MINISTRE DE BULGARIE
Il est superflu de rappeler que les revendications bulgares s'opposent à la fois aux méthodes gouvernementales de l'administration ottomane et aux prétentions politico-religieuses des Grecs et du patriarcat. C'est à ce double point de vue que s'est placé, dans les déclarations qui suivent, le représentant du prince Ferdinand. Nul n'était mieux qualifié pour développer l'un et l'autre que le diplomate actif et patient qui, depuis quatre ans, défend près du gouvernement français les intérêts de son pays.
— J'ai le devoir d'affirmer que, de toutes les victimes du régime actuel, les Bulgares macédoniens sont les plus dignes de pitié, « Boulgaros apanthropos ( le Bulgare n'est pas un homme) ^), disaient naguère les Turcs et les Grecs. Cette doctrine sauvage est toujours vivante. Les Bulgares sont des intrus, contre qui tout est permis. Ils ne jouissent ni du droit de pratiquer librement leur religion, ni de la liberté nécessaire à leur développement matériel et moral, ni de l'égalité devant la loi. Le firman de 1870, quia constitué l'Église bulgare, après être longtemps resté lettre morte, est encore, sur bien des points, inappliqué. Les métropolites bulgares obtiennent les mêmes bérats que les métropolites grecs ; mais, dans la pratique, on leur crée mille difficultés. La faculté de construire des édifices religieux et scolaires leur appartient ; mais les tracasseries dont ils sont l'objet sont continuelles et interminables. Les Bulgares ont en théorie, comme sujets du
LA QUESTION MACKDUMEXNE 101
sultan^ les mêmes capacités que les autres races chrétiennes ; mais en fait, ils sont privés de représentants légaux dans la plupart des vilayets. L'insécurité meurtrière qui règne en Macédoine, l'arbitraire dans la répartition et la perception des impôts, les abus que commettent les fermiers de la dîme, les gardes champêtres et les soldats, les illégalités et les violences dont la population est continuellement accablée, poussent vers la prijieipauté un courant ininterrompu d'émigrants. A la persécution désordonnée a succédé Textermination méthodique. C'est à la suppression des Bulgares comme race qu'on travaille ouvertement.
» Or — j'ai la pénible obligation de le constater — ce ne sont pas seulement les Turcs qui sont coupables de ces excès. Et les Grecs, malgré leurs dénégations, sont avec eux contre nous. Ce n'est pas d'hier, au surplus, que date cette union contre nature. En 1876, un bataillon de volontaires grecs a lutté dans les rangs turcs contre les Serbes : le drapeau de ce bataillon, pris sur le champ de bataille par une compagnie bulgare qui cooibattait du côté serbe, est au musée national de Sofia. Depuis, faut-il rappeler la circulaire de M. Rhallys prescrivant aux consuls grecs de Macédoine de « seconder l'action des autorités turques pendant l'insurrection » ? la visite du prince Ghristophore à Constantinople et l'envoi à Athènes, au moment où l'insurrection battait son plein en Macédoine, d'une mission du sultan, chargée de décorations et de cadeaux pour le roi et la famille royale de Grèce ? Ne sait-on pas enfin qu'en 1903 des étudiants grecs demandaient à servir contre les Bulgares avec les troupes ottomanes? C'est mal reconnaître les sympathies que les Bulgares n'ont cessé de ténioigner aux Grecs, sympathies hautement exprimées et prouvées par des actes au cours de Taudibu. 1 i
la guerre gréco-turque, comme au cours de Tafifaire de Crète.
» Sans remonter dans le passé, interrogez d'ailleurs ceux qui, sans aliéner leur liberté entre les mains des autorités turques, ont, depuis deux ans, fait en Macédoine des enquêtes dignes de ce nom. Ils vous diront d'abord que les évêques grecs ne cessent de faire cause commune avec les autorités turques, ensuite qu'ils en sont récompensés par le concours officiel que leur prêtent ces autorités pour imposer aux villages grecs en détresse la domination spirituelle du patriarcat et préparer ainsi la domination politique de Thellénisme.
» Voulez-vous des faits ? Je puis vous en citer. A Sitchichta, Tchelerok, Tchernovichta, Drénoveni, Aposkep, Vichéni, Movréni (casa de Kastoria), c'est sur la dénonciation de l'évêque de Kastoria, Mgr Karavanghelis, que les prêtres bulgares sont massacrés par les Turcs. A Tcherechviza, c'est l'évêque lui-même qui fait battre de verges un malheureux prêtre qui a commis le double crime d'être né Bulgare et de vouloir le rester. A Bouh (casa de Florina),un autre évêqiie grec, accompagné de soldats turcs, menace la population de mort, si elle ne passe pas au patriarcat. A Kastoria, en pleine école bulgare, Mgr Karavanghelis brise le portrait de l'exarque. Pendant toute l'insurrection, à chaque pas, dans chaque village, apparaît contre les Bulgares laction concordante des évêques grecs et des soldais turcs. Et tandis que prêtres et instituteurs bulgares sont impitoyablement traqués, pleine liberté est laissée aux prêtres et aux instituteurs grecs. Cette liberté est si large qu'elle s'étend mêine aux brigands, tel ce fameux bandit Vanghel qui, jusqu'à son dernier jour, fut le confident et le protégé de Nassir pacha, adjoint
LA QUESTION MACEDONIENNE 163
au commandant du 3® corps d'armée. Une lettre du consul grec Kalerghis, interceptée parles autorités turques, en a fait foi.
» Depuis quelques mois enfin, Taccord entre Turcs et Grecs se manifeste sous une forme nouvelle : je veux parler des bandes grecques qui sillonnent le pays et dévastent, un à un, les villages bulgares. Elles réclament, les armes à la main, la soumission au patriarcat. Et quand, par hasard, les autorités turques, se trouvant en face d'elles, ne peuvent sans scandale les laisser faire, l'arrestation est de pure forme et l'élargissement ne tarde guère. Les Bulgares, je vous le répète, sont les victimes de la complicité gréco-ottomane. L'impunité assurée partout et toujours aux violences de l'hellénisme fournit la preuve décisive de cette scandaleuse entente.
» Cependant — et c'est là-dessus que j'appelle l'attention équitable de l'opinion française — les Grecs, pour agir ainsi, sont sans raisons et sans prétextes. Car la Macédoine n'est. pas une province grecque. Et quand ils prétendent le contraire, ils violentent la réalité.
» Ils invoquent, je le sais, un argument dont je veux d'abord faire justice. Ils citent une phrase de lord Salisbury déclarant que la Macédoine est une province grecque. Gomment expliquent-ils alors que ce même lord Salisbury, établissant lors de la conférence de Constantinople en 1876 les frontières de la race bulgare, lui ait tracé précisément les mêmes limites que le traité de San-Stefano devait donner à la Bulgarie? Qu'importent au surplus, en présence de l'évidence, ces discussions historiques ? Et l'évidence, qui résulte de tous les témoignages, c'est que l'hellénisme, abusant d'une part de l'autorité religieuse du patriarche, d'autre pa:rt d'une longue possession d'état, a annexé et
154 QUESTION D UttlEKT
prétend retenir une population qui est et reste bulgare. L^évidence, c'est que les agents mêmes de la politique hellénique sont forcés, pour se faire comprendre d'administrés réputés hellènes, d'apprendre le bulgare, langue nationale de ces administrés ; c'est que, lorsque M. Kalerghis, consul de Grèce à Monastir, a voulu exercer une action sur les ressortissants qu'il revendique, il a dû d'abord apprendre leur langue et se mettre à parler bulgare ; c'est que les évéques grecs, dans la plupart des villages, se font accompagner d'interprètes bulgares qui traduisent leurs sermons ; c'est que ces villages eux-mêmes, oudu moins 9op. 100 d'entre eux, portent des noms essentiellement bulgares^ même dans les casas, comme celle de Kastoria, où les Grecs se croient les plus forts.
» Je me souviens, à ce sujet, d'une anecdote qui est bien significative. Un Anglais de passage à Monastir s'était rendu à l'évêché pour faire visite au métropolite grec, Mgr Joachimos. Rencontrant dans l'escalier un prêtre qui paraissait être de la maison, il lui demanda, en grec, un renseignement. Le prêtre fit signe qu'il ne saisissait pas... Quelques minutes après, l'évêque expliquait à son hôte que ce prêtre était son secrétaire, mais qu'il n'avait pu le comprendre : «Car, ajouta le métropolite, bien que Grec de sentiments, il est Bulgare. » Je vous laisse à penser ce que vaut, sous la menace des excommunications patriarcales et des fusils turcs, la sincérité de ce « sentiment grec » chez' des Bulgares de naissance. Vous n'ignorez pas d'ailleurs que les Koutzo- Valaques, victimes des mêmes procédés, confirment pleinement notre témoignage.
» Aussi bien, les chiffres sont là, Et quand je parle de chiffres, ce n'est point de ceux, tirés je ne sais d'où, qui remplissent les statistiques grecques. Les chiffres
auxquels je me réfère ne sont pas, a priori, suspects d'un excès de bulgarophilie, car ce sont des chiffres turcs. Or voici ce qu'ils disent :
1^ Population totale de la Macédoine :
Vilayet de SaloDique 1 .162. OùO habitants.
Vilayet de Monastir 740.000 —
Vilayet d'Uskub 880.000 —
Total ........ 2.782.000 —
2° Population répartie par races :
Bulgares 1.100.000 habitants.
Turcs 410.000 —
Albanais 600.000 —
Grecs 270.000 —
Pomaks (Bulgares musulmans). . .100.000 —
Koutzo-Valaques 72.000 —
Serbes 150.000 —
Juifs 80.000 —
Total 2.782.000 —
3° Population répartie par religions :
Musulmans 1.100.000 habitants.
Patriarchistes (Grecs, Serbes, Koutzo-Valaques et Bulgares patriarchistes, ces derniers au nombre de 300.000) 792.000 —
Exarchistes 810.000 —
Juifs 80.000 —
Total 2.782.000 —
» Je n'ai rien à ajouter à cette statistique, si ce n'est que j'ai tire votre attention sur la tactique panhellénique qui consiste à qualifier « Grecs » tous les patriarchistes qu'ils soient Bulgares — il y en a 30(1.000 dans ce cas — ou Koutzo-Valaques. C'est ainsi que ces derniers sont, à coup sûr, beaucoup plus nombreux que le chiflre de 72.000 indiqué par la statistique turque. La conclu-
IGO QUESTION D ORIENT
sion qui se dégage de ces chififres a été très justement mise en lumière par M. Dubief, aujourd'hui ministre du commerce, dans son rapport sur le budget des affaires étrangères de 1904. Cette conclusion, c'est que la proportion de 1/3 de Bulgares contre 2/3 de Grecs ne repose sur aucun fondement. Elle a été inventée pour les besoins de la cause.
» Les Grecs, au surplus, le savent si bien qu'ils se hâtent de quitter le terrain ethnographique pour se réfugier sur le terrain scolaire. Mais, là encore, nous sommes prêts à les suivre. Voici en effet la statistique exacte de nos écoles et de nos élèves :
1° Ecoles primaires :
De garçons.
Demies.
Milles.
Total des écoles.
Total des élèves.
Vilayet de Salonique . 1 02 Vilayet d'Uskub. . . 71 Vilayet de Monastir . 85
Total général .... 258
2° Ecoles secondaires :
De garçons.
De filles.
Mixtes.
Total des écoles.
ToUl des élèves.
Vilayet de Salonique . 5 Vilayet d'Uskub . . . 4 Vilayet de Monastir . 4
Total général .... 13
» Soit un total de 789 écoles avec 39,468 élèves, comportant un personnel enseignant de 1.577 personnes, auxquelles, d'après de très sûrs renseignements, les Grecs ne peuvent opposer, pour les trois vilayets, que 361 écoles, 23.364 élèves et 744 maîtres. Encore faut-il noter, d'abord que les Grecs classent parmi leurs élèves un grand nombre de Koutzo-Valaques, ensuite que les difficultés apportées au fonctionnement des écoles bul-
LA QUESTION MACEDONIENNE ' i67
gares sont incessantes et multiples. Si vous tenez compte de cette double circonstance, vous verrez ce que vaut la soi-disant supériorité des Grecs au point de vue scolaire.
» Quant à la culture, nous avons conscience d'être au moins leurs égaux. Ils font, il est vrai, ressortir que le nombre des médecins et des avocats bulgares en Macédoine n'est pas très élevé. Mais ils savent mieux que personne que, s'il en est ainsi, c'est que les autorités turques, d'accord avec le patriarcat, empêchent les a intellectuels » Bulgares de rester en Macédoine et les chassent de leur pays vers la principauté où ils sont 250.000. Ces exilés, je vous le garantis, ne demandent qu'à rentrer en Macédoine. Et nous souhaitons autant qu'eux qu'ils y rentrent. Mais ils n'ignorent pas le sort qui les attend, et ce n'est pas, je pense aux Grecs qu'il appartient de s'étonner qu'ils hésitent à l'affronter.
» Je conclus donc qu'à tous égards, quant au droit et quant au fait, nous sommes autorisés à défendre la cause bulgare en Macédoine. Elle est celle de la justice et de la vérité. Et le nombre, sinon la force, milite en sa faveur.
» Cela dit, je m'empresse de déclarer que nous ne réclamons ni extension territoriale, ni avantage exclusif au profit de notre nationalité. Nous demandons, suivant une formule qui a été souvent employée, non pas seulement pour nous, mais pour toutes les races et pour toutes les religions qui vivent à côté de nous, un régime d'égalité, de justice, de légalité, un régime qui garantisse la vie, l'honneur, les biens, qui respecte l'exercice du culte et la liberté de conscience, qui assure à tous une participation légitime, en rapport avec les charges subies, à la conduite des affaires communales. Nous nous permettons de signaler que la division adminis-
108 OrKSTION D ORIENT
(ralive actuelle, purement artificielle et arbitraire, est flirigce contre nous et n'a d'autre objet que de servir les intérêts turcs; que le vilayet de Salonique comprend une partie de la Macédoine proprement dite et une partie de la Thessalie ; le vilayet de Monastir, une autre partie de la Macédoine, une partie de la Thessalie et de TEpire et une partie de l'Albanie ; le vilayet d'Uskub, le reste de la Macédoine, une partie de l'Albanie et une partie de la Vieille-Serbie. Nous estimons que, par là, le gouvernement turc a interverti les frontières naturelles, historiques et ethniques des provinces et y a confondu à dessein les populations Nous pensons enfin que les véritables frontières de la Macédoine sont : au nord, le Char-Dagh; à Touest, le Drin, les lacsd'Ochrida et de Prespa, le mont Gramos ; au sud, la vallée de la Bistritza ; à l'est, le Rilo et la montagne d'Osogova, ce qui donne quatre vilayets (Macédoine, Albanie, Thessalie et Vieille-Serbie). Et nous demandons que les réformes, orientées dans le sens que j'ai dit, soient méthodiquement appliquées à ce cadre réorganisé suivant le bon sens et la bonne foi.
» Telles sont nos revendications. Leur exposé suffit à faire comprendre que nous ayons accueilli avec joie les tentatives faites par les puissances pour établir en Macédoine, en dehors de tout parti pris de race, un régime stable et normal. Dès qu'a été publié à Paris le Livre jaune contenant le programme de M. Steeg. consul général de France à Salonique, les Macédoniens réfugiés en Bulgarie ont adressée M. Delcassé de nombreux télégrammes de félicitations. Le 3 février 1903, j'ai, d'ordre de mon gouvernement, exprimé à M. le ministre des affaires étrangères la gratitude des Bulgares pour les vues exposées dans le Livre jaune (L. j. n^ 2). Le même jour enfin, M. Degrand, consul de
France à Philippopoli, adressait au quai d'Orsay la dépêche suivante : « Les extraits du Livre jaune publiés ce et commentés dans les journaux de la principauté « ont provoqué parmi les Bulgares et surtout chez les « Macédoniens une très vive satisfaction. » (L. j., n° 8). Nous sommes à cet égard unanimes, en deçà comme au delà de la frontière.
» Une seule opposition (je ne parle pas de celle de la Turquie) s'est manifestée contre ce plan de réformes. Et c'est à Athènes qu'elle s'est produite. La presse grecque s'est emportée aux pires violences contre la France et a vilipendé M. Steeg. Le ministre des affaires étrangères de Grèce a officiellement témoigné au comte d'Ormesson , ministre de France, son mécontentement, mécontentement inintelligible, puisque, comme l'écrivait quelques jours après M. Delcassé, w la France n'a demandé de privilège pour personne, mais seulement une condition tolérable pour tous». (L. j. n° 9.j Est-ce cette égalité qui inquiétait les Grecs accoutumés à la partialité ottomane? Est-ce cette « condition tolérable » qu'ils entendaient précisément refuser aux Bulgares ? On pourrait le croire. Je sais bien qu'aujourd'hui la note est toute différente. Les Grecs déclarent se rallier aux réformes. A en croire un des membres les plus distingués de la colonie grecque de Paris, nul n'est plus qu'eux désireux de les voir se réaliser. Ils expliquent leur hostilité d'antan par la crainte que la Macédoine réorganisée et autonome ne devienne entièrement bulgare. Mais c'est là nous faire bien de l'honneur. Et s'ils sont sûrs, comme ils le disent, d'avoir sur nous la supériorité du nombre, de la richesse et de l'inlelligence, comment pourraient-ils, en vérité, conserver pareille crainte et redouter à ce point des rivaux qu'ils estiment si faibles ?
170 QUESTION d'orient
» Je me contente de poser cette question sans y répondre. J'ajoute que, si les Grecs ont banni cette crainte, s'ils sont convertis aux réformes et si cette conversion est sincère, je m'en félicite sans réserve. Car, grâce à elle, et à elle seule, on pourra, avec quelques chances de succès, préparer entre Grecs et Bulgares une entente dont, pour notre part, nous sommes loin d'être les adversaires.
» Ces idées sont celles que j'ai toujours soumises à l'équité bienveillante de votre gouvernement. Je les livre avec confiance à l'examen impartial de l'opinion française. »