènes. La Grèce demande seulement que, sous couleur de réformes, on ne fasse pas le jeu des ambitions bulgares et que, par suite d'une organisation mauvaise, la Macédoine ne devienne pas, au profit descomi^arfj'ïs, une nouvelle Roumélie orientale. 11 suffit dfe se reporter aux deux Livres bleus de 1903 et 1904, aux Livres jaunes de 1902 et 1903 pour comprendre, d'après les rapports
LA QUESTION MACÉDONIENNE lo9
mêmes des diplomates français et anglais, que la fusion arbitraire en un seul bloc de la ^facédoine du Nord (Kossovo) et de la Macédoine du Sud (Salonique- Monastir) ne tend à rien moins qu'à rendre, dans ce conglomérat étrange, l'élément slave prépondérant. Or, cette prépondérance artificielle et inique serait un principe de guerre civile.
» L'union, soit pour l'autonomie, soit même pour les réformes, de ces trois vilayets, dont le premier est sans rapport aucun avec les deux autres, apparaît donc comme un succès bulgare, rien de plus, comme un obstacle à une pacification durable. L'organisation actuelle est, à ce titre, de nature à inquiéter la Grèce. Celle-ci espère que les puissances, frappées de la justesse de ses observations, appliqueront à la Macédoine une méthode plus analytique. Seule cette méthode peut réussir en épargnant au patriotisme des Hellènes la menace dune domination étrangère dans une région où ils ont la supériorité du nombre, de la richesse et de l'intelligence.
* » Tels sont nos vœux, légitimes et modestes. Là où les Slaves sont en majorité, nous acceptons pour la minorité grecque une situation analogue à celle qu'elle a, par exemple, dans certaines villes de la Roumélie orientale. Mais là où nous sommes, nous, Grecs, sans conteste possible, la majorité, nous demandons que nos droits soient également respectés. Mieux encore, puisque c'est sur la base de la souveraineté ottomane que les puissances traitent la question , nous demandons, tout simplement, que ces droits soient réservés et qu'on n'adopte pas à la légère des combinaisons qui comportent pour eux une menace directe.
» Une thèse aussi juste ne peut manquer de rallier
l*opinion européenne. Et les chancelleries ne sauraient davantage en méconnaître la valeur. »
[II. — La thèse bulgare exposée par M. Zolotovitz,